A M. BLANC
A M. le Pasteur Blanc.
Lyon, 15 Mars 1836.
Bien-aimé frère, la réunion des frères de l'Église a eu lieu deux fois, dimanche et lundi. Je leur ai communiqué la vocation que j'ai reçue1, avec votre avis, et celui des frères de Paris, qui était d'accord avec le vôtre, et j'ai exposé les motifs qui pouvaient m'engager à accepter. Puis je leur ai demandé ce qu'ils avaient à me dire sur ce sujet. Ces frères ont dit en substance : qu'il leur ■ paraissait que je devais demeurer à mon poste ; qu'il serait d'autant plus difficile de me trouver un remplaçant que depuis longtemps je ne puis pas même trouver un suffragant convenable ; que mon départ rendrait fort incertaines les ressources de l'Église ; que dans la controverse mon nom était connu et craint des catholiques romains, et qu'à cet égard, comme pour la prédication, un changement pourrait produire un arrêt fâcheux pour l'œuvre, et que dans tous les cas je ne devrais pas partir qu'un remplaçant convenable ne fût trouvé...
Il m'a paru, après cet entretien, que je ne puis en tout cas abandonner mon poste que si j'y suis remplacé convenablement, et que comme cette recherche
1 De la Société évangélique de Genève à la place de professeur dans l'École de Théologie.
est difficile, incertaine, longue peut-être, je devaiscommencer par refuser la vocation de Genève, d'où on me demandait une réponse prompte, précise, en laissant voir à ces frères que c'est là la considération qui m'a surtout déterminé. J'ai donc écrit aujourd'hui à M. Tronchin que je ne puis aller.
Maintenant je vais chercher activement un bon suffragant. Quand il sera trouvé, je proposerai mes services aux amis de Genève pour les aider dans leurs besoins présents, pour quelques mois,, si rienn'y met obstacle. A défaut, je pourrai faire dès cet été une tournée de prédication en France, qui me servira d'essai dans cette carrière nouvelle. Le caractère de mon ministère changera nécessairement : je me déchargerai du détail sur mon suffragant et m'appliquerai à l'évangélisation. Je voudrais surtout former ici, si Dieu le permet, une pépinière d'ouvriers du genre de ceux qui n'ont pas besoin de beaucoup d'études : colporteurs, instituteurs, missionnaires, etc. Nous avons pour cela des matériaux précieux, mais je suis un mauvais architecte.
Restant à Lyon avec ce plan, et si le Seigneur nous délivre des dissensions intérieures, mon travail sera fort intéressant et utile. Je devais faire à Genève trois choses: prêcher, je le puis ici, et j'aurais bientôt je l'espère, plus d'auditeurs que je ne pourrais en espérer à Genève, si Dieu nous donne un nouveau local; — former des ouvriers, je le puis ici aussi, quoique des ouvriers d'un autre caractère, et peut-
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être aussi, avec le temps, préparer quelques élèves pour l'Ecole de Genève; — voyager en France, je le puis mieux que de Genève. Je ne vois pas dans cet état de choses ces raisons manifestes qui auraient seules pu m'attirer à Genève.
Enfin, si le Seigneur veut après tout m'éloigner ■de Lyon, la voie où j'entre est la seule, ce me semble, qui puisse me rendre possible cet éloignement. Car je vais avoir besoin d'un compagnon d'œuvre capable de diriger l'Église durant mes absences. Peu à peu, et après avoir été éprouvé, ce compagnon d'œuvre se trouvera peut-être pouvoir me remplacer entièrement, et alors je serai libre d'aller ailleurs, si cela est pour la gloire du Maître.
Voilà, cher ami, mes pensées encore un peu confuses. Dites-moi ce que vous pensez.
A M. Louis Gaussen.
Lyon, 22 Septembre 1836.
