Assemblée nationale du 8 mai
Adam n'était certainement pas ua fuguiste de premier ordre: mais ses premières études n'eurent pas mo.ns pour résultat de lui assouplir la main et d'en faire un musicien très-expert, très-fin et très-habile en fait de pratique proprement dite.
2. Lire à ce sujet le joli chapitre inséré sous ce litre : la dame blanche de Boieldieu, dans les Derniers souvenirs d'un musicien.
nonce à subir les chances d'un nouveau concours après avoir remporté un second prix, songeait plutôt alors à tirer parti de son beau talent de harpiste, qui lui valait des succès flatteurs et productifs , qu'à se livrer à la composition ; ce ne fut que plus tard qu'il tourna ses vues de ce côté. Boieldieu , serviable, affectueux et bon, comme on le sait, reporta alors toute sa sollicitude sur Adam, et l'aida efficacement dans les relations qu'il cherchait à nouer avec les éditeurs. Celui-ci composait, en assez grand nombre, de petits morceaux de piano selon la mode du temps : Mélanges, Fantaisies, Mosaïques, Pots-pourris, etc., qu'il écrivait sur des thèmes d'opéras en vogue, et qui étaient accueillis avec faveur par le public, mais qu'on lui payait chichement. Boieldieu lui fit commander par Janet et Cotelle, les éditeurs de la Dame blanche, deux morceaux de ce genre sur son opéra, et les lui fit payer 300 francs. — Jamais Adam ne s'était vu h pareille fête ! *
C'est avec cette modique somme qu'il se mit en route, en compagnie d'un ami de sa famille, le docleur Guillié, pour faire un voyage de plaisir en Belgique, en Hollande, en Allemagne et en Suisse. L'ami était riche, heureusement : de plus il était bon, et il fut si bon ménager de la bourse de son jeune compagnon qu'au retour celle-ci était encore à
moitié pleine, c'est à dire qu'elle renfermait encore 150 francs.
L'esprit d'Adam était malheureusement fermé, et d'une façon absolue, — il l'avoue lui-même ingénuement — aux beautés de la nature comme à celles de l'art, la musique exceptée1. En Belgique, il visite presque à contre-cœur les musées et les églises , si remplis pourtant d'admirables merveilles ; il parcourt la Hollande sans comprendre la poésie calme et souriante de cette nature tranquille, sans ressentir le charme mystérieux de ces plaines grasses et fertiles ; enfin, en Suisse, il aime mieux rester paresseusement dans une chambre d'auberge que de faire quelques pas pour admirer un beau site, pour contempler un riche paysage. Je ne m'étendra?donc pas davantage sur ce voyage, dont l'intérêt, on le conçoit, est absolument nul, et si j'en
1. Voici l'un de ses aveux à ce sujet : — « Partout le docteur me faisait visiter les magnifiques églises, voulait me faire admirer les tableaux. Mais — il faut bien avouer toutes ses faiblesses — moi, si sensible aux beautés de la musique, je suis un Vandale pour la peinture : je n'y connais rien, et ne puis rester en admiration devant un chef-d'œuvre. C'est un sens qui me manque. » — En parlant de la Hollande, il dit : — « La Hollande est un pays assez triste. J'ai toujours été paresseux, je ne visitai pas grand'chose... » — Enfin, étant en Suisse, il écrit : — ((Le docteur, avec sa bonté ordinaire, me faisait tout visiter. Mais j'étais un véritable gamin ; un minois chiffonné, de beaux cheveux blonds m'intéressaient bien plus que les beautés des monuments et de la nature. »
parle quelque peu, c'est uniquement pour rapporter deux ou trois anecdotes amusantes, que je trouve consignées dans le journal du compositeur.
Les deux compagnons quittèrent Paris le 27 août 1826, pour se rendre d'abord à Mons, d'où ils gagnèrent Bruxelles en faisant un grand tour, c'est-à-dire en passant par Tournay, Courtrai, Ypres, Ostende, Bruges etGand. Arrivé à Bruxelles, Adam fait la rencontre de deux de ses amis, qui s'étaient réfugiés en cette ville pour se mettre à l'abri de leurs créanciers, dont ils avaient trop multiplié le nombre à Paris. L'un deux était un nommé Rousseau ; le second n'était autre que Romieu, qui devint si fameux plus tard par ses mystifications, et qui, on va le voir, établissait de bonne heure les bases de sa renommée :
Grande fut notre joie cle nous retrouver, dit Adam. Je présentai Romieu et Rousseau au docteur. Ils nous invitèrent à dîner; le docteur voulait refuser, niais Romieu insista tant qu'il céda, et nous nous rendîmes chez le premier restaurateur de Bruxelles.
Romieu commanda un très-beau dîner, arrosé de Champagne. Le docteur et moi ne cessions de le gronder de sa prodigalité, mais il nous répondait que rien n'était trop non quand on se trouvait entre amis. Le repas fut charmant; Romieu était rempli d'esprit, Rousseau très-drôle, et le docteur, quoique plus âgé que nous, savait comprendre le langage de la jeunesse.
Après te dessert, Rousseau eut l'air d'être indisposé et sortit. Quelques instants après, Romieu inquiet, prit son
chapeau et sortit aussi. Nous restâmes tranquillement, le docteur et moi, à ies attendre. Mais baste ! mon Romieu ne revint pas; nous étions joués, et le garçon nous' apporta la carte, que le monsieur qui était sorti le dernier avait recommandé de nous remettre. Elle était de 68 francs! Le docteur paya, jurant, mais un peu tard, qu'on ne l'y prendrait plus.
Quand je retrouvai Romieu à Paris, il me dit que Rousseau et lui avaient bien ri de la figure que nous avions dû faire, mais que depuis leur séjour à Bruxelles ils faisaient de fort maigres repas, et que, sachant le docteur riche, ils avaient osé lui jouer ce tour pour faire un bon dînei\ — Plus tard, quand il fut nommé préfet de la Dordogne, il s'empressa de m'envoyer une superbe dinde truffée, en me priant d'en faire manger à notre ami Guillié pour lui faire oublier sa folie de jeunesse.
