Théâtre de Théophile Gautier. Lettre à Henri Heine
Giselie, qui restera l'un de ses plus beaux titres à la renomnée. Mais, à son tour, laissons-le donner luimême quelques détails intéressants à ce propos :
Carlotta Grisi venait de débuter à l'Opéra. Son succès fut immense. Elle ne dansait qu'un pas dans la Favorite, et i'on venait uniquement pour elle. Il fallait profiter de cette vogue. Léon Pillet (alors directeur de l'Opéra) lui proposa la Jolie Fille de Gand, notre grand ballet !. Elle le trouvait un peu long, et pour son premier rôle désirait un sujet plus dansant. Perrot vint me lire un scénario tout poétique de Théophile Gautier, Giselle ou les Wilis, véritable sujet de ballet. Je m'en emparai aussitôt, et, courant chez Pillet, je le décidai à suspendre la Mie Fille de Gand. Je m'engageai à faire très-vite Giselle, lui prouvant que notre grand ouvrage y gagnerait après le succès qu'aurait infailliblement Carlotta dans celui-ci.
Je composai cette musique avec bonheur. J'étais pressé, ce qui me monte toujours l'imagination. J'étais très-lié avec Perrot, avec Carlotta; l'ouvrage se montait pour ainsi dire dans mon salon. A la répétition générale, je fis faire un changement qui fut approuvé par mes collaborateurs, de Saint-Georges et Théophile Gautier. Giselle, aux premiers rayons du jour, rentrait dans son tombeau. Je ne trouvais pas cette fin assez poétique. J'eus l'idée de la faire porter par son amant dans un buisson de fleurs, et de la faire disparaître petit à petit. Ce dénoûment terminait mieux cette légende pleine de poésie, et eut tout le succès que j'en attendais.
1. Écrit pour mademoiselle Pauline Leroux (qui devint plus tard la femme de Lafont, le grand acteur mort il y a peu d'années), et dont les répétitions avaient été interrompues par une maladie de cette danseuse.
Carlotta était étourdissante. Depuis Taglioni, on n'avait jamais dansé ainsi à l'Opéra. Le public lui rendit justice, en lui faisant un véritable triomphe. Le succès dépassa nos espérances.
Voici qui prouve quelle était la valeur de la musique d'Adam :
Habeneck, qui jamais ne conduisait l'orchestre pour un ballet, Habeneck, le grand chef d'orchestre des concerts du Conservatoire, ayant entendu ma musique à quelques répétitions, avait été lire ma partition à la copie. Il vint me dire qu'il était enchanté, que c'était un ouvrage trop important comme musique pour le eonfier au second chef, et qu'il voulait conduire. Cet hommage me fitcgrand plaisir, et mon œuvre eut le succès prédit par Habeneck.
De son côté, voici comment, en terminant sa lettre à Heine, Théophile Gautier lui rendait compte du succès de Giselle :
Voilà à peu près, mon cher poëte, comment, M. de Saint- Georges et moi, nous avons arrangé votre charmante légende, avec l'aide de M. Coralli, qui a trouvé des pas, des groupes et des attitudes d'une élégance et d'une nouveauté exquises. Nous vous avons choisi pour interprètes les trois Grâces de l'Opéra : mesdames Carlotta Grisi, Adèle Dumilâtre et Forster.#La Carlotta a dansé avec une perfection, une légèreté, <une hardiesse, une volupté chaste et délicate qui la mettent au premier rang entre Elssler et Taglioni; pour la pantomime, elle a dépassé toutes les espérances; pas un geste de convention, pas un mouvement faux; c'est la nature et la naïveté même : il
i04 ADOLPHE ADAM.
est vrai de dire qu'elle a pour mari et pour maître Perrot l'aérien. Petipa a été gracieux, passionné et touchant; il y a longtemps qu'un danseur n'a fait autant de plaisir et n'a été si bien accueilli.
La musique de M. Adam est supérieure à la musique ordinaire des ballets; elle abonde en # motifs, en effets d'orchestre ; elle contient même, attention touchante pour les amateurs de musique difficile, une fugue très-bien conduite1. Le second acte résout heureusement ce pro-
1. Au second acte, dans la scène où Myrtha, la reine desWilis, va toucher Albrecht de son sceptre enchanté.
On connaît l'axiome de Théophile Gautier : « La musique est un bruit, et de tous les bruits le plus coûteux et le plus désagréable. » Il fallait sans doute que le succès d'Adam eût été bien considérable pour qu'il consentît à le constater lui-même, et à lui faire une place dans le triomphe de Giselle. En ce qui concerne la boutade que je viens de rappeler, je sais que quelques-uns ont prétendu, non-seulement qu'elle était apocryphe, mais qu'elle estait mensongère, et que Gautier était loin de détester la musique. Voici pourtant ce que je trouve dans un de ses livres de critique,
les Grotesques (notice sur Saint-Amant) : - « La poésie et la
musique, que l'on croirait sœurs, sont plus antipathiques qu'on
ne le pense communément Victor Hugo hait principalement
l'opéra et même les orgues de Barbarie ; Lamartine s'enfuit à toutes jambes quand il voit ouvrir un piano ; Alexandre Dumas chante à peu près aussi bien que mademoiselle Mars, ou feu Louis XV, d'harmonieuse mémoire; et moi-même, s'il est permis de parler de l'hysope après avoir parlé du cèdre, je dois avouer que le grincement d'une scie ou celui de la quatrième corde du plus habile violoniste me font exactement le même effet. » On m'accordera bien que l'écrivain qui exprimait de tels sentiments n'était pas absolument un dilettante. Et Gautier ajoute encore : — « C'est une remarque que personne n'a faite avant moi et que j'ai vérifiée autant que le cercle de mes relations a pu me le permettre; je la livre au public, et je serais bien aise qu'un homme de science s'en emparât et en fît l'expérience plus en grand. Cela servirait à remettre à son véritable rang la musique, que l'on
blême musical du fantastique gracieux et plein de mélodie. Quant aux décorations, elles sont de Cicéri, qui n'a pas encore son égal pour le paysage. Le lever du soleil, qui fait le dénoûment, est d'une vérité prestigieuse. La Carlotta a été rappelée au bruit des applaudissements de la salie entière. Ainsi, mon cher Heine, vos Wilis allemandes ont parfaitement réussi h l'Opéra français.
C'est ici que se place la première tentative de restauration faite par Adam à l'égard de^un des vieux ouvrages de notre répertoire, Richard Cœur-de- Lion, deGrétry. Onsait qu'il s'est permis d'arranger ainsi, de « rentoiler », comme on a dit, un certain nombre de nos anciens chefs-d'œuvre : le Déserteur, Félix, de Monsigny, Zémire et Azor, de Grétry, Gulistan, de Dalayrac, Aline, deBerton, le Diable à quatre, de Solié, Cendrillon, de Nicolo. Les brocards ne lui ont pas manqué à ce propos, et l'on a critiqué avec une aigreur vraiment étrange ce qu'on
affecte de regarder comme la poésie même, quoique l'une s'adresse plus particulièrement aux sens, et l'autre à l'idée, ce qui est fort différent. La musique fait de l'effet sur les animaux ; il y a des cl^ens de chasse dilettanti qui ont des spasmes en entendant toufher de l'orgue expressif , et des caniches qui suivent les chanteurs ambulants en hurlant de la manière la plus harmonieuse et la plus intelligente. Lisez-leur les plus magnifiques vers du monde, ils y seront peu sensibles. »
Décidément, et sans vouloir faire tort à sa gloire littéraire, je crois que Gautier était de ceux dont on peut dire :
Cet homme assurément n'aime pas la musique.
appelait chez lui une manie de rentoilage. Je ne m'appesantirai pas beaucoup sur ce sujet, mais si j'en parle un peu, ce sera, sinon pour le louer sans réserve, du moins pour l'excuser sans fausse honte.
