Adam établit lui-même une confusion dans ses Mémoires
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sainte Cède, dont il plaee la composition et l'exécution à cette époque La messe de sainte Cécile, qu'il écrivit à l'incitation de M le baron laylor, pour être exécutée le jour delà Sainte-Cécile au profit de l'Association des artistes musiciens, ne fut chantée a église : Saint-Eus.aehe qu'en 1850,1e 22 novembre, et
" iZ T, „ .f" COnSU"ant 'eS J'°Urnaux> °" P°u<™ vérifier 1 exactitude des dates que je donne ici.
Portéhaut, Brémond et mademoiselle Pauline Dameron. Écrit sur un livret de M. de Saint Georges, le Fanal ri eut aucun succès : la muse aimable, fine et enjouée d'Adam n'était décidément pas de nature à briller sur notre grande scène lyrique autrement que dans le genre du ballet, qui lui convenait si merveilleusement.
Bientôt, Adam songea de nouveau à Giralda, qui lui tenait à^oeur, et recommença à tourmenter M. Perrin à ce sujet. Celui-ci était toujours hostile à cet ouvrage ; cependant, il finit, non sans peine, par se décider à le monter, et comme il venait d'engager une jeune chanteuse, mademoiselle Caroline Prévost, qui avait obtenu de grands succès en province, il proposa à Adam de la faire débuter dans cette pièce. Mais, sur les conseils de Chollet, mademoiselle Prévost ayant demandé à débuter dans les Diamants de la Couronne, et son succès dans cet ouvrage n'ayant pas justifié les espérances qu'on en avait conçues, elle résilia son engagement.
Giralda se trouvait donc encore indéfiniment retardée, lorsque mademoiselle Félix Miolan, devenue aujourd'hui madame Carvalho, fut engagée et débuta d'une façon très-heureuse dans l'Ambassadrice. — « Elle eut un grand succès de chanteuse, dit Adam ; mais elle ne savait pas marcher, et disait assez mal le poëme. Perrin n'y comptait pas ; il me
l'offrit pour Giralda. Le rôle était difficile ; aux répétitions, elle le chantait si merveilleusement que, malgré tout le théâtre, je tins bon pour le lui laisser. Scribe est un excellent professeur de déclamation : il la faisait travailler, et j'étais sûr de son succès1. »
1. Toute jeune alors, mademoiselle Miolan abordait le théâtre avec une gaucherie, une timidité et une inexpérience qui ne paraissaient pas sans danger. Sa voix, d'un timbre charmant, mais d'une faiblesse qui allait jusqu'à la ténuité, ne laissait pas que d'inspirer des craintes sur sa portée et sur les accidents que l'artiste pouvait provoquer en la voulant forcer. Celle-ci pourtant avait déjà le germe de ce style incomparable, qui depuis tant d'années fait l'admiration des vrais musiciens. Néanmoins, il paraît qu'aux répétitions elle n'inspirait aucune confiance et que tout le monde était contre elle, tout le monde, excepté Adam, qui l'avait devinée, et aussi l'excellente madame Blanchard, la duègne, celle qu'on appelait familièrement la mère Blanchard, et qui défendait avec ardeur la jeune débutante contre tous ceux qui manifestaient sur elle une opinion fâcheuse. Ce qui «st certain, c'est qu'Adam n'eut pas à se plaindre de la confiance qu'il avait mise dans, la jeune artiste.
Giralda, après avoir si longtemps attendu, finit cependant par voir le jour. Mais ce qui prouve combien M. Perrin jouait cet ouvrage à contre-cœur, c'est qu'il lança une pièce de cette importance au milieu des plus brûlantes chaleurs de l'été, le 20 juillet 1850. Et l'on remarquera qu'il s'agit ici d'un des meilleurs, des plus variés, des plus ingénieux livrets de Scribe, et d'une c^s partitions les plus exquises, les plus étincelantes qui soient tombées de la plume d'Adam ! Il ne faut donc pas s'étonner si Adam se plaignit avec quelque amertume du peu de bonheur qu'il eut avec cet ouvrage, et du manque incroyable de confiance dont la direction de TOpéra-Comique fit preuve à son égard.
C'est qu'en effet Giralda est non-seulement une production charmante, mais une des œuvres-types du répertoire de notre opéra-comique ; elle donne une note particulière, personnelle, sui generis, elle est une émanation directe du génie qui Ta créée,
elle lui appartient en propre, et aucun autre n'en aurait pu être le père. A ce point de vue, Giralda mérite d'être mise en parallèle, sinon avec les admirables chefs-d'œuvre de notre seconde scène lyrique, tels que Joseph, la Dame blanche, le Pré aux Clercs, du moins avec ces merveilles qui ont nom Joconde, le Petit Chaperon rouge, la Part du Diable, les Mousquetaires de la Reine. Giralda est bien la fille légitime d'Adam, elle est, si l'on peut dire, la résultante de son style et de sa personnalité, et il est permis d'affirmer qu'aucun de nos musiciens — je parle des plus grands —•ne l'eût comprise comme lui, ne nous l'eût donnée plus aimable, plus attrayante, plus gracieuse et plus parfaite.
Le style de Giralda est très-varié dans son unité, et Adam a fait preuve dans cet ouvrage de qualités peu communes et qu'on ne lui soupçonnait pas encore. On y trouve à la fois la grâce et l'enjouement, l'élégance etlagaîté, une diction pure et parfaite, parfois un sentiment comique très-franc, très-accentué, parfois aussi une tendresse pénétrante, une émotion véritable, et, sinon une passion intense, du moins un sentiment plein de langueur. Avec cela un goût très-pur, très-châtié, une forme très-soignée, très-soutenue, enfin un orchestre brillant, sémillant, plein de verve et de finesse, de couleur et d'éclat. Les mélodies les plus fraîches, les mieux venues,
les plus suaves, abondent dans cette adorable partition, et pour ma part je connais, au théâtre, bien peu d'ouvrages qui se soutiennent, d'un bout à l'autre, d'une façon plus complète et avec autant de bonheur.
Il serait difficile, si l'on voulait tracer une analyse détaillée de cette partition, de faire un choix entre les divers morceaux qui la composent. On pourrait cependant citer, pour le premier acte, outre l'ouverture, qui est si alerte et si distinguée, les jolis couplets de Ginès, Mon bel habit de mariage... ; l'élégant duo qu'il chante%avec Giralda, si plein de vivacité, de charme, de grâce et de coquetterie, et dont l'orchestre est si piquant ; l'air de Manoël, dont le second mouvement surtout, O fleur printanière, est adorable, mais bien mal prosodie ; le duo des deux hommes, morceau exquis, d'un accent comique plein de distinction, d'une facture très-serrée et d'un style excellent; le finale, très-important et tracé de main d'ouvrier; au second, le joli chœui féminin d'introduction, dont le caractère est poétique, mystérieux et charmant ; le duo des amoureux, d'un sentiment tendre, d'un tour caressant et plei] d'abandon ; le trio chanté par Giralda, Manoël et L roi, qui est si plein d'esprit, de finesse et de malice ; enfin, au troisième acte, deux morceaux attirent particulièrement l'attention, Fair de Giralda et le quin-
tette ; l'air est bien joli, et une phrase surtout : Viens, ô mon bon ange, en est exquise ; de plus, on peut dire que, bien que ce soit un air de bravoure, il n'a rien de la banalité des morceaux de ce genre, et reste charmant d'un bout à l'autre ; quant au quintette, c'est une page achevée et brillante de verve comique ; il contient surtout un épisode excellent, c'est le récit de Ginès, Je ne puis affirmer si celui que j'accuse . . . . , dont la diction est si simple, dont le tour est si amusant, si piquant et si naturel à la fois, dont l'accompagnement est si léger, si vivace et si clair ; c'est là de la vraie comédie musicale, telle que la comprenaient Grétry et nos vieux maîtres. En résumé, la partition de Giralda, considérée dans son ensemble, estime œuvre presque accomplie, et le second acte est tout-à-fait hors de pair et constitue un véritable chef-d'œuvre.
