‹ Adolphe AdamChapitre 13 sur 63 · Gazette mmicale du 11 mai · texte numérisé non relu

Gazette mmicale du 11 mai

encore, celui qui nous est enlevé avant l'âge était plein de force et d'ardeur ; aujourd'hui, cette flamme si vive est éteinte, le souffle ardent s'est glacé, la source abondante est tarie, la voix mélodieuse se tait pour jamais.

Adolphe-Charles Adam naquit à Paris, le 24 juillet 1803. Son père, Louis Adam, était un professeur célèbre. Il reçut presque en même temps, dans la maison paternelle, et les premiers soins donnés à l'enfance, et les premières leçons de l'art qui devait l'illustrer. La musique fut pour lui une langue qu'il entendit parler dès le berceau. Il fut de bonne heure admis au Conservatoire. Boieldieu se chargea bientôt de guider et d'instruire cette jeune et facile intelligence. A vingt ans, Adolphe Adam prit part au concours de l'Académie et mérita une mention honorable; l'année suivante, l'Académie lui décernait le second prix. Mais le jeune lauréat était trop impatient, trop avide de produire pour se soumettre à une troisième épreuve, il alla sur-le-champ demander au théâtre une instruction plus pratique. Il composa dès lors une foule de petits airs, mélodies déjà ingénieuses, mettant au service de la musique, dès ses premiers pas clans la carrière, un esprit fin, gracieux et délicat. Ses essais heureux le firent bientôt appeler sur nos premières scènes lyriques. Tout le monde sait quels succès l'y attendaient.

Adolphe Adam eut, à une époque de sa vie encore peu éloignée de nous, une lutte pénible à soutenir contre la mauvaise fortune. Il la soutint avec courage, et il est bon de la rappeler ici, parce qu'elle honore son caractère. Entraîné dans la ruine d'une entreprise qu'il avait fondée par amour pour son art et pour favoriser, autant qu'il le pourrait, les premiers essais des jeunes artistes en leur ouvrant une arène nouvelle, il vit disparaître dans cette ruine le produit de travaux déjà nombreux. Bien plus, l'honneur de son nom pouvait être menacé. Il redoubla d'efforts, et engagea l'avenir de ses travaux qui semblé-

rent se multiplier sous sa plume féconde et abondante. Qui peut dire si ce labeur sans repos n'a pas détruit cette force toujours active? Qui sait si la mort rapide et prématurée qui l'a foudroyé, n'est pas elle-même le payement cruel de cette dette d'honneur?

La réputation d'Adolphe Adam était déjà brillamment établie, lorsqu'en 1844 l'Académie des Beaux-Arts l'appela à remplacer M. Berton. Il fut, en 1849, nommé professeur de composition du Conservatoire de Musique.

Ce n'est pas ici le lieu de parler des nombreux ouvrages d'Adolphe Adam, ouvrages charmants, populaires dans toutes les langues, naturalisés sur tous les théâtres. Les esprits cultivés, les intelligences éclairées savent comment l'artiste produit. Ils savent que le labeur est quelquefois caché sous la production la plus légère ; que ces moments heureux de travail facile et inspiré, l'artiste ne les obtient qu'au prix d'une émotion profonde, d'une dépense de l'âme. L'inspiration ! n'est-ce pas la vie elle-même qui s'exhale et remonte à sa source divine! Mais le public frivole ne voit souvent dans l'œuvre de l'artiste que la distraction offerte à ses loisirs.

Ne troublons pas plus longtemps le silence de ce dernier asile, et respectons la majesté de la mort.

Adieu donc, mon cher Adam, mon cher émule. Reçois par ma voix les derniers adieux de ces confrères qui t'ont aimé d'une affection sincère, qui te pleurent avec une douleur profonde. Tu meurs laissant après toi le souvenir d'harmonieux concerts, d'un esprit aimable et charmant,d'un cœur toujours dévoué, toujours affectueux et bienveillant.

J'ai fait connaître la vie et les œuvres d'Adam, j'ai résumé sa carrière et j'ai rappelé tous ses tra-

yaux. Il me reste maintenant à juger l'artiste au point de vue général, à analyser ses facultés, à caractériser son tempérament, en un mot, à essayer de lui assigner, dans l'art contemporain, la place qu'il mérite et qui lui convient.

