INSTALLATION GOMME PASTEL II TITULAIRE
parlé avec émotion. Maintenant se présente cette question : peut-il survenir soit de la part du Consistoire, soit de la part de frères disposés comme moi, quelque proposition à laquelle Frédéric puisse se ranger, moyennant une concession mutuelle? Gela me parait improbable, mais non absolument impossible. Pour la première fois j'ai cru voir chez Frédéric, au moment de l'action, une légère hésitation; et s'il peut trouver quelque moyen de demeurer sans compromettre ses principes, je crois que sa conscience le saisirait. Mais, hélas! — aidez-moi de vos lumières, et sans trop de retard.
Rien de nouveau cependant ne se produisit; chacun des deux, frères persévéra dans sa conviction. Le 5 août de la même année, Adolphe Monod, nommé pasteur titulaire à la place laissée vacante par la retraite de son frère, exprimait l'émotion profonde avec laquelle il acceptait ce mandat. «Ah! pourquoi faul-il que je ne puisse me livrer à la douce solennité de cet appel sans que le cœur du fils et du frère se serre au dedans de moi! Si mes yeux cherchent en vain un père, si tendrement chéri, si profondément respecté, et dont la fidélité personnelle a les premiers droits après Dieu sur le peu que je suis, la nature ne fait du moins que suivre son triste cours, et j'ai sujet de verser des larmes, sans avoir le droit de m'étonner. Mais comment se fait-il que je prenne aujourd'hui la place de ce frère
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aîné, de ce disciple fidèle, de ce pasteur respecté de tous dans sa retraite, et honoré de tous dans son sacrifice? J'ai beau me dire que ma présence au poste qu'il a si longtemps occupé est un gage de plus, par les circonstances qui l'ont amenée, de cette affection fraternelle qui nous unit l'un à l'autre aussi tendrement que jamais; mon âme se brise à la pensée d'une séparation même apparente... Mais après tout, ne boirons-nous pas la coupe que le Père nous a donné à boire? Pouvons-nous autrement que de suivre chacun le chemin que nous croyons avoir été tracé de Dieu? Et Dieu ne peut-il pas, dans la crise redoutable de notre époque, avoir des œuvres diverses pour ses divers serviteurs? Ah! que chacun soit pleinement persuadé dans so?i esprit^ et qu'ainsi il marche en paix devant lui. C'est par là que l'œuvre de chacun sera approuvée et bénie; c'est par là aussi que demain, je veux dire dans cette Église de l'avenir, à laquelle nous aspirons, nos chemins divers se rencontreront dans l'ordre suprême du Royaume des cieux, comme ils se rencontrent dès à présent dans l'harmonie des cœurs et dans les plans du Roi des rois i ! »
Le caractère plus officiel de son ministère n'ôta rien à la largeur de ses principes et de son cœur, loin de là. Cette largeur, il trouva promptement
1 Vocation de l'Église. Sermons. Paris I, p. 99.
l'occasion d'en donner une preuve qui n'eut pas l'approbation de tous ses collègues. Au mois de septembre de cette même année (1849), le synode constituant de l'Union des Églises évangéliques se réunissait à Paris, et Adolphe Monod l'invitait en corps chez lui, à la vive satisfaction de son frère. « Mon rout fraternel a très bien réussi, et je suis vraiment heureux de l'avoir donné, malgré nos esprits étroits nationaux avec lesquels je ne m'entendrai jamais comme il faut : il me faut plus de jour et d'air. »
Il hésitait un peu entre le Nord et le Midi pour l'emploi de quelques semaines de vacances au mois d'octobre, et se sentait attiré vers l'Angleterre. «Voir l'Angleterre, l'Ecosse, surtout, Leveson Gower et Kinnaird et d'autres bons amis , l'occasion est bonne, dans la société de l'excellent sir Gulling.» (Sir Gulling Eardley.) Il se décida en effet à prendre cette direction, et après un court séjour en Angleterre, se rendit en Ecosse.
