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LE PROPHÈTE

La nouvelle partition de Meyerbeer offre une suite de beautés dont l'appréciation serait impossible après une seule audition; et j'avoue que, quoique ayant obtenu la faveur d'assister aux deux dernières répétitions générales, et ayant, par conséquent, entendu trois fois l'ouvrage en entier, il me sera difficile de signaler, entre tant d'admirables morceaux, ceux que j'ai le plus admirés. Tel m'avait paru devoir l'emporter à la première audition, que je trouvais surpassé à la seconde par tout ce que je découvrais dans le morceau suivant : tel autre, qui les deux premières fois avait passé inaperçu à mon oreille, lasse d'admiration, est venu à la troisième audition se révéler avec des beautés nouvelles et inattendues.

Les spectateurs qui vont se succéder aux représentations du Prophète n'auront qu'un choix à faire entre tous les morceaux de la partition, suivant leur goût particulier, car il y a une extrême variété de tons et de couleurs. Pour aujourd'hui, je ne puis citer que ceux dont l'effet a été le plus généralement senti à la première représentation. Les éloges sincères que je fais de la musique de Meyerbeer sont d'autant moins suspects que j'ai toujours fait profession de préférer le style lumineux et purement mélodique de l'école de Rossini à la manière plus fortement accentuée peut-être, mais aussi moins vocale et plus travaillée qui distingue l'école allemande. Je n'aime pas

t. Assemblée nationale du 1 4 septembre 1852.

l'exclusion en fait d'art, et je plains ceux qui, se faisant admirateurs passionnés d'un système, méconnaissent les beautés d'un ouvrage écrit dans un système différent. Je ne sache pas de pays où l'on- aime plus la musique qu'en Allemagne, et les Allemands ont cela d'admirable qu'ils admettent la musique de toutes les écoles et de toutes les époques; il n'est pas rare de voir les mêmes auditeurs écouter le matin avec une attention presque religieuse l'une des compositions les plus sévères de Bach ou de Hœndei et le soir applaudir avec transport un opéra d'Auber ou de Donizetti ; puis le lendemain se faire un plaisir d'assister à l'audition d'un de ces chefs-d'œuvre de Gluck, de Grétry même ou de Mozart, dont nous autres Français nous supportons tout au plus quelques fragments dans les concerts. Honneur au génie et au talent sous quelque forme qu'ils se présentent : qu'ils se traduisent en pures mélodies ou en combinaisons musicales puisées dans les éléments des masses instrumentales et vocales, la pensée domine toujours le système, et loin de nous plaindre de cette diversité de formes, félicitons-nous plutôt de pouvoir entendre successivement des chefs-d'œuvre conçus dans des données si différentes.

Ce qui distingue surtout la musique de Meyerbeer, c'est un caractère de grandeur et d'élévation qui la rend propre à peindre les sentiments les plus passionnés et les plus tumultueux. Aussi le public a-t-il été vivement impressionné dès la fin du premier acte du Prophète par l'explosion du chœur général répétant le plain-chant des trois anabaptistes, qui, jusque-là, n'a été présenté que comme une espèce de formule que répètent presque machinalement les trois prédicans : mais on comprend la puissance qu'ils vont exercer, lorsque ce chant monotone a pris un caractère d'énergie sauvage et passionnée en passant par la bouche des paysans révoltés. Il y a toute une révolution dans cette transformation du plain-chant Venite ad nos,po-

puli', on comprend qu'à l'aide de ces simples paroles l'Allemagne va être inondée de sang. Quel contraste ce chant n'offre-t-il pas avec les délicieux couplets si bien rendus par mesdames Viardot et Castellan !...

On sait comme Meyerbeer entend l'orchestration, et les effets qu'il sait tirer de diverses combinaisons d'instruments: dans tout le courant de l'ouvrage, il a donné carrière à son ingénieuse habileté en ce genre. La clarinettebasse de M. Sax est très-heureusement employée dans divers passages. Mais la combinaison la plus grandiose et la mieux inspirée est celle employée dans la scène de l'église, où les ressources de l'orchestre sont combinées avec une formidable bande de saxhorns et d'instruments de cuivre, et avec l'orgue touché à quatre mains, le tout accompagnant un douloureux et triple chœur de voix de chanteurs, d'enfants de chœur et de peuple. Ajoutons que, chose miraculeuse, l'exécution est si parfaite, qu'il semble qu'il n'y ait pas la moindre difficulté à faire concorder simultanément tant d'éléments divers, et que toutes ces grandes voix forment une voix unique, produisant l'effet le plus imposant et le plus grandiose. S'il y a un grand mérite dans la conception de cet ensemble si compliqué, il n'y en a peut-être pas un moins grand dans la réalisation de son exécution1...

SPOiNTIiNI.

La séance annuelle de l'Académie des beaux arts a eu lieu, suivant l'usage, le premier samedi d'octobre.... Après le rapport sur les travaux des élèves, lu par M. Blouet, M. Raoul Rochette a lu une excellente notice

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