On sait que la musique^la musique dramatique surtout, vieillit rapidement, parce que les moyens d'exécution se modifiant et s'accroissant sans cesse, l'orchestre gagnant toujours en puissance, en couleur et enexpression, les anciens ouvrages surprennent le public et le laissent relativement froid, sans qu'il en ait conscience, par le fait de la maigreur de leur instrumentation, devenue pauvre et sans consistance en présence des étonnants progrès faits sous ce rapport. Ne vaut-il donc pas mieux, cependant, nous faire entendre ces vieux chefs-d'œuvre, en y faisant les retouches reconnues indispensables, que d'en priver les oreilles modernes et de les laisser moisir dans les bibliothèques, sans profit pour eux et pour nous, sous le prétexte d'un respect absurde et véritablement exagéré. Auber, qui sans doute n'était pas tout à fait un sot, ni comme homme, ni (tomme artiste, a agi tout de même qu'Adam, et s'est permis aussi d'arranger-, pour la reprise qu'en a faite l'Opéra-Comique, une partition exquise de Grétry F Épreuve villageoise. Enfin, M. Gevaert, dont le respect pour les œuvres de l'ancienne école ne peul
être mis en doute, n'a-t-ilpas également retouché la Servante maîtresse, de Pergolèse, et Rose et Colas, la délicieuse pastorale de Monsigny ? Si nous voulons remonter dans le passé, nous verrons un grand artiste dont personne ne sera tenté de méconnaître et de contester le génie, Berton, user sans scrupule des mêmes moyens pour remettre à la scène des ouvrages qui en avaient disparu. L'auteur du Délire et à1 Aline crut, en effet, pouvoir se permettre d'arranger pour l'Opéra, en 4 806, la partition à' Écho et Narcisse, de Gluck, et pour l' Opéra-Comique, en 1828, celle de Guillaume Tell, de Grétry. Je ne sache pas qu'à ce sujet on lui ait jeté la pierre, ainsi qu'on l'a fait à Adam, et j'estime que lorsqu'un travail de ce genre est fait avec goût, avec tact et intelligence, il est beaucoup plus utile que nuisible, constitue un véritable service artistique, et ne ressemble nullement à une profanation.
Ceci dit, je vais laisser Adam raconter lui-même de quelle façon Richard, orchestré à nouveau par lui, fit sa réapparition à l' Opéra-Comique. Je crois que depuis la retraite d'Elleviou, c'est-à-dire depuis environ trente ans, cet ouvrage avait complètement disparu du répertoire :
Amateur passionné de la musique de Grétry, je m'étais amusé à réorchestrer Richard Cœur-de-Lion, dont les mélodies fraîches semblaient vieillies par une orchestration
pauvre. Je ne pensais pas que jamais ce travail put me servir.
Un jour, Crosnier me parlait d'une représentation qu'on venait de donner à la cour; on avait, je crois, joué le Domino noir, et Louis-Philippe, tout en complimentant auteurs, acteurs et directeur, avait repassé ses souvenirs de jeunesse et paraissait regretter les opéras de son enfance. Il avait beaucoup parlé de Richard.
Crosnier pensa donc à remonter avec soin cet ouvrage, pour être agréable au roi, et, comme il connaissait mon goût pour cette musique, il me pria d'en surveiller les répétitions, ce que j'acceptai de grand cœur. A la lecture, on s'aperçut qu'une foule de petites choses avaient vieilli, et que certaines phrases de chant gênaient les chanteurs. Je proposai alors d'essayer de la partition que j'avais un peu habillée à la mode, sans rien changer aux mélodies de Grétry, et le lendemain lecture en était faite aux acclamations des artistes. L'ouvrage était admirablement monté : Roger, Masset, madame Thillon, mademoiselle Darcier.
Crosnier fit savoir au roi qu'il faisait remonter cet opéra pour lui. Louis-Philippe fut enchanté et décida que, comme à la création de l'ouvrage, la cour en aurait les honneurs, et que la reprise aurait lieu à Fontainebleau, dans le même théâtre et avec les mêmes décors, — car ce matériel existe encore dans le palais.
Le succès fut immense. Le roi était ravi ; il me remercia de mon travail, et trouva que l'ouvrage était mieux ainsi. La romance : Une fièvre brûlante, admirablement chantée par Roger et Masset, fit un effet prodigieux. J'avais eu l'heureuse idée de faire un trémolo au second couplet, et ce changement, sans nuire à la beauté de la mélodie, la faisait, au contraire, ressortir encore davantage.
Tout le monde, je l'ai dit, n'était pas à cet égard
de l'avis d'Adam, qui fut en cet occasion l'objet des critiques et des sarcasmes les moins justifiés. Un vieux et farouche dilettante, qui était en même temps un piètre rimailleur , , lui décocha ce trait peu acéré :
Monsieur Adam refait Grétry.
Cette idée est bouffonne, Grotesque, et de pitié l'on rit.
Il croit rajeunir, il flétrit
Une illustre couronne.
C'est une erreur de son esprit : Que le public la lui pardonne.
Il est juste de constater que le public la lui pardonna de grand cœur, car le succès de cette nouvelle édition de Richard, donné ainsi à FÔpéra-Comiquele27 septembre 1841, se traduisit par plus de cent représentations, et quinze ans après, au Théâtre-Lyrique, il en obtint davantage encore. Si, selon un dicton populaire, le succès justifie tout, Adam n'avait aucun reproche à s'adresser 2.
Cependant, ce travail secondaire ne pouvait l'occuper suffisamment, et il lui fallait quelque chose
1. Il s'appelait J. Lardin et s'amusait à faire imprimer ses petites débauches poétiques, toutes relatives à la musique. 11 colportait ensuite ces feuilles volantes chez ses amis, qui les repassaient à leurs amis, qui... C'est ainsi que j'en ai pu réunir plus tard quelques-unes.
2. Richard Cœur de lion a encore été repris récemment, à l'Opéra-Comique, le 18 octobre 1873, avec un très-vif succès. Cette fois encore, l'instrumentation d'Adam a fait son office.
de plus sérieux et de plus important. Il s'occupait donc déjà d'un nouvel ouvrage, mais celui-ci ne devait pas être heureux. Giselle avait à peine fait son apparition à l'Opéra que Crosnier, directeur de l'Opéra-Comique, l'avait chargé d'écrire la partition d'une pièce en trois actes, la Main de fer ou le Mariage secret. Le poëme de la Main de fer avait pour auteurs Scribe et M. de Leuven, et Adam nous déclare qu'il était détestable. La partition fut écrite très -rapidement, les rôles furent distribués à MM. Laget, Mocker, Ricquier, Mesdemoiselles Descot et Capdeville ; les études furent faites à la diable et en grande hâte [la Main de fer était uniquement destinée à attendre qu'Auber fût prêt à livrer son Duc d'Olonne), aucun soin ne fut apporté à la mise en scène, et la pièce, apprise et montée tant bien que mal, parut à la rampe le 26 octobre 1841 , et tomba lourdement. Elle n'eut que quatre représentations. Pour le dédommager, Crosnier lui donna un nouveau livret qui, selon lui, devait faire pendant au Postillon et qui était signé des mêmes auteurs, MM. de Leuven et Brunswick. Il s'agissait de trois actes portant ce titre alléchant : le Roi dYvetot. Adam accepta avec empressement, mais il lui fallait d'abord s'occuper du grand ballet qu'il s'était engagé à faire pour l'Opéra, la Jolie Fille de Gand, qu'il avait fait reculer lui-
même pour pouvoir donner Giselle et profiter de la présence de Carlotta Grisi. Le sujet de la Jolie Fille de G and était emprunté à un grand vaudeville joué quelques années auparavant à la Porte Saint-Martin avec un immense succès : Victorine, ou la Nuit porte conseil. MM. de Saint-Georges et Albert (Decombe) en avaient tiré un scénario en trois actes et neuf tableaux à grand spectacle et à riches déploiements scéniques. La donnée était loin d'être poétique et charmante comme celle de Giselle, mais on n'a pas toujours le bonheur de tomber sur une idée aussi généreuse. Quoi qu'il en soit, la Jolie Fille de G and, aidée par une charmante musique, fut fort bien accueillie à l'Opéra, où elle parut le 22 juin 1842, un an après Giselle. La partition d'Adam fut fort remarquée ; elle était abondante et facile, fertile en morceaux charmants, et parmi les meilleurs on distingua surtout le joli pas des clochettes et un galop plein de verve et d'entrain.
