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Casimir Gide, musiciejj distingué, était fils d'un grand

d'une pantomime anglaise pour les Nouveautés : la Chatte Blanche. Le ministère en voulait défendre la représentation, comme excédant le privilège du théâtre. Les directeurs obtinrent de Charles X la permission d'en faire jouer quelques scènes à Saint- Cloud, pour le duc de Bordeaux et les jeunes princes d'Orléans, qui furent tous enchantés des bons coups de pied qu'échangeaient le clown et le Pantalon. L'interdiction fut levée. La première représentation eut lieu le 26 juillet 1830 ; le lendemain parurent les ordonnances, et la seconde ne fut pas achevée. La pièce fut reprise plus tard et eut une centaine de représentations. »

Adam ne se reposait pas un instant. Je crois même qu'à ce moment, en dépit de son ardeur et de sa

libraire de Paris, où il était né le 4 juillet 1801, et où il mourut au mois de février 1868, après avoir renoncé à la carrière artistique pour prendre, avec un associé, la suite des affaires de son père. (11 est peu de personnes qui ne connaissent, au moins de nom, la grande maison de librairie Gide et Baudry.) Il fit dans la Chatte Blanche ses débuts de compositeur dramatique, et donna peu de mois après, au même théâtre, comme nous Talions voir, un autre ouv/age avec Adam, les Trois Catherine. 11 se produisit ensuite à l'Opéra-Comique avec deux petites pièces, le Roi de Sicile et V Angélus, fit avec Halévy la musique de la Tentation, opéraballet représenté à l'Opéra, puis écrivit les partitions de plusieurs ballets joués au même théâtre : Vile des Pirate 5(1835), le Diable Boiteux (1830), la Volière (1838), la Tarentule (1839), et Ozaï (1847). La notice consacrée à Gide par Fétis n'est exempte ni d'erreurs ni d'omissions, car elle ne met au compte de cet artiste que cinq ouvrages, tout en tronquant le^titre de l'un d'entre eux.

facilité, il travaillait trop pour pouvoir toujours travailler bien. On va voir néanmoins que, lorsqu'il s'agissait pour lui de composer et de produire, il ne doutait absolument de rien. Laissons-le parler luimême. La publication des fameuses ordonnances avait été suivie des trois journées de juillet ; un trône nouveau s'était élevé sur les débris d'un trône renversé, et, à la suite de ces graves événements, la situation artistique était loin d'être excellente :

Les révolutions ne sont pas favorables au théâtre. Il faut lutter, et malgré le zèle des artistes, les faillites ne tardent malheureusement pas à arriver. La fureur des pièces de circonstance était à son comble. Je fis avec Romagnesila musique d'un petit acte pour l'Opéra-Comique, paroles de Gabriel et Michel Masson : Trois Jours en une Heure. La pièce fut faite et montée en quinze jours1. L'ouvrage eut le succès que peuvent avoir des œuvres semblables, c'est-à-dire quelques représentations. L'Opéra- Comique ne faisait plus de recettes. Un soir, Gabriel vint au foyer. Il venait de terminer un acte intitulé Joséphine ou le Retour de Wagram. Il était en train de me le lire, lorsque Ducis entra. — « Que lisez-vous donc là? » nous

1. Elle fut représentée le 21 août 1830. Outre Delsarte, dont ce fut peut-être la seule création à l'Opéra-Comique, et qui devait se trouver bien dépaysé dans une production de ce genre, la pièce était jouée par Génot, Boullard, Lemonnier, Fargueil père, mesdemoiselles Moncel et Éléonore Colon. Le nom d'Adam ne figure pas sur le livret de la pièce imprimée, qui porte exactement le titre que voici : « Trois jours en une heure, tableau national mê^ de chants, paroles de MM. Gabriel et Masson, musique de MM. Romagnesi et Ad. »

dit-il. — * « Un petit acte de circonstance, mais plus important que le dernier. Tenez ; qu'en pensez-vous? » Ducis le prend, Je parcourt. — «Mais ce n'est pas mal. Êtcsvous prêts? — Oui, repris-je; demain nous pourrons lire aux acteurs, on copiera, et après-demain nous entrerons en répétition. — C'est entendu, répond Ducis. Je vais faire annoncer la lecture pour demain. Faites votre distribution. » Et là-dessus il part, laissant Gabriel .stupéfait de mon aplomb.

— « Ah ! ça, es-tu fou? me dit-il. Tu fais annoncer la lecture et la mise en répétition d'une pièce dont tu ne connais pas la première scène! — Sois tranquille, reprisje. Donne-moi ta pièce, je te la rendrai demain pour la lecture. » Ceci se passait le 24 novembre. J'arrivai chez moi, je m'enfermai dans mon cabinet, je lus la pièce. Il y avait sept morceaux à faire. Je passai la nuit, et le lendemain j'apportais à la copie l'introduction, des couplets et un duo. Gabriel n'en revenait pas. La lecture fit de l'effet, les acteurs étaient contents de leurs rôles, surtout Génot, qui devait représenter Napoléon, et qui se persuadait qu'il lui ressemblait. Madame Lemonnier jouait Joséphine, et Lemonnier le prince Eugène. Les autres rôles étaient joués par madame Pradher, Féréol et Henri. La distribution était bonne, les acteurs étaient zélés. En dix jours tout fut terminé, et la première représentation eut lieu le 2 décembre 1830.

L'agrément de ces sortes de pièces est d'avoir des succès d'enthousiasme aux premières représentations. Mais il semblait que cette malheureuse salle Ventadour fût maudite2! Les chefs-d'œuvre mêmes, tels que les Deux Nuits et Zampa, n'y firent pas d'argent. Les acteurs déployaient pourtant beaucoup de zèle et d'activité. On

1. On sait que l'Opéra-Comique occupait alors la salle qui sert depuis longues années à l'exploitation du Théâtre-Italien.

montait beaucoup d'ouvrages nouveaux. J'eus, avec de Courcy et Carmouchc, un petit acte, le Morceau d'ensemble*, représenté le 7 mars 1^31. Je fis avec Gabriel cCMiehelMasson un ouvrage en trois actes, le Grand Prix. La pièce était faible, elle était bien montée: elle n'euL pas plus de bonheur que les autres. Elle fut jouée le 9 juillet.

