En même temps qu'un autre compositeur, Gomis, pour lequel
Enfin, Adam charmait les demi-loisirs que lui laissait le théâtre en écrivant ses premiers articles. Il avait fait ses débuts comme littérateur en donnant à la Gazette musicale, le 23 novembre 1834, un compte-rendu de la fête funèbre qui venait d'avoir lieu à Rouen en l'honneur de Boieldieu. Encouragé par cet essai, il publia dans le même journal, le 24 mai 1835, le joli petit fragment intitulé : la Répétition générale dlphigénie en Tauride, et le 27 décembre suivant un travail semi-historique très-amusant, un Début en province, qui, sous forme humoristique, faisait connaître les commencements de la carrière artistique de Chollet, l'excellent chanteiy^ qui devaitl'aider si puissamment, peu de moisaprèW dans le succès de son Postillon. C'est ainsi qu'Adam préluda aux succès très-réels et très-mérités qu'il obtint, plus tard, comme écrivain spécial et comme critique d'art. Il commençait, sous ce rapport, en même temps et aux côtés d'Halévy, qui était son collaborateur à la Gazette musicale. Tous deux furent même obligés, sans doute pour ne point se faire de tort auprès de l'administration de l'Opéra- Comique, qui leur attribuait probablement certains articles malveillants dont ils n'étaient point les au-
Berlioz, qui n'était pas tendre à l'égard de ses confrères, professait une grande estime, et qui donna à l'Opéra-Comique plusieurs ouvrages : le Diable à Séville, le Portefaix et Rock le Barbu.
teurs, de faire insérer dans ce journal une note ainsi conçue : — «MM. Adam etHalévy nous prient d'annoncer qu'ils sont complètement étrangers à la rédaction des articles sur F Opéra-Comique, qui ont été et qui seront encore insérés dans la Gazette musicale '. »
t. Numéro du 8 mai 1836. — Parmi les jeunes compositeurs qui commençaient leur carrière d'une façon brillante, Adam et Halévy n'étaient pas les seuls à écrire dans la Gazette musicale. Berlioz était leur collaborateur à ce journal. Chose à remarquer, le talent de chacun de ces trois artistes était aussi tranché, aussi différent, comme écrivain que comme musicien.
Nous allons voir maintenant Adam débuter à l'Opéra dans un genre qui devait lui faire produire de véritables chefs-d'œuvre, où il était appelé à conquérir une renommée exceptionnelle, légitime et que nul n'a songé à lui contester : celui du ballet.
Le ballet, lorsqu'il est le fruit d'une heureuse association, l'œuvre intelligente d'un véritable poëte et d'un musicien inspiré, produit un spectacle adorable, véritable joie de l'esprit et des yeux, qui fait naître des sensations particulières, délicieuses, multiples, et sans analogues dans le domaine des arts. La rêverie, la grâce et la poésie, après s'être donné rendez-vous dans le cerveau du poëte et du musicien se réunissent pour enchanter le spectateur ; la fiction prend corps sur la scène, se matérialisi en quelque sorte, sans rien perdre pourtant de soi caractère particulier, et le transporte, sans qu'il ei ait conscience pour ainsi dire, dans un monde imaginaire et merveilleux, où la fantaisie, dans ce
qu'elle a de plus idéal, de plus vaporeux, de plus exquis, peut librement se donner carrière, aidée qu'elle est de toutes les ressources que l'art humain peut lui prêter, aussi bien en ce qui concerne l'illusion des yeux que le charme de l'oreille. L'action dramatique, la beauté plastique, la poésie, la peinture, la musique et la danse, tout — la parole exceptée — tout concourt à cet enchantement, tout se réunit pour présenter dans un ensemble unique, incomparable, le spectacle à la fois le plus complet, le plus aimable, le plus riche et le plus naturel qu'il soit donné à l'homme d'admirer.
On conçoit que de telles et si nombreuses conditions d'excellence sont difficiles à rencontrer. Aussi un bon ballet est-il chose fort rare, même sur nos plus grandes scènes, même à l'Opéra, qui depuis bien des années déjà est le seul de nos théâtres où ce genre de productions dramatiques soit resté en honneur. En ce qui concerne la musique, ceux de nos artistes qui depuis un demi -siècle ont brillé dans le ballet d'une façon particulière, exceptionnelle, sont au nombre de trois seulement : Schneittzhœffer, Hérold et Adam; mais il est juste de dire que tous trois ont produit des chœfs-d'œuvre. Schneittzhœffer, le premier en date, a écrit les partitions de Proserpine, du Séducteur de Village, de Zémire et Azov, de Mars et Vénus, de la Sylphide
et de la Tempête; nous devons à Hérold celles d'Astolpke et Joconde, de la Fille mal gardée, de la Somnambule et de la Belle au bois dormant; Adam s'est montré digne de ses deux devanciers en donnant successivement la Fille du Danube, Giselle, la Jolie Fille de Gand, le Diable à quatre^ Griseldis ou les cinq sens, la Filleule des Fées, Orfa et le Corsaire l .
