PASTEUR OU PROFESSEUR
je ne renonce pas à réserver quelques heures d'étude chaque jour pour me préparer à concourir quand un professorat sera vacant : content, si je réussis ; consolé d'avance, si je ne réussis pas. Mes amis s'accordent à me conseiller d'accepter, ceux mêmes qui ne s'accordent guère sur le reste : Munier, Cellérier, Bouvier, Gaussen, M. Gonthier, B., etc., et il me semble d'après tes lettres et d'après ce que me dit M. Chenevière, que leur avis est aussi le tien. Que si je me demande ensuite si je conviens à la place de Lyon, je trouve qu'il faut à Lyon des hommes dévoués, actifs, et capables de bien prêcher. Je suis déterminé à me dévouer tout entier à ma vocation. J'ai assez de force pour être actif, d'autant plus que M. Butini m'assure que s'il en est besoin, l'été prochain, les eaux de Vichy ou de Plombières me rendront toute ma santé. Enfin je crois, et des personnes qui peuvent bien juger et qui ne peuvent pas me flatter, toi, M. Cellérier, M. Erskine, m'assurent que j'ai reçu du Ciel des dispositions heureuses pour la prédication; et je crois pouvoir te promettre que je ne les gâterai plus par ma paresse napolitaine, maintenant que je suis plus heureux, plus confiant en Dieu, plus maître de moi. Il faut encore une intelligence de l'administration et une connaissance des hommes et des affaires dont j'ai peu; mais je pense que je pourrai l'acquérir; et cela, sans compromettre l'Église durant mon apprentissage, parce que je ne serai pas, ou du moins je ne
serai pas d'abord, président du Consistoire, mais second pasteur. Un scrupule me retient encore ; mes idées religieuses ne sont pas arrêtées, même sur des points que je crois essentiels, en particulier sur la doctrine de la rédemption, que je crois, parce que l'Évangile m'en paraît rempli, mais sans y attacher des idées ni même des sentiments bien distincts, et par conséquent sans pouvoir me l'appliquer dans toute l'efficacité dont je la crois susceptible. Mais j'ai une conviction intime que l'Evangile est divin et contient la vérité. J'ai une ferme confiance que Dieu me l'y fera trouver, et me donnera, par mes recherches et par ses secours, toutes les lumières dont j'aurai besoin; surtout quand je les lui demanderai non seulement pour moi, mais encore pour le troupeau que je devrai instruire en son nom; et je pense qu'il vaut mieux porter dans le pastorat, au lieu d'un esprit de défiance et de scrupule, un cœur humble et confiant...
Quant à moi, cher père, je t'ai dit dans ma lettre à A.,, et dans celles qui l'ont suivie depuis, la modification qu'a subie ma croyance, ou plutôt mon sentiment religieux. Assurément, comme tu me l'écris, cette modification est heureuse ; et les fruits en sont un esprit plus calme, plus confiant en la bonté divine. Là-dessus on m'a fait, je ne sais pourquoi, une sorte de réputation de méthodiste, mais ma présence à Genève et ma conversation l'a bientôt dissipée; de quoi je rends grâces à Dieu, car je
craindrais comme le feu de porter le nom d'un parti, ou d'un homme. Sois tranquille sur mon compte, je sens la délicatesse de ma situation. Je me défie de moi et m'aide des conseils de M. Cellérier, en qui j'ai la même confiance qu'auparavant. Il me semble que mes idées, depuis la modification qu'elles ont éprouvée, s'accordent même avec les siennes mieux qu'elles ne faisaient autrefois.
De son Père.
Paris, 24 Décembre 1827.
