DE SA SOEUR M™ BABLT
encore de passer! Qu'il est douloureux, le vide que laisse la perte d'un être si tendrement aimé, et qui donnait déjà tant de bonheur! Dire tout ce que j'ai éprouvé dans cette affreuse journée de jeudi est impossible, A dix heures du matin, toute espérance nous était ôtée, et depuis lors elle a vécu plus de quatre heures, luttant contre la mort et poussant des cris dont le seul souvenir trouble ma raison et déchire mon cœur. J'ai été pendant près de deux heures dans un état de désespoir qui tenait du délire, ne me sentant la force ni de m'arracher de la chambre, ni de m'approcher de la petite; tout le monde l'entourait, la regardait, excepté moi. Enfin, le Dieu de toute miséricorde est venu à mon secours : il a calmé mon âme ; il a imposé silence à cette volonté maternelle si aveugle, qui voulait s'opposer à sa sainte et bonne volonté. Il m'a donné de le bénir au milieu de ma douleur, et dès lors j'ai retrouvé des forces, du courage, de la résignation. J'ai revu mon enfant, je l'ai embrassée, j'ai aidé à la soigner dans ses derniers moments. A genoux à côté d'elle, j'ai pensé déjà avant qu'elle eût cessé de souffrir, que le Seigneur avait des vues de miséricorde et d'amour dans cette douloureuse épreuve; j'ai pensé qu'elle pourrait être bénie pour nous. Adolphe, dans ce moment solennel, j'ai aussi pensé à toi, et c'est Dieu sans doute, qui dans sa bonté infinie a dit à mon âme déchirée qu'elle pouvait être bénie aussi pour toi; que les angoisses de ta pauvre sœur pouvaient
être la source de cette paix chrétienne que nous demandons pour toi avec tant d'ardeur. Cher Adolphe, si je ne me suis pas trompée, si ma fille dans sa mort pouvait te prêcher avec plus d'éloquence, avec plus de conviction, que tous ceux qui ont cherché jusqu'à présent à te faire du bien, ah ! je sens combien il serait vrai de dire que le jour de sa mort a mieux valu que le jour de sa naissance ! Je remercierais Dieu de tout ce que j'ai souffert; la pensée du bonheur de mes filles, de l'heureux changement de mon cher Adolphe, resterait seule dans mon cœur, et me donnerait la force de me résigner à tout ce qui peut m'attendre encore, convaincue qu'aucune douleur ne pourrait trop payer un si grand bienfait. Tu t'étonneras peut-être de cette espérance que je fonde sur mes malheurs ; je ne sais, mon ami, mais quelque chose me dit que tu te sentiras porté à aimer la religion qui console et soutient ton infortunée sœur ; que tu reconnaîtras qu'elle vient du ciel , cette foi qui peut calmer les angoisses d'une mère dont les plus chères espérances ont été trois fois renversées ; que tu adoreras ce Rédempteur charitable qui me sauve du désespoir et du murmure, qui a recueilli mes enfants dans son sein, qui me permet d'espérer que je goûterai un jour avec elles et près de lui ce repos et cette félicité que je ne puis plus trouver, que je ne veux plus chercher dans ce monde. Oh! dans ces jours de misère et de deuil, que deviendrais-je sans Lui ! S'il
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n'est pas vivant, si ses paroles ne sont pas éternellement vraies, où puiser de la force contre tant de douleurs? Mais béni soi t-Il de cette conviction qu'il met dans mon âme. Oh! qu'il daigne la faire passer dans la tienne! Adolphe, cher Adolphe, donne-lui ton cœur, aime-le pour le bien qu'il me fait, en attendant que tu l'aimes pour celui qu'il te fera à toi-même, quand tu iras à Lui avec humilité et simplicité de cœur. Ne cherche pas à le comprendre, tu le comprendras assez lorsque tu auras appris à l'aimer. Et comment ne serais-tu pas reconnaissant de sa miséricorde envers moi, toi qui m'as toujours été si tendrement attaché !
