Gazette musicale du 14 janvier
para en quelque sorte et pendant plusieurs années rOpéra-Comique, où Àuber et Halévy tenaient de leur côté une place importante, et barra le chemin auxjeunesconjpositeurs. Des plaintes s'élevaient de divers côtés hce sujet, mais il s'en souciait médiocrement, et, four me servir d'une expression vulgaire et pittoresque, il n'en continuait pas moins son petit bonhomme de chemin.
J'en reviens au Fidèle Berger, cause et objet de ces réflexions, pour constater qu'Adam en appela plus tard du jugement sévère rendu sur cet ouvrage. — « ... J'eus un profond chagrin, dit-il, car j'étais persuadé d'avoir réussi cette partition. Aussi je fus heureux d'apprendre qu'à Berlin, où les confiseurs sont mélomanes (épigramme inoffensive à l'adresse des confiseurs parisiens), ma musique et la pièce du Fidèle Berger avaient eu un grand succès. Quinze ans plus tard, Couderc, étant à Bruxelles, eut l'idée de faire monter cet opéra. Lui et mademoiselle Adèle Guichard y eurent un immense succès, et la pièce fit beaucoup d'argent. Aussi, lorsque Couderc revint à l'Opéra-Comique, il mit dans son engagement qu'il jouerait le Fidèle Berger, Il fit revivre mon opéra, — je lui dois de la reconnaissance pour cette résurrection — secondé par mademoiselle Meyer, devenue plus tard madame Meillet. » Tout
cela ne fait pas que l'ouvrage soit resté an répertoire,
Il est aujourd'hui bien oublié, et probablement pour toujours !.
1. C'est le 20 juillet 1851 qu'eut lieu la reprise du Fidèle Berger, avec des changements assez considérables dans le poëme et dans la musique. M
Adam fut plus heureux avec l'ouvrage qu'il fit succéder au Fidèle Berger, et dont il devait le livret à MM. de Leuven et Brunswick, ses deux collaborateurs pour le Postillon, Il s'agissait cette fois du Brasseur de Preston, qui fut mis sur le chantier dès les premiers mois de 1838, à l'époque même où Donizetti venait d'arriver à Paris et où le hasard mettait aussitôt en relations les deux compositeurs, ainsi qu'Adam le fait connaître dans ses Mémoires :
Ce fut à cette époque que Donizetti vint à Paris. Il descendit chez M. Accursi, un parent à lui, qui demeurait dans la même maison que moi, rue de Louvois, 5. Aussi, j'eus le plaisir d'avoir sa première visite. C'était un charmant homme. Je fus fort étonné de l'entendre me parler de ma musique, qu'il connaissait parfaitement; il m'avoua fort modestement avoir mis le Chalet en musique, sous le titre de Bettly, mais qu'il ne consentirait jamais à laisser jouer cet opéra en France, le trouvant fort au-dessous du mien. Je fus très-flatté de cette franchise, car j'ai toujours été un grand admirateur du talent de Donizetti *.
1 . Nous verrons plus tard qu'après la mort de Donizetti, Bettly fut jouée à l'Opéra, avec l'aide d'Adam lui-même.
Je le menai à plusieurs répétitions du Brasseur. Il était étonné des soins et de la minutie qu'on met aux répétitions et à la mise en scène. En Italie, on monte un grand ouvrage en quinze jours. Le soir de la première représentation (31 octobre 1838), c'était le plus chaud claqueur de la salle. Il criait, trépignait, me rappelait! En rentrant, nous nous rencontrâmes, moi, très-heureux de mon succès, qui était très-beau, lui, furieux contre le public parisien. 11 me disait qu'en Italie, après un ouvrage de cette importance et de cette force, on l'aurait fait revenir vingt fois. Il jurait qu'il n'écrirait rien pour Paris, si c'était ainsi qu'on fêtait les compositeurs. Heureusement, on le fit changer d'avis : il écrivit la Favorite et les Martyrs pour l'Opéra, et la Fille du Régiment pour l'Opéra- Comique. Mais il ne changea pas d'opinion sur le public, qu'il trouvait froid et décourageant. Le fait est que ce que nous appelons un succès serait une chute en Italie, où, pour un opéra médiocre, on fait revenir huit ou dix fois le compositeur. — Pour Paris, je fus satisfait du Brasseur. Chollet et mademoiselle Prévost firent revivre les beaux jours du Postillon.