De Bruxelles, nos deux voyageurs se rendirent à Anvers, où ils prirent le bateau qui devait les conduire à Rotterdam. Ils logèrent dans cette ville chez un pharmacien qui était l'un des correspondants du docteur Guillié, ce qui donna lieu aune scène vraiment comique. Le docteur avait inventé un élixir, un de ces remèdes que, comme le philtre de Fontanarose, leurs créateurs donnent comme souverains à tous les- maux ; il l'exploitait très-habilement, et cette exploitation avait été la source de sa fortune. Mais toute médaille peut avoir son revers, et Adam nous raconte que son ami fut sur le point de l'éprouver en débarquant chez son client :
En arrivant, le docteur était un peu indisposé. — Quel bonheur! s'écrie le bon Hollandais. J'en ai encore une. — Une, quoi? dit le docteur. — Mais, une bouteille de votre élixir merveilleux. Vous êtes malade, vous allez en prendre. — Non pas, s'écrie le docteur en faisant un saut. — Comment? mais vous dites dans votre propectus que c'est bon pour tout.
Le moment était critique pour le pauvre docteur, et je le voyais forcé d'avaler sa drogue pour ne pas se faire de tort. Son esprit lui vint en aide; il entama une discussion scientifique, et finit par étourdir le pharmacien, qui comprit que l'élixir Guillié devait guérir tout le monde, excepté son inventeur. — Quand nous fûmes seuls, nous rîme$ bien de cette scène digne de Molière.
De Rotterdam, Adam et son compagnon font route pour Amsterdam, en s'arrêtant à Harlem. Adam ne dit pas un mot de la magnifique église de cette ville, Saint-Bavon, dont la construction est si belle et si hardie, et dont la situation est si singulière, encaissée qu'elle est au milieu de misérables bicoques et d'innombrables échoppes qui enserrent ses flancs gigantesques ; mais il ne put résister au désir d'essayer son orgue, qu'il trouva médiocre en dépit de son renom, d'autant plus médiocre peut-être qu'on lui réclama ensuite cinq florins pour l'avoir fait ouvrir1. Gagnant ensuite l'Allemagne parNimègue,
1. On sait que l'orgue de Harlem, construit en 1735 par Chrétien Millier, est un des instruments de ce genre les plus anciens et les plus renommés qui soient en Europe. Au point de vue ar-
les deux voyageurs s'arrêtent à Cologne , puis à Coblentz, où une espièglerie d'Adam leur attire quelques ennuis :
En arrivant dans cette ville, on nous a présenté àFhôtel le livre des étrangers : il fallait inscrire son nom, sa profession, son pays. J'avais écrit : Nabuchodonosor, marchand de veaux, venant d'Egypte. Ce nom, cette profession, parurent étranges, et Ton nous pria de passer au bureau de police, où un grand diable d'Allemand, parlant fort mal français, nous interrogea : Quel être fotre garactère ? — Mais, répond le docteur, je ne l'ai pas mauvais. — Moi, repris-je, je suis jeune, il n'est pas encore bien décidé, et je ne le connais pas trop. — Che ne voulais pas de riserie française ! hurlait le Prussien en fureur. Fotre garactère, ou en brison !
Je riais à me tordre, ne sachant pourtant pas comment nous sortirions de là, lorsque entra un monsieur fort bien, parlant le français très-convenablement, et qui nous expliqua que par le mot caractère, on entendait état ou profession. — Le docteur, alors, déclara être médecin, et moi artiste musicien. Mais le grand Prussien criait, toujours plus fort, que ça être bas frai, à cause des viseries, que les médecins ne Hsaieni jamais. On eut bien de la peine à calmer ce maudit homme, et, bien malgré lui, nous pûmes rentrer à l'hôtel.
chitectural ; il est grandiose et extrêmement remarquable. Je n'en ai pas pu juger autrement, car, lorsque je le vis il y a quelques années, on venait de le démonter intérieurement pour le reconstruire en entier en le mettant au niveau des progrès immenses accomplis par la facture moderne, et ses tuyaux, gisaient mélancoliquement sur les dalles du chœur, comme autant de serviteurs laborieux réduits malgré eux au silence.
Après être allés à Bonn, où Adam voulait absolu- •ment voir la maison de Beethoven, le docteur et lui visitèrent successivement Mayence, Worms, Spire, traversèrent le Rhin, s'arrêtèrent à peine à Rastadt, rentrèrent en France par Strasbourg, puis, passant par Colmar, se dirigèrent vers Baie et ensuite sur le Grindelwald. C'est ici surtout quidam eut l'occasion de montrer le côté paisible et peu aventureux de son caractère ; pour être juste, disons que plus d'un sans doute eût fait comme lui :
ïl fut convenu que le lendemain nous irions visiter les
glaciers. — Le soir, on entendit les récits des guides et
^ies voyageurs, qui s'étendaient surtout sur les accidents
arrivés dans les excursions de ce genre, sur le courage,
la force qu'il y fallait déployer.
Je ne suis ni brave, ni fort, ni curieux, et ces récits, loin de me donner le désir d'aller visiter les glaciers, me donnaient au contraire le plus vif désir de rester au coin du feu. Je pensais au froid qui allait me saisir, et je frissonnais d'avance. Ma nuit fut fort mauvaise : je rêvai que je dégringolais dans un précipice, ce qui fort heureusement me réveilla, car j'étais mal à l'aise.
Il fallut se lever de grand matin, ce qui m'est très-désagréable. Notre guide m'arma d'un énorme croc, me recommandant de m'en servir pour ne pas glisser. A peine avions-nous fait cinquante pas, que j'avais failli tomber dix fois! — « Là, nous dit notre guide en nous montrant un bloc de glace détaché de la montagne, sont morts deux jeunes gens qui ont tiré un coup de pistolet. Le bloc les a écrasés. » J'eus le frisson! un peu plus haut il y avait de grandes crevasses ; j'avais beaucoup de peine à passer.
