‹ Adolph MonodChapitre 95 sur 143 · MORT DE SA MÈRE · texte numérisé non relu

MORT DE SA MÈRE

jeté au Seigneur : «Viens! viens! » Il vint en effet et la recueillit clans son sein.

En l'absence de son frère Frédéric, et de son frère Guillaume, alors pasteur à Alger, ce fut encore a Adolphe Monod qu'incomba le devoir d'adresser .quelques paroles aux amis réunis pour lui rendre les derniers devoirs. Après avoir rappelé les bienfaits temporels dont Dieu l'avait comblée dans sa personne et dans sa famille, et les grâces spirituelles plus grandes encore, dont elle avait été l'objet, il montrait comment la foi humble et active de sa mère s'était encore affermie et développée pendant cette dernière maladie : « Ce que la vie avait commencé en elle, disait-il, la mort l'a achevé. Son obéissance chrétienne grandit à vue d'œil dans l'épreuve : elle craignait la douleur; elle craignait aussi la mort ; tout au moins, elle tenait à la vie, elle y tenait beaucoup, et pourquoi pas? Dieu avait fait la vie si heureuse pour elle ! Mais elle acceptait la souffrance et la mort avec une patience que j'appellerais parfaite, si elle ne fût allée en croissant. Oh! qu'il était doux delà voir occupée seulement à rendre grâces pour les souffrances qui lui étaient épargnées !... Mais il y a eu plus encore que tout cela : cette liberté d'assurance et de confession qui était peu dans les habitudes de sa piété, essentiellement intérieure, lui a été accordée, pleinement accordée, dans son dernier combat. Le matin du k mars, elle me disait encore :

« Avoir reçu tant de grâces, et y avoir répondu avec tant d'indifférence! cette pensée est effrayante; » et le soir du même jour, on lui a entendu dire et redire ces belles paroles, avec d'autres, toutes semblables : «Je suis à Lui, je suis à Lui; il m'a rachetée. Je suis en paix. Grâce! grâce ! grâce! »

« Ainsi prenons courage. Tout ce que Dieu fait, il le fait pour notre bien spirituel. Entrons dans ses vues; et que la mort de notre bien-aimée mère nous excite d'une ardeur nouvelle dans le chemin de la vie. Il faut que de tels coups abattent l'âme, ou qu'ils la réveillent, l'un ou l'autre. Je sens par mon cœur que votre choix est fait, avec une humble confiance en Dieu. Point de complaisance dans une émotion molle et stérile; surtout point d'idolâtrie! Gardons-nous de donner à notre mère la place qui n'appartient qu'à Dieu! En avant donc, et pour la vie intérieure, et pour la vie extérieure. Au dedans, la vie de prière, à laquelle nous venons d'être si miséricordieusement exercés par ces longs jours d'attente, passés ensemble devant Dieu. Au dehors, la vie active. Ce jour termine la série de ceux détachés pour les derniers soins de l'amour filial : demain à l'œuvre, avec un nouveau courage, pour pouvoir mourir comme notre mère, bénis de Dieu et des hommes, pleures amèrement, mais saintement par nos enfants, et recueillis en paix dans le sein du Sauveur. Mourir ainsi, c'est commencer à vivre. Vivre ici-bas, c'est mourir... »

1851 A M. DE FÉLICK 353

Si nous avons transcrit ces paroles, c'est qu'elles sont la plus fidèle expression de l'esprit dans lequel celui qui les prononça accepta le tout premier cette épreuve douloureuse. L'influence maternelle de Mme Monod était demeurée si forte, que chacun de ses enfants se sentait le plus directement atteint.

A M. le Professeur de F é lice,

Paris, 20 Mars 1851.

La vue de votre écriture, mon cher ami, m'a été un reproche et une consolation. Un reproche, parce qu'elle m'a rappelé mon long silence; une consolation, parce qu'elle y a mis un terme. La vérité est (je parle à qui me connaît) qu'ayant par diverses circonstances laissé passer les vacances dernières sans lire votre bel ouvrage1, malgré le plaisir que je m'en promettais, je n'ai pas su en trouver le temps, durant les soins multipliés, croissants, de l'hiver, et ne le trouverai pas maintenant avant Pâques; et pourtant je m'étais mis dans la tête que je ne vous écrirais pas avant d'avoir fait cette lecture ; j'en avais honte. Aujourd'hui, votre fidèle sympathie vient rompre la glace que mon infirmité d'esprit laissait se former entre nous.

Oui, nos cœurs sont brisés; le mien l'est plus que je ne puis dire, plus que je ne sais moi-même ; car

1 Histoire des protestants de France.

chaque jour me révèle mieux letendue de la perte que nous avons faite. Nous sommes décapités. Et puis, par des raisons plus faciles à sentir qua expliquer, je perds en ma mère plus qu'un autre. Hélas! chacun de mes frères et sœurs s'en dit peut-être autant de son côté. Nous avions été si favorisés ! Pauvre terre, où la joie est la mesure de la douleur!

Il y a une consolation dans les peines profondes. Cette consolation, nous l'avons, et en abondance, je le reconnais; et dans mes bons moments, je le sens, je puis élever mon cœur à Dieu dans un esprit d'actions de grâces; mais le plus souvent, l'action de grâces demeure à l'état de théorie. Je me recommande à votre souvenir devant Dieu, et à celui de votre bonne compagne.

J'aurais aimé à trouver dans votre lettre une ligne ou deux expliquant ce que vous entendez par cette modification qui se serait faite dans ma manière depuis que je suis à Paris. J'ai le sentiment vague d'une certaine modification qui s'est faite chez moi à Montauban, et qui consistait surtout, ce me semble, dans le besoin de prendre le christianisme en Christ; mais je ne comprends pas bien en quoi je me serais modifié à Paris. Ce que je sens profondément, c'est que je ne pourrai pas être heureux tant que ma foi ne sera pas plus une vie, et ma prédication une action. Je rêve la formation d'un peuple prenant l'Evangile tout à fait au sérieux (je ne dis pas une

Page 1