Adam adorait le travail du ballet, qui fatiguait moins que tout autre son imagination infatigable, et par lequel il se laissait en quelque sorte enivrer. Il sentait d'ailleurs son incontestable supériorité dans ce genre, et, s'en expliquant un jour avec un ami, il s'exprimait en ces termes :
.... Rien ne me plaît davantage que cette besogne qui consiste, pour trouver l'inspiration, non à compter les rosaces d'un plafond ou les feuilles des arbres du boulevard,
1. Dans un rang distingué, mais au-dessous de ces trois artistes, il faut citer, comme compositeurs s'étant fait particulièrement remarquer à l'Opéra dans la musique de ballet, Casimir Gide, Théodore Labarre, Pugni, ainsi que MM. Benoist et Deldevez. L( dernier venu, M. Léo Delibes, élève d'Adolphe Adam, ne sembh pas le moins bien doué et paraît vouloir se rendre digne, sous c( rapport, de recueillir la succession de son maître ; la partition de la Source, écrite par lui de compte à demi avec un jeune' compositeur russe, M. Minkous, contient des pages charmantes signées de son nom, et celle de Coppelia, due à lui seul, est une merveille de grâce, d'entrain, de distinction et d'abondance mélodique. Oi en peut dire autant de Sylvia ou la Nymphe de Diane, le derniei ouvrage écrit en ce genre par M. Léo Delibes.
mais à regarder les pieds des danseuses. On me blâme (et vous savez en quels termes de dédain peu ménagés ! la grande critique, voulant se grandir encore, se croit tenue de prendre l'escalier de la colonne Vendôme pour jeter déplus haut des pierres à une valse et à-un pas de trois), on me blâme d'user le temps de la jeunesse et du printemps de la production à ce travail de manœuvre chorégraphique. Travail de manœuvre, soit ; mais le travail est ma muse et ma vie. Tout est plaisir pour moi, d'ailleurs, dans celui qu'on fait état de mépriser. Point d'effort et nulle responsabilité.
décris les idées qui me viennent, et elles viennent toujours, les aimables filles ! et pour se presser si fort, au risque de chiffonner leur toilette, elles ne me sourient pas moins, et il m'arrive, tout harcelé que je sois par le maître de ballets, de les trouver fraîches et jolies. Il ne s'agit plus de se dire, en se grattant le front : Voilà une idée qu'il me semble avoir saluée déjà, chez moi ou ailleurs! ce motif est -il suffisamment original? cette harmonie n'est-elle point trop plate? cette chanson est-elle assez gaie? ce finale est-il assez dramatique? Tiens-toi bien, mon cher compositeur! le directeur trouve que tu baisses, la prima donna n'est pas satisfaite de sa cavatine, le public se dit que tu le déranges bien souvent, et un feuilletoniste influent, embusqué au coin de sa dernière colonne, te guette et n'attend qu'un faux pas pour t'appeler « l'auteur du Chalet. » Tu as fait le Chalet, malheureux î c'est-à-dire que tu n'as rien fait de plus, et que tu ne feras plus rien...