— « Ce n'est rien, dit le guide, il y en a de plus belles, et quelquefois elles s'écartent tout à coup; ça rend le retour plus difficile. »
•Je regardai le docteur. Il faisait une vilaine grimace.
— Ma loi, lui dis-je, je n'ai pas envie de faire une description des glaciers, je ne suis pas peintre, j'ai si froid que mes idées sont gelées. Or, je ne m'inspirerai pas làhaut. J'en ai assez, je descends, et je lirai les impressions de voyage écrites par ceux qui auront le courage et la force qui me manquent.
Le docteur fut de mon avis, et descendit avec. moi. Je courus à l'hôtel, où la vue d'un grand feu me rendit toute ma gaieté.
C'est pendant le repas qui suivit cet essai inachevé d'ascension qu'Adam, écoutant avec attention deux petites filles qui chantaient un air dont le tour lui paraissait charmant, se mit gravement à noter cet air, croyant avoir mis la main sur une mélodie populaire du meilleur crû. Or, le chant en question n'était autre que le motif du chœur du Freischùtz. « Je rapportai cependant, dit-il, plusieurs mélodies originales, des chants populaires, qui me servirent plus tard dans mes opéras suisses, afin de leur donner la couleur locale. »
Ayant renoncé sans effort à la visite des glaciers, nos touristes prirent la route de Genève, où ils firent la rencontre de Scribe, qui se montra fort aimable pour le jeune musicien : — « La Suisse l'inspirait, dit celui-ci, il y rêvait une foule de jolis sujets de
vaudevilles et d'opéras-comiques, et comme je lui dis que j'avais écrit de jolis airs originaux, il me promit à son retour de songer sérieusement à cela. »
Enfin > après avoir visité Lausanne et Berne, Adam et son ami le docteur jugèrent qu'une absence de six semaines était suffisante et qu'il était temps de rentrer en France. Le 11 octobre, ils arrivaient à Paris.
A peine de retour, Adam se remit au travail avec promptitude et activité. Il n'avait pas le loisir de flâner, -sachant ne pouvoir compter sur son père que pour le vivre et le coucher, et se trouvant dans la nécessité de pourvoir à tous ses autres besoins. « Je continuai, dit-il, à faire le plus de musique possible dans les vaudevilles. Je commençais à gagner de l'argent ; quelques airs, ayant eu de vrais succès, furent vendus et gravés \ mes mélanges pour *le piano furent préférés à ceux de Karr, le père
1. Parmi les airs de vaudevilles d'Adam qui furent gravés, je citerai ceux du Bal champêtre, du Baiser au porteur, de la Haine d'une femme, de Monsieur Botte et de la Fille de Dominique. Dans la Clé du Caveau, on trouve ceux de VHéritière et de Mon ami Pierre. — On verra plus loin la liste des pièces représentées sur nos théâtres de vaudevilles et pour lesquelles Adam écrivit de la musique nouvelle. Un biographe (Derme-Baron, dans la Biographie Didot), en cite deux dont il m'a été impossible de retrouver la trace : Edilh, au Vaudeville, et l'Enragé, aux Nouveautés. Il doit y avoir là une erreur, à tout le moins dans les titres donnés. Mais la pièce dans laquelle Adam plaça son premier air fut jouée au Gymnase le 22 janvier 1824; c'était un acte intitulé Pierre et
d'Alphonse Karr !. Je travaillais vite, j'avais une petite réputation, et mon père commençait à croire que je lui ferais plus d'honneur que si j'eusse été notaire. »
Mais comme la rue de Chartres-du-Roule, où demeurait son père, était trop éloignée du centre de Paris et par conséquent des théâtres où il avait journellement affaire, Adam se décida à quitter la maison commune et à venir se loger aux environs de ceux-ci :
Je louai une chambre rue de la Lune. De temps en temps, quand les fonds étaient bas, je retournais dans la maison paternelle, où j'étais le bienvenu.
Je revis Scribe au Gymnase, je lui rappelai notre rencontre en Suisse, sa promesse. — Eh bien, me dit-il, venez demain chez moi. J'ai un joli sujet pour le Gymnase ; il me semble qu'on peut en faire un petit opéra-comique2.
Marie ou le Soldat ménétrier, qui avait pour auteurs Ferdinand Langlé , Dupeuty et Ferdinand de Villeneuve. Par une coïncidence singulière, ceux-ci avaient emprunté leur sujet à une pièce de \ Goethe dont Scribe s'inspira plus tard pour le Chalet, et qui valut j alors à Adam son plus grand succès.
1 . On sait que Henri Karr, fils d'un violoniste recommandable, était lui-même un pianiste distingué. Il se fit une réputation et jouit d'une véritable vogue comme auteur de fantaisies, airs variés, pots-pourris sur des thèmes d'opéras à succès; mais dans les 4 deruières années de sa vie, il abusa tellement de sa facilité et / multiplia à ce point ces productions légères qu'éditeurs et amateurs n'en voulaient plus entendre parler. Lors de sa mort, en 1842, Adam publia sur lui une notice dans le recueil périodique de M. Alphonse Karr, intitulé : les Guêpes.
2. Le Gymnase, fondé depuis quelques années seulement, avait, I
— Je fus exact, il me lut la Batelière de Brientz, j'en fus enchanté, j'emportai le manuscrit, et quelques jours après j'apportai la musique terminée.
Mes cantatrices étaient Léontine Fay et Déjazet; mes chanteurs, Paul, Legrand et Ferville. Excepté Déjazet, qui chantait déjà très-bien, les autres artistes, tous excellents acteurs, ne chantaient guère; mais ils y mirent un tel zèle et une telle bonne volonté que l'exécution ne fut pas mauvaise. J'eus beaucoup de succès, et plusieurs airs devinrent populaires. Boieldieu fut fort étonné de ce que j'avais fait, et de ce moment il crut à mon avenir de compositeur. Scribe m'envoya demander ma note, comme on avait l'habitude de le faire avec les chefs d'orchestre des théâtres de vaudevilles. Je répondis fièrement que j'étais assez payé par l'honneur de sa collaboration...