Si tu quittes Naples au mois d'avril, je désire bien vivement que tu te décides à venir passer quelque temps avec nous, après avoir donné quelques semaines à Paris. Je crois que cette visite nous ferait mutuellement du bien. E. le désire autant que moi, et Scholl nous répond presque que tu viendras. Ce pauvre, cher E. est bien abattu, bien affligé , mais il éprouve comme moi qu'on ne cherche pas en vain les forces et les consolations à leur véritable source. Il nous serait bien doux de te revoir au milieu de nous, tu ne craindrais pas notre tristesse, et nous ne craindrions pas la tienne, et nous nous aiderions les uns les autres à porter le poids des épreuves, et à en chercher les remèdes. Je ne crois pas que je te voie à Paris. Ce voyage qui devait être si joli, je ne puis plus en supporter la
pensée ; retourner une troisième fois en France sans mon enfant, me déchirerait le cœur. Toutefois je demande à Dieu d'être prête à faire avec douceur et résignation tout ce qui conviendra le mieux à E., tout ce que désireront de moi des parents, une famille que je chéris tendrement, quoique je redoute l'idée de me retrouver seule au milieu d'eux. Je sais bien tout ce qu'ils sentiront pour moi, et leur douleur me serre le cœur. Mais si Dieu leur conserve toutes les sources de consolation, d'espérance et de joie qui les entourent, il n'auront pas besoin de moi, et moi j'ai besoin de ne pas m'éloigner des lieux qui sont si pleins du souvenir de mes enfants. Qu'on me pardonne ce sentiment, et surtout qu'on n'y voie pas un manque d'affection...
Adieu, cher Adolphe, écris bientôt à ta pauvre sœur. Tu auras su la mort d'Albert Scholl. Il est mort plein de foi et de résignation, G. et F. sont bien reconnaissants de la mort chrétienne de leur frère. Ad. B.
Cette lettre produisit sur son frère une vive impression. «Je reçois la lettre d'Adèle, écrivait-il à sa mère. Je n'ai pas de termes pour l'admiration qu'elle m'inspire. C'est le sublime de la charité! qu'elle est heureuse ! qu'elle est heureuse ! Je lui répondrai sans doute ou demain, ou jeudi. Que lui dirai-je ? 0 mon Dieu ! courage ! Je lui dirai la vérité, telle qu'elle est dans mon cœur. Elle m'a donné l'exemple de boire la coupe que Dieu lui a donnée à
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boire. Je boirai aussi la mienne. Je boirai jusqu'à la lie la coupe de la sécheresse, du doute, de l'amertume, que Dieu, dans sa bonté, sans doute, m'a donné à boire; et ce sera là mon christianisme, d'attendre, sans murmure et sans mélancolie, que Dieu me rende chrétien... »
A sa sœur Mme Bablt.
Naples, 15 Mars 1827.
Oui, ma pauvre sœur, ma bien- aimée sœur, je te le promets devant Dieu et au nom de cet enfant que tu pleures, ton malheur aura du moins cette consolation qu'il est en mon pouvoir de te donner, et que tu demandes dans cette lettre qu'a dictée la charité la plus sublime. Je voudrais pouvoir te dire : « Dès à présent je suis chrétien ; je partage cette conviction , cette confiance , cette paix qui est dans ton âme. » Mais passer de la sécheresse et du doute à la foi et à la piété, ne peut être l'ouvrage d'un moment. Ce que je puis faire dès à présent, et que j'ai commencé à faire, mais ferai surtout désormais, pour m'acquitter envers toi, pour te donner quelque joie au milieu de ta douleur, pour n'être plus à ma famille un sujet de chagrin et un objet de justes reproches, c'est de me préparer à devenir chrétien un jour, en suivant la marche indiquée par le Fondateur du Christianisme : Si quelqu'un veut faire la volonté de mon Père, il irè-
connaîtra si ma doctrine vient de mon Père, ou si je parle de mon chef. Je n'ai point attendu la nouvelle de ta perte, ni les reproches de maman, ni ton irrésistible lettre pour prendre cette résolution. Réveillé de mon long et lâche sommeil par le repentir , par la honte , par la mort touchante d'Albert Scholl, par une lettre d'É., et par je ne sais quoi encore, je me suis, j'ose le dire, converti, non pas encore à la piété, mais à la raison, le 22 février dernier. J'ose espérer que, sans satisfaire entièrement mes parents et B., ce qui ne dépend pas de moi aujourd'hui, deux lettres où je leur annonce mon changement, obtiendront leur approbation et me rendront leur estime. Si je suis trompé dans cette espérance, je compte sur toi, chère Adèle, pour me justifier à leurs yeux; sur toi, qui, ayant