Adolphe Adam fut un des membres les plus distingués de la jeune génération musicale qui succéda à celle qu'avaient vu naître les années si troublées de la Révolution, à celle qui comprenait les noms à jamais glorieux de Berton, de Cherubini, de Méhul et de Boieldieu. Lorsqu'il commença à se produire, Cherubini avait renoncé à la carrière active, et l'on peut presque en dire autant de Berton, qui ne donnait plus que de loin en loin quelques rares ouvrages; Boieldieu terminait son existence brillante, Auber était en pleine efflorescence, et Hérold, qui avait devancé Adam de quelques années et qui devait mourir si jeune, allait marquer les dernières heures de sa vie par deux chefs-d'œuvres qui promettaient davantage encore. Halévy débutait luimême, et quelques autres jeunes musiciens, tels que GideetMontfort,Labarre et Gomis,Onslow et Eugène Prévost, faisaient leur entrée dans le monde pour s'arrêter bientôt, les uns promptement atteints de

lassitude, les autres frappés par une mort précoce. Mais ce n'est pas tout, et bientôt 'devaient venir le pauvre Hippolyte Monpou, dont la carrière fut si courte et la fin si malheureuse, et M. Ernest Boulanger, que la malchance semble avoir toujours poursuivi, en dépit du souvenir de sa mère et d'un talent plein de grâce et de distinction, puis Albert Grisar, et Clapisson, et enfin M. Ambroise Thomas, aujourd'hui presque le seul survivant de cette brillante pléiade. Je ne parle pas de Berlioz, génie plus symphonique que scénique, et qui ne faisait point concurrence à ceux qui s'occupaient de théâtre.

Les rangs étaient serrés, on le voit, et les individualités bien tranchées. Auber, artiste charmant, esprit élégant, sceptique et mondain, homme de goût et de bonne compagnie, fut un musicien exquis, mais plus scénique que foncièrement dramatique, et à qui manquait d'une façon presque absolue non-seulement le sentiment et la passion, mais jusqu'à l'émotion sincère. Halévy, tempérament complexe, génie mâle et vigoureux, digne héritier des grandes qualités de son maître Cherubini, auxquelles il joignait le charme et la grâce, presque inconnus à celui-ci, fut au contraire un talent essentiellement dramatique, plein de chaleur et d'expansion, à qui l'on aurait seulement désiré parfois un peu plus de spontanéité. Grisar avait en partage la finesse, le sens

scénique, la grâce piquante ou émue, un sentiment tendre, mais péchait, lorsqu'il voulait s'efforcer, parla grandeur de l'idée et l'ampleur de la conception. Clapisson était un musicien « bon enfant », à l'humeur guillerette, à l'esprit jovial, dont les facultés très-réelles, mais mal équilibrées, ne correspondaient pas suffisamment entre elles, et à qui l'on aurait justement souhaité plus de solidité dans le fond et plus de distinction dans la forme. Je ne crois pas utile de caractériser ici le génie de M. Ambroise Thomas, qui, grâce au ciel, est encore là pour plaider sa cause, et qui, d'ailleurs, n'a pas dit son dernier mot.

Pour trouver sa place au milieu de tous ces artistes distingués, pour creuser son lit dans cette source féconde, pour se faire un nom et une personnalité parmi des émules si bien doués, on conviendra qu'il ne fallait pas être le premier venu. Or, cette place, Adam sut se la faire, et non-seulement honorable, mais brillante à beaucoup d'égards, et particulièrement enviable.

S'il ne réussit point dans le grand drame lyrique, malgré ses désirs et un ou deux efforts malheureux, s'il y fut complètement effacé, d'abord par Auber, — qui, il faut le remarquer, ne renouvela jamais le succès, d'ailleurs fort légitime, de la Muette — ensuite par Halévy, dont le talent,, mêlé de grandeur