Adam oublie ici un ouvrage , l'un des derniers qu'il fit représenter aux Nouveautés, et qui prend place, chronologiquement, entre les deux pièces de circonstance qu'il donna à FOpéra-Comique : Trois jours en une heure, et Joséphine. 11 s'agit des Trois Catherine, pièce en trois actes de Paul Duport et Edouard Moimais, dont il écrivit la musique avec Casimir Gide, et qui fut jouée le 1 8 novembre 1830, avec Volnys, -Bouffé, les deux Thénard, Armand, Dubourjal, mesdames Théodore, Déjazet, Génot et Balthazardpour interprètes. Charles Maurice, rendant compte de la représentation des Trois Catherine, disait dans son Courrier des Théâtres : — «... Les bons morceaux de musique dont ce drame est orné sont de M. Casimir Gide ; l'inévitable M. Adolphe Adam nous a bercés des autres. Do ! do !... » Il est certain, et je le répète, qu'Adam produisait trop pour être toujours heureux. Du 29 février 1 830, date de la représentation d'Henri V et ses compagnons,

t. Qu'il ne faut pas confondre avec un vaudeville de Darlois, donné sous le même titre, aux Nouveautés, le 19 novembre 1827.

au 9 juillet 1831, date de l'apparition du Grand Prix, c'est-à-dire en moins de dix-sept mois, il avait donné neuf ouvrages ou pastiches, arrangés et écrits seuls ou en collaboration, formant un total dîme vingtaine d'actes! Aussi voyons-nous qu'à part Henri V et la Chatte blanche, aucune de ces pièces ne fut vraiment heureuse. Et pourtant Adam ne se bornait pas encore à tout cela, et c'est avec une sorte de furie qu'il publiait et multipliait à cette époque une foule de morceaux de piano, qui ne lui coûtaient sans doute pas beaucoup de peine, et qui lui rapportaient toujours quelque argent. Dans un catalogue de musique du temps, je vois, sous son nom, des Mélanges sur ses propres opéras : le Grand Prix, Joséphine, le Morceau d'ensemble, la Chatte blanche, en même temps que des compositions singulières, fruit des circonstances, et telles que celles-ci : La Victoire est à nous, « fantaisie parisienne (!) » ; la Marseillaise, « fantaisie (M)»; la Parisienne, variée (!!!); Mélange sur des airs nationaux ; Bataille de Prague; Bataille de Marengo, etc., etc. Tout cela n'était pas bien fameux, et cependant comme ces morceaux, d'une valeur très-secondaire, étaient faits avec adresse, ils plaisaient aux amateurs toujours si nombreux de ce genre de musique.

Les circonstances politiques si graves qui suivirent la révolution de Juillet continuaient d'être fatales aux théâtres, et l'existence de ceux-ci était des plus précaires. Adam, accompagné de sa femme, était allé faire un court voyage à Montpellier, afin de voir sa sœur, mariée à un officier supérieur, le colonel Génot ; de retour à Paris au bout de quelques semaines, il trouva l' Opéra-Comique à l'agonie. Il renoua alors ses relations avec les Nouveautés, qui venaient d'engager Damoreau, l'un des interprètes de son premier véritable opéra, Pierre et Catherine, et Charles Desnoyers lui offrit le livret d'une pièce en deux actes, Casimir ou le Premier Tête-à-Tête, dont le rôle principal était justement destiné à Damoreau. Desnoyers avait tiré ce livret d'un drame dont il était l'auteur, et qu'il avait fait représenter précédemment à l'Ambigu sous ce titre : le Séducteur et son élève. Cette fois, les Nouveautés se permettaient un bel et bon opéra-comique, sans

adjonction d'un seul morceau connu, et l'ouvrage portait hardiment cette qualification. Adam en écrivit la musique avec sa rapidité ordinaire, et Casimir, dont, outre Damoreau, les rôles avaient été distribués à Julien Duplan, Masson et Dubourjal, à mesdemoiselles Pougaud et Clorinde, fut joué le jr décembre 1831 et très-favorablement accueilli, quoi qu'en ait pu dire Charles Maurice dans son Courrier des Théâtres. Cet écrivain, dont le désintéressement fat, pendant trente ans, le bruit de tout Paris, procéda* à propos de Casimir, à un éreintement en règle d'Adam.

Les reproches que le critique, dans son appréciation de la musique de Casimir, adresse au compositeur, amènent aujourd'hui sur les lèvres un sourire d'incrédulité, malgré la peine qu'il se donne pour employer maladroitement des termes [techniques dont il ne connaît point la valeur, et faire croire ainsi à sa compétence en matière musicale. Le passage qu'on va lire constitue un vrai petit chef-d'œuvre de sottise présomptueuse et de suffisance ridicule : — « ... On a peine à concevoir vraiment — dit avec son sérieux ordinaire le rédacteur du Courrier — comment un musicien qui na rien de ce quil faut pour le théâtre, que Danilowa aurait dû condamnera un éternel silence, que le Morceau d'ensemble et le Grand Prix ont fait connaître au public

comme un auteur sans goût, sans méthode (?) et sans inspiration , que M. Adolphe i^dam, qui certes peut se compter pour beaucoup dans le discrédit où était tombé l'Opéra-Comique sous l'ancienne direction, revienne encore à la charge. Mieux vaudrait mille fois pour lui et pour sa renommée faire des ouvertures de mélodrame ou des romances à un franc vingt-cinq centimes. Dans Casimir, c'est pitié de voir des chœurs tout pleins de phrases de Boieldieu et de pédales ( ! ! ) de Rossini. On se fatigue, on s'endort avec la continuelle monotonie de ces chants, qui, tous, sans en excepter un, commencent par un andanteiplus ou moins ralenti (?), et finissent par un allegro. On se lasse de ces refrains toujours précédés d'un point d'orgue, qui sautillent d'une manière uniforme et de note en note, à travers un déluge de doubles-croches, appuyés des sourds roulements du tambourin et des sons aigus d'un triangle. » Je ne m'attarderai pas à faire ressortir toute la... naïveté de cette critique au verjus.