Les rôles principaux de Giralda étaient tenus par MM. Àudran, Bussine, Sainte-Foy, Ricquier, mesdemoiselles Félix Miolan et Meyer (depuis, madame Meillet). C'est dire que la pièce était fort joliment montée. Malheureusement, nous l'avons vu, elle fut donnée en plein été, et le succès très-réel qu'elle obtint fut loin d'être aussi productif qu'il aurait dû l'être. On la reprit douze ans après, en 1862, et ce fut précisément le premier acte de la seconde direction de M. Perrin, venant reprendre le gouverne-
ment de l' Opéra-Comique à la suite du désastre de l'administration Beaumont. Cette fois encore elle fut très-bien accueillie par le public, — mais Adam n'était plus là1.
C'est à cette époque que plusieurs chagrins vinrent fondre sur lui : le fils qu'il avait eu de son premier mariage se suicida, et peu après il perdit une toute petite fille. Lui-même tomba malade d'une façon très-grave, et fut pendant assez longtemps en danger. Aussi, pendant l'espace de dix-neuf mois qui sépare la représentation de Giralda de celle de la Poupée de Nuremberg^ nous ne lui voyons rien donner au théâtre, si ce n'est une cantate de circonstance, les Nations, « ode mêlée de divertissements et de danses, » écrite sur des vers
1 . En province et à l'étranger, Giralda obtint d'énormes succès. A Lyon, où elle fut représentée deux mois environ après sa création à Paris, et où Adam était allé de sa personne diriger les études, elle fit merveille; elle fut rapidement jouée en Allemagne, et on la donna successivement à Berlin, Stettin, Breslau, Hambourg, Leipzig, Prague, Hanovre, etc., etc. Au reste, le poëme en était si aimable et si amusant que le directeur d'une petite scène de Londres jugea à propos d'en faire une adaptation pour son théâtre, en supprimant la musique et en jouant la pièce sous forme de comédie.
Dans les derniers mois de 1876, Giralda, qu'on avait pas vue depuis plus de douze ans, fut remontée au Théâtre-Lyrique, où elle obtint un nouvel et éclatant succès. Cette reprise fut, pour le public actuel, comme une sorte de révélation du talent d'Adam, dont les œuvres sont si fâcheusement négligées depuis longtemps déjà.
de M. Théodore de Banville et exécutée à l'Opéra le 6 août 1 881 !.
Cependant, après cette longue période d'inaction, Adam allait se remettre au travail avec plus d'énergie que jamais. Il avait encore des dettes, et il sentait qu'il ne pouvait les éteindre qu'à force de produire. Il était encore au lit et à peine en convalescence, lorsque Edmond Seveste entra un matin chez lui; Edmond Seveste était alors directeur du Théâtre Lyrique, qui avait succédé à l' Opéra-National, et il venait demander à Adam de lui écrire la musique d'un petit ouvrage en un acte : la Poupée de Nuremberg. En le voyant malade, il allait se retirer, quand Adam le rappela : — « Croyez-vous, lui dit-il , que parce que je suis malade, je n'irai pas aussi vite qu'un confrère bien portant? Laissez -moi votre pièce, et revenez me voir dans quinze jours. » Au bout d'une semaine seulement, l'ouvrage était, sinon terminé, du moins bien sur ses pieds, au dire d'Adam : — « En huit jours, et sans quitter le lit, j'écrivis ce petit ouvrage. Je me levai le huitième
1. Je ne dois pas oublier de mentionner une production religieuse d'un caractère particulier, et dont la Gazette musicale avait, peu de mois auparavant, signalé l'exécution en ces termes : «Aujourd'hui dimanche (20 avril), jour de Pâques, une messe composée par MM. Halévy, Adolphe Adam et Clapisson pour les élèves de l'Orphéon, sera exécutée par 300 voix dans ia cathédrale de Meaux, où l'évêque officiera.
jour pour l'essayer et me le jouer au piano. J'étais guéri : le travail avait tué la maladie. »
La partition de la Poupée, pour ne pas être fort originale, n'en est pas moins aimable et charmante. Le poëme,, écrit sur une donnée peu nouvelle, mais assez ingénieuse, était de MM. de Leuven et Arthur de Beauplan. L'ouvrage fut joué le 21 février 18S2, et reçu cordialement1. Moins d'un mois après, le 19 mars, Adam donnait à l'Opéra-Comique un autre petit acte, un peu moins important, le Farfadet , dont de Planard lui avait fourni le livret. Au reste, cette année 18S2 devait être pour lui féconde entre toutes, puisque c'est elle qui vit naître et représenter encore Si fêtais Roi, la Fête des Arts, Or fa et la Faridondaine.
Jules Séveste avait succédé dans la direction du Théâtre-Lyrique à son frère Edmond, mort subite-
1 . Je ne me fais point faute de reproduire ici les appréciations qui viennent confirmer et fortifier les opinions exprimées par moi, lorsqu'elles émanent de juges compétents et d'esprits distingués. Voici comment un ancien élève du Conservatoire de Paris, devenu professeur et journaliste en province, G. Bénédit, parlait * de la Poupée de Nuremberg : — « La musique de cette œuvre modeste a toutes les qualités de la musique d'Adam : vive, légère, gracieuse, remplie de jolis motifs ingénieusement développés à l'aide d'une harmonie élégante, elle enlève les applaudissements et prête au sujet, qu'elle embellit, le plus vif et le plus piquant attrait. » (Feuilleton du Sémaphore de Marseille du 30 octobre 1869).
ment sans môme avoir pu voir représenter la Poupée de Nuremberg, commandée par lui à Adam. Jules apporta à ce dernier un livret de MM. d'Ennery et Brésil, en le priant d'en faire assez rapidement la musique pour que l'ouvrage pût être joué à l'époque de la réouverture annuelle, au mois de septembre. Il s'agissait de trois actes fort importants : Si fêtais Roi. Adam refusa d'abord, et envoya Séveste à Clapisson; mais Clapisson, tout occupé de ses Mystères d'Udolphe, qu'il allait donner prochainement à l'Opéra-Comique, ne pouvait prendre aucun engagement. Séveste revint donc à Adam, qui finit par accepter, en lui demandant quels interprètes il lui donnerait. — Tous sujets nouveaux, lui répondit Séveste : d'abord, votre protégé Laurent (qu'Adam avait fait engager) ; puis, j'ai deux ténors, Talon et Menjaud, deux premières chanteuses, mesdames Colson et Noël ; deux basses et deux dugazons. Vous choisirez.
i « Parbleu, répliqua Adam, il faut les prendre tous et faire un essai. Vous n'avez pas de lendemains, me ditesvous, au moins pendant quelque temps ; eh bien ! faisons répéter la pièce par tous les acteurs, formons deux troupes, et le lendemain Si fêtais Roi sera joué par d'autres artistes que la veille. Ce sera une nouveauté, et peut-être aussi un moyen de recettes. »
Séveste accueillit cette idée avec joie; cela lui donnait le temps de presser Grisar, qui lui faisait un grand
ouvrage. Je me mis au travail le 28 mai, le 9 juin le premier acte était terminé, on répétait le 15, et le 31 juillet toute ma partition était écrite et orchestrée. Les répétitions marchaient bien; les deux troupes y mettaient la même ardeur; tous les rôles étaient doublés, excepté celui de Laurent; mais c'était un travailleur, un bon pensionnaire, et il promettait de jouer tous les soirs. La première représentation eut lieu le 4 septembre, la seconde le lendemain ; le succès fut grand, et les deux troupes eurent chacune leurs admirateurs. Madame Colson était plus belle et plus dramatique, mademoiselle Sophie Noël plus cantatrice. Seul, Laurent n'avait pas de rival; son succès le payait de son zèle. Il joua, je crois, quarante jours de suite; Grillon débuta ensuite dans son rôle, et lui donna la possibilité de se reposer.