Faire un ballet, au contraire, c'est oublier tout cela et être oublié de chacun ! On ne travaille plus, on s'amuse. Ce n'est plus l'humiliation de se sentir inférieur à son œuvre; c'est l'orgueil de se savoir au-dessus de sa besogne et de se dire : « Voilà des choses charmantes ! Je les pourrais garder pour mon opéra... Mais bah! Soyons bon
prince avec le public; Buckingham, à la cour du roi de France, ne daignait pas ramasser les diamants qui, se détachant de son manteau, roulaient sur le tapis. Imitons-le... »
Il n'est besoin de rien ajouter à ces réflexions pour faire comprendre toute la supériorité d'Adam en ce qui concernait la musique de ballet. Il débuta dans ce genre, à l'Opéra, par un grand succès. Il est vrai de dire qu'il avait acquis un peu d'expérience déjà sous ce rapport, puisqu'il avait écrit naguère pour les Nouveautés la Chatte blanche, le ballet de Faust pour le King's Théâtre de Londres, et que ces deux ouvrages avaient été accueillis avec la plus grande faveur. « Il s'agissait, dit-il dans ses Mémoires, de bien terminer l'année. Il me fallait un beau et bon succès. Duponchel venait de prendre la direction de l'Opéra. Je lui fit part du désir que j'avais d'écrire un ballet. Eugène Desmares, un de mes amis de collège, très-lié avec mademoiselle Taglioni, m'avait lu un scénario qui me plaisait. Duponchel nous en demanda la lecture, trouva le sujet bien, et l'on me confia ce ballet, qui devait être la dernière création de mademoiselle Taglioni en France. La Fille du Danube était un sujet poétique et convenait au merveilleux talent de Marie Taglioni. Je me mis au travail avec ardeur. »
La première représentation de la Fille du Danube
eut lieu le 21 septembre 1836. L'idée de ce ballet était tirée d'une gracieuse et jolie légende allemande; mademoiselle Taglioni s'y montrait adorable ', la musique était charmante et d'une rare distinction, et l'on y remarquait surtout un pas de quatre et un pas de cinq d'un excellent effet musical. L'ouvrage fut fort bien accueilli, et le soir même de la première représentation, l'éditeur Troupenas se rendait acquéreur de la partition ' .
Adam avait mené simultanément le travail de la Fille du Danube et celui du Postillon de Lonjumeau. Ce dernier était déjà en pleines répétitions
1. La Fille du Danube était en deux actes et quatre tableaux. Le scénario fut publié non sous le nom d'Eugène Desmares, mais sous celui du chorégraphe Taglioni, qui l'avait adapté à la scène. Ce n'était pas d'ailleurs un scénario proprement dit, et ce livret reproduisait scrupuleusement la chronique allemande , l'auteur s'étant contenté de placer en marge de simples indications qui mettaient le spectateur à même de suivre, acte par acte, tableau par tableau, la mise en scène de cet épisode, respecté jusque dans ses moindres détails.
On lisait dans le Ménestrel du 4 septembre 1836 : — « La Fille du Danube, tel est le titre définitif du ballet que l'Académie Royale monte en ce moment pour mademoiselle Taglioni. Le titre et le sujet de cette œuvre chorégraphique ont été empruntés à la gracieuse ballade que le Ménestrel a publiée dans son dernier numéro. L'admirable talent de mademoiselle Taglioni achèvera de populariser chez nous une tradition germanique qui a donné naissance au Donauweilbehen, pièce jouée avec succès sur tous les théâtres de l'Allemagne. » Les auteurs de cette ballade, dédiée à mademoiselle Taglioni , étaient précisément Eugène Desmares pour les paroles^ Adolphe Adam pour la musique.
à l'Opéra-Comique lorsque la première fit son apparition à l'Opéra, et il la suivit de près, à trois semaines seulement de distance. Pourtant la mise à la scène du Postillon fut loin d'être facile, par suite de circonstances particulières, et cette petite histoire est assez étrange pour mériter d'être rapportée, d'après Adam lui-même. Je lui laisse donc encore la la parole :
Mçn ballet bien lancé, je m'occupai sérieusement et uniquement des répétitions du Postillon de Lonjumeau. Les gens du monde, qui nous jugent si sévèrement et si légèrement, ne se doutent guère des ennuis, des tracas que nous donnent les répétitions d'un opéra. Le travail est un plaisir, c'est le paradis ; les répétitions; c'est l'enfer. Il faut être soumis aux caprices des artistes, et subir non-seulement leurs exigences artistiques, mais encore les chances des passions. — Quand la distribution des rôles du Postillon fut faite, Ghollet et mademoiselle Prévost vivaient ensemble et d'un parfait accord; mais hélas ! avant les répétitions, un incident, sous les traits de la charmante Jenny Colon, avait bouleversé le ménage! Chollet avait quitté sa maison, et le désespoir de mademoiselle Prévost était tel que Ton crut qu'elle ne pourrait jamais jouer avec lui. De Leuven et Brunswick voulaient lui reprendre le rôle pour le donner à Jenny Colon. Crosnier, voulant conserver cette dernière pour V 'Ambassadrice, qui allait entrer en répétitions, voulait que madame Casimir jouât Madelaine. Moi seul, je résistais. J'aimais beaucoup Prévost; ce rôle, fait pour elle, je ne doutais pas qu'elle y tînt, et il me semblait cruel d'enlever en même temps à cette pauvre femme l'homme qu'elle adorait et un beau rôle sur lequel elle comptait. — Je fus
donc la trouver, je lui demandai si elle aurait le courage déjouer avec Chollet un rôle presque analogue à sa position. — « Oui, mon ami, me dit-elle, j'aurai ce courage ! Je veux que ce soit ma plus belle création. Et qui sait? Chapelou revient à Madelaine... — Oui, mais après dix ans ! — Eh bien, j'attendrai î Je vous promets d'être forte. Votre ouvrage ne souffrira pas de ma douleur. »
La pauvre femme eut en effet beaucoup à souffrir. Et nous, donc ! mais dans un autre genre. Jenny Colon ne quittait pas Chollet, et arrivait aux répétitions avec lui. Prévost avait une attaque de nerfs en voyant sa rivale ! C'était presque tous les jours la même scène, et c'était fort ennuyeux et fort triste. Pourtant, je dois avouer à la louange de Chollet et de Prévost que les études n'en souffraient pas et se poursuivaient avec zèle. Mais je jurai bien que je ne ferais plus d'ouvrage sans être bien certain des sentiments de mes interprètes. On verra cependant plus tard que j'y fus pris une seconde fois...
