Assemblée nationale du 19 juin
Quel autre que Rossini eût pu créer cette musique, qui était la seule paraphrase possible du texte éblouissant de Beaumarchais, et se montrer vainqueur de l'esprit du poëte, après Mozart, qui, dans le Nozze cli Figaro, n'a pas toujours pu soutenir la lutte avec avantage ?
Quel autre que Boieldieu aurait écrit ce chef-d'œuvre de grâce et de mélodie, où la couleur écossaise est conservée si pure, tout en s'embellissant du goût, de l'élégance et de l'esprit du compositeur français?
Auber n'étâit-il pas né pour oser seul, sur une comédie, sur une donnée de vaudeville, sans couleur bien précise, sans situations dramatiques, asseoir les bases d'une partition charmante, où les mélodies abondent, où l'esprit pétille et où l'invention se décèle à chaque morceau, à chaque note? On vantait un jour devant Auber un morceau d'un tout jeune homme, où l'on remarquait de grandes qualités, mais aussi où étaient accumulés tous les effets, où se trouvaient réunies toutes les ressources des voix et de l'orchestre, et où semblaient traités tous les styles, excepté peut-être le genre simple et naturel, et l'on augurait beaucoup de l'avenir du jeune compositeur. — Moi, dit Auber avec cet air fin et narquois qui donne un relief si comique] à ses spirituelles réparties, je l'attends lorsqu'il aura des chaises et des fauteuils à mettre en musique.— Eh! bien, dans VA mbassadrice, il n'y a guère autre chose à faire: pas de décors, de paysage, de couleur militaire ou villageoise, rien de ce qu'il est facile de poétiser et de rendre musical ; et pourtant, sous la plume de l'auteur de la Muette et du Domino, ces deux ouvrages si colorés, l'Ambassadrice est devenue un opéra charmant, qui ne le cède ni aux chefs-d'œuvre du même auteur qui l'ont précédé, ni à ceux qui l'ont suivi, et je le répète, Aubert seul pouvait accomplir ce tour de force.
La difficulté était presque la même pour VÉclair, n'était cependant un grand fo nds de mélancolie et de sensi-
bilité qui dominait les scènes peu incidentées de cet ouvrage. Personne ne fait la musique de cœur comme Halévy, et il a déployé dans V Éclair une sensibilité et un charme de sentiment et d'expression douce et tristement passionnée, que lui seul était capable de si bien rendre. Je ne parle même pas de la scène d'orage du premier acte : c'est un chef-d'œuvre instrumental, harmonique et dramatique, à mettre en parallèle avec les morceaux les plus élevés et lès plus admirés des plus grands maîtres. Je ne citerai, au contraire, que les airs, les duos,'les morceaux d'ensemble, qui n'offraient au musicien d'autre qualité à faire valoir que cette sensibilité et cette finesse de sentiment et de cœur, si rares et si difficiles à s'exprimer : c'est par là qu'Halévy Ta emporté sur tous et sur lui-même ; car, malgré les succès plus retentissants de ses grands opéras, où brillent cependant de grandes beautés, nul de ses ouvrages n'est aussi soutenu d'un bout à l'autre et n'offre le cachet d'unité et presque de perfection que signale sa partition de l'Éclair»
Ambroise Thomas, plus jeune que les deux illustres confrères que je viens de nommer, n'a pas encore rencontré ce type qui résume la manière d'un compositeur et s'empreint de son individualité. Son premier ouvrage^ la Double Échelle, était un petit pastiche charmant du style Louis XV : il obtint un grand succès et fit présager l'avenir du compositeur. Son second opéra était un ouvrage en trois actes de Planard, intitulé le Perruquier de la Régence; il ne réussit pas autant qu'il le méritait, et3 cependant, les amateurs et les artistes n'ont pas oublié la belle ouverture de cet opéra et des couplets d'un grand caractère que Ghollet chantait à merveille. Un petit opéra en un acte, Angélique et Médor, n'a guère laissé d'autre souvenir qu'une musique agréable, mais peu caractérisée, et ne tenant pas toutes les promesses des deux productions précédentes. Puis, vint Mina, un charmant opéra en
trois actes, dont une reprise renouvellera quelque jour le succès.