Cette fois, ce n'était pas quelques airs, quelques couplets, qu'Adam avait pu écrire en fredonnant. La partition de la Batelière de Brientz constituait un véritable petit opéra-comique, qui, sans compter • l'ouverture, ne comprenait pas moins de onze morceaux, tant airs que duos, trios, chœurs, etc., et quelques-uns de ces morceaux étaient très-réussis. L'ouvrage obtint un vrai succès, et celui de la musique fut tel que l'éditeur Schlesinger n'hésita pas à
en vertu de son privilège, le droit de jouer de pelils opéras en un acte. C'est ainsi qu'il donna successivement : une Visite à la Campagne, de Guénée; les Projets de Sagesse, de L. Maresse ; une Française, de Chainpein père et fils ; la Meunière, Faublas, Garcia; la Vente après décès, de Dourlen ; le Grand-père, de Jadin; la Bonne Mère, de Douay ; la Maison en loterie, le Bramine, la petite Lampe merveilleuse, d'Alexandre Piccinni, etc., etc.
en offrir SOO francs à Adam, qui, de son côté, n'hésita pas à les accepter '.
Dès son entrée dans la carrière, Adam allait donner des preuves de la fécondité qui devait être un des caractères distinctifs de .son talent et de sa personnalité artistique. Il nous a dit lui-même qu'il écrivait de nombreux airs de vaudeville pour deux théâtres, le Vaudeville et le Gymnase ; mais sa main se formait, et nous voyons, par l'exemple de la Batelière, que bientôt ce ne sont plus seulement de petits airs, des couplets qu'on lui faisait écrire, mais des morceaux concertants, développés, et en assez grand nombre dans ime pièce pour que leur ensemble constitue une véritable partition. Bientôt, Adam
1 . Schlesinger ne publia point la partition, mais il en grava l'ouverture et neuf morceaux détachés, arrangés avec accompagnement de piano par l'auteur. Le titre exact de ce petit ouvrage était le Mal du Pays ou la Batelière de Brientz. C'est la lecture de la partition manuscrite qui m'a prouvé qu'Adam avait écrit onze morceaux, dont l'instrumentation comprend, outre le quatuor des instruments à cordes, deux flûtes, un hautbois, deux clarinettes, deux bassons, deux cors, une trompette, un trombone et timbales. La représentation de la Batelière éprouva sans doute un retard inattendu, car elle n'eut lieu que le 20 décembre 1827, tandis que la partition autographe porte la date du mois de janvier précédent. Le Gvmnase eut môme le temps de donner, le 15 mai 1827, un autre petit ouvrage, Perkins Warbeck ou leCommis marchand, de Théaulon, Brazier et Carmouche, pour lequel >dam avait composé un certain nombre de morceaux. Je crois néanmoins que la Batelière reste son premier essai un peu important au théâtre.
n'aura plus assez de ces deux théâtres, et dès que les Nouveautés ouvriront leurs portes au public, les Nouveautés, qui naissent à la lumière avec le désir et la prétention de devenir une sorte de troisième théâtre lyrique, Adam ira leur offrir l'appui de sa muse juvénile et facile, et écrira pour elles de vrais opéras. Du 7 mars 1826 au 9 février 1829, date de la représentation de son premier ouvrage àl'Opéra- Comique, c'est-à-dire en moins de trois ans, Adam composa ainsi la musique de dix- sept pièces, dont quelques-unes fort importantes à ce point de vue. En voici la liste, qui, je l'avoue, m'a donné assez de mal à établir :
La Dame jaune, un acte, de Carmouche et Mazères, Vaudeville, 7 mars 1826 ;
L'Oncle 'd'Amérique, un acte, de Scribe et Mazères, Gymnase, \h mars 1826;
L'Anonyme, deux actes, de Jouslin de la Salle, Dupeuty et Ferdinand de Villeneuve, Vaudeville, 29 mai 1826;
Le Hussard de Felsheim, trois actes, de Dupeuty, Ferdinand de Villeneuve, et Saint-Hilaire, Vaudeville, 9 mars 1827 ';
1. C'est pour le Hussard de Fehheim qu'Adam avait écrit, entre
autres morceaux charmants, l'air si gracieux :
Nos amours ont duré Toute une semaine..*
dont le succès fut si grand et qui devint si rapidement populaire.
L Héritière et F Orpheline, deux actes, de Théodore Anne et Henry, Vaudeville, 1 2 mai 1 827 ;
Perkins Warbeck, deux actes, de Théaulon, Brazier etCarmouche, Gymnase, 18 mai 1827 ;
Mon ami Pierre, un acte, d'Adolphe, Alfred et Armand Dartois, Nouveautés, 8 septembre 1827 ;
Monsieur Botte, trois actes, de Dupeuty et Ferdinand de "Villeneuve, Vaudeville, 13 novembre 1827;
Le Caleb de Walter Scott, un acte, de Dartois et de Planard, Nouveautés, 12 décembre 1827 ;
Le mal du Pays ou la Batelière de Brientz, un acte, de Scribe et Mélesville, Gymnase, 28 décembre 1827;
Lidda ou la Jeune servante, un acte, de Théodore •Anne, Nouveautés, 1 6 janvier 1 828 ;
La Beine de seize ans, deux actes, de Bayard, Gymnase, 30 janvier 1828 ;
Le Barbier Châtelain ou la Loterie de Francfort,
Cet air servit de texte et de sujet, l'année suivante, à une pièce empreinte de toute la fraîcheur de la jeunesse : la Semaine des Amours, qui fut le début littéraire de Dumanoir et de Mallian, que les Variétés représentèrent le 27 octobre 18 28, et dans laquelle se montra pour la première fois à ce théâtre l'adorable actrice qui avait nom Jenny Colon. Les deux auteurs, encore inexpérimentés et timides, hésitèrent à livrer leurs noms au public, et ne lui confièrent que leurs prénoms. La Semaine des Amours fut annoncée comme étant de MM. Philippe (Dumanoir) et Julien (Mallian).