Cette idée de monter une pièce avec un double personnel, et de piquer la curiosité du public par deux interprétations différentes d'un même ouvrage, était évidemment ingénieuse et ne manquait I point d'originalité ; c'était d'ailleurs une véritable innovation. Elle fut loin de nuire au succès de Si fêtais Roi, dont la partition, remarquable du reste à beaucoup de points de vue, se distinguant par une certaine ampleur de forme et une grande abondance mélodique, aurait pu se passer de cet attrait particulier. Si fêtais Roi peut, en effet, prendre place parmi les plus heureuses productions d'Adam ; si le style n'en est pas aussi soutenu que celui de Giralda, si l'œuvre n'est pas aussi complètement égale comme ton et comme couleur générale, elle
brille du moins par un grand charme, par une grâce piquante, par une verve rare, et l'on y rencontre certaines inspirations d'un caractère particulier qui dénotent chez Adam des qualités très-personnelles, inconnues à des artistes plus richement doués que lui, et que, pour en citer un, Auber, par exemple, n'a jamais possédées. C'est à ce titre que je signalerai, entre autres pages adorables, la jolie romance de Zéphoris : J'ignore son nom, sa naissance... , d'un accent si mélancolique et si touchant, et les couplets du roi : Dans le sommeil, l'amour, je gage..., qui sont vraiment empreints d'un grand sentiment poétique. Je ne veux point faire de cette substantielle partition une analyse qui me mènerait trop loin, mais je citerai encore, parmi ceux de ses morceaux qui décèlent une véritable originalité, outre sa charmante ouverture, le trio si finement accompagné dans lequel se trouvent insérés les couplets que je viens de mentionner, l'air de danse du second acte, et enfin le joli petit air indien de Zélide, si pimpant et si gracieux. A mon sens, la partition de Si fêtais Moi est une de celles qui devraient toujours être au répertoire courant de nos théâtres lyriques.
Dès que ce brillant ouvrage eut fait son apparition sur la scène du boulevard du Temple, Adam se remit au travail avec une sorte de rage. Il avait à faire
un ballet pour l'Opéra et la Cerrito, M. Perrin lui avait demandé de mettre en musique une vieille comédie de Desforges, le Sourd ou r Auberge pleine, transformée en opéra-comique par M. de Leuven, et enfin il écrivait plusieurs morceaux pour un grand drame burlesque mêlé de chant, la Faridondaine, qu'on devait représenter à la Porte-Saint-Martin. Comme si tout cela n'était qu'un jeu, il se chargea, entre temps, d'écrire la musique d'une grande cantate, la Fête des Arts, « chant de l'avenir », dont Méry avait écrit les paroles pour célébrer l'achèvement du Louvre, qu'un décret du Président de la République venait d'ordonner. Cette cantate fut exécutée à F Opéra-Comique, le 16 novembre 1852, avec Battaille, madame Ugalde, mesdemoiselles Lefebvre • (madame Faure) et Wertheimber comme interprètes.
Le scénario d' Or fa avait été tracé par MM. Leroy, Henry Trianon et Mazillier. Ce ballet était en deux actes. Représenté à l'Opéra le 29 décembre 4 852, il obtint un très-grand succès et produisit une vive sensation, dus en grande partie au beau talent de madame Cerrito, ainsi qu'à l'élégante et adorable musique d'Adam. Le lendemain même, 30 décembre, avait lieu à la Porte-Saint-Martin la première représentation de la F aridondaine . Madame Hébert-Massy, l'excellente cantatrice qu'on
avait applaudie naguère à l'Opéra -Comique., où elle avait créé le joli petit rôle de Nicette dans le Pré aux Clercs, et qui ensuite, après avoir passé plusieurs années en province et à l'étranger, avait fait une courte apparition à l'Opéra, venait d'être engagée à ce théâtre, et MM. Dupeuty et Bourget avaient écrit à son intention ce drame , dans lequel ils lui avaient réservé un rôle particulièrement chantant. La plus grande partie de la musique de la Faridondaine avait été composée par Adam; M. Adolphe de Groot, chef d'orchestre de la Porte-Saint-Martin, était Fauteur des autres morceaux. L'un des fragments les plus importants de cette partition était un quatuor comique dont Adam parle ainsi : « J'avais écrit pour cet ouvrage un quatuor burlesque, qui m'avait fort amusé à faire. C'était sur l'air : 0 Pescator. J'avais composé des paroles et arrangé cela pour Boutin et Colbrun. Grâce à eux, ce quatuor eut un succès fou et obtenait chaque soir les honneurs du bis. J'avoue que, pour mon compte, je me rendais toujours au théâtre pour les entendre. »
A la suite de ces lignes, je trouve cette note dans les Mémoires d'Adam : — « L'année 18S2 vit terminer mes tourments et mes ennuis d'intérêts. Je pus enfin toucher ce que je gagnais. On me remit mes comptes de la maison Perier. Je ne devais plus
rien! Ce fut une grande joie dans la maison. » On a vu avec quel courage, quelle résignation, quelle profonde honnêteté Adam s'était voué à cette œuvre formidable : l'extinction de ses dettes. Il s'était imposé les sacrifices les plus lourds et les plus douloureux, s'était condamné aux plus dures privations pour obtenir ce résultat. Rien ne lui avait coûté pour atteindra son but, c'était devenu pour lui une idée fixe, unique, impitoyable, et l'on peut dire sans exagérer que peu d'hommes eussent été capables d'une telle persévérance et d'une telle énergie. Il fallait, pour agir ainsi qu'il le fit, être véritablement un homme d'honneur, et Adam a bien droit à ce titre.
Mais croit-on qu'une fois soulagé d'un tel fardeau, Adam va se reposer et respirer un peu, jouir, dans un repos au moins relatif, de la tranquillité qu'il avait acquise à un prix si dur? Ce serait bien mal le connaître. Nous allons le voir, au contraire, continuer de travailler avec une sorte de fièvre, de frénésie, nous allons le voir se prodiguer et se multiplier plus que jamais, passant de l'Opéra-Comique à l'Opéra, de l'Opéra au Théâtre-Lyrique, de ce dernier retournant à l'Opéra-Comique, enfin tellement possédé du démon de la production qu'il ira jusqu'à s'échouer un jour sur la petite scène des Bouffes-Parisiens, — où il donnera un petit chef-
d'oeuvre. Pour que le ciel fût juste envers lui, Adam devait mourir la plume à la main, courtisant la muse et rêvant une cantilène. C'est justement ce qui lui arriva, et il n'eut même pas la douleur de voir approcher sa dernière minute.
Mais ces réflexions sont eu avance sur mon récit, et il me faut parler maintenant de ses derniers ouvrages.
La comédie , ou plutôt la farce du Sourd ou V Auberge pleine, était une vieille pièce de Facteurauteur Desforges, donnée par lui au théâtre Montansier en 1790. On raconte que cet imbroglio désopilant était resté pendant deux ans oublié dans les cartons ; ce n'est toujours point dans les cartons de ce théâtre, puisqu'il n'ouvrit précisément ses portes au public que dans le cours de cette année 1790. Ce qui paraît bien certain, c'est que la pièce fut payée à Desforges la modique somme de cinquante francs, et ce qui est absolument sûr, c'est qu'elle obtint un succès prodigieux et fit littéralement courir tout Paris1. Vers 1830, on la reprit au Vaudeville, sous
1. « Ce qui est vraiment un hasard extraordinaire et joyeux dans l'existence de Desforges, c'est celte grande parade du Sourd ou l'Auberge pleine qu'il écrivit de verve, en un jour d'ivresse ou d'oubli bien certainement. Le Sourd, donné d'abord au théâtre de mademoiselle Montansier, passa ensuite sur le théâtre de la Cité, pour arriver enfin à la Comédie-Française, où il eut sa place à côté du Médecin malgré lui. Baptiste cadet, et Brunet plus tard,
forme de vaudeville, avec des couplets ajoutés. La transformation en opéra-comique que MM. de Leuven et Ferdinand Lan glé lui avaient fait subir était donc sa troisième incarnation. Adam la mit en musique avec un rare bonheur, et en fit une excellente bouffonnerie, de la plus franche gaîté en même temps que de l'inspiration la plus généreuse, la plus alerte et la plus vive.
Le Sourd fut joué à Y Opéra-Comique le 2 février 18S3, etfut accueilli par les fous -rires du public ; un an plus tard, on le reprenait au Théâtre-Lyrique, où il obtenait le même succès.