et de passion, convenait aux sujets héroïques, il sut, malgré le nombre de ses rivaux, apporter dans le genre de la comédie musicale un style tout personnel, empreint tout à la fois de grâce et de coquetterie, de sentiment et d'émotion, de gaieté et de verve comique, avec des qualités pratiques telles qu'il ne craignait aucune supériorité. C'est précisément dans F opéra-comique, où il a été fâcheusement éclipsé par Auber , dont la renommée était solidement établie lorsqu'il fit ses premiers pas, que le parallèle entre le génie de ces deux artistes se présente de lui-même à l'esprit; et il faut dire que ce parallèle n'est pas toujours à l'avantage de l'auteur de la Sirène et de la Part du Diable, en dépit de la verve étonnante et des qualités si primesautières de celui-ci. (Je parle, bien entendu, de l'Auber qui s'arrête à Haydée, car à dater de ce dernier ouvrage, et malgré le talent qu'il continua de déployer par la suite, la décadence commence incontestablement à se produire.) Bien plus divers, bien plus renoucelable que son rival, Adam possédait des facultés qu'on aurait en vain demandées à ce dernier et qu'il n'a jamais connues. S'il était, au point de vue général, — et ceci est évident — moins attique, moins soutenu, moins pur dans son style, s'il n'avait point — et il s'en faut — cette sérénité, cette égalité d'humeur musicale qui était en quelque

sorte le caractère distinctif et comme la marque de fabrique du génie d'Auber, il avait de plus que lui la tendresse et l'émotion (Giralda, le Chatet), une verve comique étincelante (le Sourd, le Postillon de Lonjumean, le Toréador,) une sorte de grâce juvénile et naïve (les Pantins de Violette, la Poupée de Nuremberg), enfin un grand sentiment poétique (Si fêtais Roi). Adam avait tout autant d'esprit qu'Àuber, seulement il lui arrivait, dans sa rapidité d'improvisation, de ne pas être assez scrupuleux sur le choix de la pensée et de tenir parfois un langage un peu débraillé ; mais, quand chez lui l'inspiration était heureuse, il ne craignait aucune comparaison, même avec celui qu'on appela pendant tant d'années le « chef de l'école française . » D'autre part, Auber (dont, on le sait de reste, les qualités étaient aussi très-personnelles et l'originalité très-tranchée), Auber se serait vainement efforcé d'obtenir ce qu'Adam possédait si bien, l'expression émue d'un sentiment tendre, la grâce amoureuse, et ce je ne sais quoi qui réchauffe le cœur, qui éveille dans l'âme des impressions mélancoliques, et qui fait couler des larmes. Inférieur en certains autres points, on peut dire que, dans cet ordre d'idées, l'auteur de Giralda et de Si fêtais Roi est supérieur à l'auteur de Fra-Diavolo et du Domino noir * .

1. Sous le rapport de l'abondance mélodique, de la façon d'é-

Mais il est un genre surtout dans lequel Adam a affirmé une supériorité complète, éclatante, incontestable*: c'est celui du ballet. Là, il est maître absolu, et Ton peut dire qu'il n'a point connu de rivaux. C'est particulièrement dans le ballet qu'il a déployé ce grand sentiment poétique que je signalais il n'y a qu'un instant, et les adorables partitions de Giselle et de la Fille du Danube , entre autres, sont là pour le prouver. Il apporta d'ailleurs dans ce genre de musique toute la souplesse de main, toute la diversité de style qu'il avait fait remarquer d'autre part : la partition d'Orfa est empreinte d'un véritable caractère de grandeur, celle du Corsaire est animée d'un souffle dramatique puissant, tandis que dans le Diable à quatre se retrouvent la verve comique et, si je puis dire, la loquacité amusante qui ont fait le succès de plusieurs de ses opéras comiques !,

11 est donc juste de dire que malgré toute l'estime

mettre, de traiter et de développer les idées, aussi bien qu'en ce qui concerne l'instrumentation, Adam n'avait rien à envier à Auber. Mais, là encore, on peut remarquer leurs côtés particuliers, les nuances qui diversifiaient leurs talents. Auber, pour ce qui est de l'orchestre, était plus volontairement et plus constamment élégant, plus recherché, plus formaliste, si l'on peut dire; Adam était plus soudain, plus en dehors, plus imprévu. Tous deux étaient brillants, légers et pleins de grâce.