ADOLPHE ADAM. Gl
trois actes, de Théodore Anne et Théàulon, Nouveautés, 7 février 1828 ;
Les Comédiens par Testament, un acte, de Picard etLaffite, Nouveautés, 14 avril 1828 ;
Les Trois Cantons ou la Confédération suisse, trois actes, de Ferdinand de Villeneuve etDupeuty, Vaudeville, 16 juin 1828;
Valentine ou la Chiite des Feuilles, deux actes, de Saint-Hilaire et Ferdinand de Villeneuve, Nouveautés, 2 octobre 1828 ;
La Clé y trois actes, de Leroi, Hyppolyte et M..., Vaudeville, S novembre 1828 ;
Le Jeune Propriétaire et le Vieux Fermier ou la Ville et le Village, trois actes, de Dartois, Nouveautés, 6 février 1829.
J'ai dit que quelques-uns de ces ouvrages étaient fort importants au point de vue musical, et, les manuscrits d'Adam sous les yeux, je puis le certifier. La partition des Comédiens par testament contient six morceaux, dont deux quatuors, un morceau d'ensemble et un finale 1 ; celle de Valentine en ren-
1 . Adam avait l'habitude de dater presque tous ses morceaux : je vois, par la date de ceux des Comédiens, que cette petite partition a été commencée le 16 mars et terminée le 9 avril 1828. L'ouverture seule est datée de 1825, et, bien entendu, gavait pas été faite pour la pièce. Elle est ainsi indiquée sur le premier feuillet : c Ouverture du Magistrat ou la Ville neutre, » mais les mots : du Magistrat ou la Ville neutre, ont été biffés et remplacés
ferme sept * ; celle de Caleb, huit, dont un trio, un morceau d'ensemble avec chœur, et deux airs développés; dans le Barbier châtelain, sur dix numéros, nous trouvons deux chœurs, deux finales et deux morceaux d'ensemble ; enfin, Guillaume Tell comprend treize morceaux, parmi lesquels cinq chœurs, un trio et trois finales2.
J'avais donc raison de dire que la fécondité d'Adam s'affirmait dès les premiers jours de son
par ceux-ci : des Comédiens. — Les artistes qui chantaient dans les Comédiens étaient Bouffé, Rogis, Caseneuve, m'esdames Albert, Flowel, mesdemoiselles Hirté, Adèle, Laurence et Miller.
1. La partition de Valentine a été écrite du 15 août au 5 septembre 1828. Dans cette pièce, ainsi que dans le Caleb de Walter Scott, c'est madame Albert qui jouait le principal rôle.
2. A l'exception du dernier finale, qui porte la date du 4 juin, celle-ci, fort importante, a été écrite en trois semaines, du 30 avril au 21 mai 1828. Comme dans le Guillaume Tell de Rossini, nous trouvons ici le trio des conjurés (qui porte cette annotation : refait le 15 mai 1828), et qui était chanté par Volnys (Mechtal), Guillemin (Furtz), et Fontenay (Guillaume). Arnal jouait dans cette pièce, et avait une ballade à chanter. La scène de la pomme formait un chœur écrit tout entier sur ces vers burlesques (il ne s'agissait pourtant point d'une parodie) :
Il a sauvé sa tête!
Quel coup du ciel !
Bénissons l'arbalète De Guillaum' Tell*
On jouait alors partout des Guillaume Tell, et la pièce du Vaudeville, d'abord ainsi intitulée, changea son titre et prit celui qu'on a vu plus haut : Les Trois Cantons ou la Confédération suisse. Mais la partition autographe d'Adam porte le titre de Guillaume Tell.
entrée dans la carrière. Elle ne devait plus se démentir jusqu'à la fin de sa vie.
Nous sommes arrivés à l'époque d'un événement important et fâcheux pour lui : celle de son premier mariage. Le 30 janvier 1827, une jeune choriste du Vaudeville, nommée Sara Lescot, fille d'une ancienne actrice de ce théâtre qui portait exactement le même nom, quittait les chœurs pour tenir un emploi, et débutait par le rôle de Jacqueline dans le Vieillard de Viroflay. Adam forma une liaison avec cette jeune femme, liaison que suivit de près un mariage qui eut lieu malgré lui — cela est curieux à dire — et surtout malgré sa famille, à qui il se vit obligé de faire des sommations respectueuses. Je ne me crois pas le droit d'en dire plus long à ce sujet, bien que les Mémoires d'Adam soient fertiles en révélations vraiment singulières relativement à cette union. Il fut décidé par les intéressés que celle-ci serait célébrée aussitôt après la représentation de Pierre et Catherine, son premier ouvrage à l'Opéra- Comique.
Le livret de ce petit opéra en un acte lui avait été confié par M. de Saint-Georges. La pièce ne comportait que quatre rôles, qui furent distribués à madame Pradher, àLemonnier, YizentinietFéréol. Les trois premiers refusèrent pour diverses raisons, et furent remplacés par mademoiselle Prévost, par
