‹ Adolph MonodChapitre 84 sur 143 · DE M. DE FÉLICE · texte numérisé non relu

DE M. DE FÉLICE

la hâte que j'attends de vous; c'est une bonne et longue lettre. Prenez donc votre temps; et quand vous aurez deux heures bien libres, bien paisibles devant vous, écrivez-moi avec une pleine ouverture de cœur, sans soin , sans style , ou plutôt avec le vrai style de l'âme, vos impressions, vos expériences dans la chaire que vous occupez, les bons effets de vos discours, les mécomptes aussi, le genre de sujets que vous traitez de préférence, l'état religieux de vos amis de Paris, le vôtre; — et joignez à tout cela quelques lignes sur madame Monod, sur votre chère famille. Voilà ce que je demande ; et si pendant trois mois entiers, par exemple, vous vous dites : Je ri ai pas le temps, creusez un peu plus loin dans votre loyale conscience, et une voix vous dira que vous vous payez de la plus fausse de toutes les monnaies. Le manque de temps est comme le très humble et très obligé serviteur: je n'y crois pas pour les autres, ni pour moi-même.

On me dit, cher frère, que vous avez l'air content ; je m'en réjouis, et ne m'en étonne pas. Vous avez les fonctions de vos qualités, les devoirs de vos sympathies, l'emploi de votre vocation naturelle ou providentielle. C'est l'une des principales conditions du bonheur dans ce monde, parce que c'est l'un des plus efficaces moyens de nous placer dans l'ordre. On me dit aussi que vos prédications sont suivies par un nombreux auditoire. Tout le monde s'y attendait, et il est bien rare que tout le monde

se trompe. Mais la vraie question est de savoir quels sont les effets de ces discours. Ils peuvent être éclatants, retentissants, et n'être pas ce que vous désirez le plus qu'ils soient, comme fidèle serviteur de Christ. Je ne sais, mais il me semble que de nos jours, ou à l'heure présente, pour parler d'une manière encore plus précise, les larges et grandes vues morales de l'Evangile doivent occuper dans la chaire une plus grande place qu'elles n'ont fait depuis un certain nombre d'années, et il faut s'efforcer de les rattacher tout ensemble et au dogme chrétien et à cet esprit chrétien qui se déclare, qui cherche sa voie dans les plus nobles aspirations de notre époque. Peut-être vous le faites, peut-être non, je n'en sais rien. Mais croyez-en votre vieil et solitaire ami : là est une des principales forces de la prédication chrétienne. M. Vinet me l'a dit bien souvent, et plus j'y réfléchis, plus je m'en persuade. Le réveil a été une réaction, et toute réaction, si bonne qu'elle soit, va trop loin dans son propre sens. Prenez d'un côté des sermons strictement, absolument dogmatiques, et de l'autre un livre comme les Stunden cler Andacht, livre incomplet, défectueux, mais si admirable dans la connaissance qu'il révèle de certaines profondeurs du cœur humain, de certaines tendances de notre siècle, — et suivez la diagonale. Vous serez plus rapproché de l'Evangile tel qu'il est, qu'on ne l'a été en général dans les discours du Réveil.

1848 A M. DE FÉL1CE 315

Vous voyez que je retombe facilement dans mon vieux métier de critique. Au fait, puisque je suis professeur d'éloquence sacrée, il faut bien que, ne donnant pas l'exemple, je tâche d'offrir le précepte. C'est la plus facile partie de ma mission, dès lors celle qui me va le mieux...»

Adolphe Monod répondit à cette lettre d'abord par quelques lignes seulement, le 9 Février, et plus longuement le 2/i Avril suivant :

A M. le Professeur de F é lice.

Paris, 9 Février 1848.

Un mot seulement cette fois, cher ami, pour vous remercier de vos lignes affectueuses autant que bonnes et utiles. Vous écrire à tète reposée dans ce moment me serait impossible, obligé que je suis de rédiger, si je puis, deux discours que je viens de prononcer sur la Mission de la Femme, à l'Oratoire. J'ai senti, en revenant sur ce sujet, la vérité de ce que vous m'écrivez sur la nécessité de donner plus de place, beaucoup plus que nous n'avons fait, que je n'ai fait, du moins, aux grandes vues morales de l'Évangile. Je n'oublie pas non plus les autres conseils que vous me donnâtes un certain jour, en nous promenant au Cours, sur la forme et le fond de mes prédications de Paris. Par ne pas oublier, j'entends me souvenir, plutôt que pratiquer...

Paris, 24 Avril 1848.

...Parlons de moi, puisque vous me le demandez obligeamment. Ma prédication est suivie, et parait goûtée. De bonnes impressions ont été produites, a ce qui me revient de divers côtés... Coquerel partage avec moi l'honneur de remplir l'Oratoire, et, ce me semble, le remplit mieux que moi. Je l'ai entendu plusieurs fois. Il ne m'a rendu la visite, je crois, qu'une fois, encore était-ce dans le modeste temple de Saint-Germain...

Il est presque certain qu'il va entrer dans l'Assemblée nationale. Selon nos vues, cela est regrettable. Peut-être n'aurait-il pas réussi si nous lui eussions opposé un candidat ecclésiastique : beaucoup de gens voulaient nommer un pasteur protestant, et n'ont trouvé que lui sur les listes. Il y a eu de l'hésitation, des scrupules, chez nos amis; et lorsque enfin Verny s'est décidé à se laisser porter, il était trop tard: on avait l'air de se faire de sa candidature une arme contre celle de G. On n'a pu trouver des hommes à la fois assez graves et assez actifs pour former un bon comité électoral, et notre ami a fini par se retirer pour ne pas compromettre son ministère par une tentative qui ne lui paraissait pas sérieuse. J'aime à croire, toutefois, que la suite nous fera voir, comme il nous est souvent arrivé, que la miséricorde du Seigneur a tout conduit pour le mieux, malgré notre infirmité, ou par notre infirmité même. Votre

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