Cependant ^Opéra-Comique, dirigé par Ducis^ faisait faillite, d*autres théâtres subissaient le même sort, les Nouveautés elles-même se voyaient bientôt obligées de fermer leurs portes, et les acteurs de l'Opéra-Comique, réunis en société, vinrent exploiter la salle de ce dernier théâtre, située place de la Bourse, et dans laquelle le Vaudeville s'installa plus

tard, pour y rester pendant plus de trente ans. Voyant à quel point la situation devenait difficile à Paris, Adam, acceptant des conditions qui lui étaient faites d'autre part, se décida bientôt à partir pour Londres :

Mon mariage, dit-il, m'avait raccommodé entièrement avec le frère de ma femme, qui habitait Londres. Il était directeur de Covent-Garden, et codirecteur, avec Cloup et Pélissier, du théâtre français à Londres, dont il était un des acteurs favoris. Il était à Paris pour ses affaires lorsqu'éclata le choléra, au mois de fôvrier 1832. Le premier cholérique frappé d'une attaque subite, dans la rue, était un garçon qui sortait du bal masqué, déguisé en Polichinelle, et c'est sous ce costume qu'il fut porté à l'Hôtel-Dieu. Il expira dans le trajet. Les affaires politiques fort sombres en ce moment, le choléra sévissant, n'étaient pas faits pour relever les affaires des théâtres. Laporte me proposa de venir à Londres, m'-assurant qu'il pouvait m'ètre utile et me faire gagner de l'argent. Paris n'était plus possible en ce moment. Ma femme était enceinte. J'acceptai cette proposition. Nous partîmes pour Londres.

Je ne savais pas un mot d'anglais. Je me mis à l'apprendre.... Sitôt que je pus le lire et l'écrire, Laporte me fit un opéra pour son théâtre, Covent-Garden. C'était un poëme en deux actes, sujet militaire, intitulé : Bis first Campaign. Quoique la musique fût d'un Français, elle eut beaucoup de succès. Des couplets chantés par Miss Poole, toute jeune fille qui remplissait le rôle d'un tambour, eurent un succès éclatant. A chaque représentation, il les lui fallait répéter jusqu'à trois fois. Plus tard, je fis traduire ces couplets pour Déjazet, qui leur fit le môme suc-

ces dans la Fille de Dominique. Laporte se hâta de me faire écrire un autre opéra, en un acte, the Dark Diamond. Il eut moins de chance que le premier, et n'eut qu'un petit nombre de représentations. J'ai replacé la musique de ces deux ouvrages dans plusieurs opéras représentés à Paris.

Je retrouvai à Londres deux camarades de collège : de Lavalette et le comte d'Orsay. Ce dernier me présenta à sa belle-mère, lady Blessington, femme distinguée et poète; elle me donna une ballade de sa composition, The eolian Harp. J'en fis la musique, qui fut gravée et eut un succès parmi la haute aristocratie anglaise.

Le séjour d'Adam à Londres fut de neuf mois. Il revint à Paris pour assister à la première représentation du Pré-aux-Clercs, et, grâce à l'entremise d'Hérold, put se réconcilier avec sa famille. Pendant qu'il était à Londres, son beau-frère, Laporte, avait pris la direction du King's Théâtre, et lui avait donné le scénario d'un grand ballet en trois actes, dont il devait écrire la musique à Paris ; ce ballet était intitulé Faust , et avait pour auteur le danseur Deshayes. Adam y travailla activement, et repartit pour Londres le 21 janvier 1833, avec sa partition terminée. Les répétitions commencèrent de suite, et son Faust, qui était dansé et mimé par Albert, Perrot, Coulon, mesdames Pauline Leroux et Montessu, fut joué, je crois, à la fin de février ou au commencement de mars. « Le succès fut très-grand, dit-il, même pour la musique. »

De même qu'il avait apporté à Paris le scénario de Faust, Adam avait emporté à Londres, en y retournant, le livret d'un opéra-comique en trois actes, le Proscrit ou le Tribunal invisible, que lui avaient donné Carmouche etSaintine. C'était un drame noir, dans lequel on eût eu peine à trouver le plus petit mot pour rire. 11 revint à Paris avec sa partition commencée, et la termina aussitôt. De son aveu même, l'ouvrage fut loin d'être heureux :

Il me semblait que j'avais réussi. Oh lut la pièce aux acteurs, qui tous furent satisfaits. Les esprits étaient tournés au drame. Mes interprètes étaient gens de talent, mais leur genre à tous était le véritable opéra-comique : Thénard, Henry, Boullard, mesdames Casimir et Massy. Aussi étaient-ils enchantés. Aux répétitions, je me désillusionnai. Mon poëme et mes acteurs me parurent ridicules. Les artistes étaient en société à cette époque, et tout le monde était maître. La mise en scène s'en ressentit. Chaque acteur voulut avoir un costume de fantaisie. Henry, qui jouait le Proscrit, prétendait qu'il était impossible que ce noble personnage n'intéressât pas davantage avec un costume pesant £00, et parut enveloppé de fourrures comme s'il était en Sibérie ! La scène se passait à Venise... Thénard, membre du Conseil des Dix, était en troubadour! madame Casimir en chinoise! Les autres artistes déployèrent le même luxe d'imagination* Il y avait une scène où on apportait un traître, caché dans un bahut. Ce meuble n'était pas au magasin. Fargueil, chargé du rôle du traître, imagina de se fourrer dans un étui de harpe qui servait dans Adolphe et Clara. La scène se passait en 1358! La pièce, ainsi parodiée, fut représentée le

iS septembre 1833. J'étais fort découragé. La musique eut quelque succès, deux morceaux furent bissés, mais le poëme fut jugé pour ce qu'il valait.