64 ADOLPHK ADAM.
Damoreauet Henry. — « Cette distribution d'acteurs de deuxième ordre me porta bonheur, dit Adam : rien n'arrêta mes répétitions, qui allaient de pair avec celles de la Fiancée. Enfin, le jour de la première arriva ! J'envoyai une loge à mon père. J'étais très-ému. Deux sentiments m'agitaient. Si l'ouvrage réussissait, la carrière du théâtre m'était ouverte, mon avenir d'artiste était assuré, mais mon bonheur détruit. Si la pièce tombait, je pouvais rompre et reprendre ma parole donnée. (Adam avait promis d'épouser Sara si Pierre et Catherine obtenait du succès.) Ces pensées m'agitèrent toute la journée; mais le soir, j'oubliai tout. L'artiste seul vivait en moi. Tous les morceaux furent très-applaudis. Mon succès me rendait heureux. Mon père vint m' embrasser en pleurant. Ce fut en cet. instant que je retombai dans la triste réalité. Mon père et ma mère, au milieu de leur joie, étaient bien loin de se douter que ce succès enchaînait la destinée de leur fils. »
La réussite de Pierre et Catherine fut en effet complète. Adam le constate un peu plus loin en ces termes : « Pierre et Catherine était lancé au delà de mes espérances. Mademoiselle Prévost avait été forcée de quitter le rôle à la sixième représentation ; m'y attendant, je l'avais fait apprendre à mademoiselle Éléonore Colon ; la pièce ne fut pas interrompue ; je profitai du succès de la Fiancée, je fus
joué plus de quatre-vingts fois de suite, et j'ai eu avec mon illustre confrère le privilège d'être le dernier compositeur exécuté dans l'ancienne salle Feydeau. La dernière représentation donnée dans cette salle, que le marteau devait frapper le lendemain, se composait de la Fiancée et de Pierre et Catherine. » Un témoignage désintéressé vient confirmer ces paroles; dès le lendemain de l'apparition de Pierre et Catherine, un journal spécial en attestait ainsi le succès : — « Il y a du sentiment, de l'esprit, du mouvement et de bonne musique dans ce petit ouvrage, qui sera favorable aux intérêts du répertoire. Après son entier succès, on a nommé M. de Saint-Georges pour les paroles, et, pour la musique, M. Adam, dont c'est le coup d'essai en ce genre. On a ajouté que ce compositeur est élève de M. Boieldieu. Dignus est. » Adam était donc lancé, et faisait un début très-heureux sur une véritable scène lyrique. Mais, comme il le dit lui-même, — ceci, par sa faute, il est vrai, — son bonheur était détruit. La première représentation de son opéra avait eu lieu le 9 février 1829 : sept mois après, le 12 septembre, en dépit des remontrances de ses parents, des objurgations de sa famille, de ses amis, de tous ceux qui l'aimaient, il épousait une femme indigne de lui, une femme qu'il n'aimait point, qui ne voulait que son nom, qui le rendit malheureux
pendant six ans, et dont, finalement, il fut obligé de se séparer ! Il semble vraiment, parfois, que certains êtres gâchent leur vie comme à plaisir, et sont poussés par la fatalité.
Une fois terminée cette belle équipée, Adam se remit activement au travail pour étourdir et calmer son chagrin ; car ce mariage l'avait séparé de tous les siens i son père et sa mère lui avaient fermé la porte de leur maison , son frère ne venait plus le voir, Hérold lui-même le boudait, et ses anciens amis avaient rompu avec lui toutes relations.
Le premier ouvrage dont Adam s'occupa fut une pièce en trois actes, de Benjamin initier et Théodore Nezel, Isaure, pour laquelle il écrivit treize morceaux1, et qui fut représentée aux Nouveautés, le 1er octobre 1829. Celle-ci donna lieu à un incident vraiment comique, et qu'il n'est pas sans quelque intérêt de rapporter. On sait quelles ont toujours été, sous le régime des privilèges, les prétentions odieuses de nos scènes lyriques, prétentions qui ont été préjudiciables pendant si longtemps au développement et à l'expansion de la musique en France. Les Nouveautés s'étaient fondées dans le but et avec le désir de devenir une sorte de troisième théâtre
1. Entre autres un duettino, un trio, un quintette, un chœur, un grand air et trois finales. Les rôles principaux ftlsaure étaient tenus par Bouffé, mesdames Alhert et Déjazet.
lyrique, destiné à encourager le talent et les efforts des jeunes compositeurs, qui en réclamaient vainement la création depuis un si grand nombre d'années. Mais l'Opéra-Comique, oublieux des longues persécutions que jadis il avait subies de la part de l'Opéra, son suzerain, n'entendait point de cette oreille, et songeait, à son tour et par tous les moyens, à éviter toute espèce de concurrence directe ou indirecte, mettant hypocritement en avant de prétendus intérêts de l'art, assez étonné sans doute de se voir mêlé à ces questions de boutique et de gros sous. Déjà les Nouveautés avaient eu maille à partir avec lui ; mais la représentation iïlsaure, qui avait obtenu un vif succès, fut le signal d'hostilités nouvelles, et dès le 3 octobre, la direction de l'Opéra- Comique, se fondant sur les prétendus droits qu'elle disait tenir de son privilège, faisait, par une assignation en règle, signifier à celle des Nouveautés la défense expresse de jouer aucune pièce contenant de la musique inédite, et prétendait, particulièrement, l'obliger à cesser les représentations d'Isaure. Mais Ducis et de Saint-Georges, alors directeurs de l'Opéra-Comique, avaient affaire à forte partie, les Nouveautés se trouvant aux mains de deux hommes d'esprit, Bohain et Nestor Roqueplan, qui étaient en même temps directeurs du Figaro. Ceux-ci cherchèrent un huissier d'un nom ridicule et fan-
tasque ; ils en découvrirent un qui tenait de ses aïeux celui de Lécorché, et c'est à ce Lécorché qu'ils s'adressèrent, pour répondre à l'assignation que leur avaient envoyée Ducis et de Saint-Georges, par une contre -assignation conçue dans les termes burlesques qu'on va lire :
L'an mil huit cent vingt-neuf, le sept octobre, à la requête de V administration des Nouveautés, fai, Martin-Charles Lécorché, huissier p?rs le Tribunal de première instance de la Seine séant à Paris, y demeurant rue des Bons-Enfants, n° 21 , patenté du, 28 avril dernier, n° 79, soussigné, signifié et déclaré à MM. Ducis et de Saint-Georges, directeurs du théâtre royal de V Opéra- Comique, rue Ventadour, à V administration dudit théâtre, parlant au Suisse ;
Attendu que, si les théâtres de vaudeville iï ont pas le droit de faire représenter des drames et comédies avec de la musique nouvelle, les théâtres d'opéra-comique ne peuvent avoir le privilège de jouer des ouvrages nouveaux avec d'ancienne musique ;
Qu'on doit entendre par ancienne musique celle dont tous les motifs sont connus ;
Que néanmoins V administration de l'Qpér a-Comique se permet depuis quelque temps de faire représenter des ouvrages dont les airs, duos, trios, finales, se trouvent en partie ou en totalité dans des partitions anciennes et des romances connues ;
Que cet excès est devenu intolérable dans le dernier ouvrage représenté sur ce théâtre sous le titre' de JENNY l ;
1. Opéra en trois actes, de Carafa, livret de Saint-Georges, qui avait été représenté peu de jours auparavant, le 26 septembre. C'est le pauvre Carafa qui ne dut pas être flatté de cette plaisanterie !