Cher Adolphe, lui écrivait son père quelques jours après son départ, qu'ils ont été courts les moments que nous avons passés ensemble, après une si longue absence! Il me semblait que nous devions te posséder quelque temps, je ne pouvais me figurer que le terme arriverait si tôt, et je croyais avoir assez de temps pour une multitude de choses que j'avais encore à te dire. Je regrette à présent de n'avoir pas mieux profité de ces courts moments, de ne t'avoir pas engagé à venir tous les soirs passer une heure dans mon cabinet. Nous aurions pu la gagner peut-être sur ton sommeil et sur le mien, et je serais mieux au fait que je ne le suis de tes sentiments sur beaucoup de choses, quoique je sois , je puis te l'assurer, bien rassuré à ton égard, bien convaincu que tu es dans une bonne voie, soit que nous devions nous rapprocher davantage encore, soit qu'il y ait toujours entre nous
quelque différence, ce dont je serais loin de me plaindre. J'ai béni Dieu entre autres de te voir également sensible comme je le désirais, à cette nouvelle séparation, et ferme dans la résolution de marcher à ton devoir et de t'en faire une consolation. Quand le cœur gros de ton départ je te vis sortir de la maison, escorté de cinq frères levés avant le jour pour t'accompagner malgré le mauvais temps, et t'embrasser jusqu'à la portière de la diligence, mon cœur paternel était touché; je sentais vivement tout ce que je dois de reconnaissance à Dieu ; et il me semblait qu'il y avait là de quoi te réconcilier un peu avec cette pauvre créature de Dieu que tu as tant maltraitée. Que de réflexions se sont offertes à moi que j'aurais voulu ajouter à ce que je t'ai dit! toutes me fortifient dans mon sentiment et me paraissent si évidentes que je me persuade que le tien se modifiera, parce que ce n'est pas chez toi ce dogmatisme théologique qui ne cède jamais, mais l'amour sincère de la vérité, qui ne craint pas de l'envisager sous ses différentes faces. Le moment viendra où ton sermon te paraîtra moins une discussion complète qu'une brillante déclamation, et où tu ne chercheras plus un sujet comme un cadre pour y placer des morceaux éloquents, mais tu laisseras les morceaux sortir d'euxmêmes du sujet, et il s'en présentera assez à toi. . . J'espère que tu seras fidèle à la promesse que tu as faite à M. Gellérier d'écrire tes sermons, au moins pendant quelque temps; enfin applique-toi à te
faire l'habitude de ne pas prêcher trop longtemps. M. P. est peut-être trop court ; mais 40 minutes environ doivent être le terme moyen...
Voici tes lettres du 25 et du 26 qui nous réjouissent par ce que tu dis de ta santé, de tes bonnes dispositions, de ta prédication de Noël. Je regrette bien que tu n'aies pu finir et commencer l'année avec nous ; mais qu'est-ce que cela en comparaison du bien que Dieu t'a fait, qu'il a fait à nous tous, et dont tu le remercies avec uo sentiment qui m'a fait venir les larmes aux yeux?... Quant à la présidence du Consistoire, laissons à la Providence à décider la question, et si elle veut te confier la première place, elle te donnera des forces pour la remplir. On ne peut guère dire à un homme : prêchez avec chaleur et onction ; chacun prêche avec le genre de qualités que le Ciel lui a données. Je ne crains pas que tu manques de chaleur ; on sent que ta chaleur part de l'âme; c'est une espèce d'onction; elle s'allie naturellement avec la simplicité, quand celle-ci n'est pas la trivialité. Prends garde surtout que la simplicité n'est pas seulement dans les termes, mais dans les raisonnements, dans les images, dans les figures du discours, etc. ...
De sa Mère.
Dimanche matin, 29 Décembre.
Dans le cabinet de ton père, seule levée. — Je bénis Dieu, mon Adolphe, des secours qu'il t'accorde.
Puisse-t-il continuer à te soutenir, veiller sur ta santé, et te faire trouver du bonheur dans l'accomplissement des devoirs qui te sont imposés, et que tu rempliras non seulement avec zèle, mais avec une satisfaction qui remplira au moins en partie les vides qu'éprouve ton pauvre cœur dans ces premiers moments. Tu as été heureusement inspiré en faisant ce sermon de préparation qui nous avait fait tant de plaisir. Je voudrais bien l'entendre de ta bouche aujourd'hui que je me prépare à communier avec une âme, hélas! bien mal disposée par la tristesse et le découragement que j'éprouve à l'idée de mon indignité; à l'idée de la manière dont mon temps se passe, dont ma vie entière s'est passée. Quel besoin j'ai de la grâce et de la miséricorde de mon Dieu ! Je n'en désespère pas, mais je m'étonne d'oser y compter, quand je pense à ma froideur, à mon ingratitude, à mes distractions pendant cette longue vie si remplie pour moi de bénédictions de tout genre, de secours de toute espèce, et si vide d'amour pour Dieu, de confiance en mon Sauveur, de charité, de bonnes œuvres! Puissé-je au moins ne pas m'approcher indignement de la Table sacrée! Il m'est pénible de ne jamais y aller avec cette joie qui devrait caractériser tout véritable chrétien. Prie pour moi, mon fils chéri. Je compte beaucoup sur les prières de mes enfants. Plus heureux que moi, ils n'auront pas attendu la fin de leur carrière pour penser à donner leur cœur à Dieu. . .