Adam, qui avait le sentiment de la scène à un haut degré, avait vite compris que le genre mélodramatique ne convenait ni aux planches de l'Opéra- Comique, ni à la nature de son talent. Il n'y fut jamais repris, et n'accepta plus de livrets d'un caractère aussi hostile à son tempérament. Cependant la musique du Proscrit n'était point sans valeur, et voici ce queFétis disait (en 1835) à son sujet, dans l'article qu'il consacrait à Adam dans la première édition de sa Biographie universelle des musiciens : — « Le Morceau d'ensemble, le Grand Prix et quelques autres pièces dont les titres ne sont pas présents à ma mémoire, firent craindre que M. Adam ne fût pas né pour laisser des traces durables de son passage sur la scène lyrique ; mais un nouvel ouvrage qu'il a fait représenter, le 17 septembre 1833, sous le titre du Proscrit, prouve que cet artiste peut prétendre à d'honorables succès. Il y a là de la force, du sentiment dramatique, et plus de nouveauté dans les idées que M. Adam n'en avait mis dans ses précédentes productions. >r

Toutefois, iVdam se garda de retomber dans l'erreur qui lui avait valu un insuccès ; il renonça au drame lugubre, et accepta avec empressement une

petite bouffonnerie en un acte, intitulée une Bonne Fortune, que venait lui présenter Féréol, l'excellent comédien de F Opéra-Comique et l'un des auteurs de cette bluette1. Il en fît la musique en huit jours, et elle fut aussitôt mise en répétition, ayant pour interprètes Férôol lui-même , Henry , Fargueil , Deslandes, Mesdames Boulanger, Rifaut et Buttel. — « La pièce était fort amusante, dit Adam; Féréol y déployait ses excellentes qualités de grand comédien comique et de bon chanteur; Madame Boulanger, qui prenait définitivement les duègnes, y fut charmante, et Henry plein de verve dans le docteur. La pièce, ainsi jouée, eut un très-grand succès. »

La première représentation à' une Bonne Fortune eut lieu le 23 janvier 1834, et ce petit ouvrage fut en effet très-bien accueilli. Aujourd'hui, pourtant, il est bien oublié. Il n'en devait pas être de même de celui qu'Adam allait produire après lui, et nous sommes arrivés au moment où la carrière du compositeur entre dans sa phase brillante. L'année 1834 marque une date dans l'existence artistique d'Adam, car c'est celle de l'apparition clu Chalet, qui suivit de près une Bonne Fortune. Le musicien est désormais maître de lui, il a conquis l'expérience et l'autorité, et nous allons le voir, dans un espace de dix

1. Le livret imprime d'une Bonne Fortune porte pour noms d'auteurs MM. **.*, A. Féréol et Edouard.

années, donner toute une série d'ouvrages aimables et charmants, parmi lesquels on remarquera surtout la Marquise, la Fille du Danube, le Postillon de Lonjumeau, le Brasseur de Preston, la Reine d'un Jour, Giselle, la Jolie Fille de Gand, le Roi d'Yvelot et Cagliostro. — Mais ne marchons pas plus vite que lui ; nous aurons encore assez de peine à le suivre.

L'existence du Chalet se lie à celle à' une Bonne Fortune, comme on va le voir d'après les notes d'Adam lui-même :

Quelques jours après la représentation d'une Bonne Fortune, madame Boulanger donna à l'Odéon une grande représentation à son bénéfice. On y joua des chefs-d'œuvre. Madame Damoreau s'y montra sous les traits de Chérubin dans le Mariage de Figaro. Je fus assez heureux pour qu'une Bonne Fortune fût choisie par la bénéficiaire pour figurer dans ce beau programme. Scribe assistait à ce spectacle; il fut enchanté de ce petit ouvrage, se rappela la promesse qu'il m'avait faite et vint me proposer le Chalet, qu'il me confia malgré Mélesville et avec les conditions que j'ai déjà dites.

Ces conditions étaient assez dures. Adam dit ailleurs, en effet : « J'avais déjà donné plusieurs ouvrages à succès , lorsque Scribe consentit1, sur les instances de Crosnier, à me confier le poëme du Chalet. Mélesville ne voulait pas y consentir; aussi me fut-il imposé comme condition que je ne touche-

rais qu'un tiers, au lieu de moitié, des droits d'auteur! » Ainsi, pour son ouvrage le plus populaire, pour celui qui a obtenu le plus grand nombre de représentations et qui n'a jamais quitté le répertoire, pour celui qui a fondé sa réputation et qui est l'un de ses meilleurs titres à l'estime des artistes et à la reconnaissance du public, Adam s'est vu, on peut le dire, frustré d'une partie de ses droits! En gardat-il rancune à Mélesville? ce qui serait d'ailleurs concevable. Je ne sais; mais ce que je puis constater, c'est que ce fut la dernière fois qu'il collabora avec lui. Toutefois, ce quidam néglige de dire, c'est que l'appui de l'excellent vaudevilliste Dupeuty fut loin de lui êtrelnutile en cette circonstance. Son ancien collaborateur Dupeuty, avec qui il avait fait Monsieur Botte, le Hussard de Felsheim, les trois Cantons, l Anonyme, était devenu l'associé de Crosnier dans la direction de l'Opéra -Comique, et ses instances en faveur d'Adam ne furent pas étrangères à la détermination de Scribe, que le succès d'une Bonne Fortune vint accélérer. C'est donc en partie à cet ami dévoué et désintéressé, qui avait foi dans son talent et dans son avenir, qu'Adam fut redevable de ce qu'on pourrait* appeler son premier triomphe. — Laissons-lui maintenant la parole :