Chollet, après une longue absence de Paris, venait d'être engagé à ce théâtre, où il se montra dans deux des ouvrages qu'il avait créés naguère à F Opéra-Comique et quidam avait écrits pour lui : le Postillon de Lonjumeauet le Roi d'Yvetot. Mais il désirait une création nouvelle, et c'est expressément à sda intention qu'Adam composa le Roi des Halles, sur un livret en trois actes de MM. de Leuven et Brunswick. L'ouvrage n'était pas des meilleurs, et fut au nombre de ceux qu'Adam écrivit avec la plus grande rapidité. On a même raconté, à son sujet, une anecdote assez originale, qui, en même
se sont fait une réputation dans le rôle de M. Dasnière, qui est devenu un type comme M. Deschalumeaux et M. Dumolet. » (Charles Monselet. Les Oubliés et les Dédaignés.)
temps qu'elle peignait les préoccupations du musicien en enfantement d'une œuvre nouvelle, rappelait l'ennui bien connu que lui faisait éprouver le séjour de la campagne : — «A l'époque où il travaillait au Roi des Halles, on lui conseilla de passer une quinzaine de jours dans une campagne aux environs de Paris , où il achèverait tranquillement sa partition,- sans être dévoré parles fièvres de la dernière heure. Il se laissa persuader. « Quinze jours, « dit -il, c'est un peu long ; mais j'orchestrerai sans « me presser mon opéra, et j'arriverai, sans m'en « apercevoir, au bout du chapelet de la quinzaine. » — Il part, il arrivç ; il n'a pas voyagé, si ce n'est pourtant dans le finale de son second acte. A peine est-il descendu de voiture, qu'il demande en toute hâte la chambre que ses hôtes lui ont fait préparer. Il s'excuse auprès d'eux ; il sera dans un instant tout entier aux plaisirs de la villégiature ; il ne veut, en attendant, que fixer sur le papier un dessife de violon qui l'a séduit en route. Un domestique lui sert des plumes et de l'encre en guise de rafraîchissements. Il s'enferme, et la société va faire sans lui un tour de parc. Les heures s'écoulent. On sonne pour le dîner : il se fait un peu attendre, mais il n'a guère laissé refroidir que le potage et le premier service. Il paraît enfin ; il est aux regrets de ce retard ; il mange avec la distraction d'un homme dont l'esprit est ail-
mJA
leurs ; et, sans attendre le dessert, il s'esquive sans bruit et regagne son cabinet de travail. Le lendemain et les jours suivants, c'est le même manège ; il souhaite le bonjour à ses hôtes aux heures du déjeuner et du dîner, et encore lui arrive-t-il de faire la sourde oreille quand la cloche carillonne ; après quoi, serviteur à la compagnie. Sans même jeter les yeux sur les murs de sa chambre, tendue d'un beau papier représentant des marines, des paysages, des scènes rustiques, il reprend son tête-à-tête interrompu avec sa partition.
« Grâce aux loisirs de la campagne, vous pensez bien qu'au bout d'une semaine il ne manqua pas une note au Roi des Halles, Lorsqu'Adam s'aperçut avec étonnement qu'il était au bout de son papier, il descendit au salon (il y entrait pour la première fois), il alla serrer la main au maître et à la maîtresse d>e la maison, et reprit, sa partition sous le bras, le chemin de Paris, en songeant, dans le trajet, à l'ouvrage qui succéderait à celui-ci. Deux ou trois années plus tard, me racontant cette histoire, il en tirait cette conclusion avec un sérieux superbe : « Est-ce « assez ennuyeux, la campagne !D'abord,.c'est tou- « jours la même chose : un ciel plus ou moins bleu « et des arbres plus ou moins verts... Moi qui vous « parle, mon ami, j'y ai passé quinze grands jours ; « mais on ne m'y prendra plus ! »
Le Roi des Halles fut joué le H avril 1853, et, à l'issue de la représentation, les noms des auteurs furent livrés au public en ces termes inusités : — « L'opéra-comique que nous avons eu l'honneur de représenter devant vous est des trois auteurs du Postillon de Lonjumeau. » On espérait sans doute, en ravivant ainsi le souvenir du Postillon, forcer un peu le succès du nouvel ouvrage. Mais celui-ci n'était pas de nature à supporter la comparaison, et sa réussite fut médiocre. Adam mit ce résultat sur le compte de la jalousie de Chollet, fort mécontent, à son dire, de l'accueil très-favorable que Laurent, à côté de lui, recevait du public. Il aurait mieux fait d'avouer que la partition n'était pas des meilleures.
Au mois de juin suivant, Adam voyait mourir sa belle-sœur, la femme de son frère, âgée seulement de trente-quatre ans, et trois mois après il perdait son frère lui-même, qui avait cinq ans de moins que lui. Celui-ci laissait des affaires très-embrouillées, qu'Adam se chargea de régler. Il lui fallait encore travailler pour cela, à peine remis de l'arrangement de ses propres affaires. Mais nous savons par expérience que le travail n'était point fait pour l'effrayer. Il se remit donc de nouveau à la besogne, et, pour commencer, s'occupa du Bijou perdu :
Madame Cabel, dit-il, venait d'être engagée au Théâtre- Lyrique. Cette jeune cantatrice, qui avait commencé en
1819 au Château-des-Fleurs *, avait débuté sans éclata l'Opéra-Comique, et, à force de travail, revenait à Paris avec une réputation faite en province. Séveste m'en parla; il fut question de la faire débuter dans la Reine d'un jour. Mais lorsque je l'entendis, je fus ébloui et charmé par cette fraîcheur de voix, par cette vocalisation brillante. Je dis à Séveste que pour une pareille chanteuse ce n'était pas une reprise qu'il fallait, mais bien un ouvrage nouveau, fait pour elle. Il fallait se presser, car le pauvre Théâtre-Lyrique avait besoin d'un succès. De Leuven lut le Bijou 'perdu, et je me hâtai d'écrire un rôle pour ma* dame Cabel2.
Le livret du Bijou perdu n'était pas de M. de Leuven seul ; ce dernier avait pour collaborateur M. de
1. Le Château des Fleurs, comme le Jardin d'hiver, était un établissement situé aux Champs-Elysées, et dans lequel on donnait des concerts. •
2. Adam connaissait d'ailleurs madame Cabel, à qui, quelques années auparavant, il avait prédit un brillant avenir. Voici ce qu'il écrivait sur cette artiste, à propos d'un coneert où il l'avait entendue, dans son feuilleton du Constitutionnel du 1er janvier 1849: — « Une jeune et jolie cantatrice, madame Cabel, s'est fait applaudir dans l'air des Mousquetaires et dans la ballade de la Marguerite du Val d'Andorre. Madame^abel a eu le bon esprit de ne pas se laisser éblouir par les succès de salon et de concert qu'elle a déjà obtenus. Elle vient de se présenter comme élève au Conservatoire ; il est inutiiè*de dire qu'elle a été admise à l'unanimité. Avec un peu d'étude elle acquerra de la souplesse dans l'organe, du velouté dans quelques notes encore un peu aigres, et, avec les brillantes qualités qu'elle possède déjà et son charmant physique, je ne doute pas qu'avant un an elle ne puisse briller comme chanteuse et comme comédienne au milieu des artistes distinguées qui figurent déjà dans la troupe de l'Opéra- Comique. »
Forges. Cette pièce avait eu, comme bien d'autres, une destinée singulière. Écrite pour Grisar et sur sa demande, vers 1836 ou 1837, elle était alors en deux actes et avait pour titre Manon Giroux ; mais M. Crosnier, à cette époque directeur de l'Opéra- Comique, l'ayant refusée, et Grisar étant ensuite parti pour l'Italie, elle fut par ses auteurs transformée en vaudeville et jouée au Palais-Royal. Elle avait conservé son titre de Manon Giroux, Lorsqu'il fut question d'une pièce pour les débuts de madame Cabel, MM. de Leuven et de Forges rendirent à leur Manon Giroux sa forme première, l'augmentèrent d'un acte et en firent le Bijou perdu. Adam en écrivit prestement la musique — au courant de la plume, on peut le dire, car l'ouvrage n'est que de seconde main — et le Bijou perdu fut représenté le 6 octobre 1853. « Le succès de ma-* dame Cabel fut immense, dit Adam ; du premier coup elle se posa comme cantatrice, et comme actrice elle ét^Jt charmante dans Toinon. La ronde des fraises, qui devint si populaire grâce à elle, était bissée chaque soir, f^et ouvrage ne m'avait pas donné beaucoup de peine à faire. Madame Cabel en fit le succès. Je lui dédiai la partition avec ces mots : L'auteur de l'ouvrage à l'auteur du succès. » Ces lignes sages et modestes d'Adam me dispensent d'une critique détaillée de la musique du Bijou
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perdu. Je dirai seulement, avec lui, que « madame Cabel en fit le succès », et j'ajouterai que ce succès fut l'un des plus brillants et des plus fructueux de l'ancien Théâtre-Lyrique 1 .