La première représentation eut lieu le vendredi 13 octobre. J'avais choisi ce jour et cette date, persuadé que cela me porterait bonheur. Le succès dépassa mon attente. Ce fut un véritable triomphe. Certes, le public, en voyant Chapelou et Madelain^e, ne pouvait se douter qu'il y eût désunion entre eux. Chollet, qui se sentait dans son tort, et qui au fond n'était pas méchant, mais faible, avait avant la représentation encouragé la pauvre Prévost, et après le premier acte elle avait trouvé dans sa loge un beau bracelet envoyé par lui, avec la date de la représentation. Cette attention lui avait donné espoir et courage.
Chacun sait, en effet, combien fut brillant le succès du Postillon, succès qui visait à la fois les auteurs, le compositeur et les interprètes. La pièce était vraiment amusante et gaie, avec un grain de
vulgarité, et la partition, pleine de verve, d'entrain, de bonne humeur, se rapprochait d'elle par ce dernier côté. Il y a en effet dans la musique du Postillon certaines pages qui pèchent par la distinction et qui font disparate avec des morceaux charmants, des inspirations pleines de finesse, de grâce et d'é légance. Il en résulte un certain ton d'inégalité qui choque parfois, comme lorsqu'on entend, par exemple, la ronde commune du Postillon de Lonjumeau :
Oh! oh oh oh! qu'il était beau...
après l'adorable rondeau de Madelaine : Mon petit mari. . . qui se fait remarquer par son accent si plein d'abandon, de gentillesse et de câlinerie. Mais il n'en est pas moins vrai que la partition tout entière du Postillon brille par des qualités solides qui, à la scène, feront toujours pardonner bien des torts à un musicien : l'inspiration, le mouvement et la vie, et qu'elle méritait à beaucoup d'égards l'accueil sympathique que le public n'a jamais cessé de lui faire. Toute la scènç du mariage, qui forme l'introduction du premier acte, est alerte, vive, enjouée, pétillante d'esprit et de gaîté. Le duo de Chapelou et de Madelaine, dans lequel les deux jeunes époux se racontent qu'ils ont été, chacun de leur côté, consulter un sorcier pour savoir si leur union serait
heureuse, est un excellent morceau de facture, fertile en idées charmantes, bien travaillé, bien conduit, accompagné par un orchestre coquet, léger, aimable et varié. La ronde dont je viens de parler, franche d'allure assurément, trop franche même, me paraît populaire dans le mauvais sens du mot, et le rhythme vulgaire du refrain m'a toujours semblé fâcheux. Mais le trio des hommes, qui vient ensuite, est un épisode intéressant, et les plaintes de Madelaine amènent un chœur en canon rigoureux qui est certainement un des morceaux les plus vifs, les plus scéniques et les mieux réussis de la partition.
Je ferai bon marché de l'air de bravoure de Madelaine qui ouvre le second acte, et qui semble une concession faite à la virtuosité d'une cantatrice. Les morceaux de ce genre sont au moins inutiles, — et l'on commence à le comprendre, — lorsqu'ils sont uniquement destinés à faire briller la légèreté de gosier d'un artiste ambitieux. Comme tous les autres fragments d'une partition, l'air doit faire partie intégrante de l'action, sans quoi il la refroidit, l'interrompt sottement sans utilité, et n'a par conséquent aucune raison d'être. Si je cite l'air admirable et merveilleusement en scène du premier acte des Mousquetaires de la Reine: «Bocage épais..., » j'aurai donné, je crois, le meilleur exemple des
conditions dans lesquels un morceau semblable doit se présenter.