Glasgow s 10 Octobre 18/t9. — ...Nous avons quitté Carlisle lundi matin, et sommes arrivés ici vers deux heures sans accidents ni événements. Nous sommes descendus chez John Henderson Esq. On ne peut être meilleur que ces excellents amis. J'allai voir aussitôt après notre arrivée nos amis Bost, qui me firent un accueil français, chose qu'on
apprend à apprécier au cœur de l'Angleterre. John Bull a mille qualités; mais cette tendresse de cœur que l'on trouve dans les pays de langue française lui manque le plus souvent. Pas toujours cependant : Sir Culling a du sang français dans les veines ; Mme Dallas aussi ; ils savent ce que sont ces épanchements qui font venir la larme à l'œil; d'autres aussi, mais ce sont des exceptions... Ah! que j'aime cette expansion, cette tendresse évangélique! Que de trésors nous avons à notre portée et que nous négligeons ! Ayons donc nos réunions de semaine; réjouissons-nous après tout de vivre dans cette pauvre France. J'aurais grand'peine à m'accoutumer a ce pays-ci : j'aime mieux l'admirer à distance.
Lundi après dîner réunion dans le City Hall, pour protester contre l'intention où est le gouvernement d'étendre le service des postes de Londres à une partie du dimanche. Cette mesure rencontre une réprobation générale; et pourtant on doute si on pourra la prévenir, tant le directeur des postes, Rowland Hill, parait décidé. La réunion de Glasgow, présidée par le lord Provost, sir James Anderson, a été un peu ultra-sabbatique pour moi. N'importe; ce respect pour le jour du Seigneur est profondément respectable et m'a beaucoup édifié. Mais ce qui m'a surtout intéressé, c'est le caractère laïque et artisan de la réunion. Pas un ecclésiastique n'a ouvert la bouche, si ce n'est pour la prière. Trois
résolutions ont été proposées par des négociants, qui n'ont dit que quelques mots, et appuyées par des ouvriers qui ont fait des discours étendus, solides, piquants et vraiment éloquents. Seulement l'un d'eux s'est enferré, pour avoir voulu entrer dans des distinctions et explications sur le sabbat : il a fini par s'attirer des hisses. Cette impression a été effacée par le dernier orateur, simple facteur de la poste, gros joufflu, improvisateur de carrefour, qui s'est plaint, d'une voix de stentor, que ses amis et lui étaient worn dut par le travail du dimanche, et qui nous a fait une harangue populaire, sérieuse et comique, pieuse et spirituelle au suprême degré, et qui ne laissait pas un moment d'intervalle entre l'émotion et le rire. C'était un spectacle impayable, surtout pour moi, qui, assis à côté de lui, me trouvais à chaque instant en danger de subir les effets de son éloquence, et de partager, à froid, le mouvement qui l'entraînait vers la terre. «Je puis attester, a-t-il dit, que je ne vois jamais des gens respectables venir chercher leurs lettres à la poste le dimanche. Et quant à ceux de vous qui y viennent, j'espère que la présente réunion aura pour effet de vous imposer un peu plus de réserve. I shall be in service neoct Sunday, and I hope to see infinitely less of your faces then, than I hâve done before. Il savait aussi manier la corde sensible, et des applaudissements enthousiastes l'ont accompagné à sa place. M. Guizot ou M. Thiers auraient parlé
autrement, mais ils n'auraient pas parlé mieux, je veux dire more to the point.
Hier matin , réunion du Conseil de l'Alliance Évangélique. La j'apprends, avec plus de peine que de surprise, que l'entreprise est manquée, ou autant vaut. On est en arrière de 500 1. st. Le secrétaire, B., l'âme de l'Alliance, découragé, a donné sa démission. La journée s'est passée en recherches de combinaisons nouvelles pour avoir de l'argent. Je n'ai pas eu assez de courage ou de simplicité pour prendre la parole; mais cela achève de me prouver qu'il y a dans l'institution un vice radical. On a voulu organiser l'amour fraternel. V esprit de l'Alliance est admirable; mais la forme est une grande erreur. N'importe, la pensée de l'entreprise est éminemment chrétienne, et se fera jour tôt ou tard. L'amour fraternel a pour lui toutes les promesses de Dieu. Mais l'amour se déclare, se prouve, se prêche, il ne s'organise pas. Nous avons été bien inspirés en France en ne suivant pas la même voie. Par nous, j'entends Lyon, car à Paris, qu'a-t-on fait? Hélas! que nous sommes misérables !