J'acceptai la pièce avec empressement, parce qu'elle me semblait musicale, mais j'étais loin, d'en sentir la valeur

et de prévoir Je succès qu'elle aurait un jour. Déjà plusieurs fois on avait tenté de mettre au théâtre ce sujet, qui appartenait à Gœthe, et jamais on n'y avait réussi J.- Par un hasard singulier, le premier air que j'avais composé pour le théâtre avait été écrit pour un vaudeville joué sans succès au Gymnase, sur le même sujet que le' Chalet. Un mauvais souvenir m'en était resté, et je ne compris pas à la lecture l'extrême habileté avec laquelle Scribe avait sauvé le danger de la situation. Dans la pièce de Gœthe, c'est un amant rebuté qui vient s'installer chez la jeune fille, et qui brise tout pour lui faire comprendre le danger de l'isolement. En faisant de l'amant le frère de la jeune fille, Scribe allait au devant des scrupules du public français.

Si Adam ne comprit pas, de prime abord, tout le parti qu'il y avait à tirer du livret du Chalet au point de vue musical, il ne fut pas plus heureux, dans le premier moment, sous le rapport de Finspij

1. La pièce de Gœthe est intitulée Jery und Bœtely. On croit généralement que ce petit ouvrage avait été écrit par le grand homme sous forme de comédie, ce qui est une erreur. La pastorale de Jery und Bœtely est un véritable petit opéra-comique, écrit par l'illustre auteur de Faust pour son ami le compositeur Kaiser. Depuis lors il a été mis en musique en Allemagne par un grand nombre de compositeurs, et récemment encore il a inspire madame Ingeburge de Bronsart, qui a fait jouer son ouvrage sur le théâtre deWeimar. Mais — et il s'en faut de tout — aucune des partitions écrites sur le texte même de Gœthe n'a eu et ne méritait le succès du Chalet. Ajoutons que qiîelques années avant l'apparition de ce dernier, le 7 juillet 1829, le théâtre des Nouveautés donnait , sous forme de vaudeville, une a pastorale en un acte, » la Tyrolienne, qui était imitée de la pièce de Gœthe, et qui avait pour auteurs MM. Adolphe et Charles (?).

ration . Jamais pièce ne fut , pour lui , si difficile à mettre sur le métier, et il trouvait son imagination si rebelle qu'il désespérait d'en venir jamais à bout. Ce ne fut, heureusement, que l'affaire de quelques jours ; mais il est curieux de lui voir faire lui-même l'aveu de son impuissance momentanée :

.... Après la lecture au théâtre, je rentrai chez moi et je me mis au piano. Peut-être voulais-je trop bien faire. Ce qu'il y a de certain, c'est que pendant trois jours je ne pus accoucher de la plus misérable idée. Le soir du troisième jour, je me couchai, pleurant comme un enfant, persuadé que c'en était fait de ma carrière de compositeur, et que j'avais dépensé toute la somme d'idées que le ciel m'avait départie. Cependant je savais que Crosnier, qui venait de prendre la direction, était pressé de faire débuter Inchindi, qu'il payait fort cher. En me confiant ce poëme, il m'avait dit : — « Dépechez-vous ! » Je me levai le lendemain, plus désespéré que la veille. « Allons ! me dis-je. Essayons encore. Fouillons dans ce que j'ai fait et qui n'est pas connu à Paris; peut-être y trouverai-je quelque chose. » Mes regards tombèrent alors sur le manuscrit de mon ballet de Faust. Une danse de démons pouvait convenir à un chœur d'orgie. J'essayai d'adapter la musique aux paroles, elles n'allaient pas. J'en fis d'autres, et je composai ces deux vers ridiculement célèbres, et qu'on a tant reprochés à Scribe :

Du vin, du rhum, et puis du rac^ Ça fait du bien à l'estomac.

Je trouvai dans ma scène d'Ariane des fragments de mon introduction. A partir de ce moment, tout alla comme par enchantement. Je fis dans la même journée les coii-

plets : Dans le service de V Autriche, et terminai le grand morceau dans la soirée. Le lendemain, grâce au souve-. nir de quelques airs nationaux que j'avais rapportés de Suisse, j'écrivis l'introduction de l'ouverture et les couplets : Dans ce modeste et simple asile. Mon imagination s'était échauffée, je n'eus plus besoin d'aller chercher dans mes œuvres passées, oubliées ou inconnues, et le quinzième jour ma partition était terminée, instrumentée et remise à la copie.

Surtout si Ton prend en considération les tâtonnements et les hésitations du premier moment, c'était aller bon train que d'écrire complètement une j partition de cette importance dans l'espace de quinze jours. Cela revient à dire que ceux qui ont si aigrement reproché à Adam la rapidité avec laquelle il produisait, n'ont pas tenu compte de son tempéra-j ment. Qu'il réussît ou non, qu'il fît bien ou mal, il lui fallait écrire vite, et écrire toujours. Il eût pâli six mois sur un ouvrage qu'il ne l'eût pas fait meilleur, au contraire. Ce qui le prouve, c'est que ses partitions les plus estimées et les plus dignes de l'être, le Chalet, Giralda, le Toréador, Si fêtais Roi, pour n'en citer que quelques-unes, ont été écrites en courant, tout comme leurs sœurs moins fortunées. Et cependant, peut-on dire que celles-là ne paraissent pas bien travaillées, et bien polies? Elles ne l'étaient pourtant pas plus que les autres, et nous en avons une preuve ici ; elles étaient mieux venues,

voilà tout. Adam était un peu de la race de ces grands improvisateurs italiens, pour lesquels la production incessante était une sorte de nécessité, de besoin de nature, et qui, par ce fait, n'étant pas toujours inspirés d'une façon également heureuse. Il faut pardonner leurs faiblesses aux artistes ainsi doués, et les accepter comme ils sont. Si, en tout état de cause, certaines de leurs œuvres sont imparfaites, ils nous procurent, avec les autres, assez de jouissances pour que nous ne nous croyions pas tenus de leur jeter la pierre et de pester après eux plus que déraison1.