un caractère si semblable au mien avant que la piété eût mis entre eux cette longue distance qui les sépare aujourd'hui, sauras mieux que personne te mettre à ma place, faire la différence de ce que ma volonté peut et de ce qu'elle ne peut pas, oublier le passé, et prendre patience pour l'avenir. Ta lettre, tes malheurs, ta patience, ta tendre amitié, donnent une nouvelle force à ma nouvelle résolution, et achèvent de me déterminer à supporter et à rendre utile mon épreuve; une épreuve bien différente des tiennes, pauvre Adèle, moins déchirante, non moins amère peut-être : l'épreuve d'une âme froissée, d'un cœur glacé, de la confiance évanouie, et à mé-
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riter l'estime de mes amis par la fermeté de ma conduite, en attendant de la pouvoir mériter par ma foi et par ma piété.
Si tu avais pu, chère Adèle, voir ce qui s'est passé dans mon cœur pendant ces huit derniers jours, tu aurais eu pitié de moi. Tant de sentiments divers me tiraient en sens contraire que je ne voyais plus rien, ne désirais plus rien, ne sentais plus rien. Coup sur coup ces trois morts d'Albert Scholl , de Petit Pierre et de ton enfant ; ces mêmes malheurs qui donnaient occasion à votre piété de se déployer, me faisant douter de la bonté de la Providence; une douleur amère mais froide, sans larmes, sans tendresse, sans consolation, l'obligation de me cacher devant mes amis intimes , qui sont comme ma famille à Naples, et, en leur montrant mes chagrins de leur déguiser mes sentiments ; une lettre de maman qui commençait par ce mot : «Malheureux!» enfin ta lettre venue deux jours après ! Cette lettre de maman m'avait si fort monté la tête que dans la nuit d'hier je rêvai que maman, d'un ton et d'une voix que je ne lui ai jamais connus, m'accablait de son indignation. Je lui répondis que ces reproches étaient cruellement injustes, que j'avais toujours montré tout entier, exagéré même dans mes lettres le mal qui était dans mon âme; et que, sauf le développement de ma mélancolie et la naissance de mes doutes, j'étais précisément le même Adolphe qu'elle avait autrefois aimé. Elle ne me paraissait
pas bien convaincue ; je me réveillai en pleurant. Mais laissons désormais les rêves, les tristes pressentiments, les craintes et les espérances chimériques, le dégoût de la vie, les plaintes et toutes les autres faiblesses d'une imagination malade ; ce temps est passé : soyons malheureux s'il le faut, mais soyons homme !
Jembrasse tendrement É., et Scholl qui aura été affligé de votre affliction , comme vous de la sienne. Je voulais lui écrire à l'occasion de la mort de son frère; je n'en ai pas eu le courage. Pour moi, j'ai eu un douloureux regret de n'avoir pu soigner Albert; cette douce et triste tâche m'appartenait. Mais pour lui, je ne puis me dissimuler qu'il valait bien mieux qu'il fût assisté par M. R. Heureux ceux qui sont morts, et qui sont morts en chrétiens ! Mais quelle douleur pour sa famille ! Je suis très disposé à profiter de ton offre d'aller demeurer quelque temps avec toi après mon retour, qui, je l'espère, ne peut être bien éloigné. Je n'ai point encore trouvé mon successeur. Vallette, mon ami et mon compagnon d'études, m'a offert de venir prendre ma place ; mais quelque ardent désir que j'eusse de reprendre ma liberté, je n'ai osé l'encourager, avant de consulter M. Cellérier. Je suis trop intéressé à quitter mon poste pour ne pas me laisser persuader facilement. Aussitôt la place pourvue, je partirai, et avec quelle joie! Je dis joie, non de quitter mes amis, et les G. surtout, car ce sera un vrai chagrin pour eux et
pour moi ; mais de quitter cette Eglise à laquelle une étrange dispensation de la Providence m'a contraint de faire \oir quelquefois une conviction, et souvent des sentiments qui ne sont pas dans mon cœur. 0 Adèle ! quelle situation ! Puisse Dieu accepter l'amertume qu'elle a répandue sur mon ministère comme une expiation de ma mélancolie, de mes plaintes, et aussi de mes doutes, si le doute involontaire a besoin d'une expiation! Parti de Naples, que ferai-je ? Je l'ignore. Il faut d'abord que je trouve quelque moyen de gagner ma vie. J'espère trouver quelque occupation ou à Genève, ou à Paris, ou à Londres. ... 0 Dieu ! envoie ici un chrétien assez affermi pour respirer sans danger l'atmosphère pesante de l'incrédulité et de l'indifférence!
