VOYAGE EN ALLEMAGNE
yeux le majestueux château de la Wartburg, où s'écoula l'année de sa captivité, et qui domine au loin cette contrée pittoresque. Il faut voir la satisfaction avec laquelle on vous montre encore cet antique château du haut d'un hôtel d'Eisenach. Quelques heures plus tard, vers onze heures du soir, nous étions à Erfurt. Durant la station de la diligence nous eûmes le temps de courir jusqu'à l'ancien couvent des Augustins, et de jeter un coup d'ceil sur l'abbaye et sur l'église. C'est un bâtiment fort étendu,, et qui n'a rien de remarquable à l'extérieur, que les hauts vitraux de l'église, mais je ne l'ai vu qu'au clair de lune, et je n'ai pu pénétrer dans la cour pour voir la fenêtre de la cellule de l'humble moine que Dieu préparait par tant d'angoisses et d'humiliations à une œuvre si grande et si glorieuse. « Quand Dieu réserve un de ses serviteurs à une grande entreprise, a dit quelqu'un (je crois que c'est un frère moraveï, il commence par lui casser bras et jambes... »
C'est une grande joie pour un protestant français que de fouler une terre protestante. Mais, hélas ! une grande partie de l'Allemagne est demeurée sous le joug de Rome ; et en Prusse même, la moitié de la Silésie est catholique... Combien la Réformation est éloignée de produire tous les fruits qu'elle a paru d'abord promettre ! En combien d'endroits s'est-elle arrêtée ; en combien d'autres a-t-elle
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même reculé. Faut-il en accuser un défaut de zèle ou de piété chez les Réformés, ou ne faut-il s'en prendre qu'à cette opposition générale que la vérité et la sainteté rencontrent toujours dans le cœur de l'homme? C'est un sujet sur lequel je me livre souvent à de douloureuses réflexions. Expliquer le mal par les persécutions sanguinaires de l'Église romaine, ce n'est que reculer la difficulté. Car la persécution ne peut guère étouffer qu'une Église qui manque de vie ; mais pour une Église vivante et puissamment soutenue par l'Esprit de Dieu, elle ne peut que la déplacer, souvent même elle ne fait que lui donner de nouvelles forces. C'est du moins ce qu'il semble permis de conclure de l'histoire de l'Église primitive. Il faut convenir pourtant que le Seigneur a permis quelquefois que les crimes des méchants contre son Église eussent un affreux succès, au moins pour un temps; n'est-ce pas ce qu'on a vu en France? Oui, mais aussi les protestants de France ont-ils montré constamment l'esprit qui animait les premiers chrétiens ? Leurs armes n'ont-elles jamais été charnelles ? La politique n'a-t-elle pas été trop mêlée à la religion ? L'esprit de débonnaireté et de soumission a-t-il autant paru en eux que l'esprit de courage et d'indépendance ? Ce sont des questions que je voudrais voir discutées avec le soin qu'elles méritent clans un écrit spécial ; je le voudrais, non seulement pour éclaircir un point si intéressant de l'histoire de mon pays, mais surtout
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pour faire mieux apprécier le caractère et les effets de la persécution, suivant les conditions dans lesquelles elle s'exerce...
Au reste, le Seigneur fait avancer son règne en Allemagne comme dans tout le monde. Nous vivons dans un temps de création nouvelle; mais cette création se dégage à peine du chaos qui l'a précédée ; une vie nouvelle éclate de toutes parts ; mais une confusion singulière en embarrasse le développement. Le peuple de Dieu, qui soupire après un ordre meilleur, ne sera point déçu dans son attente. Le Seigneur a son plan, qui vaut mieux que tous les nôtres ; et de cette réunion d'efforts et de travaux, en apparence dépourvue de règles et d'ensemble, qui caractérise notre époque, nous verrons, ou d'autres verront à défaut de nous, sortir a la fin un édifice digne de Celui qui l'a construit en silence de siècle en siècle, et capable de recueillir tous ceux qui cherchent le Seigneur dans un même esprit de foi et de charité...