Il serait difficile de caractériser en peu de mots le ministère d'Adolphe Monod à Paris. Nous continuons à le laisser parler lui-même, en faisant connaître les principaux traits d'une sorte de programme qu'il s'était proposé en vue de ce ministère.
Ministère général: Me consacrer à mon ministère. Demeurer un an au moins étranger aux journaux ou comités, sauf peut-être celui de l'Alliance Évangélique. Position indépendante et conciliatrice, sans froide neutralité. Ne pas me mêler dans la politique. Examiner si je pourrais soutenir avec des hommes influents du dehors des relations utiles pour eux et pour moi.
Prédication. Mode: Sermons, méditations, conférences. Ce dernier genre, qui consiste à rapprocher l'Evangile de l'une des questions actuelles, exigerait l'étude approfondie de l'état présent des hommes et des choses, du moins sous un point de vue. Esprit: centre de la prédication, la personne de Jésus-Christ au premier rang (Parole incarnée) ; la Bible (Parole écrite) au second. Manière du sermon ordinaire, mesurer et associer le développement biblique aux besoins de l'époque. Etre essentiellement vrai, convaincant, exempt d'exagération, sans renoncer à l'ardeur, mais en ne m'y livrant qu'avec mon auditeur; entrer dans le vif, dans le détail, et ne pas m'en tenir à des généralités de développement; me préparer avec soin; peu improviser; perfectionner le débit; prendre un milieu pour la simplicité entre mes grands sermons et mes
1 On a attribué par erreur à Adolphe Mohod un mot sur sa prédication qui était une simple plaisanterie de sa mère:
Pastoral : Moins faire que faire faire. Réunir périodiquement des personnes capables de se rendre utiles; leur faire rendre compte et les diriger. Méthode également salutaire pour ceux qui font le bien et pour ceux à qui ils le font. En société, être pasteur, en me gardant de ce qui me ferait fuir.
Etudes — et si c'est possible, quelque enseignement ; mais des études rapportées à mon ministère, et surtout à ma prédication.
Ce programme, il s'y conforma autant que les circonstances le lui permirent ; mais il fut bien vite débordé par la vie de Paris. L'organisation de l'Eglise Réformée de Paris, à cette époque, ajoutait à la fatigue des pasteurs et compliquait singulièrement leur vie. On se rappelle qu'il n'y avait en effet qu'une seule et vaste paroisse. Les pasteurs prêchaient alternativement dans les trois temples de l'Oratoire, de Pentemontet de Sainte-Marie; les fonctions pastorales revenaient, selon leur nature, les unes au pasteur de la semaine, les autres au pasteur du mois. Il en résultait que la paroisse de chacun était tout Paris. Que de fois Adolphe Monod avait souhaité de voir cette vaste Eglise partagée en circonscriptions et en paroisses, et d'avoir sa paroisse à lui, où
« — Vas-tu, lui dit-elle un jour, nous faire un sermon à grand orchestre? » Jamais il n'a appliqué lui-même cette expression à sa prédication.
il pût se sentir chez lui, et accomplir son œuvre pastorale d'une manière plus personnelle et plus concentrée que ne pouvait l'être une œuvre aussi étendue et indivise !
Sa journée du dimanche commençait de bonne heure, car il était aumônier du Lycée Louis-le- Grand, où le culte avait lieu à sept heures du matin ; et il demeurait à l'autre bout de la ville. Souvent, avant de rentrer chez lui, il devait faire le culte à la prison de Saint-Lazare, dont il fut le premier aumônier attitré. Quelques mois déjà avant son arrivée à Paris, le Comité des prisons lui avait adressé un appel à cet effet. C'était donc après avoir célébré au moins un service, quand ce n'était deux, qu'il rentrait chez lui pour se préparer à la prédication de midi. L'après-midi du dimanche était employé à quelques visites de pauvres et de malades, à des entretiens religieux avec les siens, à la réunion de recherche biblique qu'il avait commencée à Montauban pour ses enfants et quelques-uns de leurs amis, et à la préparation pour le service du soir. Ce dernier service était plutôt un délassement pour lui. Institué par son frère Frédéric et fidèlement continué par lui dans la Chambre haute de Oratoire jusqu'à ce qu'il quittât l'Église Réformée, c'était une sorte d'héritage fraternel. Là Adolphe Monod se sentait chez lui, il avait un auditoire simple, régulier,, « son petit troupeau du dimanche soir», où il retrouvait bon nombre de
ses catéchumènes, et qui lui était particulièrement sympathique.