Adieu, ma sœur chérie. Que Dieu te soutienne et te console ! Prie-le aussi de rouvrir mon cœur aux sentiments affectueux et à la douce confiance, et de me donner cette foi qui te rend si digne d'admiration, et à mes yeux si digne d'envie, dans une si affreuse douleur !
A ses Parents.
Naples, 23 Mai 1827.
Vous m'abandonnez un peu. J'ai été longtemps sans lettres. Enfin, j'ai reçu hier la lettre de M., most welcome ; je la prie seulement de prendre désormais de plus grand papier et de serrer ses
lignes. J'ai une prière à faire à maman : ne mets jamais l'adresse sur des lettres où tu ne m'écris point, ou dans lesquelles tu n'écris que deux mots ; parce qu'en voyant ton écriture au dehors, je me figure que le dedans est de ta main, et alors je suis désappointé, fût-elle de M., fût-elle de B. ; tu m'as donné ce petit chagrin plusieurs fois ; ne le fais plus à l'avenir, et console-moi du passé par une lettre de ta main. S'il plaît à Dieu, le temps approche où je n'aurai plus besoin de lettres. Je vous ai dit ce que j'ai écrit à Vallette, en date du 15 mai. J'attends sa réponse du 10 au 12 juin. Je ne pense pas qu'il puisse rejeter ma prière.
En attendant, je fais ce que je puis pour sortir de l'état d'esprit où je suis; état nécessairement et absolument malheureux, puisque je ne puis concevoir le bonheur qu'assuré, accompli et éternel, tel que la religion le donne à ceux qui la croient, et que ceux qui ne la croient pas ne le trouvent nulle part, ni ne le peuvent trouver. Aussi, plus je réfléchis, plus je m'attriste, et je ne me soutiens content que par un étourdissement continuel. Il est vrai que la bonté du ciel n'a pas permis que je cherche, ni que je désire d'autre étourdissement que celui du travail et de l'ambition; il est plus noble que celui de la dissipation ou du vice; mais, étourdissement pour étourdissement, et passion pour passion, je n'y vois pas grande différence pour le bonheur, ni même pour le mérite moral. Cette intime conviction qu'il faut ou
renoncer au bonheur, ou le trouver dans la religion, ne m'a jamais abandonné ; mais elle a été réveillée par mes conversations avec M. Erskine. Depuis qu'il est arrivé, j'ai passé tous les jours quelques heures avec lui, et nous avons employé ce temps uniquement à nous entretenir de religion, tantôt dans sa chambre, tantôt en nous promenant a la campagne, à pied ou en voiture. Les premiers jours, il m'a exposé sa croyance religieuse, et a répondu à mes objections. Il m'a fait sentir que j'avais eu tort de négliger la lecture de l'Écriture sainte, et la pratique de la prière, et j'y suis revenu. Quant à l'Écriture sainte en particulier, j'ai conçu le désir, pour la première fois peut-être de ma vie, de la bien connaître; et comme M. Erskine n'a plus que peu de jours encore à rester à Xaples, je l'ai prié de les employer à en lire les parties les plus difficiles avec moi, et j'ai désiré de commencer par l'Épitre aux Romains. Nous la lisons en grec. Il l'explique bien, sauf un petit nombre de passages qu'il construit ou qu'il entend d'une manière qui ne me paraît pas conforme au génie de la langue grecque. Toujours est-il que les traductions en langues modernes sont très défectueuses. M. Erskine dit que l'Épitre aux Romains, telle qu'elle est traduite en anglais et en français, n'est guère plus intelligible que si toutes les phrases en avaient été écrites chacune sur un morceau de papier séparé, et qu'on les eût ensuite mêlées et tirées au sort. Après celle-là, nous lirons l'Épitre aux Hébreux. N'ayant