Sitôt son ballet lancé, Adam s'occupa du Roi d'Yvetot, dont le sujet lui plaisait beaucoup. Il avait pour interprètes Chollet, M. Audran, qui venait de débuter d'une façon très-heureuse à l'Opéra-Comique1, Grard, M. Mocker, mesdemoiselles Darcier et
1 . M. Audran venait de quitter le Grand-Théâtre de Lyon, où il avait obtenu de très-grands succès. C'est expressément pour cet excellent artiste, aujourd'hui professeur au Conservatoire de
Rouvroy. Crôsnier, qui lui devait une revanche, apporta tous les soins possibles à la mise en scène, l'ouvrage fut fort bien monté et fut présenté au public le vendredi 13 octobre 1842, six ans, date pour date et jour pour jour, après le Postillon de Lonjumeau, qui avait paru à la scène le vendredi 13 octobre 1836.
Le Roi d1 Yvetot n'obtint pas la popularité du Postillon, et n'eut pas, comme lui, la chance de se maintenir au répertoire. 11 rencontra néanmoins dans sa nouveauté un succès très-honorable, et il est juste de reconnaître qu'au point de vue de la forme et du style, sans parler de la facilité et de l'abondance de l'inspiration, cet ouvrage mérite d'être signalé au nombre des meilleurs d'Adam. Il est solidement écrit, d'une plume à la fois souple, élégante et fine, et l'on y retrouve la plupart des qualités qui avaient naguère assuré la fortune du Chalet.
L'ouverture du Roi d Yvetot est l'une des plus aimables d'Adam, qui en a fait d'excellentes ; elle est coupée et construite de façon que l'effet à produire sur l'auditeur soit immanquable, tellement les procédés sont bien employés et ménagés avec habileté. Presque tous les morceaux du premier acte
Marseille, qu'Adam écrivit le rôle d'Adalbert du Roi iV Yvetot. Il contribua pour sa bonne part au succès de l'ouvrage.
sont d'ailleurs à citer : les jolis couplets de ténor, Fi des honneurs! d'un caractère si touchant; le quatuor qui les suit, dont le sentiment mélodique est exquis et le travail parfait; les charmants couplets du moulin, qui firent la fortune de bien des vaudevilles ; le second quatuor, qui ne le cède en rien au premier sous le rapport de la forme et de l'inspiration ; et l'élégant fragment choral qui sert de finale. Au second acte, on trouve un petit duetto très-coquet; un duo de ténor et de baryton d'un excellent style, d'une belle couleur et d'un bon accent dramatique ; un grand morceau d'ensemble avec chœur, construit avec beaucoup d'art ; un gentil duo pour soprano et ténor, contenant un épisode d'une gaîté charmante et qui consiste dans l'énumération interminable des serviteurs dont devra s'entourer le nouveau roi d'Yvetot; enfin un quatuor d'une facture pleine d'élégance. Le troisième renferme une romance d'un accent tendre et mélancolique; un morceau d'ensemble dans lequel est insérée, travaillée avec l'art qu'Adam savait apporter dans ces fines plaisanteries musicales, la chanson populaire du Roi d'Yvetot, et un air de baryton d'un style très-ferme et très-serré.
Par cette analyse rapide/ ou plutôt par cette concise énumération des meilleurs morceaux du Roi dYvitotj j'ai essayé de démontrer que cette parti-
tion est Tune des plus substantielles, des plus aimables et des mieux réussies que nous ait laissées son auteur. Je la recommande d'une façon toute particulière à ceux qui aiment les œuvres saines et distinguées, et je m'étonne qu'elle ne soit pas restée au répertoire de l' Opéra-Comique, où elle continuerait certainement de faire bonne figure. Je dois constater toutefois qu'elle a été reprise en 1853 au Théâtre- Lyrique, mais j'avoue que je n'ai nulle souvenance de l'accueil qui lui fut fait alors.
« Depuis longtemps, dit Fétis dans sa Biographie universelle des musiciens, Hippolyte Monpou désirait obtenir un livret d'opéra de Scribe, auteur aimé du public et qui avait fait la fortune de plusieurs compositeurs. Il obtint enfin cet ouvrage ; mais en le lui confiant, le directeur de l' Opéra-Comique lui imposa la condition d'un dédit de 20,000 francs dans le cas où il ne livrerait pas le manuscrit de sa partition à la fin du mois d'août 1841. Monpou travailla avec ardeur, et déjà il avait écrit deux actes ; mais la fatigue se fit sentir, et bientôt une inflammation d'entrailles et d'estomac se déclara. Les médecins ordonnèrent le repos et le changement de climat; l'artiste s'éloigna de Paris et se dirigea vers laTouraine ; mais arrivé à la Chapelle Saint-Mesmin, sur les bords de la Loire, son état devint si alarmant que sa famille le ramena à Orléans pour avoir le secours des médecins. Leurs soins ne purent empêcher les progrès du mal, et le 10 août 1841, Monpou
mourut dans cette ville, à l'âge de trente-sept ans. » L'ouvrage que le pauvre Monpou n'avait pu terminer, et qui avait causé sa mort, avait pour titre : Lambert Simnel. Il était en trois actes, et Mélesville avait été le collaborateur de Scribe pour le livret. Il y avait de par le monde un musicien toujours disposé au travail, quel qu'il fût ; ce musicien, c'était Adam. Il ne faut donc point s'étonner si l'on songea à lui pour achever la partition, restée incomplète, de Lambert Simnel.
Crosnier, dit Adam, me demanda si je voulais terminer cette partition. Quoique Monpou et moi n'eussions jamais été très-liés, je regardais comme un devoir de faire connaître au public l'œuvre de cet artiste qui était mort en travaillant. Il restait à peu près la moitié à faire, et un peu plus comme orchestration, car c'est surtout dans ce travail que le malheureux Monpou trouvait des difficultés à vaincre K II faut avoir, comme je l'ai sous les yeux, le manuscrit, pour juger du mal qu'il devait se donner. Tout ce qu'il avait écrit fut religieusement respecté par moi, et je rends justice aux charmantes mélodies qu'il avait répandues dans cet ouvrage.
Lambert Simnel, achevé par Adam, joué par MM. Masset, Grard, Mocker, Henri, Grignon,Duver
1. L'instruction musicale de Monpou avait été fort incomplète Doué de précieuses facultés, d'une inspiration variée et parfois robuste, cet artiste aimable manquait malheureusement des connaissances indispensables en ce qui concerne la pratique de Part,
noy, mesdemoiselles Darcier, Prévost et Révilly, fut représenté àl'Opéra-Comique le 14 septembre 1843. Le succès fut à peu près négatif, et cela, si je m'en rapporte à Adam, un peu par la faute de M. Masset, qui « faillit compromettre l'ouvrage » .