1. Il est à remarquer que cette grandeur de style, cette ampleur dans la forme que je consfate ici et dont Adam a donné

qu'ils lui témoignaient, Adam, en tant que compositeur dramatique, n'a pas été placé par ses contemporains au rang qu'il méritait. La postérité, qui a déjà commencé pour lui, devra être plus équitable à son égard, puisque, par le fait des circonstances, justice complète ne lui a pas été rendue de son vivant. Il est certain que si, dans les temps troublés, dans la période de transition que nous traversons aujourd'hui au point de vue musical, un artiste nous apportait des œuvres telles que le Chalet, Giselle, Giralda, il se mettrait aussitôt en évidence et conquerrait d'emblée l'une des premières places. C'est dans les questions d'art surtout qu'il s'agit d'arriver à propos, et c'est souvent au voisinage qui lui est fait par le hasard que l'artiste doit le plus ou moins de prestige dont son nom est entouré, le plus ou moins de crédit dont il jouit auprès du public. Adam, sous ce rapport, n'a pas été heureux. Naturellement écrasé par le souvenir trop récent de Boieldieu et d'Hérold, étouffé par Àuber, qui avait eu l'heureuse chance de venir avant lui, serré de près d'un côté par Halévy et par M. Am-

maintes preuves dans ses ballets, disparaissaient lorsqu'il s'occupait d'ouvrages dramatiques d'un autre genre. A quoi cela tientil? je l'ignore. Mais c'est précisément là ce qui constitue l'une de ses infériorités vis-à-vis d' Auber. Jamais Adam n'aurait écrit la Muette, non plus qa'Haydée, non plus que certaines parties de la Sirène et des Diamants de la couronne.

broise Thomas, de l'autre par Grisar et par Clapisson, il tint, au milieu de tous ces artistes si distingués à tant d'égards, une place fort honorable, mais qui, dans un état moins priviligié et de moindre abondance en ce qui concerne la production musicale, eût pu être beaucoup plus brillante et presque exceptionnelle.

Sa verve pétillante, son esprit primesautier, mais inégal, durent presque rendre les armes devant l'inaltérable sérénité d'Aûber, qui était devenu le favori du public avant même qu'Adam abordât la scène ; la tendresse et l'émotion véritable dont ses œuvres étaient souvent empreintes pâlissaient devant le grand sentiment dramatique dont Halévy était animé ; la gaîté étincelante dont il avait si bien le secret était parfois égalée par Grisar; enfin, bien qu'il réunît à lui seul des qualités que ses rivaux se partageaient, en les possédant à un degré moindre ou supérieur, le grand nombre de ceux-ci, je le répète, fit tort à Adam et fut cause qu'on ne lui assigna pas le rang auquel il eût eu droit de prétendre. Peut-être aussi faut-il ajouter que sa fécondité lui fut fâcheuse, et que sa facilité de production, en amenant dans la valeur relative de ses œuvres une inégalité parfois choquante, dérouta souvent le public et le rendit injuste sans qu'il s'en aperçût. Peut-être est-ce seulement au-

jourd'hui, en considérant sa carrière dans son ensemble, en mettant en relief ses ouvrages les plus achevés et en faisant bon marché de ce qui n'est point digne de survivre, que Ton peut apprécier nettement la valeur de l'artiste et le talent déployé par lui.

Quoi qu'il en soit, cette fécondité même, bien qu'on en ait pu parfois regretter les résultats, n'en est pas moins une preuve irrécusable de la puissance intellectuelle d'Adam et indique une nature supérieure. On a vu, dans le cours de cette étude, tout ce qu'il a produit en fait de musique dramatique, sans compter ses œuvres de musique religieuse ; mais on ne doit pas oublier qu'outre cela il a écrit et publié des centaines de morceaux de chant et de piano, des cantates, des noëls, nombre de chœurs orphéoniques (dont un sourtout, les Enfants de Paris, obtint naguère un succès colossal), et une énorme quantité d'articles d'histoire et de critique musicales. En pensant à cet effroyable labeur accumulé pendant tant d'années, un critique qui connaissait bien Adam, Fiorentino, expliquait ainsi cette étonnante faculté de production, et traçait ce tableau net et pris sur le vif de l'existence du grand artiste :

Adolphe Adam tenait par tous les coins à cette vie parisienne si facile et si riante à la surface, si troublée au