Nous nous rendîmes de Grâfenberg à Leipzig sans presque nous arrêter en route. Grâce aux chemins de fer, on peut aujourd'hui, dans l'été, se rendre en une journée de Dresde à Berlin; on quitte Dresde à six heures du matin, et le soir on est à Berlin, sans compter qu'on s'est arrêté une ou deux heures à Leipzig. Mais dans la saison où je voyageais, le mois d'octobre, ce trajet est impossible. Je
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m'arrêtai en route à Halle, où je désirais visiter le professeur Tholuck. Je ne fis guère que traverser Leipzig. J'eus pourtant le temps de visiter quelques rues de cette ville ; c'était le moment de la fameuse foire annuelle, et c'est un spectacle vraiment curieux que de voir, non seulement toutes les boutiques garnies d'une quantité extraordinaire de marchandises, mais encore chaque place, chaque rue, transformée en un bazar. On dirait une quantité de petites villes dans cette grande ville. Les marchandises sont de toute espèce, et le nombre des voyageurs qui accourent de toutes parts est prodigieux...
Nous couchâmes à Halle, où je passai la soirée chez le célèbre docteur Tholuck. Je reçus de sa part, et de celle de son aimable femme, une hospitalité pleine de bienveillance et de cordialité. Nous n'étions pas tout à fait inconnus l'un à l'autre, et il eut la bonté de me rappeler, ce que je n'avais point oublié, que nous nous étions déjà rencontrés en 1825, à Londres, aux réunions religieuses du mois de mai, notamment à celle des Sunday School Teachers, où le respectable président, feu Joseph Butterworth, nous obligea à prendre tous les deux la parole. Tholuck commençait alors à se distinguer au premier rang des savants de l'Allemagne, quoiqu'il eût, ainsi que cela est arrivé à plusieurs hommes célèbres, commencé ses études assez tard. Aujourd'hui, il rend à la cause de la science et de l'Évangile, des services qui sont connus de tout le monde savant, et sur lesquels
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il serait superflu de m'arrèter. En même temps, il exerce une influence très salutaire sur les étudiants de l'université de Halle, soit par des prédications qu'il donne de quinze en quinze jours, soit par des conversations particulières, et je lui ai entendu dire (cette remarque est utile pour les professeurs de théologie) que, bien que le Seigneur ait béni son enseignement, qui n'a cessé d'attirer un nombreux concours d'auditeurs, il croit avoir été plus utile encore aux élèves par ses prédications que par ses cours publics, et par des conversations que par ses prédications elles-mêmes. « Oh! ces conversations particulières ; disait— il^ voilà le grand moyen de faire du bien ». Pour voir ces jeunes gens sans trop prendre sur leurs heures d'étude, il en reçoit tous les jours à sa table, et plus d'une fois par jour il en prend un ou plusieurs avec lui quand il va se promener, car sa santé l'oblige à consacrer deux ou trois heures par jour à la promenade. J'ai rencontré chez lui plusieurs jeunes gens anglais et américains qui m'ont paru fort heureux de leur séjour à Halle.
On sera peut-être étonné d'apprendre qu'un homme tel que ïholuck passe un temps si considérable hors de son cabinet, et qu'il accorde autant à la vie pratique. Ceci se rattache à une remarque générale que j'ai faite sur plusieurs des plus savants docteurs de l'Allemagne, et qui m'a intéressé autant qu'édifié. On se les figure assez communément en France, renfermés dans leur bibliothèque, veillant
fort tard, oubliant ce qu'ils doivent à leur santé, ne vivant que pour leurs livres, et travaillant douze heures par jour ou plus encore. Mais il n'en est point ainsi, du moins pour beaucoup d'entre eux, et des plus distingués. Ils trouvent du temps pour tout : pour leurs familles, pour leurs élèves, pour leur santé, pour les étrangers, et, autant que cela est nécessaire, pour la vie sociale. Ce qui fait d'eux des hommes supérieurs, ce n'est pas tant le nombre d'heures qu'ils donnent au travail que le bon emploi qu'ils font du temps. Us n'étudient pas beaucoup plus d'heures que nous ; mais ils ont appris à faire dans une heure ce que nous faisons en deux ou trois. J'ai cherché comment ils y sont parvenus, et voici ce que j'ai trouvé.
