LE SOLITAIRE
... Passons à la reprise du Solitaire (au Théâtre-Lyrique). Cet opéra fut représenté pour la première fois au théâtre Feydeau, en 1822, et le succès en fut immense. Si la musique suffisait pour faire réussir un ouvrage, on pourrait expliquer, par celle de M. Carafa, l'inexplicable succès de cet ouvrage; mais il n'en est pas ainsi, et il faut en chercher la cause ailleurs. La vogue du célèbre roman de M. d'Arlincourt était telle, à cette époque, qu'elle s'attachait à tout ce qui semblait en émaner. Ainsi la Gaîté, l'Ambigu et la Porte-Saint-Martin avaient chacun leur pièce tirée du Solitaire, lorsque TOpéra-Comique voulut aussi avoir la sienne. Quoique la dernière venue, elle ne fut pas accueillie avec moins d'enthousiasme, et la musique et les acteurs aidant (c'étaient Huet,Féréol, Darancourt, madame Rigaud-Palar, madame Pradher, madame Paul, etc.), la pièce de M. Planard eut un succès des plus éclatants, tant à Paris qu'en province.
Hélas! trente-trois ans se sont écoulés depuis cette époque, et, si les jeunes gens demandent ce qui a pu justifier l'admiration de leurs pères, de leur côté, les vieillards et les hommes ne s'expliquent pas , se demandent comment, dans leur jeunesse ou dans leur enfance* ils ont pu prendre au sérieux ce qui leur semble si comique et si ridicule aujourd'hui.
0 mânes de Gaignez, de Hapdé, de Loasel-Tréogate, vénérables pères du mélodrame, n'avez-vous pas frémi dans votre tombe en voyant revivre sur la scène ces magnifiques traîtres qui ont connu la mollesse des cours et dont les remords croissent avec les cheveux blancs, ces scélérats repentants que Ton jette dans des torrents au deuxième acte, et que l'on repèche dans l'entracte afin qu'ils repa-
raissent au dénoûment pour confondre le crime et sauver Tinnocence?
On a bien essayé de faire quelques coupures dans le dialogue, mais on n'a pas moins été obligé de conserver une foule de choses inénarrables, telles que le monologue de la folle, dont le fameux récit de Patachon des Deux Aveugles ne semble être qu'une pâle imitation.
La musique a peu vieilli : il est vrai qu'elle était trèsavancée pour son époque ; Carafa avait le premier importé en France les procédés d'instrumentation de Rossini, dont les ouvrages étaient à peine connus, et Auber? Hérold et même Boieldieu ne modifièrent que plus tard leur manière. La fameuse ronde et le chœur des buveurs jouissent d'une vogue immense; mais l'attention des connaisseurs se porte sur le finale du premier acte, dont la disposition des voix et l'ampleur étaient alors si nouvelles, et sur d'autres parties très-remarquables. L'orchestre de l'Opéra-Comique ne possédait alors que deux cors et deux trompettes. M. Carafa a ajouté des parties pour les troisième et quatrième cors, et pour les trois trombones; il semble que le regret d'en avoir été privé si longtemps lui en ait rendu l'emploi plus précieux, car il en a peut-être usé avec trop peu de ménagements: il a de plus composé des couplets de basse très-vigoureusement instrumentés au premier acte, et un air de ténor heureusement réussi au commencement du troisième acte1.