La partition accorte et réjouie du Brasseur de Preston ne saurait, à mon avis, et malgré ses qualités, être placée au nombre des meilleures productions d'Adam. Toujours très-vivante, très-scénique, très-chaleureuse, écrite avec une étonnante facilité, la musique du Brasseur pêche par deux points importants : le style et la distinction. Au reste, je ne saurais mieux ni plus complètement rendre ma pensée, en ce qui concerne cet ouvrage, qu'en reproduisant le jugement que Berlioz en a porté,
dans la Revue et Gazette musicale, lors de son apparition. Comme il n'est pas sans intérêt de voir comment Fauteur de la Symphonie fantastique s'y prenait pour critiquer Fauteur du Chalet, je donne ici le passage saillant de son article :
... L'ouverture est gracieuse, mais un peu décousue. Le premier chœur est bien écrit pour les voix et l'effet général en est bon. On peut citer un duo, un trio, plusieurs couplets de Chollet et de Henri, la scène entière dans laquelle le sergent apprend à Robinson le maniement des armes, scène jouée par mademoiselle Prévost avec une verve entraînante; un chœur fugué, dans lequel se trouve un effet de decrescendo charmant et imprévu; différents passages d'instrumentation où les flûtes et les clarinettes sont habilement groupées en trio et en quatuor. Du reste, on est obligé de convenir que le style de cette musique est admirablement adapté au goût.de la plupart des habitués de l'Opéra-Comique; il est facile, coulant, dansant, coquet, peu original, peu distingué, semé de petites phrases, de petits traits, de petits effets que le bourgeois aime à répéter en sortant. Je ne sais cependant si, tout en faisant la part des exigences de ce singulier public, il n'y aurait pas encore bénéfice pour l'auteur de la musique à développer davantage ses motifs. La plupart de ses phrases disparaissent trop vite, pour faire place à d'autres de la même coupe et d'une physionomie analogue, mais différente cependant.
Ce défaut d'unité ôte beaucoup de leur valeur aux petits chants qui ruissellent de la plume de M. Adam ; on n'a pas le temps de les bien connaître, et, par conséquent, on les retient moins aisément. Je ne parle pas de l'ensemble de la composition, qui prend alors l'aspect d'un
pot-pourri, et où Ton rencontre rarement un morceau bien posé, bien conduit, complet enfin; ce défaut-là n'existe pas pour les habitués de l'Opéra-comique...
Les couplets de Chollet, où le mot cheval est reproduit d'une façon si comique et si spirituelle, méritaient d'être redemandés ; c'est un air de vaudeville bien fait et d'une bonne intention dramatique. L'accompagnement de basson en triolets, qui imite, à ce qu'on prétend depuis Méhul et l'ouverture du Jeune Henri, le galop du cheval, est d'un comique de bon goût. Mon avis, relativement au chœur à boire, qu'on a redemandé également, est que le morceau est évidemment le moins bon de la partition. Le premier thème en est emprunté à l'air de Richard-Cœur de-Lion : Un bandeau couvre les yeux, et le second est entièrement copié dans Robert-le-Diable. Toutefois, disons que tout cela est adroitement arrangé, et que la rentrée de la flûte et du triangle est piquante et spirituelle. L'air irlandais que chante Robinson ne nous a pas semblé bien saillant; on aurait pu aisément mieux choisir. La chanson du Brasseur, qui vise à faire le pendant de celle du Postillon de Lonjumeau, est jolie, mais elle finit par un piano dont l'effet, charmant au théâtre, ne sera peut-être pas aussi favorable à la popularité du morceau que l'eût été une bonne redondance énergique. Nous n'avons pas besoin de dire que ce n'est point un reproche que nous adressons à M. Adam. Le succès n'a pas été douteux un seul instant, et les noms des auteurs ont été proclamés au milieu des applaudissements.
