POURQUOI JE DEMEURE DANS L ÉGUISE ÉTABLIE
Tel individu, telle congrégation, telle secte religieuse peut se flatter de l'avoir trouvée; mais pour l'Église universelle, c'est une question à l'étude, non une question résolue... Aujourd'hui, ou je me trompe fort, ou nous n'en sommes encore qu'à la période de fusion où les matériaux se préparent; pour créer une organisation nouvelle, ni les esprits ne sont prêts, ni les temps ne sont mûrs...
« Je ne sais si je me fais bien comprendre. J'espère qu'on ne pensera dans aucun cas ni que je mette en doute la piété vivante des frères démissionnaires, ni que je me dissimule l'impossibilité absolue de rien faire de bon qu'en posant le seul fondement qui puisse être posé, Jésus-Christ et lui crucifié... La lutte décisive que je pressens et qui va se livrer sur le terrain de la vie et sur le fond même des choses, me trouvera, s'il plaît à Dieu, l'arme au bras, à mon poste naturel...
« Je suis loin d'accorder ce qu'on semble parfois tenir pour évident, que la voie de démission ait le monopole, ou la meilleure part des sacrifices. Laquelle des deux coupes est la plus amère à boire, ou la lutte journalière imposée à la fidélité de celui qui reste, ou le devoir solennel accompli une fois pour toutes par la fidélité de celui qui sort?... Qui sait même si les plus grands sacrifices ne sont pas à sortir pour ceux qui sortent, à rester pour ceux qui restent, et si cela même n'est pas pour quelque chose dans la détermination des uns et des autres?
Que chacun porte en paix sa croix, sans prétendre peser celle de son frère!...
« Aussi bien, les frères ne sont pas séparés pour toujours: l'intérêt du règne de Dieu les divise aujourd'hui; le même intérêt pourra les rassembler demain... Peut-être la séparation des frères qui sortent, d'avec ceux qui restent, ne doit-elle durer qu'un temps. A coup sûr, ni l'Eglise où nous demeurons, ni l'Église qui se fonde à côté de nous, ne répond aux conditions de cette Église de l'avenir, que nous pressentons tous, et au-devant de laquelle nous marchons tous. Mais qui sait si l'une et l'autre ne doivent pas servir à en préparer la venue, et si un jour ne viendra pas où les chemins de l'une et de l'autre viendront se rejoindre? Quoi qu'il en soit, les cœurs n'ont pas besoin d'attendre les chemins!...
ce Si ces sentiments sont partagés par les frères, restants ou sortants, au lieu de nous juger, nous nous aimerons; au lieu de nous combattre, nous prierons les uns pour les autres, et l'amour fraternel, ma première préoccupation en tout ceci, après la vérité qui est en Christ, peut encore être sauvé... Le temps est court, la moisson est blanche, le champ est vaste: à l'œuvre donc, dans la charité et la paix de Jésus! Ne rivalisons que d'amour et de sainteté, et disons-nous bien que ceux-là auront la meilleure position qui feront preuve d'un plus grand amour, et d'une sainteté plus vivante ! »
1848 A M>»c BABUT 331
Malgré la douleur que ressentaient les deux frères, ils respectaient trop mutuellement leurs motifs et se connaissaient trop bien pour que leur affection pût en être troublée. Quelques mots suffiront à faire voir ce qu'était le noble cœur de ce frère aîné, «le loyal Frédéric», comme Adolphe se plaisait à l'appeler, écrivant à son frère à la suite d'une discussion qui avait pris un caractère un peu vif, sur ce sujet qui leur tenait tant à cœur : « Pardonnemoi ma portion de vivacité dans la discussion d'hier au soir: elle était dans ma tête, non dans mon cœur; car rien ne m'a encore fait sentir le trésor d'affection fraternelle qu'il y a pour toi dans mon cœur, comme la poignante douleur que me cause notre divergence actuelle... Que Dieu soit avec nous et ne permette pas que la moindre dissension de cœur s'introduise entre nous. Je supporterai tout plutôt que cela. — Qu'il nous donne to agrée to disagree, et de savoir unir une entière fidélité à nos convictions et à notre devoir, avec une entière fraternité ! »
De son côté, Adolphe écrivait :
A sa sœur Mme Bablt.
Paris, 6 octobre 1848.
Je vois par quelques-unes de tes lettres que tu sympathises plus avec la position de Frédéric qu'avec la mienne. Je le comprends ; beaucoup d'autres en
jugent comme toi ; et c'est une des raisons qui m'ont fait dire, qu'à certains égards la ligne de conduite suivie par Frédéric est moins difficile que celle que j'ai adoptée. Ce n'est pas la seule ; et voici ce que j'ai voulu dire : celui qui sort proteste une fois pour toutes, et tout est dit; celui qui demeure est obligé, s'il veut être fidèle, à une protestation de détail, bien plus fatigante et bien plus pénible. Il n'en reste pas moins vrai qu'il y a du côté du sortant d'autres sacrifices, auxquels le restant ne s'expose pas, et au mérite desquels je n'ai assurément pas songé a rien ôter.
Quoi qu'il en soit, je suis certain de ceci, et dans cette matière compliquée c'est presque ma seule certitude: c'est que Frédéric a cherché sincèrement la volonté de Dieu, que je l'ai cherchée avec la même sincérité, et que nous sommes arrivés à des résultats différents. Eh bien ! je pense que chacun de nous accomplit son œuvre, lui en sortant, moi en restant. Je ne parle que de l'ensemble. Quant aux détails, et notamment à ma signature officielle à l'adresse, après lui avoir refusé mon adhésion personnelle, il y aurait des explications à donner; mais le temps me manque, et nous voici en pleine séance1.
1 Adolphe Monod avait cédé aux instances de quelques-uns de ses amis en signant comme membre du bureau (vice -président) cette Adresse aux Églises, quoiqu'elle n'exprimât pas ses vues personnelles, et qu'il lui eût refusé son adhésion individuelle.