Peu de jours après l'apparition du Bijou perdu, le 15 octobre, ce théâtre reprenait un ancien et gentil petit opéra de Solié, dont Adam avait refait et renforcé l'orchestration, le Diable à quatre. Puis, bientôt, celui-ci s'occupa d'un nouveau travail d'arrangement, relatif à un ouvrage de Donizetti, Betthj, que ce compositeur avait écrit naguère en Italie sur le sujet du Chalet. Laissons-le raconter lui-même ce petit fait intéressant :
Donizetti n'avait jamais voulu donner en France sa partition de Bettly. Un seul air de cet ouvrage était trèsconnu et avait du succès. Madame Bosio, qui était alors
1. Au commencement de la guerre de 1870-1871, le gendre d'Adam, Edmond Moreaux, qui était lui-même un musicien de valeur et un compositeur fort distingué, s'engagea, quoique marié et père de famille, pour la durée de la campagne. Plein de courage, d'ardeur et de patriotisme, il ne s'épargna pas durant les premiers temps de cette terrible et funeste campagne. Revenu sous Paris dans les premiers jours de septembre, il avait été respecté par les balles ennemies, lorsque, comme par une cruelle ironie du sort, il tomba mortellement frappé au combat de Chàtillon, précisément près de ce bois de Bagncux, si allègrement chanté par Adam, dans la fameuse ronde des fraises du Bijou perdu :
Ah! qu'il fait donc bon cueillir la fraise, Au bois de Bagneux, Quand on est deux !
à l'Opéra, parla de cette partition, qu'elle avait chantée en Italie. On me proposa d'adapter la musique de Bettly sur un autre poëme, et d'en arranger les récitatifs. Je fis ce travail, qui ne pouvait me faire honneur, et qui était assez ennuyeux; d'un autre côté, je n'étais pas fâché de faire entendre la musique du Chalet refaite par un homme d'un immense talent, et qui en cette circonstance avait été moins heureux que moi. C'était son avis, et c'était cette raison qui, de son vivant, lui avait toujours fait refuser la représentation de cet ouvrage en France. Maïs comme nul n'est prophète en son pays, il me revenait souvent des on dit sur la partition de Donizetti, et les Français ne manquaient pas de dire qu'il était impossible que Bettly ne fût pas supérieure au Chalet, Malgré l'Opéra, malgré madame Bosio, Bettly fit un médiocre effet, et ne resta pas au répertoire. J'avais pourtant laissé intacte toute la partition. Donizetti avait eu raison, et je compris qu'après avoir donné tant de chefs-d'œuvre en France, il ne se soit pas soucié d'y laisser représenter un ouvrage faible1.
Jules Séveste vint à mourir, et, par un caprice administratif au moins singulier, qui concentrait dans les mêmes mains le sort de deux théâtres similaires et pouvait nuire d'une façon dangereuse aux intérêts
1 . Bettly, ainsi arrangée par Adam, sur des paroles de M. Hippolyte Lucas, fut représentée à l'Opéra le 21 décembre 1853. Madame Bosio y était charmante, et je me rappelle encore, quoique fort jeune à cette époque, l'impression que fit §ur mon esprit, dans cet ouvrage, cette artiste si séduisante. Malgré tout, et comme le dit Adam avec un sentiment de satisfaction bien naturel, l'œuvre de Donizetti ne put se maintenir au répertoire.
des auteurs, des compositeurs et des artistes, le privilège du Théâtre-Lyrique fut donné à M. Perrin, déjà directeur del'Opéra-Comique. Adam avait alors un opéra en trois actes en répétitions sur chacun des deux théâtres : à F Opéra-Comique, le Dernier Bal, sur un poëme de Scribe; au Théâtre-Lyrique, le Muletier de Tolède, dont MM. d'Ennery et Clairville lui avaient fourni le livret. M. Perrin lui fît observer que dans la nouvelle situation qui lui était faite de directeur des deux théâtres, il ne pouvait monter simultanément deux ouvrages du même compositeur sans faire naître des jalousies et provoquer des réclamations; en conséquence, il le pria de choisir celui qu'il désirait voir jouer le premier, la représentation de l'autre ne devant venir qu'un peu plus tard. Adam n'hésita pas : il avait écrit le Muletier de Tolède en vue de madame Cabel, dont il comptait la coopération au nombre de ses meilleures chances de succès ; il porta son choix sur cette partition, et écarta résolument le Dernier Bal, sans se douter qu'il signait ainsi l'arrêt de mort de ce dernier ouvrage *. Le Muletier (utre^ré-
1 . Le Dernier Bal, en effet, ne fut jamais représenté, bien qu'à cette époque les études en fussent très-avancées à l'Opéra-Comique. La partition, dont j'ai eu le manuscrit entre les mains, était absolument prête et complètement instrumentée. Aujourd'hui^ les chances d'apparition de cet ouvrage sont devenues bien
sente le 16 décembre 1854, et n'obtint, en dépit de la présence de madame Cabel, qu'un succès relatif. Je ne m'appesantirai pas sur son sujet, car c'est pour moi l'une des productions les plus faibles de son auteur * .
M. Perrin voulant un lever de rideau pour cet ouvrage, Adam écrivit à la vapeur la musique d'une sorte d'opérette en un acte et à trois personnages masculins, A Clichy, qui fit son apparition huit jours après le Muletier de Tolède, le 24 décembre. Les paroles de cette pochade étaient de MM. d'Ennery et Eugène Grange.
Cependant, sous un prétexte ou pour une raison quelconque, M. Perrin recula indéfiniment la représentation du Dernier Bal, et, comme compensation, offrit à Adam un livret en deux actes de M. Rosier, intitulé le Houzard de Berchini.
précaires, par ce fait que le livret présente une étroite analogie avec celui d'un des derniers opéras d'Auber, le Premier jour de bonheur.
1 . Il est rare qu'un artiste reconnaisse lui-même la faiblesse d'une de ses œuvres. Adam était comme les autres, et il rejeta sur la faute de ses interprètes le demi-succès du Muletier de Tolède, On le verra par ce (fragment d'une lettre, en date du 23 novembre 1855, adressée par lui à M. Audran, l'aimable ténor à qui il avait dû plusieurs succès à l'Opéra-Comique, et qui, après avoir quitté ce théâtre, était allé tenir son emploi à Lyon: — « ... Je vous remercie du nouveau succès que vous venez de donner à Si fêtais Roi; vous êes coulumier du fait, et le journal que vous m'avez envoyé ne m'a rien appris de nouveau, si ce
Tandis qu'Adam s'occupait de celui-ci, parvint en France la nouvelle de la prise de Sébastopol. M. Perrin le chargea aussitôt d'écrire une grande cantate avec chœurs, qui serait chantée simultanément à l' Opéra-Comique et au Théâtre-Lyrique. Les paroles de cette cantate, qui était intitulée Chant de Victoire, étaient de Michel Carré ; elle fut effectivement exécutée sur les deux théâtres, le 13 septembre 1855 : à l' Opéra-Comique, par MM. Jourdan, Faure, Delaunay-Ricquier etBussine ; au Théâtre-Lyrique, par MM. Dulaurens, Léon Achard, Meillet et Marchand. Un mois après, le 17 octobre, le Houzard de Berchini faisait son apparition à l' Opéra-Comique, ayant pour principaux interprètes M. Battaille et mademoiselle Lefebvre. On m'assure que cette partition, dont le succès fut extrêmement modéré, était une des enfants chéries d'Adam ; cela n'a rien qui doive surprendre, car on sait que souvent les artistes se prennent d'une affection profonde pour leurs plus faibles productions, les préférant même parfois à des œuvres beaucoup mieux venues et mieux constituées. Pour moi, qui ai vu naguère le Houzard de
n'est que le rôle de Zéphirin avait clé joué à Paris par un acteur d'un incontestable talent, ce dont je ne me doutais guère. Je crois que vous serez content du rôle -du Muletier de Tolède, à qui les interprètes ont tout à fait manqué à Paris, et qui doit être pour vous l'occasion d'un de ces triomphes auxquels vous êtes habitué.... »
Berchini et qui connais la partition, je ne puis m'empêcher d'avouer que je comprends parfaitement l'indifférence dont le public fit preuve à son égard i .