Je ne connais pas de critique plus juste, plus fine et plus complète de la partition du Brasseur, que celle que je viens de citer. L'œuvre, il faut le dire, est de seconde main et n'a point résisté aux ravages
du temps. Toutefois, comme, ainsi que le disait Berlioz, le style de cette musique était admirablement adapté au goût du public, — du public d'alors, — le Brasseur de Preston obtint réellement un trèsgrand succès, qui bientôt rayonna de Paris sur la province ; mais aujourd'hui, l'effet de cette même musique est devenu médiocre , pour ne pas dire nul. On s'en est bien aperçu, il y a quelques années, lors de la reprise de cet ouvrage qui eut lieu au Théâtre-Lyrique, sous la direction de M. Pasdeloup * . Trois mois ne s'étaient pas encore écoulés depuis la représentation du Brasseur, lorsque Adam reparut à l'Opéra-Comique. — « J'avais, dit-il, un poëme en deux actes, de Scribe, pour madame
1. Au sujet du Brasseur, Adam écrivait à une de ses amies ^ mademoiselle Sophie Lemesle, ancienne chanteuse de l'Opéra- Comique qui se trouvait alors à l'étranger, une lettre dont je détache les lignes suivantes : — « Merci , ma bonne Sophie , de votre lettre.... J'ai un peu tardé à vous répondre parce que je ne sais trop où donner de la tête, ayant des affaires par dessus la susdite tête. D'abord je vous parlerai du Brasseur. C'est un trèsgrand succès. Jusqu'à présent les recettes sont au-dessus de celles des premières du Postillon. On dit que cela vaut mieux que le Postillon; mais je ne le pense pas, car mon troisième acte est trèsfaible de musique ; il est vrai que le deuxième est très-fort. C'est tout le contraire dans le Postillon, où le troisième est le meilleur. Chollet y est très-bien jusqu'à présent, maisdfcademoiselle Prévost y est on ne peut mieux; elle n'a jamais eu de rôle où elle fi tant d'effet. Cela ne l'a pas empêchée de nous dire pendant les répétitions que ce n'était que pour Chollet qu'elle jouait ce rôlelà, et que les Dugazons n'en voudraient pas en province. Tout cel parce qu'il n'y a pas d'air à roulades.... »
Damoreau et pour Roger, qui venait de débuter à F Opéra-Comique. J'étais très-heureux de travailler pour cette grande cantatrice, et je lui avais fait entendre plusieurs morceaux dont elle était contente. Mais au moment d'entrer en répétitions, elle tomba malade. Scribe protégeait mademoiselle Rossi et voulut absolument lui donner le rôle de Régine, Mademoiselle Rossi commençait, n'avait pas encore de réputation; cela pouvait nuire au succès. Il faut pourtant rendre justice à qui de droit : elle chanta à ravir ce rôle, difficile, puisqu'il avait été écrit pour madame Damoreau. Elle se plaça de suite en cantatrice. Régine, représentée le 17 janvier 1839, eut un joli succès, et fut jouée longtemps avec le Rrasseur. Roger y était charmant. »
Ce n'était pas sans peine que Régine était parvenue à voir les feux de la rampe. C'est encore Adam qui va nous l'apprendre, cette fois dans une nouvelle lettre adressée à mademoiselle Lemesle, à la date du 24 janvier 1839 :
Je suis sûr que vous êtes furieuse contre moi, ma chère Sophie, et franchement vous n'avez pas tort, car je suis bien coupable d'avoir tant tardé à vous écrire. Mais si vous saviez con^en j'ai été occupé, vous me pardonneriez. Voilà un mois que Régine est prête^ et on devait toujours la jouer « prochainement ». Puis, Henri a été malade, ensuite Roger, ensuite mademoiselle Rossi, tout le monde en un mot. Enfin, on annonça la première repré-
ADOLPHE ADAM. Uo
sentation. Je croyais en être quitte. Le jour même, à midi, mademoiselle Rossi fait dire que sa mère est très-mal, et qu'elle ne peut jouer; effectivement la pauvre femme meurt dans la nuit, et voilà la pièce encore ajournée ! Mais enfin tout cela est fini, et il y a aujourd'hui huit jours que la première représentation a eu lieu, avec un grand succès. Tout le monde a été à merveille : mademoiselle Rossi comme chant , Roger comme chant et comme jeu, et les autres suivant leur genre de talent
Comme le Brasseur , Régine était une partition agréable, mais sans grande portée. La musique, dans cet ouvrage, n'avait d'ailleurs qu'une importance relative, et les morceaux étaient pour la plupart courts et peu développés, — trop peu, peut-être. Les meilleurs étaient un air charmant, plein d'élégance, chanté au second acte par mademoiselle Rossi, et un joli trio pour voix de femmes, d'un style coquet et léger, dit par madame Boulanger, mesdemoiselles Rossi et Berthault. — Je ne crois pas que depuis l'époque de sa création, Régine ait jamais reparu sur la scène de l' Opéra-Comique.
Adam se préparait alors à faire un voyage en Russie. Mademoiselle Taglioni était partie pour Saint-Pétersbourg, emportant la partition de la Fille du Danube, et ce ballet, monté et dansé par elle, avait obtenu un très-grand succès. Adam, à qui Boieldieu avait parlé souvent de la Russie, du long séjour qu'il y avait fait, et des attentions dont
les artistes étaient l'objet dans ce pays, lui avait manifesté le désir d'y aller passer un hiver et d'y écrire un ballet. Mademoiselle Taglioni en avait parlé au czar Nicolas ; celui-ci avait accepté la dédicace de la partition du Brasseur de Près ton, et, finalement, fit prier Adam de se rendre à Saint-Pétersbourg. Il fut convenu que son départ aurait lieu au mois de septembre ou d'octobre 1839. Mais avant de partir, Adam allait écrire, pour l'Opéra-Comique, une nouvelle partition qui devait lui procurer l'un de ses plus beaux, de ses plus brillants et de ses plus légitimes succès. Je veux parler de la Reine d'un jour, qui servit aux débuts de M. Masset, alors chef d'orchestre aux Variétés, lequel se trouva, presque sans s'en douter, transformé subitement en chanteur.