Mais revenons au Chalet, Comme Adam termi-

1. Adam lui-même a fait plus d'une fois sa confession à ce sujet. Je ne prétends pas excuser la rapidité avec laquelle il travaillait, mais je maintiens que c'était là, chez lui, une affaire de ■ tempérament. On en peut prendre pour preuve les lignes suivantes qu'il publiait dans son feuilleton du Constitutionnel (4 janvier 1855), en parlant de la première représentation du Muletier de Tolède :

« J'arrive bien tard pour parler du Muletier de Tolède, et il me sera difficile de dire autre chose que ce qui a déjà été dit. Je parlerai peu de la musique; les uns ont prétendu que c'était un de mes meilleurs ouvrages, d'autres l'ont jugé comme un de mes plus faibles : je ne sais trop que penser. Je dois déclarer, qu'à bien peu d'exceptions près, les meilleurs comme les plus faibles ont été écrits avec le même soin et la même conscience ; il y a eu plus ou moins de bonheur, voilà tout. Et puis, je suis bien embarrassé avec les critiques ; presque tous m'accusent de travailler trop vite, et souvent me reprochent de faire moins bien que dans certains de mes ouvrages qu'ils me citent et qui sont précisément ceux que j'ai écrits le plus rapidement. J'ai composé le Chalet en

nait sa partition, son cher maître, notre immortel Boieldieu, revenait d'Italie, où il avait été faire un voyage que nécessitait l'état bien chancelant de sa santé, (^voyage n'avait pas eu, malheureusement, l'heureux résultat qu'on en espérait, et l'illustre artiste revenait presque aussi malade qu'à son départ. « Son affection de larynx était augmentée , nous dit Adam ; il ne pouvait parler, et écrivait sur une ardoise. Sitôt ma partition terminée, je me rendis à Jarcy, jolie campagne quïl s'était plu à embellir, et qu'il habitait. Jeluijouaitoutmon Chalet. Il en fut si content qu'il m'écrivit : J'irai à la première! Je n'osais l'espérer. Je le voyais si malade! Les répétitions allaient grand train, l'exécution ne laissait rien à désirer. La première représentation

quinze jours, le Toréador en huit, Giselïe en trois semaines et Si fêtais Roi en deux mois ; sont-ce mes plus faibles ouvrages ? Je ne le crois pas. D'autres, qui m'avaient coûté beaucoup plus de temps et de peines ont moins réussi. Quel système dois-je adopter? c'est fort embarassant. D'ailleurs, je veux faire ma profession de foi. Je n'ai guère d'autre ambition, dans ma musique de théâtre, qu.e de la faire claire, facile à comprendre et amusante pour le public. De mes confrères les musiciens, je ne m'en occupe pas le moins du monde; ils ont des partis pris dont ils ne démordront jamais. Je ne puis faire que de petite musique, c'est convenu; je ferais le morceau le plus sérieux, qu'on ne l'accepterait pas comme tel. Je me contente donc de faire comme je puis, comme je sais, et j'attends que le public se lasse de moi pour cesser d'écrire. Le jour où il m'abandonnera, je le quitterai, à mon grand regrel, je l'avoue, mais je n'essayerai même pas de lutter contre son indifférence. »

eut lieu le 25 septembre 1834. Boieldieu y assista. Ce fut sa dernière sortie ! Après la pièce, j'allai à lui. Il m'embrassa, et me traça sur son ardoise ces mots qui se sont gravés dans ma mémoire comme le plus bel éloge que j'aie jamais reçu : Je voudrais que cette musique fût de moi. Merci, ami, de cette bonne soirée * . »

Il m'est arrivé d'entendre certains artistes, d'ailleurs fort estimables et très-distingués, traiter le Chalet avec sans-façon et lui appliquer l'épithète dédaigneuse ft opéra-pont-nevf . Opéra-pont-neuf ! Pourquoi, s'il vous plaît? Parce qu'Adam, obéissant à son inspiration, se laissant doucement porter sur les ailes de son imagination, particulièrement généreuse en ce moment, n'a pas jugé à propos de lutter contre elle, a laissé sans scrupule les motifs, les idées se succéder et s'accumuler, sans prendre la peine de les travailler plus que de raison, de les habilller d'un vêtement plus ou moins fugué, de les envelopper de contre-points et de les surcharger d'imitations? Mon Dieu, il nous donnera plus tard des preuves suffisantes de son savoir sous ce rapport, et pour n'en prendre qu'un exemple je citerai le Toréador, qui est assurément l'un des plus jolis modèles qu'on puisse trouver de musique à la fois inspirée, élé-

1. Boieldieu expirait quinze jours plus tard, le 8 octobre 1834.

gante et, sinon scolastique, du moins tres-travaillée. Il n'a pas ^visé si loin ni si haut, il est vrai, dans le Chalet , et s'est contenté d'écrire un ouvrage charmant, mélodique d'un bout à l'autre, d'un excellent sentiment scénique, orchestré avec une rare finesse, et d'une facture après tout très-honorable. Et quant aux détails, j'exprimerai l'avis qu'on rencontre encore dans le Chalet certaines qualités qui ne paraissent point si communes, et ne sont pas le fait du premier venu : il me semble que l'air de Max est écrit avec un grand style et prend, dès le début du récitatif, je devrais dire dès la ritournelle, une allure très-mâle et très-caractéristique ; que les chœurs sont traités de main d'ouvrier, et déploient une rare sonorité; que certains fragments, entre autres le duo de Daniel et de Bettly, sont empreints d'une émotion très-pénétrante et qu'Auber lui-même n a jamais connue... N'est-ce donc rien que tout cela, et si Ton y joint, avec la verve qui le caractérise de l'un à l'autre bout, cette sève vigoureuse d'inspiration que quelques-uns lui reprochent d'une façon si singulière, n'a-t-on pas le droit de conclure que le Chalet est une œuvre vraiment remarquable, d'une valeur toute particulière, et qui a bien mérité le succès qui depuis quarante ans ne l'a pas abandonnée?