On comprendra que les quelques semaines de repos qu'il prenait chaque année fussent à peine suffisantes pour réparer ses forces, quand il ne les employait pas à faire des tournées de prédications. Encore ce repos lui pesait-il, bien que la préoccupation de son ministère ne le quittât pas un moment.
Ingouville, 8 Septembre 1850. — Je ne puis concilier ma conscience pastorale avec la vie que je mène ici. Mon repos devient pour moi une sorte de culte, auquel je sacrifie, ce me semble, ma fidélité chrétienne. Ma bonne mère veille sur mon repos avec le plus tendre soin. Mais B. n'est pas contente, et au fond elle a raison. Figurez-vous donc saint Paul passant son temps de cette manière! Il faut que je fasse un repos utile, ou je n'aurai pas de paix. J'y pense. J'espère que nous allons organiser un culte domestique plus étendu, qui sera une instruction un peu sérieuse pour les enfants, une sorte de Bible-class. Puis je tâcherai de me réserver chaque jour une heure au moins pour des visites pastorales, sans compter les occasions que fournit la maison elle-même. La plus grande difficulté est en moi-même. Je prie un peu plus qu'à Paris ; je n'ai pourtant pas encore pu trouver une heure chaque matin, ni arriver à cette communion avec le Seigneur après laquelle je soupire. Tout est là.
Ayons-la, cette vie de Dieu : Pour moi, vivre cest Christ; — et les papillons noirs ou de couleur s'enfuiront.
17 Septembre. — ...Je n'ai pu arriver à résoudre la première des questions que je m'étais posées, l'instruction des catéchumènes; cela m'a découragé pour les autres: une série de prédications; la marche à suivre dans la délibération consistoriale sur le projet de loi, et dans la question de l'inspiration, etc. Je crains qu'à méditer sur tout cela, je ne fasse que me tourmenter l'esprit, sans aboutir. Il me semble que je sois incapable de méditation, et je me fais l'effet d'un homme superficiel, tout sérieux qu'il est. La vue de mon ignorance, de mon incertitude, de mon impuissance, de mon inconstance, de tous les in dont ma vie est pleine, m'accable, m'écrase. Je ne vois de refuge que dans une vie spirituelle abondante, où toutes les questions se résoudraient à ce point de vue pratique, qui a été celui du Seigneur et des apôtres. Mais cette vie même, je la poursuis et n'y puis parvenir. C'est pourtant là ma vocation, ma spécialité: vivre et faire vivre de la vie de Dieu. 0 mon Dieu! assiste-moi dans mon incrédulité!
Cette «vie spirituelle abondante» n'était en effet pas chez lui un désir égoïste ou personnel: il la cherchait afin de pouvoir la répandre autour de lui,
et la communiquer, en particulier, à ses auditeurs et à ses catéchumènes, auxquels il portait une affection à la fois pastorale et paternelle. Leur nombre augmentait chaque année; plusieurs venaient de la province pour suivre ses cours; et ces instructions religieuses, auxquelles il donnait un grand soin et beaucoup de travail, formaient une partie considérable de son ministère, par l'influence qu'il exerçait sur la jeunesse. C'était aussi, avec la prédication, celle qui était la plus chère à son cœur, et elle a laissé des traces vivantes et profondes, dont notre Église recueille encore les fruits. Avec quelle sollicitude il voyait les catéchumènes arriver au terme de leur instruction religieuse ! Avec quelle angoisse souvent il les admettait à la communion ! Avec quelle angoisse plus grande encore il se refusait à le faire, lorsque sa conscience était engagée ! Il saisissait avec empressement les occasions de grouper autour de lui ses anciens catéchumènes. Aussi longtemps qu'il le put, il les réunissait un dimanche par mois, en été, afin de ne pas les perdre de vue, soit pendant l'intervalle qui séparait les deux années de cours, soit après leur instruction terminée.
Quant à sa prédication même,, nous n'avons pas à l'apprécier ici; et d'ailleurs rien ne fait mieux connaître le prédicateur que ses discours euxmêmes, selon qu'ilTexprimait à un jeune collègue: «La parole est l'âme de notre ministère». Mais à