J'avais six mois devant moi, dit Adam, je désirais les utiliser; l'occasion s'en présenta bientôt. Mademoiselle Pougaud, artiste du théâtre des Variétés et fort belle personne, s'étant aperçue qu'elle avait de la voix, voulut travailler pour arriver à une position artistique. Masset, alors chef d'orchestre à ce théâtre, lui donnait des leçons de chant. Lorsqu'il la crut en état d'être entendue, il demanda une audition à l'Opéra, et, pour l'encourager, chanta avec elle le duo du quatrième acte des Huguenots. Meyerbeer assistait à cette audition. Masset s'échauffait pour faire briller son élève, et déployait une voix splendide, à laquelle il n'avait jamais fait attention. Très-bon musicien, excellent violoniste, il chantait, non en chan-
teur, mais avec goût, et sa voix était si belle qu'on oubliait les imperfections de l'art. Il fut fort étonné de son succès, et la pauvre mademoiselle Pougaud, éclipsée par son maître, fut à peine écoutée.
La nouvelle de la découverte d'un ténor arriva vite à Crosnier. Il se hâta d'aller trouver Masset. Il eut de la peine à lui faire quitter l'orchestre des Variétés; mais un bel engagement, et la promesse d'une création pour son début, le décidèrent. Crosnier me proposa de faire la pièce. J'acceptai avec empressement, heureux d'écrire pour cette magnifique voix. Le rôle était difficile à faire. Masset n'avait jamais travaillé la comédie; il ne savait ni parler ni marcher en scène. Scribe et Saint-Georges avaient un opéra en trois actes, la Reine d'un jour, dont le rôle de femme était destiné à madame Leplus (Jenny Colon), excellente comédienne. Ils firent à Masset un rôle de chanteur, et groupèrent autour de lui des comédiens expérimentés, tels que Mocker, madame Boulanger, madame Leplus et mademoiselle Berthauld. J'activai les répétitions, car il me fallait partir pour Saint-Pétersbourg le 29 septembre, le dernier bâtiment mettant à la voile le 1er octobre. Enfin tout fut prêt, et le 19 septembre 1839 eut lieu la première représentation.
Nous étions tous très-émus, car Masset avait perdu tout courage. Il prétendait qu'il n'oserait jamais entrer en scène. Le moment fatal arriva! Jenny Colon le poussa sur la scène, où il entra, peu solide sur ses jambes. Il avait un grand air à chanter : sa voix était tremblante au récitatif, mais peu à peu il se remit, et déploya sa belle voix. Grâce au talent de Scribe, sa gaucherie de comédien lui servait dans ce rôle. Il disait juste; c'était beaucoup. Malheureusement, il était entêté et trop bon musicien ; il ne voulut jamais écouter les conseils pour le chant, et avec une voix merveilleuse, il n'arrivait jamais à l'effet qu'aurait produit Roger, par exemple, avec un aussi bel instru-
ment. — La pièce eut du succès, je pus en entendre trois représentations avant mon départ, et être tranquille sur son sort.
La partition de la Reine d'un jour est, à tous les points de vue, une œuvre très-distinguée, écrite avec élégance, d'une aimable inspiration, digne enfin delà plume qui devait plus tard écrire Giralda, quoiqu'elle doive être placée un peu au-dessous de cette dernière. Il y a lieu de s'étonner qu'un ouvrage aussi estimable ait depuis si longtemps quitté le répertoire, et qu'on n'ait point songé jusqu'ici à en faire une reprise, qui, sans aucun doute, serait bien accueillie du public.
La représentation de la Reine d'un jour le laissant libre de toute préoccupation, Adam n'avait plus qu'à songer à son voyage en Russie. Il partit de Paris le 29 septembre, alla s'embarquer au Havre, et arriva à Saint-Pétersbourg le 13 octobre. Dès que l'empereur connut son arrivée, il ordonna une représentation de la Fille du Danube, à laquelle il assista, ainsi que toute la Cour. On fit à Adam un très-grand succès, on le rappela plusieurs fois avec mademoiselle Taglioni, et il fut dans la soirée présenté au souverain, qui le reçut avec la plus grande bienveillance et le pria de lui composer une marche de cavalerie pour la musique de sa garde.
Cependant, au bout de quelques semaines, Adam
payait son tribut au rude climat de la Russie, et tombait gravement malade. Atteint d'un refroidissement, il fut obligé de s'aliter aussitôt, et pendant trois semaines resta entre la vie et la mort. Les soins dévoués qui lui furent prodigués parvinrent cependant à vaincre le mal, et il put enfin s'occuper de ce qui l'avait amené à Saint-Pétersbourg, c'està-dire de la composition de son ballet.
