Assemblée nationale du 22 novembre
mique en trois actes, de Planard. Quelle transformation chez le compositeur! Au lieu de cette forme banale, de cette instrumentation terne, de ces idées sans valeur qui déparaient ses deux premières partitions, on trouve une allure indépendante, des coupes nouvelles, des mélodies originales, un cachet tout spécial, en un mot ce que nous appelons aujourd'hui une individualité. D'où pouvait venir un si notable changement? Auber m'en a confié le secret.
Amateur, il n'avait vécu qu'avec des amateurs; or, ceux-ci, en général, ont très-peur de compromettre leur goût, et, pour être sûrs de ne pas se tromper, ils prennent presque toujours pour objet de leur admiration exclusive quelque grande renommée incontestable et incontestée. Or, avant la venue de Rossini, l'idole était Mozart, et son nom était inscrit sur le drapeau de tous les amateurs, comme l'est aujourd'hui celui de Beethoven ; les amateurs d'alors, comme ceux d'aujourd'hui, ne peuvent certes être blâmes d'avoir choisi de tels patrons, mais c'est dans l'exclusivité qu'est le danger, et parmi le monde au milieu duquel vivait Auber, il n'y avait pas de salut en dehors de Mozart. Aussi, notre jeune amateur avait-il cru faire merveille en se conformant au goût de ses amis, et c'est pour eux que, comme il l'avoue spirituellement, il s'efforçait de faire du mauvais Mozart. Mais le public, s'obstinant à préférer à ces contrefaçons les mélodies de Boieldieu et de Nicolo, qui se contentaient de faire leur musique et se bornaient à admirer celle qu'ils se seraient donné garde d'imiter, les amateurs s'étaient rangés du côté du public et avaient tourné le dos au pauvre débutant, qui s'était, en vain, donné tant de mal pour leur complaire.
Auber, ruiné, attendant tout de lui-même, se dit avec raison que, puisque la musique qu'il avait faite dans le goût et les idées des autres n'avait pas réussi, il fallait
au moins qu'il tentât une fois d'en faire pour lui et comme il le sentait. L'essai réussit au delà de ses espérances : la Bergère châtelaine tomba comme poëme , mais eut un succès de musique inouï. Un an après, Emma procurait au musicien un triomphe encore plus complet et cette fois, le poète le partageait avec lui. Puis vinrent Leicester, la Neige, Léocadie, Fiorella, le Concert à la cour, la Fiancée, la Muette, Fra-Diavolo, et moins de dix ans après cet heureux début (car il ne faut le dater que de la Bergère châtelaine), l'auteur était membre de l'Institut, et dès cette époque pouvait être regardé, à juste titre, comme une des grandes illustrations musicales de la France1...,