D'abord il faut faire la part des qualités éminentes dont jouissent les hommes dont je viens de parler. Il est juste de remarquer encore qu'en écrivant, ils n'ont pas besoin de soigner leur rédaction autant qu'on le fait en France, les lecteurs allemands étant beaucoup moins difficiles là-dessus que les nôtres. Mais la cause essentielle de la différence que je viens de signaler est ailleurs. Elle tient à ce qu'ils ont une meilleure méthode de travail que nous. Us se réservent quelques heures durant lesquelles ils ne souffrent presque jamais d'interruption. Durant ce temps, ils concentrent toutes les forces de leur esprit sur l'objet de leurs études. Puis, ils ont acquis par l'exercice une grande facilité pour méditer, pour
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coordonner leurs idées et pour les exprimer. Enfin ils ont appris aussi à lire vite.
Cette dernière faculté, lire vite, est une de celles qui caractérisent Tholuck. D'après une conversation que j'ai eue sur ce sujet avec lui, il pense que cette faculté dépend surtout de l'art de condenser rapidement, tout en lisant, les idées développées par l'auteur, de telle sorte qu'on en retient la substance et la moelle ; et le meilleur moyen, selon lui, pour un jeune homme,, de s'exercer à lire vite et bien tout ensemble, c'est de faire des extraits par écrit de ce qu'il lit. Lui-même fait des extraits de tous les livres qui lui passent par les mains, et qu'il ne peut pas garder ; quant à ceux qui font partie de sa bibliothèque, il se contente ordinairement d'écrire quelques mots à la tète du volume. Une autre chose qui importe pour lire vite, c'est de lire avec une certaine liberté d'esprit ; il ne faut pas se piquer de ressentir toutes les idées d'un auteur, mais il faut savoir discerner les idées nouvelles et celles qui sont utiles pour le but particulier que nous nous proposons en le lisant. Il y a sans doute des livres qui demandent à être lus avec un soin particulier; mais ils sont malheureusement en petit nombre, surtout en Allemagne, où la littérature se renouvelle presque tous les dix ou tous les vingt ans, et où par conséquent les auteurs écrivent avec la conscience que leurs écrits n'ont que peu de temps à vivre.
Ce que je viens de dire des savants allemands me
rappelle une remarque du docteur Gregory. Il a dit quelque part qu'on ne peut guère faire plus de six heures par jour de travail sérieux et concentré. Detout ceci nous avons une grande leçon à recueillir : c'est que ce n'est pas le temps qui nous manque, mais l'art de nous en servir. En cela comme en toute chose, Dieu est fidèle; nous seuls sommes infidèles. Outre Tholuck j'ai encore visité à Halle quelquesuns des autres professeurs dont s'honore cette illustre académie : Julius Muller, qui fort jeune encore s'est déjà fait un grand renom, et qui a publié en particulier, sur le péché, un ouvrage qu'on dit fort remarquable ; Heinrich Léo, historien fort estimé, et auteur d'un excellent Manuel de l'Histoire universelle-, Guerike, auteur d'une très bonne Histoire abrégée de l'Église chrétienne, et d'une biographie de Hermann Francke. Tous ces hommes sont attachés de cœur aux doctrines vitales de l'Évangile, avec des nuances diverses. Le christianisme de Julius Muller et de Tholuck a une tendance philosophique ; celui de Guerike est le pur luthéranisme, et son attachement pour les dogmes particuliers de Luther est poussé, dit-on, extrêmement loin. A côté de ces fidèles serviteurs de Dieu était assis dans les chaires de Halle, il y a quelques mois, un homme d'un esprit bien différent, Gesenius, l'un des représentants dans l'Allemagne du rationalisme vieilli du siècle dernier, mais au reste, comme chacun sait, homme fort érudit dans les langues sémitiques, et