L'empereur Nicolas, qui avait accepté la dédicace de la partition du Brasseur, lui exprima le désir de voir jouer cet ouvrage tandis qu'il était présent en Russie, afin qu'il en pût lui-même diriger les études, et désigna à cet effet la troupe allemande. Adam écrivit donc en hâte son ballet, qui avait pour titre rÉcumeur de mer [Morskoï Rasbonick), et s'occupa simultanément des répétitions de Tune et de l'autre pièce. Ce fut rÉcumeur de mer qui vit le" premier les feux de la rampe. Adam, tout en constatant le succès de son ballet, est sobre de détails à son sujet. Il nous faut, pour être renseigné à cet égard, avoir recours à la Gazette musicale, qui publiait ces lignes dans son numéro du 20 février 1840:
M. A. Adam s'occupe en ce moment, à Saint-Pétersbourg, des répétitions d'un ballet dont il a composé la musique pendant son séjour dans cette capitale. Le rôle principal sera dansé et joué par mademoiselle Tagiioni;
le luxe des décors et des costumes surpassera, dit-on, tout ce que Ton a vu jusqu'ici au théâtre, l'empereur ayant donné sur sa cassette i 00,000 roubles (environ 500,000 fr.) pour la mise en scène. Le théâtre allemand de cette ville s'occupe de la remise en scène du Brasseur de Preston, et M. Adam dirigera l'orchestre à la première représentation, suivant le désir de l'impératrice, qui s'intéresse vivement à Fauteur du Postillon de Lonjumeau, son opéra favori.
m Le même journal disait, dans son numéro du 19
mars :
VÊcumeur de mer , ballet dont M. Adolphe Adam a composé la musique, a été représenté à Saint-Pétersbourg le vendredi 21 du mois dernier (9 février du calendrier russe). Son succès a été des plus brillants. Le premier acte se passe en Espagne et le second dans une des îles de la Grèce, où est la demeure du pirate. Ce changement de lieu permet une grande variété de décorations et de costumes. Mademoiselle Taglioni" en a très-habilement profité. Comme danseuse et comme mime, sa réussite a été complète. Dans une scène de folie, elle a excité d'unanimes transports. La musique de M. Adam a aussi produit une grande sensation. L'empereur, le grand-duc et l'impératrice sont descendus de leur loge sur le théâtre pour complimenter le compositeur, et cette souveraine lui a permis de lui dédier son œuvre.
Quatre jours après, le 25 février, avait lieu, avec le même succès, la représentation du Brasseur. « J'ai moi-même dirigé l'orchestre à la première représentation, écrivait i^dam à un ami. Il est impos-
sible d'être plus mauvais que ne Font été ces braves Allemands, ce qui n'a pas empêché le public d'applaudir à tout rompre, et de me rappeler sur la scène à la fin de chaque acte. » Comblé d'honneurs, d'égards, de prévenances, de cadeaux de toutes sortes, Adam ne voulut pas cependant rester en Russie, malgré les propositions flatteuses du czar, qui, pour le retenir, lui offrait les fonctions de maître de sa chapelle, emploi qui avait été tenu jadis par des artistes si célèbres : Cimarosa, Paisiello, Sarti et Boieldieu. Adam sentait que le climat de la Russie lui serait fatal, et d'ailleurs il avait la nostalgie de Paris. Il déclina donc toutes les offres, et se prépara à revenir en France en passant par Berlin, où le roi de Prusse lui avait fait exprimer le désir de le voir.
Il arriva en cette ville le 24 mars, comptant y rester huit ou dix jours. Il n'en devait cependant repartir qu'au bout de deux mois. Il lui fallut en effet, sur la demande du roi, écrire spécialement un ouvrage pour le théâtre royal. Un Français nommé Pernot, qui se faisait appeler Pernot de Colombey et prétendait se faire passer pour baron, que d'ailleurs Adam connaissait un peu, lui fournit un poëme. Ce poëme n'était autre chose qu'une sorte de dérangement d'une charmante féerie, la Fille de l'Air, jouée quelques années auparavant aux Folies-Dra-
matiques. Mais le sujet était joli, gracieux, et Adam s'en montra satisfait. « Comme je ne savais pas un mot d'allemand, dit-il, je composais sur des paroles françaises, et à mesure qu'un morceau était fait, un traducteur s'en emparait et l'on copiait au théâtre. J'avais commencé le 26 mars, et il fallait être joué le 28 avril, ce qui faisait juste un mois pour composer, écrire, apprendre et monter un ouvrage en deux actes, quatre tableaux et à grand spectacle , — car il y avait quantité de trucs et de changements à vue. A Paris on aurait trouvé que c'était impossible! A Berlin, tout fut prêt, costumes, décors, et tout était neuf et superbe. »
L'ouvrage nouveau avait pour titre les Hamadryades [die Hamadryaden). C'était un grand opéra-ballet, qui, on le voit, était monté avec splendeur. Il fut, comme le dit Adam, représenté le 28 avril et reçu par le public de la façon la plus flatteuse.