Cependant Thomas semblait découragé de n'avoir pas encore pu obtenir du public le succès franc et décisif dont sa conscience et les artistes ses confrères lui disaient .qu'il était digne. Il s'essaya au grand Opéra, où il donna un ouvrage en deux actes, Carmagnola, qui ne fut joué que cinq ou six fois, puis un autre ouvrage de môme dimension, le Guérillero, qui, bien inférieur au premier, n'obtint pas moins de quarante à cinquante représentations. La musique en était pénible et cherchée : on voyait que le compositeur, mécontent ou étonné de n'avoir pas vu mieux accueillir ses premiers essais, s'attribuait un tort qu'il n'avait certainement pas, qu'il voulait modifier sa manière, et qu'il cherchait une voie qu'il ne trouvait pas. C'est dans ces dispositions d'incertitude et de découragement qu'il écrivit la musique du Caïd: il crut ne faire qu'une charge de musique italienne, et il produisit un petit chef-d'œuvre de gaîté, de verve et de franchise. Le succès fut aussi décisif et aussi soutenu que mérité. Puis vient le Songe d'une nuit d'été. Le second acte de cet opéra offrait une couleur idéale et rêveuse, conforme au caractère poétique, mais un peu indécis du compositeur, qui traduisit ses impressions avec un bonheur infini. Plus de cent représentations ont consacré à Paris le succès de cet ouvrage, et il a réussi partout où il a été représenté.
Raymond fut moins heureux à Paris seulement ; car il eut un grand succès en province, où l'on se montra plus juste envers l'œuvre éminente d'Àmb. Thomas. Ce qui porte à croire que la distribution des rôles dut contribuer au peu d'attraction que l'ouvrage exerça à Paris. Mocker jouait fort bien, mais chantait insuffisament un rôle qui aurait exigé de grands moyens vocaux : Bussine, au contraire, chantait fort élégamment, mais jouait assez médiocrement un rôle qui demandait beaucoup de comi-
que; Mademoiselle Leniercier figurait une comtesse, et ce personnage jurait un peu avec son physique si charmant dans les rôles de demi-caractère : Mademoiselle Lefebvre n'avait pas assez de force dramatique pour les exigences de la pièce. Aussi, malgré un finale admirable au premier acte, un des plus beaux qu'il y ait au théâtre ; malgré la charmante pastorale du deuxième acte, peut-être un peu trop prolongée et sentant le placage; malgré de beaux chœurs au troisième acte, et un duo dont l'interprétation déguisait les beautés, l'ouvrage disparut-il trop promptement du répertoire.
Vint ensuite la Tonelli, opéra en deux actes, la dernière création de madame Ugalde. Le musicien dut y lutter contre Tobscurité et peut-être le vide de la pièce, et il sortit vainqueur de ce combat. La rupture de l'engagement de madame Ugalde interrompit les représentations, dont le cours fut repris avec mademoiselle Lefebvre; mais les rôles nombreux de cette jeune artiste ne permirent pas qu'elles fussent aussi fréquentes que l'auraient désiré les auteurs. Du reste, une prochaine reprise va avoir lieu, ce qui prouve que le dernier mot n'a pas été dit sur cet opéra.
Nous voici donc arrivés à la Cour de Cèlimêne. Le personnage estpeu musical; mais M. Rosier est un enchanteur bien habile, et l'on a pu croire que les roueries de la coquette, que ses manèges adroits fourniraient au compositeur assez de prétextes pour déployer cette élégance et ce bon goût qui sont les qualités les plus significatives de son talent
On connaît le soin que Thomas apporte à son instrumentation; je n'ai pas besoin d'en vanter la recherche, la sobriété, l'élégance et l'exquise distinction. L'ouvrage est encore trop nouveau pour qu'on puisse présager la durée de son succès; mais, musicalement parlant, on peut affirmer dès à présent que c'est une des plus jolies productions d'Amb. Thomas. Le premier acte surtout
offre une succession de morceaux plus ravissants les uns que les autres. Peut-être cette musique est-elle trop fine et trop distinguée pour avoir une action immédiate sur le gros du public; elle a besoin d'être écoutée comme elle a été conçue, avec attention, avec délicatesse, avec respect de la pureté et de la grâce; mais, si elle ne frappe pas les masses de prime-abord, il n'est pas d'organisation musicale un peu élevée qui ne soit apte à en sentir sur-lechamp toute la valeur