fond et si douloureuse. Sa matinée appartenait non-seulement à sa famille et à ses amis, mais à tous les fainéants et à tous les importuns qui assiégeaient sa porte. Celui-ci venait tendre une main qu'il ne retirait jamais vide ; celui-là le consultait sur une romance ou sur une cantate; un homme déjà vieux et sans aucune espèce de voix sollicitait son appui pour un emploi de ténor; une jeune fille, qui n'avait jamais dansé un pas de sa vie, lui demandait le premier rôle de son prochain ballet. Le pauvre Adam, sans jamais se fâcher, sans se plaindre, accueillait, écoutait, consolait tout le monde; et lorsque sa patience était» à bout, pour ne pas éclater, il caressait son gros chien qui allongeait silencieusement le museau sur les genoux de son maître et le regardait d'un œil fixe et compatissant. C'est à peine s'il avait le temps de s'habiller; on venait le chercher pour aller dans les ministères, où toutes les portes lui étaient ouvertes ; c'était tantôt quelque artiste malheureux qu'il recommandait à la bienveillance du gouvernement, tantôt les intérêts d'un théâtre qu'il défendait comme les siens propres, tantôt quelque veuve de musicien qu'il faisait doter d'une pension, tantôt quelque orphelin qu'il faisait adopter par la Société des artistes. Le reste de sa journée était pris par les répétitions, les visites, les affaires, l'Institut, le Conservatoire, le journal, les concerts, les théâtres où il assistait à toutes les premières représentations, et plus souvent à deux qu'à une seule dans la même soirée!

Mais quand donc travaillait-il, et où prenait-il le temps pour composer l'immense répertoire qu'il nous a laissé? Oh! vous allez le voir, rien n'est plus simple; il prenait sur ses nuits, il prenait sur son repos, il prenait sur sa santé, sur sa vie ; et vous allez bientôt comprendre ce que c'est que le travail facile et cette heureuse veine dont on lui faisait compliment ! Adam se levait de table, passait dans son petit salon, se chauffait un instant les reins de-

vant sa cheminée, causait une demi-heure avec ses amis, puis leur disait gaiement : Allons, je vous chasse. Et il se mettait à travailler. Il est si bon de travailler le soir, disaitil simplement; on a toute la nuit devant soi; le jour on est si dérangé! — Toute la nuit devant soi! Le secret de la mort d'Adam est dans ce mot... Pour résoudre ce problème effrayant de la vie parisienne, tous ceux qui travaillent sans relâche, tous ceux qui produisent énormément, n'ont pu trouver qu'un moyen : c'est de supprimer le sommeil. Ainsi s'expliquent ces tours de force incroyables qui étonnent le public. Adolphe Adam était toujours prêt, et jamais directeur aux abois n'a eu recours à lui sans être exaucé et sauvé: un opéra en quinze jours, un ballet en trois nuits, une cantate en trois heures. Lorsqu'une chose était bien reconnue impossible, on s'adressait à Adam et la chose était faite *.

C'est, en effet, l'un des côtés caractéristiques du tempérament artistique et intellectuel d'Adam, que cette activité incessante, que cette âpreté infatigable au travail. Jamais — et nous en avons vu bien des preuves — jamais, on peut le dire, il ne prenait de repos. Avait-il achevé un opéra, vite il en commençait un autre, ou il se prenait à un ballet, ou il entamait une messe, écrivant parfois entre temps, et pour se dégourdir la main, soit une série de chœurs orphéoniques, soit une suite de morceaux religieux pour le mois de Marie, soit une douzaine de roman-

1. Moniteur universel du 11 mai 1856. Feuilleton signé, comme tous ceux que Fiorentino publiait dans ce journal, du pseudonyme : A. de Rovray.

ces, soit toute une kyrielle de petites compositions pour le piano. Ne prenant jamais le temps d'attendre l'inspiration, courant toujours après elle, assez heureux pour l'atteindre la plupart du temps, toute sa vie était dans le travail, et il ne pouvait comprendre autrement l'existence. Dans un feuilleton du Figaro, — l'ancien Figaro littéraire — feuilleton publié en 1862, lors de la reprise de Giralda, M. Jouvin a publié quelques souvenirs qui ne sont pas sans intérêt, et qui montrent la prodigieuse activité d'Adam, qui semblait ne regretter qu'une chose, c'était de ne pouvoir produire davantage encore :

Adolphe Adam, disait M. Jouvin, m'a avoué bien des fois que les vives jouissances d'amour-propre que donnent un grand succès et les bravos de la foule n'étaient rien pour lui en comparaison du plaisir d'ccrire une partition en tiers avec sa lampe et son piano. — « Le malheur, « ajoutait-il, c'est que mon plaisir dure peu, car j'écris « vite, trop vite; on me l'a reproché; mais je mourrai « dans l'impénitence finale. Que de fois, par exemple, je « suis parti pour la campagne avec un opéra en trois actes « à orchestrer. Bon! me disais-je, en voilà pour quinze « jours, ne nous pressons point. — Mais je ne sais com- « ment cela se faisait ; au bout de trois jours, ma parti- « tion était instrumentée sans qu'il manquât une pause à « la partie de triangle, et j'étais condamné au supplice d< « regarder pousser les marguerites du jardin et de voir « coucher le soleil derrière un nuage *. Sans ma bonne