Lors de la représentation à la cour de Richard Cœur-de-Lion avec les retouches d'Adam, le roi, enchanté, lui avait dit : « M. Adam, vous pouvez me rendre encore bien heureux ; arrangez-moi le Déserteur. C'est encore un souvenir de ma jeunesse, et vous verrez que vous en tirerez parti. » Se rendant à ce désir, Adam avait donc réorchestré le Déserteur, qui , comme Richard, fut joué d'abord devant la cour, mais cette fois à Saint-Cloud. Le succès fut très-grand, et l'admirable chef-d'œuvre de Monsigny ne fut pas moins bien accueilli à l'Opéra- Comique lorsqu'on le reprit, ainsi remanié, le 30 octobre 1843. Pourtant la critique ne désarma pas, cette fois encore, et Adam fut en butte à de nouvelles railleries. Entre autres, le farouche dilettante dont j'ai déjà parlé lui lança dans les jambes ce neuvain rugueux :
Ce n'était pas assez d'insulter à Grétry,
Vous rembourrez aussi, vous cuivrez Monsigny.
Grâce, Monsieur Adam ! un peu plus de vergogne,
Et respect au passé par la gloire ennobli !
Eh quoi! le Déserteur, ce chef-d'œuvre accompli,
Sous un ignoble.fer qui le hache et le rogne,
i78 ADOLPHE ADAM.
A son tour altéré, défiguré, meurtri, Étouffé d'oripeaux! déplorable besogne!
Le génie est-il fait pour être ainsi flétri!
Peu soucieux de savoir s'il insultait ou non Grétry et Monsigny en les remettant en honneur, Adam s'occupa bientôt d'une nouvelle partition. Le magnétisme était alors à la mode, et Paris, qui a toujours une lubie en tête, en était comme affolé. Scribe et M. de Saint-Georges songèrent à mettre à profit cette manie ; elle leur donna l'idée d'un livret d'opéra-comique en trois actes, intitulé Cagliostro, dans lequel il était beaucoup question de magnétisme et qui contenait une grande scène de somnanbulisme. Adam fut chargé par eux d'écrire la musique de cet ouvrage. Les répétitions produisirent un grand effet, et tout le monde comptait sur un succès. Cagliostro, représenté le 10 février 1844, ne reçut cependant du public qu'un accueil réservé. La partition en est très-inégale, et la valeur réelle de certains morceaux ne saurait racheter la faiblesse de beaucoup d'autres. C'est l'originalité qui fait surtout défaut à la musique de Cagliostro, où l'on retrouve pourtant en quelques endroits la main légère et les qualités pratiques de l'auteur du Postillon de Lonjumeau1.
t. Le dilettante dont j'ai déjà parlé, qui joignait à l'amour des vieux maîtres une rancune profonde contre celui qui s'était permis de les moderniser, ne manqua pas le coche en cette occasion. 11
Le froid accueil qui fut fait à son nouvel ouvrage n'empêcha cependant pas Adam de se présenter comme candidat à l'Académie des Beaux-Arts, où un fauteuil se trouva vacant dans la section de musique par suite de la mort de Berton, survenue le 22 avril 1844. En 1839, à la mort de Paër, il s'était déjà mis sur les rangs, mais avait retiré sa candidature devant celle de Spontini ; en 1 842, Onslow l'avait emporté sur lui lorsqu'il s'était agi de recueillir la succession de Cherubini. Cette fois il avait pour concurrents Batton, musicien de talent, mais peu heureux au théâtre, et M. Ambroise Thomas, plus jeune et beaucoup plus nouveau que lui dans la carrière. Dès le premier tour de scrutin, Adam fut nommé par 17 voix, contre neuf données à Batton et quatre à M. Ambroise Thomas !.
profita du quasi insuccès de Cagliostro pour revenir à la charge et enfourcher son dada favori. Voici l'épigramme en prose rimée (à peine rimée) qu'il fit alors circuler sur Adam :
Monsieur Adam, l'artiste, a pour la découpure Certain penchant ; sans respect pour le beau,
H rhabille, le défigure,
Lui fait subir mainte rognure,
Le barbouille d'enluminure
Dans un goût tout nouveau :
Mais le ciel l'en punit d'une façon bien dure : Dans l'art qui brille en lui, voyez quel crescendo ! Après le Postillon il fait Cagliostro.
Les rôles de Cagliostro furent créés, à TjOpéra-Comique, par MM. Chollet, Mocker, Henri, Grignon, mesdames Anna Thillon, Henri Potier et Boulanger.
t. Peu de temps après, Adam était promu au grade d'officier de la Légion d'honneur.
Cette nomination, dit Adam, me fit grand plaisir, et j'aurais voulu, pour mon discours de réceptiou, donner un ouvrage qui eût du succès. J'avais toujours eu envie d'écrire un grand opéra, mais les rangs étaient pris par qui de droit : Halévy, Auber et Meyerbeer. Il n'y avait pas de place pour moi. Léon Pillet me proposa pourtant un petit opéra en trois actes, avec Paul Foucher. Je l'acceptai, mais je n'eus pas lieu d'en être bien satisfait. Le sujet de Richard en Palestine aurait dû être traité largement; réduit en un petit cadre, on n'en pouvait rien faire. C'était mortellement ennuyeux.
M. Foucher avait pris son sujet dans les Contes des Croisades, de Walter Scott, et son poëme, diton, ne manquait pas de qualités. D'autre part, la partition n'était point sans valeur. Mais l'observation d'Adam me parait juste, et je crois qu'une telle donnée eût eu besoin de plus grands développements. Ce vice original de l'ouvrage, joint à ceci, que malgré le talent déployé par lui, Adam devait avoir eu bien de la peine à s'élever jusqu'au style du grand drame lyrique, pour lequel il n'était pas fait, me semble expliquer suffisamment l'insuccès de Richard, dont les rôles étaient tenus par Barroilhet, Levasseur, M. Marié, madame Dorus-Gras et mademoiselle Méquillet, et qui fut représenté le 7 octobre 1844.
Adam prit une revanche en écrivant pour Carlotta Grisi, et sur sa demande, la partition d'un ballet comique en deux actes et quatre tableaux, le Diable
à quatre, dont MM. de Leuven et Mazillier avaient pris le sujet dans le vieil opéra-comique de ce nom. La musique du Diable à quatre est pleine de verve, d'entrain, de couleur et d'oraginalité. Ce ballet fit son apparition le II août 1843.
Immédiatement, et à la sollicitation du danseur Albert, engagé au théâtre Drury-Lane, de Londres, avec Petipa et mademoiselle Dumilâtre, il composa la musique d'un autre ballet, the Mable Maiden, qui devait être joué à ce théâtre par ces trois artistes. Ce ballet, représenté le 27 septembre, ne fut pas heureux, et Adam, qui s'était rendu à Londres à ce sujet, revint rapidement à Paris. Dès son retour, il se mit à réorchestrer la partition de Zémire et Âzor, de Grétry, qui servit, dans les premiers mois de 1846, aux débuts à l'Opéra-Comique de M. Jourdan et de mademoiselle Lemercier, sortant tous deux du Conservatoire.
Nous arrivons à la période douloureuse de l'existence d'Adam, celle qui se rapporte à la fondation de l'Opéra-National, devenu plus tard le Théâtre- Lyrique. Ici commence pour lui une vie pleine de troubles, d'agitations et d'infortunes réelles, de malheurs virilement supportés, qui causèrent sa ruine sans pouvoir entamer son honnêteté. Nous allons le voir lutter pendant dix années pleines, c'est-à-dire jusqu'à son dernier jour, non-seulement pour se soustraire à la misère véritable dans laquelle le plongea cette affaire désastreuse, mais encore — et surtout — pour maintenir son honneur intact, pour éteindre les dettes qu'une suite non interrompue de malheurs l'obligea de contracter, enfin pour faire face, au prix des plus lourds sacrifices et des privations les plus dures, à tous ses engagements.
