Feuilleton du Constitutionnel du 22 mars
Après la Marquise, Adam s'occupa d'une autre pièce en un acte, Micheline ou l'Heure de l'esprit, dont le livret — qui n'était pas fameux — avait été écrit par Saint-Hilaire, Masson et de Villeneuve. Les rôles en étaient distribués à Mesdames Lemesle et Pradher, à Couderc, à l'excellent Féréol et au non moins excellent Riquier, qu'on avait coutume d'appeler à l'Opéra-Comique « le vieux » Riquier. La pièce fut mise en répétition sous le titre provisoire de la Vassale, et parut le 29 juin 1 835 sous son véritable titre : Micheline. De l'aveu même d'Adam, Micheline ne fut point heureuse : — « Le succès fut médiocre. La pièce était mauvaise (oh ! oui) . Couderc avait un bon air à chanter, que Nourrit lui avait fait travailler avec soin. Rossini assistait à cette première. Il me fit pourtant des compliments et des observations qui me prouvèrent qu'il avait bien écouté ma musique, et j'en fus très-heureux1. »
1. Entre la représentation de la Marquise et celle de Micheline se place un événement important dans la vie d'Adam : sa rupture avec sa première femme, dont il se sépara après lui avoir constitué une rente de 3,000 francs. Si l'on met de côté les procédés un peu trop fantaisistes qu'elle employa pour obliger Adam à lui donner son nom, il faut constater que cette pauvre femme se conduisit honorablement avec lui. Elle l'aimait, paraît-il, et c'est là ce qui donne sinon l'excuse, du moins l'explication de ses façons d'agir pour^ obtenir le mariage; mais Adam, qui n'avait point d'amour pour elle, ne lui pardonna jamais de l'avoir circonvenu, et comme elle était, non-seulement fort jalouse, mais douée d'un détestable caractère, leur ménage était devenu un enfer. Quoi qu'il en soit,-
A partir de Micheline, nous trouvons une période de quinze mois, pendant laquelle Adam n'occupe point les théâtres lyriques de sa personne. C'est le seul exemple que nous ayons d'un silence aussi prolongé dans le cours de sa carrière, si active et si féconde. Il est vrai que s'il ne fait point parler de lui, il n'en travaille pas moins, et qu'il prépare les éléments de ses futurs succès. Il faut dire aussi qu'il perdit un certain temps après une pièce dont il ne put venir à bout, et qu'il fut obligé de rendre à son auteur : je veux parler de l'Éclair, qu'Halévy n'eut que de seconde main, et sur le refus motivé d'Adam. — « Planard, dit-il, m'avait confié un fort jolipoëme en trois actes, une comédie sans chœurs, pour quatre personnages : V Eclair ! Je commençai le premier morceau, mais il était mal réussi ; plus j'étudiais la pièce, moins je trouvais d'idées... Décidément, je ne pouvais trouver d'inspiration pour cet opéra, et je ne savais comment m'en tirer, lorsque Brunswick et de Leuven vinrent me proposer le Postillon de Lonjumeau. Cette fois> ce sujet gai et musical me séduisit. Je le pris, et je rendis à Planard F Éclair > en lui disant qu'Halévy était seul capable de faire une musique adaptée à sa pièce. Planard m'en voulut
Sara, qui était une femme fort économe (peut-être même un peu plus qu'économe), avait amené Tordre dans la maison et bien organisé son ménage. Des discussions sans cesse renouvelées finirent, néanmoins, par aboutir à une rupture. Sara mourut en 1850.
