AU GÉNÉRAL LA FAYETTE
avec le retour du général La Fayette, auquel Adolphe Monod adressa la lettre suivante :
Monsieur le Général,
La curiosité de voir un homme d'une célébrité humainement parlant aussi méritée que la vôtre, m'a fait me mêler à la foule qui s'est portée sur votre passage, à votre entrée dans cette ville. En voyant les honneurs que vous recevez, et en me rappelant ceux que vous avez reçus ailleurs, j'ai éprouvé un sentiment qui sans doute n'était partagé par personne : celui de la crainte que votre gloire ne vous celât le bonheur éternel, le seul qui vaille la peine d'être cherché par des êtres qui ne sont pas assurés d'un jour dévie. J'ai craint, qu'enclins comme nous le sommes tous à l'orgueil, tant de gloire n'exaltât peut-être beaucoup le vôtre, et qu'ainsi elle vous fermât l'entrée du royaume de Jésus-Christ, qui n'est que pour les humbles. Dans cette pensée, et par cet intérêt qu'un chrétien porte au bonheur d'autrui, j'ai désiré que quelqu'un vous avertît de ce que vous devez faire, selon la Parole de Dieu, pour vous assurer la vie éternelle. En ne voyant pas d'apparence qu'un autre se chargeât de cette tâche, j'ai cru que Dieu voulait que je la prisse peut-être moi-même, et je suis prêt à le faire. Si vous voulez m'entendre, je serai à vos ordres pour me rendre au lieu que vous m'indiquerez demain matin
à tel moment qui vous conviendra entre huit et dix heures. Je ne vous demande qu'un quart d'heure, et moins encore, si c'est trop.
La personne qui vous portera ce billet me portera votre réponse, si vous m'en faites une. Si vous me recevez, je prie Dieu de diriger cet entretien de telle sorte que vous y trouviez le commencement de la paix chrétienne. Si vous ne me recevez pas, je continuerai de prier pour vous, et j'espérerai qu'il voudra, dans ce temps ou un autre, vous éclairer pour le salut de votre âme.
Je suis. Monsieur le Général, votre serviteur pour l'amour de Jésus-Christ.
Un chrétien, protestant de dénomination, passant à Vienne pour affaires.
Il reçut à cette lettre la réponse suivante :
Vienne, 5 Septembre 1829.
ce Mon court séjour à Vienne et les obligations résultant des témoignages de bonté que j'y reçois, m'ont empêché Monsieur, d'avoir l'avantage de causer avec vous. Je n'en suis pas moins reconnaissant de vos conseils et de vos vœux, conformes à ceux que j'ai reçus plusieurs fois dans mon voyage américain, de personnes respectables^ et tenant à votre opinion religieuse. C'est avec plaisir que je recevrai une lettre contenant ce que vous vouliez bien me dire.
Agréez l'assurance de ma considération.
La Fayette.»
Quelques jours avant son mariage, Adolphe Monod avait adressé la lettre suivante à son ami, M. le pasteur Vallette, qui l'avait remplacé à Naples.
Lyon, 18 Août 1829. — Je viens communiquer à vous premièrement, et par vous à mes anciens paroissiens, surtout à mes amis particuliers, Comte, Dalgas, Autran, à mon frère Bellermann et à sa femme, à mes chers catéchumènes, aux Anselme, Mittelhofer, Felling, à l'archevêque et à Candia, au Consistoire, aux Meuricoffre, Falconnet, etc., la nouvelle de mon prochain mariage. J'épouse une Anglaise, établie à Lyon depuis plusieurs années. Mlle Honyman est une chrétienne, née de parents chrétiens, élevée par eux dans la foi dès son enfance, mûre dans l'expérience du monde et de l'Évangile, âgée plus que moi de deux ans (j'ai près de 28 ans), riche selon la nature de très bonnes facultés et de beaucoup de connaissances utiles ; et riche selon la grâce des dons les plus précieux de Dieu, d'une piété éclairée, profonde , douce et humble. Je vous ai fait ce tableau d'elle parce que, me connaissant bien, vous jugerez qu'elle a précisément ce que vous désirez sans doute le plus dans une femme pour moi; et j'ai la douce conviction qu'en mettant ensemble les grâces d'un caractère assez différent que chacun de nous a reçues, nous ferons entre nous deux un bon et utile ministre de Jésus-Christ. Au reste , ma joie et mon espérance s'appuient sur quelque chose de
plus solide encore que le jugement que je porte d'elle, c'est sur la conviction pleine et fondée qu'ayant depuis longtemps marché l'un et l'autre par la prière, nous avons été conduits de Dieu, qui nous a fait voir qu'il nous a lui-même choisis l'un pour l'autre, ce qui nous donne l'espoir assuré de ses plus précieuses bénédictions sur notre union. Nous comptons nous marier au commencement de septembre, s'il plaît à Dieu. Je nous recommande à vos prières et à celles des chrétiens de Naples...
