Assemblée nationale du 21 décembre
Je n'ai jamais, grâce aa ciel, été compté parmi les détracteurs de M. Verdi; mais j'ai pu être rangé au nombre de ses adversaires. Je lui pardonnais difficilement d'avoir tellement changé l'école italienne, que l'on n'y retrouve plus cette pureté et cette obligation de mélodie si favorable aux chanteurs, d'avoir favorisé le système de chant à pleine voix, d'avoir proscrit le chant orné, d'avoir peu ménagé le système vocal en général et d'y avoir substitué un abus d'instrumentation que l'on pouvait déjà reprocher aux écoles allemande et française. Tout en rendant justice aux hautes beautés répandues dans ses ouvrages , j'expliquais mal le retour trop fréquent des mêmes effets et des mêmes moyens. J'avoue que mon opinion sur le talent de M. Verdi est complètement changée depuis l'audition des Vêpres siciliennes; je lui trouve beaucoup plus de souplesse que je ne lui en supposais, et je suis certain que si M. Verdi continue à écrire pour notre scène, il renoncera à tous les moyens qu'il a peutêtre inventés, mais que leur succès même a contribué plus vite à user; il emploiera des ressources nouvelles, et il est capable de les trouver; il étudiera le théâtre, sera plus soucieux des grandes situations qu'il ne faut jamais que le compositeur néglige ; il soignera toutes les parties de son œuvre comme il en a soig-né quelques-unes dans les Vêpres siciliennes; il se laissera de même aller à son inspiration mais il la réglera d'après les exigences de son sujet et de la scène, et il deviendra plus lui à mesure qu'il s'imitera moins. Fera-t-il tout cela? Renoncera-t-il aux succès plus faciles et plus fructueux qu'il peut obtenir ailleurs, pour continuer chez nous cette lutte incessante du producteur contre l'indifférence de ceux qui ne produisent pasj et l'envie et l'acharnement de ceux que l'impuissance condamne à une stérilité qui tourne leur désespoir en rage? C'est le secret de l'avenir; sans vouloir vainement en sonder le mystère, contentons-nous de nous
réjouir de l'œuvre que M. Verdi vient de nous donner, et de faire des vœux pour que ce ne soit pas la dernière *.