Dans le grand épisode musical de la répétition, je trouve quelques jolis passages, mais aussi certaines phrases un peu vulgaires d'accent — je ne dis point banales — qui gâtent parfois l'ensemble. Mais il faut passer sur ces imperfections pour louer comme il convient l'air bouffe de Biju,
Oui, des choristes du théâtre, Je suis vraiment la fine fleur;
écrit de main de maître, dans le vrai style qui lui convient, et qui est d'un sentiment très-comique, d'une allure très-franche, d'un caractère plein d'entrain, de rondeur et d'originalité.
Le duo de Chapelou et Madelaine, devenus Saint- Phar et madame Latour, me laisse absolument froid, malgré quelques phrases aimables et quelques jolies échappées ; le ton en est précieux sans être vraiment élégant, et l'ensemble manque de chaleur.
Mais au troisième acte, nous trouvons deux morceaux achevés. D'abord le trio syllabique devenu si rapidement fameux, et qui fut l'un des succès de l'ouvrage :
Pendu ! pendu ! pendu ! pendu !
D'un accent très-comique, d'un ton très-vif, bien en
situation, bien conçu, bien en scène, écrit sur un rhythme cursif et serré, aidé par un orchestre qui renforce à point les voix sans jamais les violenter, on peut dire de ce trio qu'il est excellent et parfait d'un bout à l'autre. Le second morceau est le finale, qui commence par un duo charmant entre les deux époux, et qui se termine par un épisode très-mouvementé, très-varié, dans lequel le compositeur a fait preuve de beaucoup d'esprit, d'adresse, de verve et d'expérience. C'est là du bon Adam, de l'Adam des meilleurs jours, avec sa grande sûreté de main, sa connaissance du théâtre et sa générosité d'inspiration.
En résumé, la partition du Postillon, malgré son inégalité, malgré ses imperfections, malgré ses côtés faibles, reste une œuvre très-intéressante, singulièrement vivace, tout à fait charmante dans quelquesunes de ses parties, qui brille surtout, comme je Fai dit, par la vie, par le mouvement, par la verve scénique, et qui justifie, par ces qualités toutes particulières, l'exagération même du succès qu'elle a obtenu. Si, pour ma part, et tout en reconnaissant sa valeur, je lui préfère Giralda et même Si fêtais Roi, je ne puis m'empêcher de comprendre ce succès et de le trouver fort explicable.
Il fut tel, d'ailleurs, qu'Adam, qui y comptait bien un peu, fut étonné des proportions qu'il prit dès la
première soirée. On le verra par ce fragment d'une lettre écrite par lui au sortir même de la représentation :
.... Jamais je n'ai eu un succès aussi décidé et aussi unanime : c'est le Chalet en trois actes. Tu devines l'état où j'étais au commencement de la pièce. Leuven était malade de peur : il est resté tout le temps dans le foyer, sans oser mettre le pied sur le théâtre. Moi, j'étais bien tranquille sur la pièce... Je craignais un peu pour Zoé, qui cependant avait été fort bien à la répétition. Je la vis descendre rayonnante; elle me prit dans un petit coin, et me dit : « Je suis bien heureuse, mon Chollet vient de venir dans ma loge, et il m'a encouragée et embrassée... » Allons, lui dis-je, il ne faut plus songer qu'à notre pièce; comment vous sentez-vous? — Très-bien, répondit-elle; vous allez voir. » Un instant après elle entre en scène, et chante son petit air avec rondeur et franchise : cela dispose bien le public, qui l'applaudit beaucoup. Elle est très-maigrie, et son costume lui va fort bien. Son duo avec Chollet plaît aussi beaucoup; puis viennent les couplets du Postillon, que Chollet dit a merveille et qui sont enlevés. La pièce commence à intéresser, et le finale achève le succès du premier acte. Les chœurs vont à merveille, et l'orchestre également.
