Assemblée nationale du 10 décembre
GALATHEE.
Je crois me rappeler que, dans ce feuilleton, j'ai traité assez cavalièrement la musique de Galathée.
Cela tenait à deux causes, aux éloges exagérés que l'on m'avait faits de cette partition avant qu'elle ne fût produite en public, et aussi à l'affreuse omelette musicale et harmonique que produisait l'introduction d'une voix de contralto qui venait tout brouiller, mettre en haut ce qui devait être en bas, et renverser toutes les idées reçues sur l'agencement des parties.
On a beau, comme critique, vouloir se faire public, et essayer d'oublier qu'on est musicien et professeur de composition, l'oreille du pédant fait toujours son office malgré vous. La présence d'une harmonie mal disposée et d'un tohu-bohu musical sans exemple, vous empêche de goûter le charme d'une mélodie bien conçue et ne vous dispose guère à l'indulgence. Le premier trio de Galathée m'avait mis hors de moi : j'entendais continuellement les parties supérieures et intermédiaires, confiées à Mocker et à Sainte-Foy, surmontées par la voix de mademoiselle Wertheimber, qui exécutait à l'octave la partie de basse et me donnait comme mélodie ce qui n'aurait dû être que la basse de cette mélodie : j'avais beau me dire que cette barbare cacophonie n'était pas du fait du pauvre compositeur, qu'il avait été obligé d'accepter cette grotesque substitution, je ne pus me faire à ce renversement, et je devins injuste, àmon insu, mêmepour les morceaux ou rien n'était interverti.
Je parlais, il y a quelques jours, de l'avantage que possède un critique musicien pour juger sainement les choses musicales. On voit ici qu'il n'y a pas de raison, si raisonnable qu'elle soit, qui ne puisse trouver son objection. Si je n'avais pas été musicien, je ne me serais même
pas aperçu de ce qui m'a si fort choqué, et j'aurais sans doute trouvé très-naturel ce qui m'a paru monstrueux.
La première représentation de Galathée m'avait produit une impression assez peu agréable pour que je ne désirasse pas revoir cet opéra, et je n'y étais jamais retourné. M. Massé m'avait offert sa partition, et après l'avoir parcourue, je m'étais contenté de penser que sa musique valait mieux à la lecture qu'à l'audition. Puis, quand quelqu'uu venait me dire : — « Ne trouvez-vous pas que la musique de Galathée est fort bien? » Je regardais mon interlocuteur de travers, et, in petto, je le notais comme Béotien musical très-avancé.
Eh bien! M. Faure m'a fait revenir de mon erreur1 et je dois une réparation à M. Massé, non pas que je croie qu'il ait fait un chef d'oeuvre, comme l'avaient proclamé d'avance quelques amis maladroits : la pa*rtie poétique de l'ouvrage est plutôt tentée que réussie, la transformation de la statue en femme manque de vie et de chaleur, il y a de la prétention dans plus d'un effet, qui n'arrive pas au résultat qu'aurait désiré l'auteur; mais la partie réelle de l'ouvrage est bien venue et c'est d'un heureux augure pour l'avenir de M. Massé, qui aura sans doute l'occasion de faire beaucoup d'opéras-comiques et fort peu de Galathées. Le trio qui m'avait mis si fort en colère m'a semblé excellent, d'un sentiment de scène parfait et d'une bonne entente musicale. Merci, monsieur Faure, de m'avoir permis de constater tout cela.
Il faut toujours reconnaître les supériorités : je confesse donc que ceux qui avaient reconnu le mérite de cette partition, au milieu du gâchis musical que j'ai signalé, sont bien autrement forts que moi. J'avoue encore que si
1. M. Faure venait de débuter à l'opéra-comique dans le rôle de Pygmalion, de Galathée, qui avait été créé peu de temps auparavant par mademoiselle Wertheimber.
Ton me conduisait au Musée et que la moitié des tableaux fût accrochée la tête en bas, il me semblerait bien difficile de reconnaître la valeur de ceux mêmes qui seraient placés dans la position perpendiculaire habituelle1.