1. Ici, et seulement pour la forme, je ferai remarquer au narrateur que l'exagération est par trop manifeste. Quelle que fût la

« constitution, je n'y aurais pas résisté. — On parle des « nuits passées au travail, des Waterloo de théâtre, de « l'ingratitude du public. On ne meurt pas de cela ; on en « vit, au contraire, avec un peu de fièvre, et voilà tout. « Croyez-le bien, mon cher ami, ce qui fait pousser des « cheveux blancs sur notre tête, ce qui tue l'artiste en « détail, avec d'intolérables souffrances et comme si le « juif Schylock le charcutait à loisir de son coutelas bien « affilé, c'est l'inaction. On me fait un crime de ma fé- « condité; on me jette mes vieux opéras dans les jambes « pour m'empêcher de marcher; on écrit sur tous lestons: « M. AdolpheAdam, l'auteur du Chalet, un chef-d'œuvre...» « — Eh! si j'ai fait un premier chef-d'œuvre, butor! que « ne m'en laisses-tu faire un second ? D'autres, hochant « la tête, disent: « C'est un improvisateur! » comme on « dirait: « C'est un voleur! » — L'improvisation, c'est un a grand mot, et rien de plus. Molière, un homme de gé- « nie, improvisait comme Oronte, qui n'était qu'un sot. « Qu'importe que j'improvise ou que je rature mes parti- « tions? Richard en Palestine est le fruit de lentes réflexions «^td'un travail mûri, et Richard n'est pas bon, tandis « que le Toréador, composé en trois jours, du mardi au « vendredi, passe pour être un de mes meilleurs ou- « vrages. » A

« On a dit encore : « II a voulu être directeur pour être « joué, et non content de se faire musicien en vieux, sous « prétexte de rajeunir Grétry, Monsigny et Dalayrac, il « met des flons-flons à la Faridondaine de la Porte Saint- « Martin, comme on met des clous à un vieux soulier. « Qu'on le laisse faire, et il ira demander leur pratique

rapidité de travail d'Adam — et je sais qu'elle était étonnante — je l'eusse bien mis au défi d'orchestrer en trois jours une partition en trois actes. Encore faut-il le temps matériel d'écrire, et il n'est pas un compositeur qui ne déclare qu'ici le temps serait absolument insuffisant.

« aux vaudevillistes en crédit. Ce fut d'ailleurs son pre- « mier métier. » — On croit pousser jusqu'à l'excès la « mordante hyperbole de la critique, mon cher ami, et « l'on dit la vérité bien juste. Que ne suis-je encore à ces « commencements si durs et si doux du Hussard de Fels- « heim? Comme Balzac, même en produisant, je suis tour- « mente du besoin de produire. Vons avez baptisé cela de « Fhystérie musicale, et je n'y ai pas contredit. Quelques <( anuées avant sa mort, le célèbre romancier rêvait l'ac- « quisition d'un hôtel, le plus vaste qu'il eût trouvé, et « dans lequel il voulait fonder un journal quotidien au « rez-de-chaussée, une Revue en concurreuce à la Revue a des Deux-Mondes au premier étage, un petit journal dans « les combles; petit journal, revue, journal quotidien récc digés par une seule plume, celle d'Honoré de Balzac; (( sans préjudice, bien entendu, de nouvelles séries de la (( Comédie humaine. Eh bien ! le rêve gigantesque et fou (( de ce grand apôtre du travail, il m'est arrivé de le faire <( à ma manière. — Plus d'une fois, après avoir placé lac- « cord final au bas d'une partition, ne me trouvant ni las « ni assouvi, je me surprenais à envahir par la pensée « toutes les scènes parisiennes... Vous riez, et vous allez « me dire : « Pourquoi pas tout de suite la machine Fiesf chi appliquée à la musique? » — Je ne vous répondrai « qu'une chose : En 1848, au milieu des désastres de ma « direction, lorsque l'Opéra-National craquait sous mes « pieds et qu'il pleuvait du papier timbré sur ma tête, je « me réfugiais dans ce petit cabinet où vous êtes venu « me voir quelquefois; je m'y enfermais à double tour; « j'ouvrais une méchante épinette plus grinçante que la « voix des recors, j'improvisais des fragments du ballet de « Griseldis, que m'avait commandé l'Opéra, et j'oubliais « tout, ))