qu'il est constant, D'APRÈS LA RUMEUR PUBLIQUE ET LE RAPPORT UNANIME DES JOURNAUX, que pas un motif original, pas une idée qui ne traîne depuis vingt ans sur tous les pupitres du Vaudeville, ne sont venus frapper V oreille des auditeurs pendant trois mortelles heures que dure le soi-disant opéra comique.
Que de ce fait, QUI NE PEUT ÊTRE IMPUTÉ AU HASARD, RÉSULTE LA PRÉMÉDITATION BIEN ÉVI- DENTE D'ANTICIPER SUR LES DROITS DU VAUDE- VILLE;
Que cette préméditation est encore mieux établie par la manière dont V orchestre dudit a exécuté cette prétendue partition nouvelle, raclant, détonnant, jouant à contre-mesure, ainsi qu'on le faisait dans le vaudeville primitif, au temps des AMOURS D'ÉTÉ et d' ARLEQUIN AFFICHEUR;
Attendu qu'il est temps de mettre un terme à ces usurpations mutuelles des théâtres sur ce qu'on nomme leur genre particulier, et que la SOCIÉTÉ SERAIT ÉVIDEMMENT PERDUE si l'on jouait de la musique nouvelle à la place de la Bourse, et de V ancienne musique dans la rue Ventadour; J'ai, Lécorché, huissier susdit et soussigné, dit et déclaré aux sieurs Ducis et de Saint-Georges :
1° Que défense leur est faite, à compter de ce jour, de représenter ladite pièce ayant pour titre : JENNY, sans, au préalable, en supprimer tous les airs qui, étant vieux, ne sauraient en faire un nouvel opéra comique ;
2° Que, dans le cas où ils ne satisferaient pas à ces pré' sentes, le requérant se pourvoira devant V autorité supérieure POUR FAIRE CESSER UN ABUS DONT LA FRANCE ENTIÈRE GÉMIT, leur laissant toutefois la permission de jouer la pièce avec les paroles, vu que n'ayant rien compris, ainsi que le public, à ladite pièce, ils ne peuvent pas assurer que ce soit un vaudeville, une comédie ou un drame.
Et, à ce que les susnommés n'en ignorent, je leur ai, Lécorché, susdit et soussigné, parlant comme dit est, laissé
copie du présent. Le coût est de six francs cinquante centimes.
Signé : LÉCORCHÈ.
Les directeurs des Nouveautés ne se bornèrent pas à faire parvenir à leurs confrères de l'Opéra- Comique cette assignation, d'un caractère assurément original. Ils la publièrent en tête du numéro du Figaro du 8 octobre 1829, en la faisant précéder de celle qu'eux-mêmes avaient reçue quelques jours auparavant. Je laisse à penser le succès de fou ftre que tout le Paris lettré fit à cette mystification, et de quel côté se trouvèrent les rieurs en cette circonstance! Les directeurs de l'Opéra-Comique comprirent si bien le ridicule d« leur situation qu'ils ne donnèrent aucune suite à leurs exploits, et que les représentations d'Isaure purent continuer sans nouvelle opposition de leur part.
Mais j'ai dit qu'Adam s'était remis au travail avec ardeur. A peine Isaure avait-elle fait son apparition à la scène qu'il s'occupa d'un ouvrage en trois actes pour l'Opéra-Comique, Danilowa, dont le poëme avait été écrit par Yial et Paul Duport. L'éditeur Pleyel lui avait payé sa partition de Pierre et Catherine 3,000 francs1, qui étaient venus à point
1 . Je n'ai pas besoin de faire remarquer combien ce chiffre était considérable pour l'époque.
m ADOLPHE ADAM. 71
pour lui permettre d'acheter un excellent piano : quant à l'argent de ses droits d'auteur, il lui avait servi à monter son jeune ménage; mais comme il fallait vivre tout en travaillant à Danilowa, il continua à écrire quelques ouvrages de moindre importance pour les Nouveautés.
Quand je dis « écrire » , je me trompe un peu, car, ce qu'on ignore, c'est qu'Adam devint alors, et pour un instant, faiseur de pastiches, et qu'il menaça Castil-Blaze d'une concurrence redoutable et sérieuse. On sait quels succès celui-ci obtenait alors à l'Odéon, transformé en une importante scène lyrique, et avec quel bonheur il y avait donné des traductions des chefs-d'œuvre allemands et italiens inconnus en France, entre autres le Barbier de Séville, Othello, la Pie voleuse, Euryanthe, le Freischùtz, etc. Après y avoir fait représenter des ouvrages complets, il y donna quelques pastiches, c'est-à-dire quelques opéras arrangés avec des morceaux tirés de diverses œuvres de divers compositeurs ; au point de vue de l'art, l'idée était assurément moins heureuse, mais elle n'en fut pas moins productive. Les- Nouveautés, dont l'existence était des plus difficiles, et qui étaient disposées à s'imposer les sacrifices les plus lourds pour atteindre le succès, s'avisèrent d'entrer dans la voie où l'Odéon l'avait rencontré. La direction commanda à deux
jeunes écrivains, Romieu et Alphonse Royer, une pièce conçue dans ces conditions, et leur adjoignit Adam pour la partie musicale ; nos trois jeunes gens se mirent rapidement à la besogne, et, le 27 février 1830, ils avaient été assez vite pour que le théâtre pût donner la première représentation à' Henri V et ses Compagnons, pièce en trois actes qui fut fort bien accueillie du public, et pour laquelle des frais énormes avaient été faits.
