NOMINATION A MONTAI BAN
Paris, 18 Août 1836.
Monsieur, d'après la lettre que vous avez écrite à Monsieur votre frère, je n'ai pas hésité à vous charger de la chaire de Morale et d'Éloquence sacrée à la Faculté de Montauban. Vous en recevrez par le courrier de ce jour l'avis officiel. Quelques esprits, prévenus contre vous, vont s'étonner. Je compte que les résultats me justifieront pleinement, et que votre présence dans la Faculté produira des fruits de paix et de conciliation, en même temps que de piété, dont tout le monde aura à se réjouir. Employez-y tous vos soins, je vous le demande pour moi, pour vous, et pour les Églises dont l'intérêt est remis entre vos mains.
Agréez ma considération distinguée et mon attachement.
Pelet de la Lozère.
Adolphe Monod répondit :
Monsieur le baron, j'ai été d'autant plus touché de la distinction que vous venez de m'accorder, que je n'y vois pas seulement la confiance du ministre dans mes trop faibles lumières, mais encore, ce qui m'est beaucoup plus précieux , la confiance de l'homme dans mon caractère, malgré les préventions dont j'ai été longtemps l'objet. Je dis : j'ai été, parce qu'aujourd'hui vous me mettez à même de les dissiper.
Je sens profondément tout ce que cette confiance mérite de reconnaissance de ma part ; je comprends en même temps tout ce qu'elle m'impose d'obligations, non seulement envers les Églises, mais encore envers vous-même. Ne doutez pas que je ne mette tous mes soins à y répondre. Et si Dieu daigne m'accorder l'humble succès qui sera désormais le premier objet de mes prières et de mes efforts, ce ne sera pas ma récompense la moins douce que de penser que vous y pourrez voir votre ouvrage.
Daignez agréer, Monsieur le baron, l'expression de mon profond respect, et qu'il me soit permis d'ajouter, de ma vive gratitude.
Le ministre fut promptement rassuré sur les dispositions pacifiques du nouveau professeur. Quelques semaines après son installation, qui eut lieu le 17 novembre, il lui écrivait de nouveau :
Paris, 19 Décembre 1836.
J'ai suivi avec beaucoup d'intérêt, Monsieur, tout ce qui s'est passé relativement à votre installation, et j'ai été heureux de voir qu'on vous a fait l'accueil que vous méritiez. Je ne doute pas que les préventions qui peuvent rester encore dans quelques esprits ne se dissipent. J^'excellent langage que vous avez tenu en est un garant. Je vous remercie, pour ma part, du soin que vous prenez pour calmer, concilier et rapprocher. Les maximes inflexibles et le langage
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impérieux, ont pu être de saison dans d'autres temps; mais aujourd'hui, avec la faiblesse de nos mœurs, ils ne font que rebuter. La patience et la douceur sont le seul moyen de réussir.
J'espère que, dans le poste où vous êtes placé, vous contribuerez puissamment à nous procurer de jeunes pasteurs, à la fois pieux et éclairés. Personne n'est plus à même que vous de leur donner l'exemple et le précepte. L'affaiblissement de la foi rend le talent oratoire encore plus nécessaire pour toucher les âmes. Il importe donc que les jeunes gens apprennent à bien composer un discours, et à le débiter convenablement. Cette partie profane de l'art contribue au succès de ce qui en est la partie sacrée. On ne pouvait, sous ce rapport, comme sous tous les autres, donner à la Faculté un professeur plus habile.
Agréez, Monsieur, ma considération la plus distinguée et mon attachement.
Pelet de la Lozère.