Je viens de prier pour cette Église de Naples, qui m'est chère ; et pourtant je suis loin de prier pour elle et vous aussi souvent et avec autant d'amour que je le devrais. Si vous saviez, mon cher frère, combien je suis faible dans tout bien et enclin à tout mal, vous prieriez beaucoup pour moi. Faitesle surtout maintenant, pour que ce mariage, contracté dans un esprit de foi et de charité, fasse un heureux changement dans mon âme et dans mon ministère. Oh! que ce soit un mariage chrétien, et un mariage de pasteur ! c'est tout dire en deux mots.
Voici le récit succinct de mon histoire et de celle de mon Eglise depuis que je vous ai écrit. Je revins de mon long congé en janvier dernier. Le 14 février, je demandai l'autorisation du Consistoire d'appeler un suffragant, à mes frais — accordé. Mais il fallait en choisir un et soumettre mon choix au Consistoire. Le 19 avril (Pâques), je prêchai un sermon1 où je
1 Pouvez-vous mourir tranquille.
fis voir que nul ne peut mourir tranquille s'il ne croit au pardon gratuit, par le sang de Jésus-Christ. Ce sermon déplut fort, surtout au Consistoire. Le 2/j , je proposai un suffragant au Consistoire. Il fut refusé, ainsi que tout autre qui serait dans mes principes. Je me résignai donc à ma solitude. Le 17 mai, je prêchai sur Romains VI, 1, et fis voir que loin que les bonnes œuvres soient empêchées par la foi, pas une seule bonne œuvre n'est possible dans une âme qui n'a pas cru au salut gratuit par Jésus-Christ. Ce sermon déplut encore plus que l'autre. Le 30 mai, le Consistoire s'assembla pour décider qu'on m'enverrait une députa tion pour m'inviter à changer ma prédication et ma manière d'être. Je la reçus le 2 juin, et après avoir invité les députés à s'expliquer sur la nature du changement désiré, qui était que je prêchasse et agisse comme si je ne croyais pas au salut gratuit, je répondis que je ne le pouvais pas. Le 5 juin, le Consistoire arrêta que ma présence dans l'Eglise y faisait du mal, et qu'on me demanderait ma démission; toutefois (ce que j'avais demandé) après m'avoir entendu. Je fus entendu le 20, et fis voir premièrement qu'on ne pouvait motiver une demande en démission que sur des preuves que je ne faisais pas le devoir de mon ministère, ce que je les invitais à prouver ; et secondement, je répondis à des plaintes qui avaient été portées contre moi, dont je reconnus les unes pour être fondées, promettant d'en profiter, et fis
voir que les autres étaient injustes. Le 25, le Consistoire, sans faire aucune mention démon discours, qu'il ne pouvait pas réfuter, me demanda ma démission par écrit. Je la refusai, par écrit aussi, le 1er juillet, et partis pour Paris le même jour, soit pour prendre un peu de repos, étant retombé assez bas par la fatigue et la préoccupation, soit surtout pour m'entendre avec ma famille sur la décision de mon mariage, et avoir l'agrément de mes parents. Je passai la plus grande partie de mon congé à Saint-Quentin, chez mon frère, et là je vécus dans la joie et la paix chrétiennes. Je revins à Paris, et mon mariage ayant été décidé avec ma famille, je suis revenu ici la semaine dernière, le 10 du courant. En mon absence, le Consistoire m'a enlevé mes catéchumènes et a invité M. à les instruire, non seulement jusqu'à mon retour, mais à les garder jusqu'à leur première communion. De plus, le Consistoire a écrit à mon père pour le prier de me solliciter de donner ma démission; mais je n'ai pas cru devoir sacrifier ce que je crois la volonté de Dieu à l'influence paternelle plus qu'à l'autorité du Consistoire, en sorte que ce moyen a encore échoué. Il ne leur reste qu'une chose à faire : c'est de provoquer ma destitution de la part du gouvernement. Mais ne pouvant alléguer contre moi que mes principes, ils ne réussiront pas. Voilà où nous en sommes. Triste position dans un sens, mais position heureuse dans ce sens que cette opposition même
