Constitutionnel du 18 avril
sur la vie et les ouvrages de Spontini. On se fait peu d'idée, en général, de la difficulté qu'on doit éprouver à écrire ces sortes de biographies. Devant un auditoire composé en grande partie d'amis du défunt, en présence des membres de la famille qui, souvent, ont fourni des notes sur la vie de leur parent, l'impartialité est presque impossible dans ce travail, dont la fin doit toujours être un éloge. Il faut donc se bien garder de consulter les notices académiques comme documents historiques. M. Raoul Rochette a présenté des aperçus très-neufs et très-ingénieux sur le talent et la personne de l'illustre compositeur qui faisait le sujet de sa notice, mais la vérité de certains faits peut être contestée. Ainsi, il attribue à une cabale du Conservatoire la chute éclatante d'un petit opéra comique de Spontini, la Petite Maison. Il est probable que cet opéra ne valait ni plus ni moins que Milton, qui l'avait précédé, et que Julie, qui le suivit. Spontini n'occupait alors dans le monde musical qu'une place beaucoup trop modeste pour que le Conservatoire pût prendre le moindre ombrage et cabaler contre lui.
Quant aux difficultés qu'éprouva l'auteur de la Vestale pendant les répétitions, elles tenaient autant à la roideur de son caractère qu'à ses tâtonnements et à son inexpérience de l'orchestre : il le remaniait sans cesse, et les frais de copie s'élevèrent *à la somme incroyable de dix mille francs. Plusieurs compositeurs avaient même été appelés pour porter la lumière dans ce que chacun considérait comme un chaos. On disait un jour à Cherubini : — « Est-il bien vrai que vous avez corrigé au moins cent fautes dans la partition de Spontini? » — « Oui, répondit-il, mais j'en ai laissé plus de mille. »
Quoi qu'il en soit de l'injustice des artistes de l'époque pour une œuvre à qui l'on pouvait peut-être reprocher d'être peu correctement écrite (grammaticalement parlant), la Vestale n'en restera pas moins un chef-d'œuvre,
car le génie y éclate de toutes parts; et, comme Ta fort bien dit M. Raoul-Rochette, Spontini s'y montre le digne successeur de Gluck et le précurseur de Rossini.
Le second grand ouvrage de Spontini, Femand Cortez, îut moins heureux que le premier. N'en déplaise à la notice académique, il n'eut que fort peu de succès dans sa nouveauté; ce n'est qu'à sa reprise, en 1816, que l'ouvrage fut entièrement refondu, à ce point que le premier acte devint le troisième; ce fuf alors que l'on rendit une pleine justice aux admirables beautés de ce magnifique ouvrage.
Ce qu'il y a de bizarre dans la longue et brillante carrière de Spontini, c'est que sa fortune et sa réputation ne furent basées que sur l'existence de ces deux premiers ouvrages (je persiste à dire de ces deux premiers ouvrages, parce que ceux qui les ont précédés sont demeurés aussi inconnus que le resteront sans doute ceux qui les ont suivis), à l'exception à'Olympie. Une autre remarque à faire sur ce génie singulier, c'est qu'après s'être présenté en novateur des plus hardis, il n'avait pas tardé à se montrer l'ennemi de tout progrès, s'imaginant sans doute avoir posé une limite qu'on ne devait jamais dépasser. Ainsi Rossini, dont il avait pressenti les puissants effets rhythmiques, Meyerbeer, dont il aurait dû comprendre la mâle harmonie et les savantes combinaisons, lui étaient antipathiques.
Si Spontini ne vécut pas assez pour sa famille et pour l'admirable veuve qui le pleure chaque jour, il vécut trop pour sa gloire et pour son amour-propre. De retour depuis quelques années dans le pays où avait commencé sa réputation, où ses ouvrages avaient obtenu un si immense retentissement, il se voyait entièrement oublié d'une génération ingrate et dédaigneuse : ses ouvrages n'étaient plus représentés, et il ne vivait plus que par ses souvenirs. Il eut cependant encore quelques moments de
bonheur, c'est lorsque au Conservatoire et dans un grand concert donné il y a quelques années à l'Opéra par l'Association des artistes musiciens, on exécuta presque en entier le deuxième acte de la Vestale, et que le public éleetrisé se leva en masse après le sublime finale, se tourna vers la loge où se tenait l'auteur de ce chef-d'œuvre et le salua d'unanimes applaudissements.
Spontini n'inspirait pas de grandes sympathies comme homme, mais chacun rendait justice à son admirable génie, et il fut impossible de n'être pas touché en voyant ce vieillard, courbé une heure auparavant sous le poids des années et du chagrin, se relever fièrement, porter ses regards enchantés sur cette salle qui l'applaudissait comme il y a trente ans, reconnaître son public d'autrefois, et voir renaître en un instant sa vie, sa gloire et sa jeunesse.
Heureusement que le ciel avait mis une compensation à ces déceptions, qui sont celles de tous les musiciens qui survivent à leurs ouvrages (et les nôtres sont si éphémères!). Un ange était constamment près de lui pour partager ses moindres peines, pour supporter tous ses caprices, pour adoucir l'irritabilité nerveuse de ce caractère aigri, pour lui faire la vie plus douce, s'il en était une pour l'homme qui voit ses œuvres oubliées, après avoir rêvé qu'elles seraient immortelles.
Cela est triste à dire, mais je crois que les compositeurs qui meurent jeunes sont les seuls favorisés du ciel**