Au reste, le séjour de Berlin — où sa musique a toujours été et reste encore très-populaire — fut une sorte de fête perpétuelle pour Adam. Recherché partout, à la cour, dans le grand monde et chez les artistes, comme il l'avait été à Saint-Pétersbourg, choyé par Meyerbeer, câliné par Mendelssohn, parfaitement reçu par Spontini, il était en quelque sorte le lion de la ville. On lui donnait des fêtes et des se-
rénades, on jouait ses œuvres partout, le Brasseur de Preston, le Postillon de Lonjumeau, la Reine d\m jour, le fidèle Berger , enfin on le comblait d'attentions, on lui prodiguait les cajoleries et on l'enivrait de succès. Ce fut avec peine qu'il s'arracha à cette existence assurément fort agréable, et qu'il se décida enfin à revenir en France. Il était de retour à Paris le 27 mai, après une absence de huit mois pleins.
A peine arrivé, Adam, cela va sans dire, songea à se remettre au travail. En attendant un poëme d'opéra, qui ne devait pas tarder à lui être offert, il écrivit et publia dans la France musicale (numéros des 21 juin, 5 et 26 juillet 1840) trois articles fort intéressants sur l'état de la musique à Saint-Pétersbourg1. Puis, bientôt, le directeur Crosnier lui proposa un livret en trois actes de MM. de Leuven et d'Ennery, la Rose de Péronne, qui devait être joué, pour ses débuts à l'Opéra-Comique, par madame Anna Thillon, sortant alors de la Renaissance, par mademoiselle Darcier, MM. Masset, Mocker et Henry. Il se mit aussitôt à l'œuvre, mais cet ouvrage ne devait pas être heureux. Auber, qui montait alors les Diamants de la Couronne, dont le rôle
1. Ces articles n'ont pas été recueillis dans les deux volumes de Souvenirs oVun Musicien.
principal avait été distribué à madame Damoreau, retira ce rôle à la grande artiste pour le donner à madame Anna Thillon, qu'il enlevait du même coup à Adam. Celui-ci hérita de madame Damoreau, à qui, malheureusement, au point de vue du poëme, le personnage de la Rose de Péronne ne convenait en aucune façon. D'autre part, M. Masset, qui n'était pas satisfait de son rôle, trouva le moyen de se le faire retirer et de le faire distribuer à Couderc, auquel, sous le rapport du chant cette fois, il ne convenait pas davantage. Bref, le livret de la Rose de Péronne n'était point fameux, la musique n'était pas beaucoup meilleure, l'interprétation étaitmalheureuse pour diverses raisons, et l'ouvrage, représenté vers le milieu du mois de décembre 1840, tomba lourdement et disparut bientôt de l'affiche1. Ce fut la
1 . A la même époque, Adam produisait une œuvre d'un autre genre. Le 15 décembre 1840, à la cérémonie des funérailles de Napoléon, on exécutait, avec le Requiem de Mozart, trois marches funèbres composées expressément pour la circonstance par Auber, Halévy et Adam. La répétition générale de ces compositions avait lieu le 12 à l'Opéra, et voici comment en parlait la Gazette Musicale :
« Trois marches de MM. Auber, Halévy et Adam ont été exécutées. Celle de M. Auber est spirituelle (?) et suffisamment triste ; celle de M Halévy, d'un rhythme neuf, saisissant, d'une instrumentation vigoureuse et savamment travaillée ; on y a remarqué de nouvelles trompettes ou tubas d'un effet pittoresque et puissant.
« La marche funèbre de M. Adam, est écrite par un homme
loO ADOLPHE ADAM.
dernière création de madame Damoreau à T Opéra- Comique.
Mais Adam n'allait pas tarder à prendre sa revanche, et il devait le faire d'une façon éclatante. C'est le 21 juin 1841 que l'adorable ballet de Giselle faisait son apparition à l'Opéra, et de ce jour Adam se classait, dans ce genre de musique, absolument à la hautdlir d'Hérold et de SchneittzhoëfFer, ses deux prédécesseurs.