est une preuve que le Seigneur m'a donné de toucher la plaie,, que l'Église de Lyon n'est pas tout à fait morte, et qu'elle commence à revenir à la vie. Des personnes ont été converties depuis mon arrivée à Lyon, et quelques-unes par mon ministère. Nous avons quelques chrétiens fervents et expérimentés, et nous attendons du Seigneur de grandes bénédictions sur cette Eglise. Il saura tirer le bien du mal même. Nous sommes dans une crise. Quant à moi, comment ai-je soulevé cette opposition ? Y a-t-il de ma faute ? Peut-être ma vivacité, mon énergie qui passe parfois les bornes de la douceur dans ma prédication, surtout improvisée, comme elle est presque toujours ; quelque chose de décidé, d'austère, dans ma voix et dans mes manières, mes misères en un mot, ont contribué à cette irritation des esprits. Mais cette part est bien petite. Et la grande cause de l'opposition, et presque la seule, est la clarté et la hardiesse avec laquelle le Seigneur me donne de proclamer le salut par la croix, qui semble une folie à cet auditoire presque tout mondain. Je ne me sens pas en droit de graduer, et de ne donner qu'une lueur d'abord de la vérité, et puis d'y ajouter peu a peu : je donne tout ce que Dieu me donne, et ma prédication croît à mesure que croit mon christianisme personnel. La prière m'a conduit à cette manière franche d'agir et de parler ; peut-être aussi mon caractère naturel m'y pousse; mais je n'ai jamais pu, devant Dieu, me prescrire une prudence
chrétienne qui consisterait à déguiser une partie de la vérité, pour la montrer dans une autre occasion. Gela était permis à Dieu et à Jésus-Christ, mais non aux apôtres, ni à nous, leurs imitateurs, qui, ne tenant pas la vie de nos auditeurs dans nos mains, devons nous hâter d'annoncer tout le conseil de Dieu (Actes XX, 27) comme si chacune de nos prédications était la dernière, soit pour nous, soit pour quelqu'un de ceux qui nous écoutent. J'ai souvent consulté sur ce sujet des pasteurs et d'autres chrétiens, et je n'ai rencontré aucun chrétien ferme et avancé qui me conseillât une autre voie ; en sorte que je suis celle-ci avec une confiance tranquille ; et il me parait que le Seigneur rend témoignage à ma fidélité par les bénédictions qu'il accorde à mon ministère, et aussi par les épreuves mêmes qu'il m'y fait rencontrer, car il m'a fait la grâce, non seulement de croire en lui, mais encore de souffrir pour lui. Cela ne signifie pas que je ne veuille pas m'appliquer à acquérir ce qui me manque le plus, de la douceur, de l'onction,, de la tendresse évangélique. J'en sens un grand besoin, et non seulement de cela, mais de toutes les dispositions du ministre de Jésus-Christ, et je demande à Dieu de concilier en moi, par sa grâce, une fermeté et une fidélité inébranlables avec une douceur et une aménité égales à celles du Sauveur. Je dis égales, car nous devons tendre à la perfection, et l'espérer toujours, même ici-bas, quoique sachant que nous ne
V atteindrons pas. Je compte sur mon mariage surtout pour développer en moi les qualités qui me manquent le plus, parce que H. en est richement pourvue.
Adieu, bien-aimé Vallette, que le Seigueur veille sur vous, et vous donne d'avoir les yeux constamment fixés sur lui. Qu'il vous remplisse tellement de son Esprit que vous n'ayez pas un désir, pas une pensée qui ne vienne de lui et ne retourne à lui. Car aussi bien nous n'avons plus de vie que la sienne, puisque nous avons été crucifiés en lui pour nos péchés.
Votre dévoué ami et plus dévoué frère en J. G.
P. S. J'ai demandé ce matin au Seigneur la grâce de prier tous les jours pour l'Eglise de Naples et pour vous. Pour que je puisse proportionner mes prières à vos besoins, instruisez-moi de l'état du troupeau et de celui de votre âme.
L'opposition, cependant, allait croissant. Adolphe Monod écrivait au mois de novembre :
Dans les premiers jours de ce mois, peiné moimême et presque accablé par l'épreuve journalière, et à la longue si fatigante, de l'opposition du Consistoire, du troupeau et de mes collèges, prévenu d'ailleurs d'un adoucissement, craignant d'avoir manqué en douceur moi-même, je cherchai un rapprochement, soit avec le troupeau, en faisant quelques visites avec ma femme, soit surtout avec mes
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collègues. Je les invitai à déjeuner un jour chez moi, et clans une promenade que j'allai faire ensuite avec eux, je leur dis que je désirais que nous pussions nous voir moins rarement, et que je souhaitais de leur témoigner tout ce que je pourrais d'affection et de confiance, sans compromettre les intérêts de mon Maître. Ces avances, qui n'étaient au reste qu'une réponse à des avances précédentes de Martin, furent accueillies avec joie et avec une effusion que je crois fort sincère ; mais ce projet de rapprochement n'a pas pu durer.