pas le temps de tout lire, nous choisissons le plus difficile. Il me serait difficile de rendre compte de l'effet qu'ont produit sur moi ces lectures et ces conversations. Mes pensées sont trop agitées pour que j'y puisse voir clair ; il faut leur laisser le temps de déposer. Pour le moment, elles ont détruit ma tranquillité, et m'ont jeté dans une. telle incertitude que je ne sais plus que dire à mon troupeau. J'espère aller la semaine prochaine passer deux ou trois jours à Ischia avec M. Erskine. Il ne veut rester ici qu'une huitaine de jours encore... Je ne puis exprimer le bonheur que j'aurai de quitter Naples. Ce sera à la fois un plaisir de sentiment et un plaisir de conscience. Si Vallette ne veut pas venir au mois de juillet, s'il faut attendre à novembre, ou plus lard peut-être — ù Dieu ! je n'ose y penser !
Cependant, si Dieu, qui n'a pas besoin de temps, et à qui quelques jours, et quelques semaines, et quelques mois sont indifférents pour éclairer et toucher une àme. veut dans le court intervalle qui doit précéder mon départ me convertir à l'Evangile, en sorte que je puisse le croire de tout mon cœur, et voir dans cette foi la seule chose nécessaire, peutêtre sera-t-il mieux que je reste à Naples, parce que mon troupeau m'est fort attaché, et me le témoigne à l'occasion de mon prochain départ d'une manière qui me ferait regretter de partir, si je pouvais le regretter. Mais cette supposition est peu probable ; et d'ailleurs mon goût me poussant au professorat
et m'éloigoant de la chaire, je crois que dans tous les cas je laisserai venir Yallette. Nous verrons. Ne nous perdons point en conjectures. Que Dieu vous bénisse et me conduise !
Naples, 25 Mai 1827. — ...J'aurais voulu vous envoyer mon rapport de comité que j'ai fait à notre séance générale ; mais je n'ai pas eu le temps de l'écrire. Je vous ai envoyé par M. R. le seul sermon que j'aie écrit en entier depuis que je suis à Naples. J'ai écrit la moitié de celui que j'ai fait pour la réception des catéchumènes, mais n'ai pu achever. Vous ne pourrez attribuer ceci qu'à ma paresse ; mais vous me faites tort. Vous n'avez aucune idée de la difficulté que j'ai à écrire ; j'ai prononcé des sermons d'une heure et plus, après quatre à cinq heures, et moins, de préparation ; mais pour les écrire, il me faudrait au moins quinze jours de repos parfait ; et c'est ce que je n'ai jamais, puisque je n'ai qu'après trois dimanches un intervalle de quinze jours, où encore je suis occupé ou préoccupé du sermon qui doit suivre. J'ai vainement cherché à pouvoir écrire quelques-uns de mes sermons, et maintenant j'y renonce. Je fais même plus ; je ne veux plus m'en occuper que tout juste le temps nécessaire pour les faire médiocrement : le dimanche matin. Cette détermination ne doit point faire de peine à mon père, puisque je quitterai Naples, selon toute apparence, dans quelques semaines.