Trois mois s'étaient à peine écoulés qu'Adam se montrait de nouveau au Théâtre-Lyrique, où il donnait, le 1 8 janvier 1 856, pour les débuts d'Hermann- Léon sur la scène du boulevard du Temple, un acte intitulé Falstaff.
Le livret de ce petit ouvrage, qui avait pour auteurs MM. de Saint-Georges et de Leuven, ne lui
1 . Rendant compte, dans la Revue des Deux-Mondes, du Houzard de Berchini, Scudo disait : — « En écoutant cette partition très-légère, il nous vint à l'esprit le mot de Grétr}- à propos d'un opéra très-sombre de Méhul, Uihal: « Je donnerais bien un petit « écu, dit l'auteur de Richard, pour entendre une chanterelle. » Nous aurions fait le même sacrifice à la première représentation du IJouzard de Berchini, pour une bonne modulation dont le besoin se faisait sentir, particulièrement dans le joli trio du premier acte, le seul morceau qui mérite d'être signalé. »
11 est certain que le Houzard de Berchini n'obtint aucun succès, et cependant, comme je l'ai dit, cet ouvrage était l'un des préférés d'Adam. 11 en parlait ainsi dans le compte-rendu qu'il en faisait dans l'Assemblée nationale (23 octobre 1855) : — « Depuis le Chalet, j'avais toujours désiré un ouvrage où s'offrît de nouveau l'alliance de la couleur militaire et de la couleur villageoise. C'est donc avec bonheur que j'ai accepté la pièce de M. Rosier, et c'est avec plaisir que j'en ai écrit la musique. Ce plaisir serat-il partagé par ceux qui l'entendront? A franchement parler et sans faire de fausse modestie, j'ai tout lieu de l'espérer. Je ne veux ni ne puis me faire de compliments, mais en ne me jugeant et ne me comparant qu'avec moi-même, je crois avoir rarement mieux réussi. »
était pas d'abord destiné, et devait être mis en musique par Clapisson ; mais celui-ci, pressé par d'autres travaux, dut y renoncer au dernier moment, et xidam, qui était toujours prêt, -s'en chargea volontiers. Clapisson avait seulement écrit la musique de deux petits couplets ; Adam s'en servit, en les instrumentant à sa manière. Cela ne rendit pas meilleure la partition de Falstaff, qui passa inaperçue. — Faisons le silence sur ce petit péché.
Mais Adam se relevait bientôt avec éclat, en se reprenant à son genre favori. Moins d'une semaine après l'apparition de Falstaff, le 23 janvier, il donnait à l'Opéra un grand ballet dramatique en trois actes et cinq tableaux, le Corsaire, dont MM. de Saint-Georges et Mazillier lui avaient taillé le scénario dans le beau poëme de Byron, et qui avait pour principaux interprètes, outre l'excellent mime Segarelli, mesdames Rosati, Couqui et Marquet. Par extraordinaire, le travail de mise en œuvre de ce ballet avait duré toute une année, ce qui n'empêcha pas le musicien d'être obligé, au dernier moment, d'improviser tout un tableau de sa partition ; il donnait à ce sujet, dans son feuilleton de F Assemblée nationale, des détails pleins d'humour, qui ne seront pas sans intérêt pour les personnes qui ignorent les difficultés, les vicissitudes et les conditions par-
fois singulières du travail delà scène. C'est à ce titre que je les reproduis ici :
On sait que, depuis un an, il se perpètre, à l'Opéra, un ballet du Corsaire, dont je suis un des complices. L'administration y a déployé un tel luxe de costumes, de décors et de mise en scène, qu'elle est en droit de penser que l'ouvrage envers lequel elle s'est montrée si généreuse doit justifier cette prodigalité par son mérite et sa perfection. Hélas î la perfection n'est pas de ce monde, et chaque fois que Ton fait un changement pour améliorer, ce changement tend à faire paraître plus défectueuses les parties conservées, de telle sorte qu'il faut aussi changer ce qui avait d'abord été respecté, et qu'on en est arrivé à presque tout refaire. Et sur qui retombe le poids du travail de ces changements? Sur le chorégraphe et sur le pauvre musicien qui n'en peuvent mais, car ils n'avaient fait que marcher sur la ligne qu'on leur avait tracée et se conformer aux idées qu'on leur avait indiquées. Et puis, leur travail est tout spécial. Lorsque, pour changer une situation, une scène, un tableau, un acte même, il aura suffi, à l'auteur du livret, de quelques heures de réflexion et de moins de temps encore pour écrire son programme sur le papier, ce sont des jours, des semaines, des mois peutêtre qui sont nécessaires pour accomplir la longue opération de la mise en œuvre de ces idées si promptement conçues. Mais, enfin, tout est bien, du moins à ce que Ton croit, l'on est satisfait de toutes les parties qui ont été répétées en détail, et l'on arrive à mettre le tout à l'ensemble. C'est alors qu'apparaissent des imperfections nouvelles, et, comme dans toute œuvre dramatique, quelque peu d'importance littéraire qu'elle paraisse avoir, il y a une logique obligée qui fait tenir toutes les parties ensemble, le moindre dérangement suffit pour nécessiter la
reconstruction de l'édifice. C'est ce qui est arrivé il y a quelques jours. Une répétition générale avait eu lieu, laquelle devait être suivie des répétitions d'orchestre, qui ne précèdent que de quelques jours la première représentation. Le jour était donc à peu près pris et fixé. Mais, au sortir de cette répétition, chacun des intéressés à l'ouvrage avait reconnu le côté vulnérable, et cependant personne ne s'était communiqué cette impression, craignant, sans doute, que cette impressionne fûtpersonnelle, et l'on s'était fait scrupule d'émettre des idées dont la réalisation aurait encore reculé la première représentation d'un ouvragesi souventet si longtemps retardé. Le lendemain, cependant, chacun avait mûri son opinion et venait timidement la soumettre à qui de droit. Cette opinion était unanime : le changement d'un tableau tout entier fut dès lors résolu. On objecta bien qu'il faudrait près d'un mois pour arriver à un résultat satisfaisant. Les choses en étaient donc à ce point, lorsque le directeur est informé que S. M. l'Empereur désire que le ballet soit représenté le plus tôt possible; que S. M. l'Impératrice voudrait assister à la première représentation; que les soins dont on doit entourer une position si chère et si précieuse l'éloigneront pour quelque temps des émotions et de la fatigue du spectacle, et que le délai de rigueur serait le lundi 21 courant. Dix jours environ pour accomplir le travail d'un mois! C'était impossible, et pourtant il fallait que cela fût. 11 n'y avait qu'un moyen, c'était dédoubler le temps, en supprimant celui consacré au repos : je devais le premier donner l'exemple, et j'ai commencé par me figurer que le sommeil était un raffinement de luxe dont on pouvait tout-à-fait se passer ; que c'était un préjugé de croire qu'il fallût boire et manger pour soutenir ses forces ; bref, je ne bois plus, je ne dors plus, je ne mange plus ; je commence à me persuader que l'homme n'a été mis sur la terre que pour composer de la musique de ballet très-vite,
pour l'écrire très-vite, pour l'instrumenter encore plus vite, et que cela doit suffire au bonheur et aux besoins de son existence. La tâche d'écrire des feuilletons n'étant pas comprise dans le nouveau genre de vie que je me suis imposé, je demande la permission d'être aujourd'hui un peu moins prolixe qu'à l'ordinaire : je crois bien que je ne serai pas le seul à y gagner1.
Quoiqu'il en soit, et en dépit des obstacles du dernier moment, la partition du Corsaire était superbe, pleine de vivacité, de mouvement, de verve et de chaleur; de son côté, l'Opéra avait fait des prodiges de mise en scène, et l'ouvrage était merveilleusement joué. Aussi le succès fut immense.