Giselle est le chef-d'œuvre du ballet-pantomime, et la merveille du répertoire chorégraphique de notre Opéra. C'est une fiction poétique d'un caractère enchanteur, adorablement mise en scène, et accompagnée de la musique la plus exquise et la plus suave qui se puisse trouver1. Théophile Gautier
qui sait l'orchestre cuivré et toutes les ressources qu'on en peut tirer ; mais on entend un peu trop fréquemment dans ce morceau l'instrument que Beaumarchais et Salieri firent venir de la Chine,*en 178 7, pour la représentation de leur opéra de Tarare. Au reste, ces marches, destinées à être exécutées coram populo, de Neuilly aux Invalides, pendant le convoi, feront sans doute un grand effet, mais qui ne peut être aussi éclatant, aussi terrible, que celui qu'il a produit dans l'intérieur de la salle de l'Opéra, solennité musicale dont tous ceux qui ont eu le bonheur d'y assister se souviendront longtemps. »
1. J'ai déjà dit mon sentiment en ce qui concerne le genre du ballet, et combien ce spectacle me paraît charmant lorsqu'il est traité par des esprits dignes de lui. Je ne suis pas le seul de mon avis, et voici ce qu'en disait Gautier lui-même, l'un des auteurs de Giselle : — « Qu'on ne s'étonne pas de nous voir attacher quelque importance à de frivoles canevas chorégraphiques ; Sten-
en avait pris le sujet dans une légende rapportée par Henri Heine dans son livre : Del1 Allemagne, et il avait aussitôt compris tout le parti qu'on en pouvait tirer. Il Le fit ainsi connaître à Heine, alors en traitement aux eaux de Cauterets , dans une lettre qu'il lui adressait le S juillet 1841 , quelques jours après l'apparition et le grand succès de Giselle :
Mon cher Heine, en feuilletant, il y a quelques semaines, votre beau livre : De l'Allemagne, je tombai sur un endroit charmant, — il ne faut pour cela qu'ouvrir le volume au hasard; — c'est le passage où vous parlez des elfes à la robe blanche dont l'ourlet est toujours humide, des nixes qui font voir leur petit pied de satin au plafond de la chambre nuptiale, des'wilis au teint de neige, à la valse impitoyable, et de toutes ces délicieuses apparitions, que vous avez rencontrées dans le Hartz et sur le bord de l'Use, dans la brume veloutée du clair de lune allemand; — et je m'écriai involontairement : « Quel joli ballet on ferait avec cela! » Je pris même, dans un accès d'enthousiasme, une belle grande feuille de papier blanc, et j'écrivis en haut, d'une superbe écriture moulée : Les Wilis, ballet. — Puis je me pris à rire et je jetai la feuille au rebut sans aller plus loin, me disant qu'il était bien impossible de traduire au théâtre cette poésie vaporeuse
dhal, que personne ne soupçonnera d'être un enthousiaste, aJmirait fort le chorégraphe Vigano, qu'il n'appelait jamais autrement que l'immortel Vigano et qu'il nommait l'un dus trois génies modernes. Gœthe, également, faisait ïe plus grand cas du ballet, qu'il regardait comme l'art initial et universel. » (Théâtre, Mijstère, Comédies et Ballets, par Théophile Gmtier. Paris, in-12, 1872, p. 367 : documents qui suivent le scénario du ballet d; Giselle.)
et nocturne, cette fantasmagorie voluptueusement sinistre, tous ces effets de légende et de ballade si peu en rapport avec nos habitudes. Le soir, à l'Opéra, la tête encore pleine de votre idée, je rencontrai, au détour d'une coulisse, l'homme d'esprit qui a su transporter dans un ballet, en y ajoutant beaucoup du sien, toute la fantaisie et tout le caprice du Diable amoureux de Cazotte, ce grand poëte qui a inventé Hoffmann au milieu du dix-huitième siècle, en pleine Encyclopédie; je lui racontai la tradition des Wilis1. Trois jours après, le ballet de Giselle était fait et reçu. Au bout de la semaine, Adolphe Adam avait improvisé la musique, les décorations étaient presque achevées, et les répétitions allaient grand train.
Vous voyez, mon cher Henri, que nous ne sommes pas si incrédules et si prosaïques que nous en avons l'air. Vous avez dit, dans un accès d'humeur : « Comment un spectre pourrait-il exister à Paris? Entre minuit et une heure, qui est de toute éternité le temps assigné aux spectres, la vie la plus animée se répand encore dans les rues. C'est en ce moment que retentit à l'Opéra le bruyant finale. Des bandes joyeuses s'écoulent des Variétés et du Gymnase; tout rit et saute sur les boulevards, et tout le monde court aux soirées. Qu'un pauvre spectre errant se trouverait malheureux dans cette foule animée ! » Eh bien, je n'ai eu qu'à prendre vos pâles et charmants fantômes par le bout de leurs doigts d'ambre et à les présenter pour qu'ils fussent accueillis le plus poliment du monde. Le directeur et le public n'ont pas fait la moindre objection voltairienne. Les Wilis ont reçu tout d'abord le droit de cité dans la très-peu fantastique rue Le Peletier. Les quelques lignes où vous parlez d'elles, placées en tête du livret, leur ont servi de passe-port.