Cette année 1856 qui amena un changement si considérable dans la vie d'Adolphe Monod avait été marquée d'un grand deuil pour sa famille. Dieu avait rappelé à lui, le 23 avril, M. Monod père. Son fils eut la consolation de pouvoir passer auprès de lui les derniers jours de sa vie, et de l'entourer de ses soins avec sa mère et ses frères. Au mois d'octobre
précédent, M. Monod avait fait un voyage en Suisse pour voir sa fille, Mme Babut, que l'état de santé de son mari avait obligée de quitter l'Angleterre. Il écrivait de Genève : « J'ai encore quelques personnes à voir, et puis je quitte Genève et son Eglise, c'està-dire ce que j'ai de plus cher au monde après ma famille, avec le pressentiment que je n'y reviendrai plus. Il m'aurait été bien doux de laisser ma tombe auprès de mon berceau. Dieu ne l'a pas voulu. Je me soumets, et ne lui demande plus, comme j'ai pu le faire autrefois, une longue vieillesse... »
Ce pressentiment se réalisa bientôt en effet : le 23 avril suivant le Seigneur le rappelait auprès de lui. Ce fut un moment bien solennel pour la famille que celui du départ de ce chef bien-aimé et vénéré; et cela d'autant plus qu'elle avait été épargnée de Dieu depuis tant d'années d'une manière extraordinaire. Si M. Monod n'avait pas été atteint par le souffle du Réveil d'une manière aussi directe que la plupart de ses enfants, même des plus jeunes, il avait cependant exercé son ministère jusqu'à la fin avec une grande fidélité ; et sa mémoire aussi bien que son œuvre pastorale laissa des traces que nous retrouvons encore aujourd'hui, en particulier parmi ses anciens catéchumènes. Le christianisme de sa vie dépassait de beaucoup celui de ses affirmations théologiques, qui s'accentuèrent cependant vers la lin ; et sa mort laissa à tous les siens un souvenir plein de paix et de reconnaissance.
Vingt ans plus tard, réuni avec ses frères autour du lit de mort d'Adolphe Monod, son frère Frédéric se plaisait à rappeler l'influence considérable qu'avaient eue ses parents sur leurs enfants : « Nos parents sont encore au milieu de nous, disait-il, vivant dans le cœur et dans le souvenir de chacun de leurs enfants. Us sont encore avec nous par leur esprit, et par les fruits de l'exemple qu'ils nous ont laissé. Après Dieu, c'est à eux, au respect qu'ils avaient pour les choses de Dieu, et pour sa Parole qu'ils nous ont mise entre les mains, à leur vie exemplaire, que nous devons les sentiments qui nous unissent les uns aux autres par une si tendre affection... »
M. Monod fut pleuré de tous, et l'on put voir par le deuil de l'Eglise de Paris tout entière combien elle se sentait profondément atteinte. Voici en quels termes Adolphe Monod annonça cet événement à son ami, M. le pasteur Blanc, de Mens :
Paris, 25 avril 1836. — Bien-aimé frère, quel autre ai-je sur la terre qui sache mieux que vous prier pour moi, et pleurer avec moi? C'est cette dernière marque de tendre amitié que vous allez me donner, quand vous apprendrez que notre Père céleste a retiré à Lui samedi mon père terrestre, mon bien-aimé et vénéré père. J'étais accouru sur la nouvelle de sa dernière rechute, et dès le jour de mon arrivée^ j'avais pu lire dans les yeux de mon père l'approche de sa fin. Nous avons passé la
semaine dans une douloureuse alternative de craintes et d'espérances, jusqu'à ce qu'il a plu à Dieu de l'appeler à lui, dans la nuit de vendredi à samedi. Il est mort dans les bras de ma mère et de quatre de ses fils, dont j'étais l'un, grâce à Dieu qui m'avait ménagé cette douloureuse consolation. Il a gardé une entière présence d'esprit jusqu'à la fin, et faisait monter constamment ses prières à Dieu, surtout le dernier jour et jusque dans son agonie. Nous avons la douce confiance qu'il s'est endormi dans le Seigneur. Grâce à notre Dieu et Père, la paix est avec nous, avec notre mère, en qui le Seigneur se glorifie beaucoup, avec toute notre famille. Certainement le Seigneur est ici, et son Esprit a soufflé sur la maison de mon père d'une manière admirable. Nous nous réunissons pour prier, plus d'une fois par jour ordinairement, et toute la maison y vient, domestiques, pensionnaires de mon père, mes frères et sœurs, tous enfin. Béni soit Dieu !
C'est ce matin que nous avons confié à la terre la dépouille terrestre et charnelle de celui que nous avons tant aimé. Il y avait une foule immense ; c'est un deuil universel. Il était si estimé, si aimé! Quelques mots ont été prononcés sur sa tombe pour l'Église Réformée, pour l'Eglise Luthérienne, pour la Société des Missions ; et le dernier, Frédéric a témoigné, au nom de notre famille, combien nous étions touchés de ces témoignages et de ce concours; et il a déclaré, à la gloire de Dieu, que, pleurant