On pourrait , d'ailleurs , répondre aux renchéris

qui font fi du Chalet, avec ce mot de Boieldieu : « Je voudrais que cette musique fût de moi. » Mais les ultra-difficiles mettraient peut-être Adam et Boieldieu dans le même sac. Ils sont ainsi faits, nos jeunes dédaigneux. J'opposerai cependant à leur dédain l'opinion d'un maître qu'ils auront moins de raisons de récuser , car ils ne pourront pas dire de celui-là que ce n'était pas un artiste réfléchi, qui se laissait entraîner sans vergogne à l'intempérance de son imagination. Je veux parler d'Halévy,

— et l'on voudra bien croire qu'en en parlant ainsi que je le fais, je n'agis pas moi-même en vue d'amoindrir son immense valeur ; je suis seulement de ceux qui admettent qu'on peut faire de bonne musique de diverses façons , et que dans cet art, pas plus que dans les autres , les génies ne sont pas tous semblables. Or, on n'a qu'à lire la notice qu'Halévy écrivit sur Adam en sa qualité de secrétaire-perpétuel de l'Académie des Beaux-Arts pour connaître son sentiment à l'égard de l'artiste, au point de vue général, en même temps que son opinion sur le Chalet, au point de vue particulier.

Halévy, lui, ne méprisait ni Boieldieu, ni Adam, ni même la mélodie ; témoin ce passage de sa notice :

— « ... Ce qui est bizarre, dit-il en parlant de la jeunesse d'Adam, c'est qu'Adam, dont le talent naturel et gracieux avaitdévié sous l'influence d'études

mal commencées et mal dirigées, ne se plaisait alors qu'au milieu des modulations les plus obscures, et les plus tourmentées. Boieldieu le dégagea du labyrinthe où il s'était égaré, et le ramena à la mélodie, qu'il avait méconnue. Il l'initia à son goût et à ses préférences. Il fut son maître, son guide et son ami. Certes, x\.dam avait l'instinct du théâtre, et il aurait toujours retrouvé la route qu'il avait perdue ; mais Boieldieu lui évita de plus longs détours ; il ranima l'inspiration languissante, étouffée; il le rendit à lui-même. Quelque indépendant, quelque spontané que puisse être le talent, il est toujours un peu le fils du maître ; l'esprit, la grâce peuvent se transmettre par une sorte d'hérédité ; on ne copie pas le maître, mais on l'aime ; on ne le suit pas, on marche à ses côtés. On trouve dans plus d'une œuvre d'Adam, non point des traces d'une imitation timide, qui se déguise sans pouvoir se cacher, mais d'heureux témoignages d'une filiation avouée qui se montre au grand jour. Le génie qui dicta la Dame blanche protégea souvent d'un regard favorable le jeune et brillant auteur du Chalet. »

Plus loin, après avoir parlé du voyage d'Adam en Angleterre, Halévy ajoute : « Il revint en France, écrivit plusieurs ouvrages avec la facilité qui lui était naturelle, et donna enfin, en 1834, l'ouvrage charmant qui devait assurer sa réputation, le Chalet,

toujours au répertoire, toujours eu possession de la faveur du public et qu'on entendra toujours avec ce plaisir qui ne s'épuise pas, que donne la musique vraie, naturelle, expressive. L'effet de cet ouvrage fut spontané, et le Chalet, dès son apparition, fut classé parmi les meilleurs ouvrages du genre. — Il y a dans le domaine de la musique de riantes et fraîches vallées, où se plaît la muse des accords tempérés. C'est cette muse qui inspirait Adam, et lui dictait des chants gracieux, de joyeuses mélodies et des rhythmes légers. Le Chalet résume cette heureuse inspiration. Il est resté le type du génie d'Ad. Adam, et si l'on dit souvent « l'auteur du Chalet », ce n'est pas qu'on soit injuste, ingrat, peu soucieux de ses nombreux travaux, mais c'est par une sorte d'ellipse, et pour concentrer en un seul mot le charme, la grâce, l'esprit du musicien. C'est un hommage rendu à sa mémoire , et l'éloge du Chalet devient ainsi l'éloge de l'œuvre tout entier. »

A moins qu'on ne veuille découvrir dans ceslignes le sens d'une ironie assurément bien subtile et bien cachée, — d'une ironie qui d'ailleurs aurait singulièrement répugné au caractère loyal d'Halévy, — on conviendra qu'il est difficile de trouver une louange plus sincère et plus complète. Je termine ces citations par un joli mot, relatif encore au Chalet. Halévy parle du voyage qu'Adam, en 1840, fit en

Russie et en Prusse, des deux ballets qu'il écrivit expressément pour les deux théâtres de Saint-Pétersbourg et de Berlin, et de son retour en France : — « Heureux des bons souvenirs qu'il emportait, dit-il, de deux succès nouveaux, du suffrage de deux monarques, il revint à Paris, où Ton ne parlaitplus de lui, mais où Ton jouait toujours le Chalet. »

J'en ai dit assez pour faire connaître l'opinion d'Halévy sur le Chalet, et je l'espère, pour justifier la mienne.