Crosnier avait cédé à Basset, en 1844, le privilège de FOpéra-Comique, et Adam, peu de temps après son retour de Londres et la reprise de Zémire et
Azov, avait eu le malheur de se brouiller avec ce dernier. Basset jura que, tant qu'il serait directeur, il ne jouerait pas un ouvrage d'Adam. Celui-ci, désespéré, se voyant sans ressources et sans débouché par le fait d'une telle détermination, songea alors à mettre à exécution un projet qu'il avait conçu jadis : celui de la fondation d'une scène musicale populaire. Telle était, en effet, la situation, sous le régime heureux des privilèges en matière de théâtres, que si un compositeur avait le.malheur de déplaire au directeur de l'Opéra-Comique, sa carrière était brisée et la misère seule lui apparaissait en perspective. Mais c'est ici qu'il est utile d'avoir recours à Adam lui-même :
J'eus le malheur, dit-il, de me fâcher avec Basset, pour des affaires entièrement étrangères au théâtre, et j'appris qu'il avait dit que tant qu'il serait directeur, on ne jouerait pas un seul ouvrage de moi. Je me voyais donc perdu sans ressources. J'allai conter mes chagrins à Crosnier; pendant sa direction, celui-ci, locataire du théâtre de la Porte-Saint-Martin, dont il avait été directeur, avait eu l'idée d'établir dans cette salle une sorte de succursale de de son théâtre d'opéra-comique. Le succès qu'avait obtenu mon orchestration de Richard Cœur-de-Lion lui avait suggéré cette idée. A la Porte-Saint-Martin, on n'aurait joué que des ouvrages de l'ancien répertoire; j'aurais été titulaire de ce privilège, dont Crosnier aurait été le véritable exploitateur. Le loyer avantageux que lui offrirent les frères Cogniard l'avait fait renoncer à ce projet. Il m'en
reparla, et, comme la salle de la Porte-Saint-Martiu n'était plus vacante, il m'engagea à chercher un autre local et, en m'éloignantdu théâtre del'Opéra-Comique, à conserver le droit de jouer des ouvrages nouveaux. Il m'aida dans les premières démarches que je fis pour obtenir le privilège.
M. Aimé Thibaudeau , qui avait joué la tragédie à l'Odéon, sous le nom de Milon, avait renoncé au théâtre après avoir épousé la fille d'un sous-intendant militaire, M. de Duni, petit-fils du célèbre compositeur de ce nom. Neveu du représentant, cousin par conséquent de son fils, Ad. Thibaudeau, Milon s'aidait de ses relations de famille, de l'éléganc&de sa toilette et de certaines façons pour se donner l'apparence d'un crédit imaginaire. Son but, son ambition était, de devenir directeur d'un théâtre. Il avait appris mes démarches pour obtenir un privilège; il vint me trouver; je fus assez sot pour croire qu'il avait à sa disposition une somme de dix-huit cent mille francs, et je l'associai à mon entreprise.
Nous allâmes trouver M. Dejean, le propriétaire de la salle du Cirque du boulevard du Temple : il nous promit de nous vendre son immeuble quatorze cent mille francs. Deux cent cinquante mille devaient être payés comptant, le reste en annuités, de sorte qu'on aurait été libéré au bout de dix ans. Sept cent mille francs d'ftypothèques étaient remboursables à différentes époques déterminées. Les cinq cent mille restant étaient à Dejean, et c'est cette somme qui se prélevait, à titre de loyers, sur les recettes journalières et s'amortissait pour ainsi dire chaque jour. Il y avait à peu près deux cent mille francs à dépenser pour l'appropriation de la salle à sa nouvelle destination; je croyais pouvoir marcher avec quinze cents francs* de% frais journaliers; l'affaire se divisait en dix -huit cents actions ; Thibaudeau et moi nous en partagions trois cents : la combinaison me paraissait excellente.
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Cette combinaison arrêtée, Adam fit la demande de son privilège. Il avait des protections, et se croyait à peu près sur de l'obtenir. Mais voici qu'une intrigue vraiment singulière, à laquelle se mêlait un peu de politique, vint lui créer un concurrent qu'appuyaient de puissantes influences. Depuis six mois, Adam ne s'occupait que de ce projet; TOpéra-Comique lui étant fermé plus que jamais, il n'avait d'autre ressource que dans la création de son théâtre. « Je pris donc le parti, dit-il, d'écarter la concurrence en la désintéressant. Il fut convenu que mon compétiteur se retirerait et que je lui compterais cent mille francs dès que j'aurais le privilège. » Ce privilège lui fut donné tel qu'il le désirait, avec le droit de jouer non-seulement des ouvrages nouveaux, mais tout l'ancien répertoire et même celui des auteurs vivants qiu transporteraient leurs pièces au nouveau théâtre.
Il s'agit alors de payer les 100,000 francs convenus, lesquels devaient servir et servirent en effet à empêcher de mourir un journal ministériel de très-grand format, fort malade quoique fondé depuis peu, et dont le Gouvernement avait besoin en vue des prochaines élections générales. Voilà pourquoi je disais que la politique était mêlée à l'intrigue qui avait suscité à Adam un concurrent. Au reste, cette affaire fit du bruit, et fut même
portée à la tribune de la Chambre des députés1. Quoi qu'il en soit, il fallait payer les cent mille francs. Dès les premières ouvertures à ce sujet, Thibaudeau se déroba, disant que ses bailleurs de fonds n'étaient pas en mesure et ne le seraient que dans un mois* C'était le premier cran de l'engrenage dans lequel Adam allait se trouver pris au sujet de cette affaire, si déplorable pour lui :
J'avais, dit-il, à peu près 80,000 francs chez Bonnaire, mon notaire; j'allai les lui demander. Il ne voulut m'en donner que cinquante^ disant que dans mon propre intérêt il voulait me conserver quelque chose. Bonnaire était un de mes amis, c'est lui qui avait placé mon premier argent, et c'était à ses bons soins que je devais d'avoir économisé la somme qu'il avait entre les mains : je cédai à son désir. Un an après il faisait faillite, et je perdais entièrement ce qu'il avait voulu me conserver.
Adam put néanmoins donner 30,000 francs comptant sur les 100,000 qu'il s'était engagé à payer, et fit des billets pour une somme égale. Mais les semaines, les mois se passaient, et il n'entendait toujours point parler de l'argent de Thibaudeau. De
1. Il en fut aussi grandement question dans la presse, et des; personnages importants publièrent à ce sujet des lettres dans divers journaux, notamment le vicomte d'Arlincourt, qui avait en quelque sorte patronné l'entreprise nouvelle, et le marquis de La Rochejacquelin.
guerre lasse, il rompit avec lui, et constitua une autre association :
Nous achetâmes d'abord la propriété du Cirque. Il n'y avait que 250,000 francs à payer d'abord, le reste étant en annuités; 200,000 francs suffisaient pour les réparations, 100,000 francs à me rembourser et pareille somme pour fonds de roulement. On pouvait marcher avec moins de 800,000 francs. On mit l'affaire en actions; il s'agissait d'avoir un banquier pour avancer les sommes nécessaires : nous n'en trouvâmes pas.
Nous étions aux premiers mois de 1847. Je commençais à être poursuivi pour le payement de mes 50,000 francs de billets. J'étais dans une position atroce : les protêts et les jugements se succédaient les uns aux autres ; les prises de corps allaient venir. Yitet entreprit de me sauver. 11 me fit d'abord prêter personnellement 30,000 francs par Joseph Perrin, pour payer mes billets, puis il me trouva un bailleur de fonds. C'était M. Beudin, député; il nous apporta 300,000 francs : Châle (agréé au Tribunal de commerce) vendit sa charge 260,000 francs; on espéra que les actions placées feraient le reste.