Et pour se reposer de faire de la musique, Adam

se mettait parfois à faire de la littérature. Lorsqu'aprés le désastre de l' Opéra-National, Véron lui eut offert et qu'il eut accepté le feuilleton du Constitutionnel, peu s'en fallut qu'il n'accaparât les journaux comme, à un moment donné, il avait accaparé les théâtres. Il avait donné naguère un certain nombre d'articles à la Gazette musicale, h la France musicale et au Monde dramatique. Bientôt le Constitutionnel, où il publia ses jolies études sur Boieldieu, sur Berton et Montano et Stéphanie, sur Sedaine et JHini1 ne lui suffit plus ; il entra à l'Assemblée nationale, puis il se mit à travailler pour la Bévue contemporaine, puis, pour la Revue pittoresque, puis. . . que sais-je encore? et dans l'espace de deux ou trois ans, comme s'il n'avait jamais fait que cela de sa vie, il mit ainsi au jour toute une série de notices musicales pleines de charme et d'intérêt, de grâce et de piquant, d'entrain et d'animation, notices un peu fantaisistes parfois au point de vue du détail, avec un grain d'esprit romanesque (comme, par exemple, dans sa charmante étude sur Gossec), mais dans lesquelles cependant le côté historique était suffisamment respecté, et où le génie de chaque artiste était apprécié avec un sentiment critique singulièrement remarquable.

1 . Celle-ci n'a point été recueillie dans les Souvenirs d'un musicien.

Du moment qu'il tourna de ce côté ses facultés, Adam saisit du premier coup la note, et entra de plain-pied dans les bonnes grâces du public. Ce n'est pas un sujet de mince étonnement, pour celui qui étudie avec attention ce tempérament si souple et si riche à la fois, que la facilité avec laquelle, dans un âge où Ton n'apprend guère un nouveau métier, il se mit à faire de la littérature (car il faut remarquer qu'en somme, il avait très-peu écrit jusqu'alors). Mais c'est qu'en vérité il avait tout ce qu'il fallait pour réussir en ce genre, et, chose assez rare, il déploya précisément, en tant qu'écrivain, les qualités qui le distinguaient comme compositeur : un esprit bon enfant et sans prétention, un style aisé (moins brillant cependant), le mouvement, la grâce, et jusqu'à cette émotion communicative qui captive le lecteur aussi bien que le spectateur. De plus, il avait Fart du récit comme on le possède rarement, et en même temps le secret d'exciter l'intérêt. Comme historien, il n'allait pas au fond des choses, et n'avait point la prétention d'épuiser son sujet ; mais lorsqu'il avait pris un type, qu'il s'était emparé d'une figure, il la faisait si bien revivre et la présentait avec tant d'exactitude, que la ressemblance était frappante et qu'on la connaissait comme lui. On n'a qu'à lire, pour s'en convaincre, tous ces croquis si fins, si allègres, si bien venus, sur Lully, Ra-

meau, Dalayrac, Gossec, Méhul, Berton, Boieldieu

Au point de vue de la critique courante, du feuilleton proprement dit, Adam n'était ni moins habile, ni moins expert. Un écrivain, mort déjà depuis quelques années, et dont personne ne contestera la compétence en pareilles matières, Joseph d'Ortigue, lui rendait justice en ces termes : — « Adolphe Adam était un écrivain et un critique distingué ; ses articles, toujours pleins de bienveillance pour ses confrères, étaient pleins d'encouragements pour les essais des jeunes gens. S'il avait à exprimer une opinion sévère, il le faisait avec franchise, mais avec loyauté et mesure, de manière à rester l'ami de l'écrivain ou du musicien dont il s'était fait un instant l'adversaire ! » .

Enfin, pour terminer ce portrait artistique, intellectuel et moral du grand artiste dont j'ai essayé de retracer la vie et la carrière, pour compléter sa physionomie, je ne crois pouvoir mieux faire que de reproduire ce crayon qu'en a tracé il y a quelques an-

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