Presque aussitôt, Adam brocha pour le Théâtre- Lyrique, à l'intention de M. et madame Meillet et sur un livret de MM. Brunswick et Arthur de Beauplan, un petit ouvrage en deux actes, Mamzelle Geneviève, qui passa à peu près inaperçu. Cet opéra sans conséquence fut donné le 24 mars 1856. Tandis qu'il en suivait les répétitions, une cantate lui fut demandée à l'Opéra pour la représentation gratis que ce théâtre donna dans la journée du 17 mars, à l'occasion de la naissance du prince impérial. Celle-là fut évidemment écrite en quel-
1. Assemblée nationale du 15 janvier 185G. Ce feuilleton était publié huit jours avant la représentation du Corsaire,
ques heures, puisqu'elle fut exécutée le lendemain même de l'événement. Les paroles étaient de M. Emilien Pacini, et elle fut exécutée par MM. Roger, Gueymard, Bonnehée, Obin, et madame Tedesco.
Nous arrivons à la dernière production dramatique d'Adam, Tune des moins importantes au point de vue de l'étendue, mais en même temps Tune des plus exquises. M. Carvalho, grâce à son influence et à sa protection, s'était vu accorder le privilège du Théâtre-Lyrique à la suite de la déconfiture de l'honnête et infortuné Pellegrin, qui avait succédé à M. Perrin. M. Carvalho, qui avait à monter immédiatement un ouvrage de Clapisson et un de M. Yictor Massé, l'avait engagé à ne rien donner pendant une année entière, non-seulement à l' Opéra-Comique, mais même au Théâtre-Lyrique, désirant lui voir écrire une grande partition dont le rôle principal serait chanté par madame Carvalho. Adam avait souscrit à ce désir. Mais pense-t-on quelle souffrance ce pouvait être, pour un tempérament comme le sien, qu'une année entière passée sans rien produire ! Il n'y fallait point compter, et Adam, ne pouvant songer au théâtre, reporta ses préoccupations
du côté de la musique religieuse. Il écrivit d'abord, pour l'Association des artistes musiciens et à l'incitation de M. le baron Taylor, sa fameuse Marche de V Annonciation, puis travailla à une nouvelle Messe, à un Te Dewn, et enfin songea à un Requiem. Sur ces entrefaites, l'administration des Bouffes-Parisiens vint le solliciter d'écrire pour ce théâtre la musique d'un petit poëme plein de distinction, de grâce et de fraîcheur, les Pantins de Violette, du à la plume d'un écrivain qui mourut à la fleur de l'âge, Léon Battu, fils de l'ancien second chef d'orchestre de l'Opéra et frère de la cantatrice mademoiselle Marie Battu.
A la visite qui lui fut faite à ce sujet, Adam répondit sans s'engager ; mais on se doute qu'un prétexte bien léger devait suffire à le décider. Ce prétexte, sa fille se chargea de le lui fournir. C'est, non pas aux Mémoires d'Adam, qui se terminent à l'époque de la représentation du Muletier de Tolède, mais aux quelques pages qui y ont été ajoutées pour les compléter, que je vais emprunter les détails relatifs aux Pantins de Violette. Adam, sans rien promettre, avait cependant gardé la pièce :
Pendant son absence, sa fille, alors âgée de neuf ans, vint fureter dans les papiers de son père; elle voit une pièce où sont mis en scène Pierrot et Polichinelle ! elle la lit, et quand il rentre, elle lui saute au cou en lui disant :
— « Petit père, c'est pour moi que tu vas faire ce Pierrotlà? » Adam adorait cette enfant. — « Oui, lui dit-il, ce sera ta pièce, et c'est pour toi que j'en veux faire la musique. » Et le voilà, se mettant au piano avec l'enfant à ses côtés, et improvisant cette délicieuse petite partition, pendant que sa fille l'écoutait et chantait ce qu'il faisait. Le lendemain, lorsqu'on revint pour savoir sa réponse, l'opéra était fait, et il le joua en entier. Il mit seulement pour condition qu'il ne serait point nommé. On voulait que cela ne fût pas su^ mais bientôt, c'est le cas de le dire, ce fut le secret de Polichinelle '.
Les Pantins de Violette, chantés par M. Pradeau, par mesdemoiselles Schneider et Dalmont, furent
1 . Un fait assurément rare se produisit sur l'affiche des Bouffes- Parisiens, lors de la représentation des Pantins de Violette, par suite de la volonté exprimée par Adam de n'être point nommé au sujet de ce petit ouvrage. Son nom fut remplacé sur l'affiche par trois étoiles dont le gros du public ne connaissait peut-cire point la signification, mais que les artistes savaient bien à qui appliquer. Il y a quelques années, dans une étude sur Grisar (a), je rappelais ce petit fait en parlant d'une pièce que ce musicien charmant avait donnée — et signée — à ce même théâtre des Bouffes-Parisiens, et je disais : « Il paraît qu'Adam avait conservé quelques préjugés, car il ne voulut point consentir à signer cette œuvre légère (les Pantins) et à laisser paraître son nom sur l'affiche du petit théâtre pour lequel il n'avait point dédaigné de travailler. » M. de Forges répondit à cette assertion dans une lettre qui contenait ces paroles : « Adolphe Adam n'a jamais eu l'idée de garder l'anonyme au théâtre des Bouffes-Parisiens. Il avait beaucoup trop d'esprit pour cela et il n'aurait pas cru déroger en travaillant pour cette petite scène où déjà, avant lui, une œuvre inédile de Mozart avait été représentée. » Ce n'était point là une question d'esprit, mais une question de convenances particulières. Quoi qu'il en soit, et bien que sûr de mon fait, je ne pouvais alors
(a) A Ibert Grisar, étude artistique. — Paris, Hachette, 1870, i vol. in-12.
représentés le 29 avril 1856. Ils obtinrent un grand succès, que justifiait, et au-delà, la valeur de cette petite partition si mignonne, mais si parfaite et si exquise dans ses minces développements. Adam avait donné là une nouvelle preuve de son tact et de son goût particuliers. Ayant une petite toile à remplir, il s'était bien gardé d'en faire craquer le cadre en donnant trop d'importance au sujet et en chargeant sa palette plus que de raison. Il s'était, au contraire, fait tout petit pour rester dans les proportions indiquées, mais ce n'était aux dépens ni de l'inspiration, ni de la forme, qu'on n'eût pu vraiment souhaiter, l'une plus aimable, plus juvénile et plus charmante, l'autre plus accomplie, plus attrayante et plus soignée. En un mot, c'est une opérette qu'on avait demandée à Adam, c'est bien une opérette qu'il fit, et non point un opéracomique. Mais sa petite partition n'en est pas
fournir de preuve matérielle à l'appui de mon dire. Il n'en, est pas de même aujourd'hui, et, au bout de six ans, je puis répondre à M. de Forges par une nouvelle affirmation. La question de l'anonyme gardé en cette occasion par Adam me semble suffisamment tranchée par la note qu'on vient de lire et qui, émanant de- la famille du compositeur, ne laisse place à aucun doute. Quant aux trois étoiles que j'avais signalées comme remplaçant sur l'affiche le nom d'Adam, si M. de Forges veut être assuré de la fidélité de ma mémoire, il n'a qu'à rechercher et à lire le compte-rendu de la représentation des Pantins publié par la Revue et Gazette musicale du 4 mai 185C. Ii verra, par ce compte rendu, que j'étais dans la plus exacte vérité.
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moins pleine de style, de fraîcheur, de grâce et d'élégance, et elle est, avec cela, comme imprégnée d'un adorable parfum de jeunesse. C'est la chanson des vingt ans, fredonnée sur tous les tons, pendant tout le cours d'un petit acte, par un artiste de génie. Dans les Pantins, l'enchanteur n'est pas, comme on pourrait le croire, le sorcier Alcofribas, père de la gentille Yiolette, c'est le compositeur lui-même, qui vous charme, qui vous émerveille à l'aide des chants les plus suaves, les plus ingénieux et les plus exquis. Je n'en veux pour preuve, entre tous les mignons morceaux de cet opéra mignon, que le petit air de Violette, Canari, mon chéri, le rondeau si spirituel d'Àlcofribas, la romance mélancolique et tendre : Quand je perdis ma tourterelle, et l'adorable chanson : Pierrot est un joli pantin. S'ilestadmis qu'une miniature achevée peut être un chef-d'œuvre, les Pantins de Violette méritent ce titre.