M. Erskine est à Sorrente pour quelques jours. Je suis bien aise qu'il m'ait laissé quelques jours pour respirer, et je suis sûr qu'il s'en dit autant de son côté. Je me laissais trop entraîner par lui ; il y a une différence trop grande entre son âme et la mienne pour que la même croyance puisse convenir à tous deux. Il juge par sentiment et prouve par imagination : aussi son livre est une suite de comparaisons qui ne sont pas toujours bien liées entre elles ; et d'ailleurs comparaison n'est pas raison. Moi, au contraire, je suis brouillé avec le sentiment'; je n'aime que ce qui est clair et exact, et je voudrais m'occuper de mathématiques ou de sciences naturelles, et non de philosophie et de religion. Pendant quelques jours j'ai voulu entrer dans ses vues et j'ai cru que ce système de l'expiation des péchés de l'homme par Jésus-Christ et de la conversion se développant sans effort dans un cœur touché de cette expiation, pouvait me convenir; mais je voulais aller trop vite : ces idées ne parlent point à mon cœur, ou si vous voulez, ne lui parlent point encore. Cette orthodoxie est un sacrifice trop pénible de tous mes sentiments naturels ; je ne sens pas ce qu'elle enseigne et je sens ce qu'elle n'enseigne pas. Qui me persuadera, par exemple, que, comme me l'a dit M. Erskine, toutes mes pensées jusqu'à présent n'ont été et ne sont encore que péché ? Qui m'expliquera comment l'homme est doué d'une volonté libre, en sorte que sa corruption
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tout entière est volontaire et punissable ; et cependant, cette volonté libre ne peut pas vouloir le bien, en sorte qu'on peut être certain d'avance que tous les hommes qui viendront au monde seront pécheurs? Mais enfin ne précipitons rien; M. Erskine peut avoir raison. Mais je veux prendre le temps d'examiner. Je vais m'appliquer à une étude sérieuse du Nouveau Testament dans l'original. En même temps, pour développer la partie sensible de mon âme qui se dessèche, ce me semble, de plus en plus, je m'occuperai de lire de belle poésie, surtout en italien. Ainsi j'attendrai Vallette. Dieu veuille que je ne l'attende pas longtemps ! Adieu.
A sa sœur Mme Babut.
Naples, 14 Août 1827.
Ma tendre et bien aimée Adèle, une sœur qui a poussé l'amitié fraternelle et la charité chrétienne envers moi jusqu'à trouver une consolation dans la mort de son unique enfant, si Dieu se servait du déchirement de son cœur pour remettre la paix dans le mien, — une telle sœur a les premiers droits à être aussitôt instruite des premiers pas que Dieu me fait faire dans la paix chrétienne. C'est pourquoi, ma tendre et bien-aimée sœur, sans avoir tardé que le temps nécessaire pour m 'assurer que ce qui se passe en moi n'est pas un mouvement de mon naturel capricieux, mais une opération de Celui en qui il n'y a
aucune ombre de changement, je viens te donner de meilleures nouvelles de moi. Tu auras su par mes lettres que dans les cinq derniers mois je n'avais fait aucun progrès. Le parti que j'avais pris de ne plus mentretenir ni m'occuper de la maladie de mon âme, n'avait fait que m'étourdir, au point que je me trouvais passablement tranquille sans lire la Bible et sans prier. Cet étourdissement fut dissipé par M. Erskine, mais il ne put rien mettre à la place. Je désirai, à la vérité, je m'efforçai de sauter de mon état au sien; mais, ce dont je ne m'aperçois qu'à présent, je m'y pris mal. Oubliant, dans la lecture de l'Evangile, que je ne pouvais ni le comprendre ni le recevoir, si Dieu lui-même n'y préparait mon esprit, impatient de le saisir à la fois tout entier, et d'entrer d'emblée dans ses doctrines les plus opposées à mon sens naturel; ne priant pas avec la ferme conviction de mon aveuglement et de mon impuissance absolue, et de la bonté de Dieu; enfin, donnant trop aux enseignements d'un homme; — par ces raisons, ou parce que le temps que Dieu avait choisi pour commencer à toucher mon cœur n'était pas venu, mes conversations avec M. Erskine, mes lectures, mes prières, n'eurent d'autre effet que de m'ôter l'envie et la possibilité de plus m'étourdir. Ma tristesse alors, n'ayant plus de frein, se déclara, après le départ de M. Erskine, aussi vive et aussi profonde qu'elle eût jamais été; et m'ayant désormais vaincu tout entier, occupait