Adam n'était pas nommé, et voici comment les journaux annonçaient cet ouvrage : « Henri V et ses Compagnons, drame en 3 actes et 5 parties, de MM. Romieu et Alphonse Royer, musique de Weber, • Meyerbeer et Spohr, décorations de M. Cicéri, costumes de MM. ***, mise en scène de M. Armand. Entre le deuxième et le troisième acte, l'orchestre exécutera l'ouverture de Robin des Bois. » Il y avait aussi, dans Henri V et ses Compagnons, de la musique de Lully; j'en trouve la preuve dans les manuscrits d'Adam, où se rencontrent quelques-uns des morceaux écrits ou arrangés pour cette pièce ; l'un est indiqué ainsi : « Air de danse à'Armide, de Lully, » (avec orchestre sur le théâtre), et un autre : « Autre air de Lully. »
J'ai dit que le théâtre s'était mis en frais pour cet ouvrage; on le verra par ces lignes extraites du compte-rendu du Figaro: — « Beaucoup de monde
et grand succès ; beaucoup d'argent dépensé, mais beaucoup d'argent en perspective ; le vaudeville élevé jusqu'au grand opéra (?) par la pompe théâtrale et la richesse d'une musique qu'un excellent orchestre exécute fort bien : voilà ce qu'on vient de voir au théâtre des Nouveautés. » C'est ainsi que s'entamait l'article, voici comme il se terminait : « En commençant cet article , écrit à la hâte, nous avons parlé de la musique et de l'orchestre. La musique, empruntée en général à Weber et à Meyer- Berr (sic), est pleine de chants gracieux et de beaux effets ; elle a été arrangée avec talent, et exécutée par l'orchestre nouveau de la manière la plus satis- . faisante. L'orchestre du théâtre de la Bourse est incontestablement aujourd'hui le premier de Paris, après celui de l'Opéra; il promet des jouissances réelles aux amateurs. » On voit quelle insistance on apportait en ce qui concerne l'orchestre ; c'est qu'en effet les préoccupations de l'administration s'étaient surtout portées de ce côté; non-seulement on avait changé le chef, Béancourt, qu'on avait remplacé par un artiste nommé Bloc, mais encore on avait beaucoup augmenté le corps instrumental et complété sa composition; je le vois encore par les morceaux manuscrits à1 Henri V, où je rencontre pour la première fois, outre le quatuor des instruments à cordes, outre le double quatuor des instruments à vent en
bois, quatre cors, deux trompettes et trois trombones. — J'ai dit que la pièce obtint un vrai succès. Elle était jouée par Derval, Bouffé, Albert, les deux Thénard, Volnys, Rémi, Morel, Mathieu, Charles, mesdames Albert, Déjazet et Desprez, et Ton citait comme particulièrement jolis des couplets et une ballade chantés par Déjazet.
Tout en s'occupant d'un autre ouvrage du même genre, c'est-à-dire d'un second pastiche, dont j'aurai à parler tout à l'heure, Adam travaillait activement à sa partition de Danilowa. — « J'entrai enfin en répétition de ma pièce en trois actes à l'Opéra- Comique, dit-il. Mais, comme tous les jeunes compositeurs, on me donnait l'été. Je pressai pourtant les répétitions afin d'arriver avant la mauvaise saison, et je pus être joué en avril 1830. Cette fois, ma distribution était très-belle : mesdames Lemonnier, Casimir et Pradher, MM. Lemonnier, Moreau-Sainti et Féréol. La pièce eut un joli succès, deux morceaux furent bissés, et à cette époque ceci n'était pas à la mode comme à présent, ainsi que les rappels; C'était rare , et semblait meilleur. » Danilowa réussit très-bien en effet. Nous avons vu que le poëme de- cet ouvrage avait été écrit par Yial et Paul Duport.
Danilowa avait à peine fait son apparition a T Opéra-Comique, qu'Adam donnait aux Nouveautés
son second pastiche. Celui-ci, intitulé Rafaël, était en trois actes, avait pour auteur Théaulon, et fut représenté le 26 avril1. « La musique, disait un journal, est extraite des meilleurs ouvrages de Bellini, Winter, Mercadante, Haydn, etc. L'ouverture du Pirate, de Bellini, a été fort bien exécutée. » L'élément musical prenait particulièrement une grande importance au troisième acte, dont l'action se passait dans une église, et pendant lequel un orgue, placé dans la coulisse, accompagnait le chœur chantant en scène. La pièce, qui était un drame fortement poussé au noir, n'obtint du reste qu'un succès médiocre.
Ce fut alors qu'Adam fit ses premiers pas dans une voie qui, plus tard, devait être pour lui féconde en succès, et qu'il écrivit son premier ballet. Celuici, pourtant, faillit ne pas être représenté. « On arrivait, dit-il, à cet été de 1830. L'horizon politique s'assombrissait un peu; la révolution de Juillet arrêta mon ouvrage. (Il parle ici de Danilowa.) J'avais fait, en collaboration avec Gide2, la musique
1. Dans la liste des ouvrages d'Adam placée en tête des Souvenirs d'un Musicien, cette pièce est intitulée Zambular, titre sous lequel elle devait sans doute être primitivement représentée. Mais les deux n'en font qu'une, car le principal personnage porte alternativement ces deux noms de Rafaël et de Zambular. Rafaël était joué par les deux Thénard, Gobert, Morel, Mathieu, Lacaze, mesdames Albert, Florval, Déjazet, Desprez, Félicie, Aimée, Léontine.