1. Il est ici question de M. de Saint-Georges, le collaborateur de Théophile Gautier pour le scénario de Giselle.
Voici le passage du livre de Heine qui avait inspiré Théophile Gautier :
Il existe dans une partie de l'Autriche une tradition d'origine slave : c'est la tradition de la danseuse nocturne qui est connue, dans les pays slaves, sous le nom de Wili. Les wilis sont des fiancées qui sont mortes avant le jour des noces. Les pauvres jeunes créatures ne peuvent demeurer tranquilles dans leur tombeau. Dans leurs cœurs éteints, dans leurs pieds morts est resté cet amour de la danse qu'elles n'ont pu satisfaire durant leur vie ; et, à minuit, elles se lèvent, se rassemblent en troupes sur la grande route, et malheur au jeune homme qui les rencontre! Il faut qu'il danse avec elles; elles l'enlacent avec un désir effréné, et il danse avec elles jusqu'à ce qu'il tombe mort. Parées de leurs habits de noces, des couronnes de fleurs sur la tôte, des anneaux étincelants à leurs doigts, les wilis dansent ad clair de lune comme les elfes. Leur figure, quoique d'un blanc de neige, est belle de jeunesse; elles rient avec une joie si effroyable, elles vous appellent avec tant de séductions ; leur air a de si douces promesses! Ces bacchantes mortes sont irrésistibles. — Le peuple, en voyant mourir des fiancées pleines de jeunesse, ne pouvait se persuader que tant d'éclat et tant de beauté dussent tomber sans retour dans l'anéantissement, et de là naquit la croyance que la fiancée recherche encore après sa mort les joies dont elle a été privée *. •
De cette donnée générale, le poëte avait tiré une action particulière, étrange et pittoresque, pleine
1. Henri Heine: De V Allemagne. Ed. Michel Lévy (Paris, 1856), t. II, pp. 60, 61.
de charme et d'émotion, dans laquelle le drame se mêlait à la poésie, le réel au fantastique. Une jeune paysanne, Giselle, aime la danse, comme toutes ses compagnes, et elle est éprise d'un jeune homme qu'elle croit d'une condition semblable à la sienne, mais qui n'est qu'un seigneur déguisé. Lorsque lui est révélé le véritable rang de celui qu'elle croyait pouvoir épouser, elle est frappée d'un coup mortel. Mais elle ne quitte ce monde que pour aller prendre place parmi les Wilis. Au milieu de la nuit, celui qu'elle aimait, fou de douleur, vient visiter sa tombe. Aussitôt les Wilis l'entourent, et Giselle elle-même est obligée, malgré elle, et sur l'ordre de sa souveraine, auquel elle ne peut se soustraire, de devenir l'instrument de son supplice. « Allons, Giselle, faites vos preuves ! qu'il danse jusqu'à mourir ! » Et il en est ainsi que le veut la reine des Wilis. Bientôt, et à l'exemple de sa bien-aimée, le fatal délire s'empare du jeune Albrecht : « Il pirouette, il saute, il suit Giselle dans ses bonds les plus hasardeux ; dans la frénésie à laquelle il s'abandonne perce le secret désir de mourir avec sa maîtresse et de suivre au tombeau l'ombre adorée ; mais quatre heures sonnent, une ligne pâle se dessine au bord de l'horizon. C'est le jour, c'est le soleil, c'est la délivrance et le salut. Fuyez, visions des nuits ! fantômes blafards, évanouissez-vous ! Une joie céleste brille dans les
yeux de Giselle : son amant ne mourra pas, l'Heure est passée. La belle Myrtha rentre dans son nénufar. Les Wilis s'éteignent, se fondent et disparaissent. Giselle elle-même est attirée vers sa tombe par un ascendant invincible. Albrecht, éperdu, la saisit dans ses bras, l'emporte en la couvrant de baisers et l'asseoit sur un tertre fleuri ; mais la terre ne veut pas lâcher sa proie, l'herbe s'entrouvre, les plantes s'inclinent en pleurant leurs larmes de rosée, les fleurs se penchent, elles envahissent Giselle ; on ne voit plus que sa petite main diaphane... La main elle-même disparaît, tout est fini ! Albrecht et Giselle ne se reverront plus dans ce monde. Le jeune homme s'agenouille auprès du tertre, cueille quelques-unes des fleurs, les serre dans sa poitrine, et s'éloigne... i. »
On conçoit ce qu'un tel sujet pouvait avoir d'inspirateur pour un musicien, surtout pour un musicien qui, comme Adam, joignait à un grand sentiment de la scène une véritable passion pour le ballet et pour la musique de danse. Aussi se mit-il au travail avec son ardeur ordinaire et réussit-il audelà de toute espérance, quoique, il est bon de le constater, il ait à peine employé huit jours à écrire cette merveilleuse et enchanteresse partition de