L'entr'acte du premier au deuxième est un peu long, parce qu'il faut changer de costumes. Je craignais la poudre pour Zoé; elle lui va à ravir et son costume est charmant. — « Allons! voilà votre air, lui dis-je, il faut vous distinguer. — Oh! me dit-elle, je voudrais bien que Chollet me vît auparavant; cela me donnerait du courage. » Je vole à la loge de Chollet, et je l'amène sur le théâtre. On commence, et elle chante fort bien son air. Le chœur, et surtout les couplets, de la tourterelle, font
grand plaisir. Puis, vient ce petit air que j'ai fait pour Henry, et sur lequel je comptais à peine : c'est un succès fou : on le fait recommencer, et l'on applaudit à quatre reprises. Le grand duo qui suit souffre un peu de l'effet du morceau précédent, mais n'a pas moins de succès. Le finale va bien aussi.
De ce moment-là nous étions sauvés, car le troisième acte est le plus fort. L'air de Chollet, qu'il chante fort bien, fait grand plaisir. Mais rien ne peut te donner une idée de l'effet du trio : Pendu; ce sont des trépignements, du délire. Il y a ensuite une scène charmante, que Zoé joue comme un ange; elle est couverte d'applaudissements. Le petit duo où elle fait les deux rôles a aussi assez de succès, et le chœur final, où l'on reprend l'air du Postillon, achève notre triomphe. Le mot n'est pas de trop, car ce n'était pas que les claqueurs, c'était toute la salle, galeries, loges, stalles, qui applaudissaient. Chollet vient nommer les auteurs, et tu penses si nos noms furent applaudis
Le Postillon a été constamment heureux à la scène. Il a atteint, à l'Opéra-Comique, sa cinq-centième représentation. Dans la plupart de nos villes de province, il se maintient toujours au répertoire, et se joue fréquemment. Enfin c'est, en Allemagne, Topera populaire par excellence; il fut traduit en allemand et représenté à Berlin peu de mois après son apparition à Paris, et la partition en fut dédiée par Adam au roi de Prusse Frédéric-Guillaume III !.
1. M. Wachtel, artiste fameux en Allemagne, adopta le rôle de Chapelou du Postillon, dans lequel il fit véritablement fureur, et
La vogue de l'ouvrage ne s'est jamais ralentie chez nous, et un écrivain, qui est un véritable artiste en même temps qu'un lettré délicat, M. Charles Monselet, expliquait ainsi cette vogue dans un charmant article publié au lendemain d'une des dernières reprises qui en furent faites :
On revient beaucoup depuis quelque temps à Adolphe Adam. Les wagnéristes diront : « La réaction lève la tête ! » Us pourraient ajouter que le signal de cette réaction a été donné cet hiver par M. Pasdeloup lui-même, avec la reprise du Brasseur de Preston; — on n'est jamais trahi que par les siens ! — Puis est réapparue la Poupée de Nuremberg. Aujourd'hui, voici le Postillon de Lonjumeau. Tout à l'heure, à l'Athénée, nous nous trouverons en face du Sourd ou l'Auberge pleine. — Adolphe Adam, for ever!
Oh ! ce Postillon de Lonjumeau ! quelle place il tient dans nos oreilles e^ dans nos souvenirs d'enfance! C'était le réalisme naissant et le dix-huitième siècle expirant ! L'alliance entre le village et la cour ! Le catogan et la coiffure à l'oiseau royal! La soupe aux choux et la poudre à la maréchale! — « Oh! oh! qu'il était beau! » en effet, ce postillon qui remplaçait du premier bond les Richelieu, les Don Juan, les Lovelace, ou plutôt qui les résumait tous sous sa veste galonnée! Comme il savait mener rondement l'amour à coups de fouet! Toute la France d'alors a fredonné ces fredons grivois, absous par une élégance moyenne. C'était bien la littérature et la musique qui convenaient au gouvernement bon enfant de Louis-Philippe Ier. « Oh! oh! qu'il était beau! »
qui lui valut une bonne partie de sa renommée. Il le jouait, en 1 868, pour la millième fois !
ADOLPHE ADAM. 13i
On raille cette musique à présent; on voudrait même la railler davantage, mais on se sent arrêté par des traditions, des souvenirs, des choses sinon sacrées, du moins consacrées. Détruire Adam, ce serait entamer Boieldieu. Entamer Boieldieu, dame! ce serait battre en. brèche toute une école française : Berton, Lesueur, Dalayrac, Grétry. Grosse affaire! On écornerait du même coup Auber, — un dieu vivant! la plus dangereuse espèce de dieux ! — Ce serait ériger l'anarchie en principe. On se résigne dans cette occurrence; on tolère Adolphe Adam; on se rejette sur celles de ses œuvres qu'on joue le plus rarement, sur Giselle (pas dégoûté!) et sur les Pantins de Violette, son dernier soupir.