Il y a une quinzaine de jours je commençai à m'apercevoir que loin que l'opposition fût diminuée, comme nous l'avions pensé, elle devenait plus forte que jamais. Les égards, la considération pour nous diminuent. Aux faux bruits qu'on a coutume de faire courir sur mon compte on en ajoute de nouveaux, que j'ai des apparitions d'anges, que je suis payé par l'Angleterre, etc.1 Les adversaires se multiplient et se prononcent, des hommes, des femmes, des jeunes filles. Mardi j'apprends dans une famille chrétienne qu'une pétition où l'on sollicite mon renvoi est portée de maison en maison. Elle avait alors quarante signatures. Elle en a gagné depuis. Je n'ai que peu d'informations et je n'en cherche pas; j'écoute seulement celles qui me viennent. Cette
1 On allait jusqu'à soutenir sérieusement, et à en faire un grief de plus contre lui , qu'il avait dit : « Je suis infaillible dans mes discours : impeccable dans mes actions ! »
pétition est faite à l'occasion d'une lettre circulaire du Consistoire aux souscripteurs, pour les frais du culte, où le Consistoire avouait un déficit dans sa caisse, et recourait aux souscripteurs pour le combler. On répond qu'on n'est pas disposé à souscrire pour le culte dans un moment où la division est entre les pasteurs, et jusqu'en chaire; et là-dessus on demande mon renvoi, motivé sur mon méthodisme, mon sermon de Pâques, mon prétendu remplacement par des laïques dans l'enseignement des catéchumènes, la bénédiction de mon mariage par un pasteur du dehors et ma protestation contre la nomination de M. B.
Qu'arrivera-t-il de ceci? Si l'on peut se procurer une centaine de signatures ou plus encore, et je crois qu'on le pourra, et si le Consistoire envoie cette incluse dans une pétition du Consistoire pour provoquer ma destitution de la part de Cuvier, y a-t-il lieu d'espérer qu'il la refusera, lui, si ennemi de toute division? Je l'ai vu à Paris; mon père me conduisit chez lui. Mon père s'entretint d'abord seul avec lui de ce qui se passait à Lyon, et puis il m'appela. Cuvier me dit : « Je n'ai reçu aucun avis. Je vous dirai seulement ce que je dis à tout le monde : Evitez tout ce qui peut amener des divisions. — Je le désire, M. le Baron, mais dans les limites, bien entendu, de la conscience et de l'Évangile. — Bien entendu; il n'y a point de règle sans exception; mais faites ce que vous pourrez pour la paix. » Quand nous sortîmes, il nous accompagna jusqu'à la porte et me
dit : « Si vous avez quelque chose, vous n'avez qu'à m'éerire avec confiance.»
Un mois plus tard, Adolphe Monod écrivait :
A son frère Frédéric.
Lyon, 23 Décembre 18-29.
... Je dois au Seigneur le témoignage qu'il m'a fait marcher pour la foi et renoncer à ma volonté ! Je priais; et n'ayant jamais pu être ébranlé jusqu'à présent clans la conviction qu'il m'avait appelé ici et m'y voulait encore maintenir, je me suis dit : Ou bien le Seigneur me retirera d'ici, et alors il me donnera de voir clairement sa volonté dans mon déplacement, ou bien il veut que je reste, et alors il me donnera tout ce qui me manque, non seulement selon l'Évangile, mais encore selon le monde.
Quand a commencé ce dernier mouvement de l'opposition, je me suis encore tourné vers le Seigneur, j'ai constamment prié qu'il me manifestât sa volonté, soit que je dusse rester ou quitter. J'ai toujours cru voir très clairement que sa volonté était : Reste; je l'ai cru jusqu'à hier. Ce fut dans cette pensée que j'allai trouver la commission, et contre mon attente cet entretien m'a fortement ébranlé.
Une chose surtout m'a frappé. Il me parait certain que la majorité du troupeau me rejette. De personnes déclarées pour l'Évangile, je n'ai pas lieu de croire qu'il y en ait au-delà de quarante ou cin-