Chose singulière, pourtant ! Le Chalet, malgré son succès, eut de la peine à trouver un éditeur. Adam le constate, avec un étonnement d'ailleurs assez naturel :

Troupenas, l'éditeur à la mode, refusa de m'acheter ma partition. Tout Je commerce de musique semblait s'être donné le mot. J'étais désespéré! Un jeune homme, qui commençait, eut la hardiesse de m'offrir 4,000 francs, payables dans un an, si la vente allait bien. J'allais conclure ce marché, me rappelant mon pauvre Hérold acceptant de Meissonnier 3,000 francs de la ravissante partition de Marie, et cela comme une grâce, pas un éditeur n'ayant voulu la graver! Enfin, le matin du jour où je devais signer, Schonenberger, qui avait entendu la veille le Chalet pour la seconde fois, arriva chez moi, ayant pris une grande résolution, et m'acheta ma partition 5,000 francs ! Je crois qu'il ne perdit pas dans cette affaire, et que son courage fut payé.

Je crois aussi que Schonenberger ne fit pas un

mauvais marché. Mais avouons en même temps qu'une somme ronde de cinq mille francs, pour un acte — et pour l'époque — constituait un assez joli denier. C'est donc le cas de dire : « Tout est bien qui finit bien * . »

Quelques jours après la représentation du Chalet, MM. de Saint-Georges et de Leuven proposèrent à Adam le livret d'une petite pièce en un acte, qu'ils désiraient voir jouer par les mêmes artistes : la Marquise. Inchindi seul se friontra satisfait de son

1. Un dernier détail : « Je dédiai le Chalet à la princesse Marie, la seule artiste de la famille royale, dit Adam. Lorsque j'allai lui remettre ma partition, elle m'accueillit en artiste. Je n'oublierai jamais cette gracieuse femme. Au bout de dix minutes, nous causions art comme deux camarades. Je négligeais de l'appeler Altesse; elle n'y prenait pas garde. Ce fut moi qui me levai le premier pour prendre congé ; elle me tendit la main, et me remit une tabatière que je n'ai jamais quittée. Elle me promit de faire jouer le Chalet à la Cour, et elle tint sa promesse. Quelque temps après, on le représenta à Fontainebleau. »

Je ne quitterai pas le Chalet sans faire remarquer que l'Opéra- Comique a donné, le 18 janvier 1873, la millième représentation de cet ouvrage. En dehors de la Dame blanche et du Pré aux Clercs, je ne sache pas, dans le répertoire lyrique français du dix-neuvième siècle, d'autre opéra qui ait atteint ce chiffre vraiment exceptionnel de représentations. Boieldieu, Hérold et Adam ont donc, sous ce rapport, primé Auber lui-même, l'artiste éternellement heureux.

A ce propos, je ferai remarquer que, dans la première semaine de janvier 1873, l'Opéra-Comique donnait la 489e représentation du Postillon de Lonjumeau, la 506e de la Fille du Régiment, la 831e du Domino noir, la 997e du Chalet, et enfin la 1082e du Pré aux Clercs.

10i ADOLPHE ADAM.

rôle. Il fut donc convenu que Couderc serait remplacé par Thénard, et madame Pradher par mademoiselle Fargueil, qui ferait ses débuts dans la pièce nouvelle, le second rôle de femme devant servir à ceux de Mademoiselle Annette Lebrun, fille du compositeur Lebrun, l'auteur du Rossignol. « La première représentation de la Marquise, dit Adam, eut lieu le 28 février 1835. J'eus un joli succès. Annette Lebrun y chantait fort bien. Mademoiselle Fargueil n'y chantait pas, mais y était si jolie ' ! Inchindi et Thénard y remplissaient leurs rôles, l'un en grand chanteur, l'autre en comédien consommé... »

Le succès de la Marquise fut complet en effet. Bien que ce petit ouvrage ne puisse être classé parmi les meilleurs d'Adam, la partition n'en était pas moins fort agréable et méritait l'accueil flatteur qui lui fut fait par le public. On le reprit quatorze ans plus tard, pour les débuts de mademoiselle Meyer, depuis madame Meillet, et qui sortait alors du Conservatoire. Adam fit pour sa nouvelle interprète un morceau nouveau, et voici comment luimême le fit savoir en rendant compte de cette

\ . Mademoiselle Anaïs Fargueil, devenue depuis lors l'une de de nos plus admirables comédiennes, se destinait à cette époque à la carrière lyrique, que l'insuffisance de sa voix ne lui permit pas de continuer. Elle sortait alors du Conservatoire, où elle avait obtenu, en 1833, un second prix de solfège, et en 1834, les deux premiers prix de solfège et de vocalisation.

reprise : — « On a repris la Marquise avec mesdemoiselles Meyer, Lemereier, et MM. Ponchard fils et Bussine. La pièce de Saint-Georges et Leuven, est extrêmement fine et demande beaucoup d'habileté de la part des interprètes. La musique étant de moi, je demanderai la permission de n'en parler que pour signaler un changement que j'y ait fait. Le rôle de la marquise ne se compose que d'un duo et d'un air. Dans le duo, la partie de soprano est très-secondaire, et l'air était détestable; vous me demanderez comment, trouvant cet air si mauvais, j'avais pu le laisser. Hélas! c'est que je n'avais pas pu le faire meilleur : le rôle de la Marquise servit aux débuts de mademoiselle Fargueil, charmante enfant alors, qui avait un très-vif instinct de comédie, mais qui n'avait rien de ce qu'il faut pour constituer une chanteuse. J. Janin disait d'elle en signalant son début : « C'est un buisson de roses d'où sort un filet de vinaigre. » Cette fois le rôle de la marquise étant confié à mademoiselle Meyer, jeune débutante dont les progrès commencent à être remarqués à l'Opéra-Comique, je devais à sa jolie voix de ne pas lui laisser chanter l'air écrit dans des conditions si défavorables ; et mademoiselle Meyer a fort bien exécuté la cavatine que j'ai substituée à la première version1. »

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