Je reconnais que la nouvelle école musicale, à travers des exagérations qui iront s'affaiblissant d'elles-mêmes, poursuit un but très-louable : restreindre les concessions à un public ignorant et matérialiste, diminuer les pontsneufs, limiter les motifs trop faciles, mettre enfin un peu plus d'art dans l'art. Je suis le premier à applaudir à ces réformes heureuses, nécessaires, indiquées naturellement par la loi du temps et le travail graduel des esprits. Mais je ne vois pas là un prétexte à révolution. Tout le monde est d'accord sur des améliorations,— et même des innovations. Dès lors, à quoi bon des haches et des torches?
Le progrès réclamé par les révolutionnaires s'accomplit lentement peut-être, mais il s'accomplit, et plus efficacement que par la violence. Gounod, Ambroise Thomas, Verdi, ont cédé à ces influences venues d'Allemagne. Rossini s'en préoccupait plus qu'il ne voufeit le laisser paraître. Les anarchistes, quelque impuissants qu'ils soient, ont cela de bon qu'ils forcent les maîtres à se surveiller, à s'interroger, à se corriger.
En résumé, le Postillon de Lonjumeau est une douce et
frivole musique, qui ne eherche qu'à distraire et à charmer i.
Après le Postillon, Adam, toujours infatigable, se remit a\i travail avec une nouvelle ardeur, et commença simultanément trois ouvrages nouveaux; je dis bien, trois, tous trois de grande importance, et de genres absolument différents : un opéra-comique en trois actes, le Fidèle Berger; un ballet en deux actes, les Mohicans ; et une messe solennelle, sa première messe, dédiée au pape Grégoire XVI. Il allait vraiment trop vite en besogne, et il ne devait pas tarder à s'en repentir.
C'est sa messe qui fut offerte la première au public. Exécutée dans l'église Saint-Eustache le 26 mars 1837, jour de Pâques, elle produisit une très-bonne impression, justifiée par des qualités très-réelles. Les soli principaux de cette importante composition étaient chantés par Jansenne et Alizard, et l'auteur en personne tenait l'orgue le jour de l'exécution. Quoique d'un style un peu mondain peut-être, et d'une valeur relative au point de vue de l'élévation du sentiment religieux, la messe dédiée au pape Grégoire n'en est pas moins une œuvre fort distin-
1. Feuilleton de l'Étendard du 5 avril 1859. Le succès du Postillon provoqua nécessairement des imitations. Le livret fut traduit en italien et mis en musique par Coppola,
guée, heureusement inspirée, et restera l'une des bonnes productions d'Adam l.
Quelques mois après, le 5 juillet 1837, les Mohicans faisaient leur apparition. « On avait, dit Adam, engagé à l'Opéra un danseur nommé Guerra, qui devait monter un ballet. Son engagement était court, il fallait se hâter. Duponchel me proposa d'écrire la musique. Les Mohicans n'eurent aucun succès. Je puis même dire que ce fut une lourde chute. A qui la faute ? L'Opéra était gâté ; a lui fallait mademoiselle Taglioni, et mademoiselle Nathalie Fitz-James, quoique gracieuse, n'était pas de force à soutenir un ballet. Puis, le ballet était-il de force à soutenir la danseuse? » — Et la musique ? était-elle de force à soutenir le ballet et la danseuse ? C'est ce dont il est permis de douter en présence du résultat obtenu, car les Mohicans ne purent aller au delà de leur troisième représentation.
Mais il Postiglione di Lonjumeau, donné à Milan en 1838, ûtunjiasco complet et ne put même atteindre sa troisième représentation.
1. Une seconde exécution de cette messe eut lieu le 15 août suivant, jour de l'Assomption, et une troisième le 24 décembre de la même année, avec adjonction d'un motet nouveau. Cette œuvre importante a été publiée telle quelle fut exécutée alors, avec accompagnement d'orgue, violoncelles, contrebasses, trombones, ophicléides et cornets à pistons. Plus tard, Adam la récrivit pour orchestre complet; mais je ne crois pas que jusqu'à ce jour elle ait jamais été exécutée ainsi. La partition autographe de cette seconde version est restée entre les mains de madame veuve Adam.