Malgré tous les tracas que lui causait cette affaire, malgré ses cruels embarras d'argent, malgré le mal qu'il se donnait et le temps qu'il dépensait pour l'organisation de ce théâtre, Adam trouvait encore le moyen de travailler un peu. Léon Pillet lui demanda un lever de rideau pour l'Opéra, et lui offrit pour cela un livret en un acte que M. Hippolyte Lucas avait tiré d'un vaudeville joué vingt-cinq ans auparavant : Mes derniers Vingt Sous M. Ponchard fils,
aujourd'hui à T Opéra-Comique, et qui sortait alors de la Comédie-Française , devait débuter dans ce petit ouvrage, dont les autres rôles seraient tenus par M. Brémond et mademoiselle Nau. La Bouquetière,— c'est le titre qu'on avait donné au vaudeville transformé — fut vivement écrite par Adam, mais elle eut une destinée difficile et malheureuse. La première représentation devait avoir lieu d'abord en même temps que celle à'Ozaï ou les Insulaires, ballet de Gide qu'on montait concurremment avec elle ; mais les auteurs des deux ouvrages exprimèrent le désir de les voir offrir séparément au public, quitte aies réunir ensuite sur l'affiche. Il fut alors décidé que la Bouquetière laisserait le pas à Ozaï, qui en effet fut donné le 26 avril 1847. Jouée par MM. Charles Ponchard, Brémond et mademoiselle Nau, la Bouquetière allait à son tour faire son apparition, lorsque, mademoiselle Nau ayant éprouvé une perte cruelle, cette apparition fut encore retardée d'un mois. Enfin, l'ouvrage put être joué le 31 mai ! ; mais le malheur le poursuivait. Trois semaines après, Léon Pillet, qui se débattait au. milieu
1. M. Charles Ponchard n'avait pas voulu attendre la représentation de la Bouquetière pour effectuer ses débuts, et avait paru pour la première fois, le 8 mars, dans le rôle de Léopold de l'Ame en peine. Lorsque la pièce d'Adam fut enfin jouée, l'affiche de l'Opéra porta cette mention : « Continuation des débuts de M. Charles Ponchard. »
de difficultés inextricables, donnait sa démission de directeur de l'Opéra; le 1er juillet, ce théâtre fermait ses portes pour ne les rouvrir que le 8 septembre suivant, sous la direction de Duponchel et Roqueplan, et la Bouquetière, qui avait obtenu cinq représentations seulement et dont le succès avait été mince, disparut à jamais.
Néanmoins, après tant de traverses, FOpéra-National, qui d'abord avait dû prendre le titre de Troisième Théâtre-Lyrique, était sorti des limbes. La salle du Cirque avait été très-élégamment restaurée, une troupe sans étoiles, mais satisfaisante au point de vue de l'ensemble, avait été réunie, et Adam, qui tenait essentiellement à ouvrir son théâtre avec un ouvrage d'un compositeur nouveau, avait commandé à Aimé Maillart un opéra en trois actes, Gastibelza. On répétait cet ouvrage concurremment avec Aline, de Berton, qu'Adam lui-même avait réorchestrée, et un prologue en un acte, intitulé les Premiers Pas, dû à la collaboration de Gustave Yaëz et d'Alphonse Royer pour le poëme, à celle d'Adam, Auber, Carafa et Halévy pour la musique. L'inauguration se fît enfin, d'une façon brillante, le 15 novembre 1847, par Gastibelza et les Premiers Pas. — « Le succès de Gastibelza fut grand, dit Adam; l'ensemble était satisfaisant; la musique, un peu italienne, fit plaisir, et le soir lajoie était dans le théâtre.
Le lendemain, on joua A Une; la mise en scène était soignée, F orchestre rajeuni; cette reprise fit beaucoup d'effet, et nos lendemains étaient assurés '. » Le succès de FOpéra-National fut complet, en effet, dès les premiers jours. Je n'ai pas à rappeler ici l'accueil presque enthousiaste qui fut fait à la partition de Maillart, dont la première œuvre révélait au public une personnalité musicale vigoureuse et vraiment originale1; j'emprunterai seulement à un journal du temps quelques renseignements relatifs au prologue d'ouverture, les Deux Génies ou le Premier Pas, auquel Adam se trouvait directement
1. Une difficulté d'un genre assez singulier se présenta au sujet de la reprise d'Aline. Adam s'était assuré l'autorisation des auteurs du poëme ou de leurs héritiers, Vial et Favières; mais l'Opéra-Comique, qui avait eu vent de la chose et qui ne cherchait qu'à entraver le nouveau théâtre, s'était adressé à la veuve de Berton et avait obtenu son consentement pour une reprise de l'ouvrage sur ce théâtre. De telle sorte que TOpéra-Comique avait le droit d'exécuter la*musique d'Aline tandis que l'Opéra- National pouvait jouer le poème, mais qu'aucun d'eux ne pouvait reproduire l'œuvre en son entier. La situation était étrange, et un procès allait être appelé à résoudre la difficulté, lorsqu'on eut l'idée de porter le litige devant la commission des auteurs et compositeurs dramatiques, arbitre naturel en pareille matière. Adam fut autorisé à remonter sur son théâtre le chef-d'œuvre de Berton.
1. Aimé Maillart ne put assister à l'inauguration de l'Opôra- National et à l'apparition de son œuvre; le soir même de la première représentation de Gastibeha il se voyait obligé de prendre le lit, et on le croyait atteint d'une fluxion de poitrine. Ces craintes pourtant n'étaient pas fondées, et au bout de quelques jours il était sur pied.
mêlé et qui obtint un vif succès. Voici comment en parlait le Coureur des spectacles, dans son numéro du 16 novembre : — « Grand succès de gaîté pour la pièce, et grand succès de partition. Auteurs : MM. Alphonse Royer et Gustave Vaëz. L'aspect musical de cet ouvrage, ce point essentiel de la fondation, est des plus satisfaisants. Nous avons pris note des morceaux dont toute cette œuvre se compose. Ne pouvant, aujourd'hui, que les désigner, tout en constatant le mérite général, nous dirons qu'on y trouve : une ouverture avec chœurs et voix, chose neuve et ingénieuse (auteur, M. Adolphe Adam) ; un air chanté par un baryton, morceau faible et froid (M. Carafa) ; un air de soprano, tiré de Zanetla, très-agréable (M. Auber) ; un duo de soprano et baryton, bien facturé; des couplets de titi fort gais (M. Àd. Adam) ; une romance touchante (M. Halévy); un quatuor de bonne école (M. Ad. Adam); bn grand morceau dit des Blanchisseuses, d'une )iquante originalité; et le finale, avec la reprise des hœurs, d'un bon effet (M. Halévy). Tels sont les éléments de cette partition dans les morceaux de laquelle on retrouve la touche de ses auteurs, ce pii est d'un excellent augure pour l'avenir de ce nouveau théâtre ' . »
1. Dans son même numéro, le même journal donnait ainsi la omposition du personnel de l'Opéra-National :
Dès que les premières représentations lui parurent, malgré les difficultés qu'il avait à combattre, avoir assuré la réussite de son entreprise, Adam se mit aussitôt à réorchestrer Félix, de Monsigny, qui fut joué vers la fin de décembre. Il ne voulait encore écrire aucun ouvrage nouveau pour son théâtre, mais il monta le Brasseur de Près ton pour les débuts de madame Henri Potier; puis il mit en répétition les Monténégrins, de M. Limnander, qui devaient servir à ceux de madame Ugalde. Pendant ce temps, il composait la musique d'un nouveau ballet pour l'Opéra et mademoiselle Carlotta i Grisi. Ce ballet était en trois actes et cinq tableaux, , et avait pour auteurs MM. Dumanoir et Mazillier; if
Administration. — MM. Mirecour, directeur privilégié; Ad. Adam, codirecteur; Leroy, directeur de la scène; Thiéblemont, régisseur-général ; Fosse, régisseur ; Lecour, idem; Annet, inspecteur-général; Lormier, secrétaire-général; Ouin, caissier; Bousquet, premier chef d'orchestre; Gautier, second chef d'orchestre; Lerouge, maître de ballet; Cornette, chef des chœurs; Croharé et Cohen, accompagnateurs; Barlhe, contrôleur en chef; Saexe, machiniste en chef; Martin, Wagner, peintres-décoraleurs. — Artistes : MM. Raguenot, Huner, Chenet, Lapierre, Fosse, Legrand, Béraud, Lecour, Paublan, Dutillay, Delsarte jeune, premiers et seconds ténors; Pauly, Cabel, Beaugrand, Vallod, barytons; Junca, Hure, Pedorlini, Delsalle, Marnin, Fritz, basses; Joseph Kelm, Hervé, ténors comiques ; Mesdames Chérie-Couraud, Petit- Brière, Decroix, Prety, Potier, Rosset , premières chanteuses; Bourdet, Cara, Gautier, Hctzel, Amélie Brière, Feigle, Doulcet, Octave, dugazons ; Mancini, Derly, duègnes.— Danseurs : M. Lerouge et mesdemoiselles Richard, Auriol, etc. — Orchestre : 70 musiciens. — Chœurs : 54 personnes. — Ballet : 28 personnes.