Les Pantins de Violette sont la dernière œuvre sortie de la plume d'Adam. Il n'eut pas le temps, lui si prompt d'ordinaire à se remettre au travail, de commencer un ouvrage nouveau. Moins de quatre jours après la représentation des Pantins, dans la matinée du 3 mai 1836, il avait cessé d'exister. Il n'avait pas encore accompli sa cinquante-troisième année.
Les détails consignés par une main amie, à la suite de ses Mémoires, sur les derniers jours d'Adam, sont si intéressants et si précis, que je crois ne pouvoir rien faire de mieux que de les reproduire ici. Le récit qu'on va lire offre, en effet, toute la valeur d'un document authentique, et rien ne saurait être plus complet :
Le 29 avril 1SS6 avait lieu la première représentation des Pantins de Violette. C'était un mardi. Le lendemain, Adam n était pas très-bien portant ; il se plaignait d'étouf-
fements. Il s'occupa pourtant de faire un quadrille sur les motifs des Pantins. Le jeudi 1er mal, il rentra chez lui à neuf heures du soir, et raconta qu'au coin de la rue Richer il avait été pris d'un étouffement si violent qu'il avait dû faire approcher une voiture, car il se sentait défaillir en marchant. Il était cependant à deux pas de chez lui, puisqu'il demeurait rue de Buffault.
Le lendemain, il prit un bain ; il ne se sentait pas trèsbien et mangea à peine. Après déjeuner, il vint dans le petit salon de sa femme, et appela sa fille pour lui jouer le quadrille qu'il avait fait sur « son opéra ». On allait venir le prendre de chez l'éditeur, avec le manuscrit des Pantins. Il écrivit, sur ce dernier, la dédicace : A ma fille Angèle. Puis il sortit. Il ne devait point rentrer tard, mais ne dînait pas chez lui.
Il ne rentra qu'à une heure moins un quart du matin, en voiture. Madame Adam était fort tourmentée et le blâma de l'inquiéter ainsi, après ce qui lui était arrivé la veille. Il raconta à sa femme qu'il était allé à l'Opéra entendre mademoiselle Elvire, qui débutait dans la Reine de Chypre; qu'ensuite il s'était rendu au Théâtre-Lyrique, où l'on jouait le Bijou perdu. Il avait causé longtemps avec M. Carvalho au sujet d'une contestation qui s'était élevée entre ce dernier et M. Perrin, relativement à Richard- Cœur -de-Lion, que l'on reprenait simultanément dans les deux théâtresr 11 montra à sa femme le brouillon d'une lettre qu'il avait écrite à M. Carvalho pour que celui-ci pût la montrer au ministre. Il témoignait une grande satisfaction de l'engagement d'un jeune baryton nommé Grillon, qu'on lui avait fait entendre, et qui devait débuter dans Si fêtais Roi. « Tu verras, disait-il, je suis sûr que tu en seras enchantée. »
Après avoir ainsi causé quelque temps, il s'en alla dans son cabinet, où il écrivit trois lettres : l'une à M. Mocker, la seconde à madame Laborde, pour laquelle il avait de-
mandé et obtenu un congé à l'Opéra, la dernière à M. Auber, pour lui dire qu'il irait le prendre dans la matinée afin de se rendre avec lui à l'Institut. Il mit ces trois lettres dans la salle à manger, pour que ie domestique pût les porter de bonne heure; puis il revint, comme chaque soir, embrasser sa fille, souhaita le bonsoir à sa femme, et lui adressa ces paroles, les dernières qu'il ait prononcées : « Surtout, tu m'éveilleras à huit heures; il faut que je sois chez Auber avant neuf heures, pour aller mettre les élèves en loges à l'Institut. »
Il se coucha, lut un peu, et s'endormit.
La chambre de madame Adam était contiguë à la sienne; la porte était ouverte. Un petit chien qu'Adam aimait beaucoup couchait sur son lit. Pas un bruit ne se fit entendre. A sept heures et demie du matin, madame Adam, en se levant, ferma, comme à l'ordinaire, la porte de la chambre, pour que son mari pût reposer tranquillement jusqu'à huit heures. A huit heures, elle entra dans cette chambre, ouvrit les persiennes, et s'approcha du lit pour éveiller Adam... Il n'existait plus!... Sa figure était calme, ses yeux étaient entr'ouverts. Il avait seulement un peu repoussé la couverture, mais le mouvement avait été si peu brusque que le petit chien couché à ses pieds n'avait pas bougé, et que celui-ci ne s'éveilla qu'au cri horrible poussé par madame Adam, lorsqu'elle ne douta plus du malheur qui la frappait et qu'elle se jeta sur le corps inanimé de son mari!...
Le médecin, qui demeurait dans la maison et qu'on fit venir à l'instant, déclara que la mort avait frappé Adam pendant son sommeil, et qu'elle avait dû se produire vers cinq ou six heures du matin, la chaleur subsistant encore dans tous les membres. La tête et le cœur seuls étaient glacés...
Adam reçut de la population parisienne, qu'il
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avait si longtemps charmée, l'hommage qu'il méritait à tant de titres. A cette époque, la muse wagnérienne n'avait pas encore pris son bruyant essor, et, d'autre part, les fervents de ce qu'on pourrait appeler la Courtille musicale ne se livraient pas, sur dix de nos théâtres, au cancan échevelé qu'ils ont dansé depuis lors. Un certain nombre d'âmes naïves croyaient encore à l'existence d'un genre de musique saine, aimable, enjouée, qui, sous le nom d'opéra-comique, charmait la France depuis tantôt un siècle, et ne semblait pas devoir disparaître de si tôt. Adam était l'un des représentants les plus autorisés de cet art vraiment national ; il avait, depuis trente ans, conquis les sympathies du public, et ces sympathies se manifestèrent avec un ensemble touchant à la nouvelle de sa mort. « Si, disait un journal, la popularité d'un artiste peut se mesurer à la foule qui l'accompagne jusqu'à sa dernière dedemeure, nul autre, plus qu'Adolphe Adam, ne posséda le privilège d'éveiller par son talent, de réunir autour de son nom les sympathies générales. Son cortège funèbre se composait d'un immense concours d'amis, de gens de lettres, d'auteurs dramatiques, de compositeurs, d'artistes de tous les théâtres, d'élèves du Conservatoire, de toutes les sociétés chorales de Paris, de plusieurs centaines d'ouvriers appartenant aux maisons de quelques
facteurs célèbres. L'Église de Notre-Dame-de-Lorette n'était- pas assez vaste pour recevoir tous ceux qui auraient voulu y pénétrer1. »
Sur la tombe d'Adam, plusieurs discours furent prononcés. Il ne me semble pas inutile de reproduire ici celui d'Halévy, l'ami, l'émule et presque l'ancien condisciple du grand artiste mort si jeune, et dont il était le collègue à l'Académie des Beaux- Arts. On se rappelle qu'Adam était mort précisément le jour où les élèves musiciens entraient en loges à l'Institut pour le concours de Rome ; c'est ce qui fait qu'Halévy, parlant sur la tombe de son ami, s'adressait aux membres de l'Académie des Beaux- Arts présents à la cérémonie funèbre :
Messieurs, disait-il, hier vous étiez réunis pour commencer les épreuves d'un concours solennel. Vous alliez ouvrir la carrière à de jeunes compositeurs ambitieux de mériter ce prix dont la couronne est à Rome. Tout à coup des sanglots retentissent. Un de ces jeunes artistes venait, tout en pleurs, vous apprendre la mort de son maître, de notre confrère, de notre ami. La mort l'avait frappé en silence, pendant la nuit, au milieu de sa famille, près de l'ouvrage terminé la veille, près du travail nouveau déjà commencé par cette main que nous avions crue infati-
gable.
Nous voici donc de nouveau réunis autour d'une tombe, et le deuil est une fois de plus entré dans nos cœurs. Hier