Venait le tour du Fidèle Berger. Si la messe avait reçu un accueil flatteur, nous venons de voir qu'il n'en avait pas été de même du ballet des Mohicans; le Fidèle Berger, par des raisons analogues, devait subir un sort à peu près semblable à celui de ce dernier ouvrage. Le poëme, signé Scribe et de Saint- Georges, était loin, fort loin d'être bon ; la musique, il faut l'avouer, n'était guère meilleure ; et quant à l'interprétation, confiée pour les principaux rôles à Chollet, à mesdemoiselles Jenny Colon et Rossi, elle n'était satisfaisante que du côté de Chollet. L'ouvrage, représenté le 6 janvier 1838, fut si mal reçu qu'il se termina au milieu du tumulte et des sifflets, et que c'est à peine si Chollet, à la fin du spectacle, put faire entendre les noms des auteurs au public peu satisfait. « Une cabale de confiseurs le fit tomber, » dit Adam. Je crois que son peu de valeur suffisait à ce résultat, car, aussi bien en ce qui concerne le livret que la partition, il est commun, trivial et de mauvais goût *. Cette fois encore Adam s'était trop
U Voici cependant la bien jolie réclame que l'administration de l'Opéra-Comique faisait publier, dans tous les journaux, après la seconde représentation : — « Un événement assez curieux est arrivé à l'Opéra-Comique : une cabale organisée à la première représentation du Fidèle Berger avait essayé de protester contre le succès de cette pièce, l'une des plus franchement gaies qu'on ait jouées depuis longtemps à ce théâtre. La même cabale est revenue à la deuxième représentation , et personne ne pouvait deviner la cause d'une malveillance aussi maladroite qu'elle était
pressé, et son travail hâtif n'avait rien produit de bon. Un journal, à ce propos, le gourmandait en termes assez peu ménagés : — « Voilà une nouvelle preuve du triste résultat que l'ambition de produire vite et beaucoup amène tôt au tard. Les directeurs de théâtre ont le grand tort de favoriser, d'exciter même quelquefois cette tendance de certains artistes à traiter leur art cavalièrement; mais ils doivent convenir aujourd'hui qu'en fait de spéculations, celle-là est évidemment une des plus mauvaises. Considérée comme branche d'industrie, comme objet de commerce, comme denrée théâtrale, la musique ne devrait être mise en circulation que lorsqu'il serait prouvé qu'elle a réellement pu être bien et dûment confectionnée. En suivant le système contraire, on arrive à la. soupe économique et aux souliers de carton. C'est encore à l'Italie que nous
évidente. Mais au troisième acte on a trouvé le mot de l'énigme. Le public, impatienté d'être ainsi troublé dans ses plaisirs, a demandé l'expulsion d'un des siffleurs les plus obstinés. C'était le chef de l'émeute. Il a été arrêté. C'était un confiseur. La troisième représentation est annoncée pour ce soir lundi. Il faut espérer que le Fidèle Berger ne sera plus troublé dans ses fonctions par la susceptibilité de ses collègues. »
On sait que le Fidèle Berger est une enseigne qui personnifie en quelque sorte la confiserie parisienne, assez ridiculisée dans la pièce de l'Opéra-Comique. La malice de la direction de ce théâtre était, on peut le dire, cousue de fil blanc. Elle ne réussit pas à faire prendre le change au public, qui ne revint point sur sa première impression.
devons ce bel exemple. Les maestri modernes, comme leurs devanciers, ne comptent leurs opéras que par vingtaines ; ils en inondent leur pays et l'Europe entière : tel compositeur, ou soi-disant tel, a écrit cent cinquante partitions ; tel autre se croirait ruiné s'il n'en n'écrivait au moins trois ou quatre par an. On gaspille ainsi ses idées, quand on en a ; on se fait un nom, il est vrai, qui n'est quelquefois pas sans éclat ; on arrive à la fortune et aux honneurs, mais on meurt enfin ; et, au bout d'un petit nombre d'années, l'œuvre et l'ouvrier tombent ensemble dans l'oubli le plus profond et le plus mérité i . »
Ces observations sont assurément justes; mais j'ai déjà dit qu'il fallait tenir compte du tempérament d'Adam. Je ne cherche point à l'excuser ici, ni même à plaider les circonstances atténuantes en faveur de ses mauvaises partitions. Je répète seulement qu'il ne pouvait travailler autrement qu'il le faisait, et qu'en passant un an sur une pièce au lieu de l'écrire en deux ou trois mois, il ne l'eut point faite meilleure, — au contraire. Mais le malheur, c'est qu'avec sa nature particulière et son amour du travail, x\dam en arrivait à faire tort à ses confrères. A partir du Postillon, lorsqu'il fut arrivé et sûr de lui, il acca-