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portait le titre de Griselidis, ou les Cinq Sens, du joli conte qui en avait fourni le sujet, et présentait cette particularité qu'une jolie ballade, chantée d'abord dans la coulisse par mademoiselle Dhalbert, était ensuite reprise par mademoiselle Carlotta Grisi, qui en chantait seize mesures. Les Cinq Sens furent représentés avec un véritable succès, le 16 février 1848 ; mais cette date même indique que ce succès ne put être ni aussi fructueux ni aussi prolongé qu!il eût été désirable. La révolution de février vint l'arrêter net, en même temps qu'elle tua l'Opéra- National, à peine ouvert, et dont l'existence n'était déjà pas facile. Malgré des efforts immenses, ce théâtre ne put traverser cette crise terrible ; il dut fermer ses portes le 26 mars, après avoir vécu un peu plus de quatre mois. Le pauvre Adam était ruiné du coup.
C'était, dit-il, le comble de ma ruine en un jour. Je me vis privé de toutes ressources. J'avais une maison considérable; 3,000 francs de loyer, des domestiques, une pension de 2,400 francs à servir, mon fils au collège, et je possédais en tout cent francs par mois de l'Institut. Je renvoyai mes domestiques; j'obtins de mon propriétaire la résiliation de mon bail, mais je lui devais 1 ,500 francs ; je lui offris en payement mon piano d'Érard, il refusa! je lui donnai alors en nantissement une assurance sur la vie de mon fils; mais il fallait attendre deux ans pour qu'elle expirât. Mon fils vécut assez pour que je pusse toucher cette somme et m'acquitter. Je vendis toute mon
argenterie, tous les bijoux, mes meubles; je mis au Montde-Piété quelques souvenirs dont je ne voulais pas me séparer...
Je devais 70,000 francs. On mit arrêt sur mes 1,200 francs de l'Institut. J'assemblai mes créanciers, je leur fis abandon de la totalité de mes droits d'auteur jusqu'à parfait payement; ils acceptèrent et me laissèrent mes cent francs par mois.
Mon pauvre père, âgé de quatre-vingt-dix ans, fut cruellement frappé par la venue de la République ; il avait vu la première, il s'imagina que la seconde en serait la reproduction; il tomba dans une morne taciturnité, et s'éteignit sans maladie et presque sans souffrances, # le 8 avril. Je n'avais pas le moyen de faire faire ses obsèques. Un ami, Zimmermann, vint lui-même m'apporter 200 francs. Je ne pus les lui rendre que deux ans plus tard. Une souscription au Conservatoire fît les frais de la tombe de mon père.
On voit que la situation d'Adam était cruelle, et qu'il la supportait en homme d'honneur, sacrifiant tout pour garder son nom intact et pouvoir marcher la tête haute. Pourtant, il n'était pas encore au. bout :
Rien ne venait ; il n'y avait pas à penser à gagner de l'argent avec la musique : l'avenir le plus sombre s'ouvrait devant moi. J'allais presque chaque jour voir le docteur Véron, chez qui s'apprenaient toutes les nouvelles. Donizetti venait de mourir. Véron m'offrit de faire, pour le Constitutionnel, une notice nécrologique sur mon célèbre confrère : elle devait m'être payée cinquante francs. Quelle bonne fortune!
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J'avais quelquefois écrit dans des journaux de musique, mais je n'avais jamais songé à me faire une ressource de ma plume, que je ne croyais bonne qu'à aligner des notes. Véron fut assez bon pour me donner quelques conseils dont j'avais grand besoin, et voulut bien me donner temporairement le feuilleton musical du Constitutionnel. (C'était pendant une absence de Fiorentino.) Cbaque feuilleton m'était payé oO francs, et je pouvais en faire trois, quelquefois quatre par mois; cela m'aida à vivre pendant la première moitié de cette fatale année. Je continuai à faire ce feuilleton jusqu'en 1849. Fiorentino revint alors; je lui rendis sa place, et j'entrai au journal V Assemblée nationale, où j'ai continué depuis à écrire un feuilleton tous les mardis de quinzaine.
Il faut avouer que Véron n'était pas large , et l'on comprend qu'il ait pu faire fortune en agissant ainsi qu'il faisait. Payer des feuilletons cinquante francs, dans un journal riche et puissant comme le Constitutionnel, à un homme de la valeur et de la notoriété d'Adam ! Il n'y avait vraiment pas moyen de se ruiner. Et il faut les lire, ces feuilletons charmants, et aussi ceux de rassemblée nationale, écrits d'une façon à la fois bonhomme et spirituelle, pleins de malice, de finesse, d'aperçus ingénieux ou piquants, remplis de souvenirs personnels, d'anecdotes aimables, de détails précieux et inconnus sur tous les artistes du temps, chanteurs, compositeurs, instrumentistes. C'est une mine inépuisable de renseignements de toutes sortes, en même temps
qu'un modèle de critique le plus souvent judicieuse, fine, bienveillante et ingénieuse.
Cependant, Adam songeait, on le pense bien, à reparaître au théâtre. Basset, son ennemi, avait quitté l'Opéra-Comique, dont M. Perrin était devenu le directeur. Adam jugea le moment favorable et alla voir Scribe. Celui-ci avait en portefeuille, depuis bien des années déjà, un très-joli livret, celui de Giralda, oula Nouvelle Psyché, dont naguère Auber avait dû faire la musique, et qui avait dû être joué à la Renaissance !. Il le donna à Adam, qui se mit aussitôt au travail. Mais cet ouvrage, si charmant sous tous les rapports, déplut à M. Perrin, qui pendant deux ans se refusa obstinément à le monter.
Il fallait attendre, et en attendant, Adam eut la chance de pouvoir faire créer en sa faveur, au Conservatoire, une quatrième classe de composition. Le
U Ce fait, que je sache, n'est guère connu, et je l'ai trouvé seulement mentionné dans un journal du temps. Le 1er octobre 1839, dans une série de nouvelles relatives au théâtre de la Renaissance, VÉcho musical imprimait ceci : — « Quoique la vogue de Lucie de Lamermoor soit loin de se ralentir, le théâtre de la Renaissance ne déploie pas moins la plus grande activité; car deux partitions de M. Donizetti, l'Ange de Nisida et la Fiancée du Tyrol (qui devinrent plus tard la Favorite à l'Opéra et la Fille du Régiment à l'Opéra-Comique) nous seront offertes cet hiver. On parle aussi d'une nouvelle pièce de M. Scribe, ayant pour titre la Nouvelle Psyché, dont l'illustre auteur de la Muette compose la musique. »
traitement affecté à cette classe était de 2,400 francs. « Avec cette somme, dit-il, mon journal et l'Institut, j'avais 400 francs par mois. Je me trouvai riche, et je n'ai exactement dépensé que cette somme jusqu'à l'extinction complète de mes dettes, extinction à laquelle je suis parvenu en 18S3. »
Pourtant, ce n'était pas assez.