Bien aimé frère... j'ai été consolé de voir, par quelques mots de S., que vous paraissez voir comme nous la main de Dieu dans ma nomination à Montauban. Par contre c'est avec une vive peine que j'ai entendu dire que quelques-uns de mes amis de Genève ont témoigné de la surprise de ce que j'ai accepté ce poste de préférence. Il n'était nullement question pour moi de préférence d'une place à une autre. Il fallait pour m'ôter de Lyon un appel évident du Seigneur. Je n'ai
point trouvé ce caractère à l'appel que j'ai reçu de Genève en mars dernier; je l'ai trouvé à celui que j'ai reçu du ministre en août. Ces considérations surtout m'ont frappé: d'abord, que cette vocation était si étonnante, si impossible à prévoir,, j'ai presque dit si merveilleuse, qu'on y voyait, comme à l'œil, la main de Dieu ; et plusieurs circonstances de détail relevaient encore cette réflexion; — ensuite, subsidiairement, que c'était une réhabilitation de mon ministère et de l'Evangile dans ma personne, qu'il ne m'était permis de refuser ni pour moi, ni pour l'Évangile, ni pour nos Eglises; et que mon refus, venant surtout après ceux de Vinet et de de Félice, aurait peut-être, et même assez vraisemblablement livré le poste qu'on m'offrait à un professeur infidèle. Ces raisons m'ont paru si fortes, si irrésistibles, que moi qui hésite tant, je n'ai pu hésiter, et que moi, qui ai tant besoin de consulter, je n'ai pris conseil de personne, excepté de mon troupeau. Et quand j'ai entendu ceux qui étaient le plus intéressés à me retenir, et qui m'avaient retenu précédemment, me dire : « Cette affaire est procédée de l'Eternel^, partez: Dieu qui vous appelle à Montauban, aura soin de nous, » comment aurais je-pu demander à Dieu un signe plus manifeste, et accepter avec plus de paix? Nous nous sommes adressés à Cordés , nous n'avons point oublié qu'il est occupé à Genève de divers travaux intéressants, auxquels il serait fâcheux qu'il eût à renoncer . . . mais les autres servi-
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teurs de Dieu que nous aurions pu appeler, sont occupés aussi, el quel est dans cette disette d'ouvriers le bon ouvrier qui soit oisif? Au reste, c'est à Cordés à comparer devant le Seigneur l'œuvre qu'il fait aujourd'hui avec celle qui lui est proposée. S'il refuse, nous serons persuadés que c'est avec ce regard tourné vers le Seigneur, qu'il porte en toutes choses; et nous serons en paix. De votre côté, s'il accepte vous aurez la même persuasion, et vous serez en paix aussi. S'il ne venait pas, nous serions dans un grand embarras probablement, car mon temps est bien court...
En tout cela, cher ami, une chose que je demande ardemment à Dieu, c'est que la charité ne soit point froissée, et surtout qu'elle ne le soit pas entre nous et ces frères de Genève qui nous ont donné, et à moi en particulier, tant de marques de leur affection fraternelle. S'il pouvait y avoir quelques impressions fâcheuses, je compterais avec confiance sur toi pour les effacer. Et il me sera doux de recevoir de toi l'assurance que je n'ai rien de ce genre à craindre, et que quant à toi, tu as compris et approuvé ma conduite. Cela me serait un nouveau et précieux gage de la bénédiction du Seigneur. Ah ! j'ai bien besoin de m'y reposer, appelé à une si grande tâche avec si peu de préparation! Adieu, cher ami, je me recommande à tes plus ferventes, à tes plus tendres prières.
De tout parts, d'ailleurs, les instances avaient été vives pour qu'il acceptât le poste de Montauban. Sa famille le pressait d'entrer dans cette voie. Sur la demande de sa mère, et à défaut de son père, que Dieu avait rappelé à lui quelques mois auparavant, M. Stapfer lui écrivit pour l'engager à se laisser nommer. Bon nombre de pasteurs s'étaient entendus pour lui écrire, informés que le ministre «était personnellement bien disposé, mais qu'effrayé des objections et des mécontentements qu'il craignait de soulever, il demandait à être assuré d'avance que M. Adolphe Monod accepterait, et qu'il ne porterait pas clans ses fonctions un esprit de séparation, de contention etc. » De Montauban même une pétition fut adressée au ministre pour obtenir cette nomination. « La pétition a été mise en train par des gens dont vous ne l'eussiez pas attendu. Dans deux jours elle fut couverte de soixante signatures honorables, écrivait le doyen. Les signataires étaient des anciens, des pasteurs et professeurs, en majorité dans les deux corps, et beaucoup de notables. MM. Molines, Magnan, MontetetFloris (les deux premiers pasteurs, les deux autres professeurs — ce sont les hommes qui contribuèrent à faire échouer le concours de 1830) ont vu la pétition et les signatures. Nous ne la signons pas, ont-ils dit, pour ne pas contraster aujourd'hui avec ce que nous avons dit et fait en 1830. Mais nous nous applaudissons de cette démarche, que vous êtes libres de faire plus que nous ; nous vous déclarons