Il fallait me faire des droits d'auteur pour payer mes créanciers : on ne voulait pas de Giraida, et je ne savais que faire. Mocker vint me prier de lui composer un intermède, pour jouer une seule fois dans une représentation à son bénéfice; cela ne devait rien me rapporter, mais c'était du travail, et pour moi le travail est un bonheur. J'écrivis le Toréador en six jours. Aux répétitions, Tintermède acquit de telles proportions que la représentation de Mocker fut reculée d'un mois.
L'intermède, qui d'abord ne comprenait que trois scènes, se développa en effet de façon à devenir un charmant petit opéra-comique en deux actes, qui restera l'une des manifestations les plus spirituelles, les plus charmantes, les plus coquettes et les plus vives de l'aimable génie d'Adam. Comme poëme et comme musique, le Toréador nous reporte aux beaux jours de la comédie italienne, dont il nous rend à la fois les personnages et les traditions, au temps où la collaboration d'Anseaume et de Duni, de Sedaine et de Monsigny, de Favart et de Philidor,
faisait naître tant et de si charmants petits chefsd'œuvre. Le livret de M. Sauvage, écrit en vers sonores, lestes et pimpants, est un modèle du genre ; quant à la partition d'Adam, étincelante d'un bout à l'autre, elle brille 'par une fraîcheur de ton, une vivacité d'allures, une abondance mélodique et un sentiment comique bien rares à rencontrer à un pareil degré. Il faut vraiment tout citer dans ce petit ouvrage, si fin, si distingué, si pétillant d'esprit : les jolis couplets de Coraline : Ah ! maris trompeurs, d'une coquetterie agaçante ; le premier trio, d'un caractère si franc et d'un style si serré ; l'air excellent de don Belflor ; les couplets de Tracolin, d'un dessin si plein de grâce et de fraîcheur ; le trio, à la fois si aimable et si franchement comique, dans lequel l'air populaire : Ah! vous dirai-je, maman, est travaillé, varié, modulé avec une finesse, un , goût, un esprit et un savoir inimitables; au second acte, le duo de Belflor et de Coraline, qui contient l'une des phrases mélodiques les plus exquises qui se puissent trouver ; l'air de Tracolin : Dans une symphonie..., d'un tour à la fois plein de câlinerie, de grâce et de morbidezza ; enfin, le dernier trio, qui vient couronner dignement cette œuvre parfaite dans ses proportions mignonnes.
Dans l'œuvre entier d'Adam, le Toréador occupe et mérite une place à part, et tout particulièrement
estimable. Cette partition n'est pas seulement distinguée, elle est dîme élégance extrême ; elle n'est pas seulement gaie, elle est d'un comique achevé, qui ne tombe jamais dans la trivialité et ne fait aucune concession au mauvais goût ; elle n'est pas seulement l'œuvre d'un musicien habile, expérimenté, heureux et inspiré, mais encore celle d'un homme d'esprit, de goût, de sens et de bonne compagnie.
t Au sujet de cet aimable ouvrage, un critique distingué qui est lui-même un homme de goût, M. Edouard Fétis, publiait un jour les réflexions suivantes, qui sont pleines de justesse :
« Quand nous entendons, disait-il, cette jolie partition, et quelques autres du même genre, nous ne pouvons nous dispenser de songer combien il est facile d'abuser le bon public avec des, mots. Lorsqu'une chose a vieilli sous un nom, on la lui présente sous un autre, et il a la naïveté de la croire nouvelle. C'est une ruse dont le succès est infaillible. Les pièges les plus grossiers sont précisément ceux auxquels on se laisse prendre : on ne s'en défie pas. A cet égard, l'opérette est une des plus excellentes inventions de notre temps. Les gens. qui avaient entendu des centaines d'opérettes, autrement appelées, furent émerveillés lorsqu'on leur présenta, sous cette désignation inusitée, des pièces qu'ils croyaient appartenir à un genre de création moderne. Il ne leur vint pas à l'esprit (pour de bonnes raisons, peut-être), que Gilles ravisseur, Bonsoir, Monsieur Pantalon, le Toréador, et quantité d'autres petits ouvrages de l'espèce, sans remonter jusqu'aux anciens lui sont sans nombre, étaient des opérettes que leurs
auteurs s'étaient obstinés à qualifier d'opéras comiques. Si Adolphe Adam, qui est mort pauvre, avait imaginé d'appeler opérette le Toréador, et de fabriquer d'autres produits portant la même étiquette, il fût devenu millionnaire, ayant plus d'idées et de savoir qu'il n'en fallait pour cela. Il n'a manqué à l'ingénieux compositeur qu'un parolier bien inspiré, pour le mettre sur la voie de cette fructueuse exploitation; car les modestes auteurs de livrets ont quelquefois, sur la fortune du théâtre musical, plus d'influence qu'on ne leur en accorde1. »
Le Toréador, qui devait s'appeler à1 abord l'Accord parfait, était joué et chanté à ravir par madame Ugalde, M. Mocker et Battaille (le pauvre Battaille, mort, depuis, sous-préfet enBretagne), et fut représenté le 18 mai 1849. Il conquit immédiatement les' faveurs du public, et depuis lors n'a pour ainsi dir ê pas quitté le répertoire 2.
Ce succès enhardit Adam, et il remit Giralda sur
1 Indépendance belge, octobre 1868.
2. Adam met sur le compte des événements politiques ce fait que, malgré le succès évident du Toréador, pas un éditeur ne voulait'le lui acheter, ce En ne le publiant pas, ajouto-t-il, je perdais la province (au point, de vue des droits d'auteur). Un ami vint à mon secours et me prêta 1,0*0 francs. Le baron Taylor venait d'organiser une loterie d'un million au bénéfice des artistes; il fit souscrire pour dix exemplaires au prix de 100 francs chaque • c'était encore 1 ,000 francs. Le général Cavaignac me fit obtenir une souscription de pareille somme au ministère de Tintérieur et avec ces 3,000 francs je pus être moi-même mon éditeur. Je ne fis pas un grand bénéfice, mais au moins je pu* réassurer des droits d'auteur en province, ce qui était un allégement pour mes dettes.
le tapis; mais M. Perrin n'en voulait toujours pas entendre parler. Ce que voyant, Adam se mit à écrire, avec la collaboration d'un de ses élèves M. Clemenceau de Saint-Julien, une messe à trois voix, qui fut exécutée, dans les premiers mois de 1849, dans diverses églises de Paris et de ses environs, entre autres à Melun et à Saint-Nom, petite commune du canton de Marly '. Dans le même temps il composait, avec le même collaborateur, la musique d'un grand ballet féerique en trois actes et sept tableaux, avec prologue, la Filleule des Fées, dont M. de Saint-Georges et le danseur Perrot, récemment engagé à l'Opéra, lui avaient fourni le scénario. Ce ballet, adorable au point de vue musical, fut représenté le 8 octobre 1849 à l'Opéra, où il fut la dernière création de Carlotta Grisi. Enfin, dans les derniers jours de cette même année 1849, le 24 décembre, Adam donnait au même théâtre un petit opéra en deux actes, le Fanal, dont la scène se passait en Bretagne, et qui était joué par MM. Poultier,