d'abord, mais il dut bien me remercier. Halévy fit un chef-d'œuvre de l'Éclair, et je reste toujours convaincu que j'aurais manqué cette musique. »
Nous voyons donc qu'Adam perdit quelque temps sur cet ouvrage. Il se mit ensuite à travailler au Postillon ; mais l'apparition de celui-ci fut retardée par un différend qui s'éleva entre les auteurs du livret et la direction du théâtre du Palais-Royal, différend dont on connaîtra la cause par la note suivante, que publiait alors une feuille musicale. — « Nous avons annoncé une partition nouvelle de M. Ad. Adam sur un ouvrage en trois actes, intitulé : Une Voix, ou le Postillon. Il vient, dit-on, de s'élever contre la représentation de cette pièce, une difficulté, heureusement assez rare dans les fastes dramatiques. Il paraît que les auteurs du poëme, avant de le porter à T Opéra-Comique, l'avaient fait recevoir, sous formede vaudeville, au théâtre du Palais-Roy al, qui réclame maintenant les droits de cette réception, en vertu du traité qu'il a passé avec la commission des auteurs. « Les choses s'arrangèrent, mais on comprend les retards qui résultèrent de cette situation fausse. Tout ceci nous fait comprendre la caus< du silence apparent d'Adam, qui d'ailleurs neflânail point et qui déjà travaillait à son premier balL pour l'Opéra, la Fille du Danube.
Nous le voyons par une lettre qu'il adressait à
son frère, voyageant alors en Italie, lettre dans laquelle il parle de ces deux ouvrages et relate quelques incidents qui ne sont pas sans intérêt :
Paris, 7 avril 1836.
Mon cher Hippolyte,
Je veux tenir ma promesse, et, pendant ton séjour en Italie, te mettre au courant de ce que je fais. Mes affaires de théâtre t'intéressent, et je t'en remercie. Je te dirai donc tout, sachant combien tu comprends cette vie active d'artiste, la seule qui nous fait vivre. Je compte bien que, de ton côté, tu vas me faire le récit de tes impressions et de tes travaux. Avec un compagnon comme Bertini, tu ne peux t'ennuyer un moment.
Tu es parti, me laissant heureux, parce que j'ai beaucoup à travailler : un ballet en perspective — car le père Taglioni m'en a encore parlé hier — et ma pièce en trois actes àrOpéra-Comique, qui porte le tijre provisoire demie Voix, mais qui s'appellera le Postillon de Lonjumeau. Ton départ t'a empêché d'assister hier à la première représentation d'Auber, les Chaperons blancs. C'est une chute, par la faute du poëme, qui est exécrable et ridicule sur la petite scène de TOpéra-Comique*. La musique en est pourtant ravissante, l'ouverture remarquable; c'est la seule chose qui fit de l'effet. Cette chute m'a rendu triste, caria musique du Postillon ne vaut pas celle-là, j'en suis bien sûr ; elle est moins riche de mélodies, d'orchestration et de brillant; ma pièce est fort gaie, mais manque peut-être d'intérêt, et mes interprètes seront les mêmes
i. L'Opéra-Comique occupait alors la salle de la place de la Bourse^ qui servit depuis au Vaudeville, et où la scène était trèspetite.
que ceux des Chaperons blancs : Chollet, Henri et mademoiselle Prévost. Eh bien ! j'ai peur de ne pas réussir. Heureusement, j'aurai mon ballet de la Fille du Danube avant, et, avec Taglioni, le succès est certain.
J'ai eu dans le foyer une discussion assez vive avec Jules Janin, au sujet de la musique, qu'il trouve pitoyable, ainsi que l'orchestre et les chanteurs. L'injustice me révolte, même quand elle s'attache à mes rivaux. Je ne devrais pas être enchanté des succès d'Auber, mais je trouve infâme qu'on lui refuse la justice qu'il mérite, et j'ai chaudement pris son parti. La discussion s'est échauffée; on faisait cercle autour de nous. Janin a battu en retraite, et j'ai reçu beaucoup de félicitations. Cela m'a fait d'autant plus de plaisir qu'en défendant ainsi Auber, je faisais œuvre de bon camarade, et qu'il est peut-être peu d'auteurs qui en eussent fait autant à ma place.
En attendant, me voilà brouillé avec Janin, etjenerisque rien ; il tombera sur moi quand il en trouvera l'occasion.
Meissonnier est venu me demander de la part de Loïsa Puget delui donner des leçons pour orchestrer son opéra1. Il paraît qu'elle ne se doute pas de ce travail. Il voulait que je fixasse un prix. Loïsa Puget est trop artiste pour lui faire payer mes conseils; j'ai dit à Meissonnier que c'était avec plaisir que je la ferais travailler, et rien de plus. J'ai promis d'y aller demain.
Le père Taglioni m'a envoyé son scénario de ballet. Je n'y comprends absolument rien, mais je vais le faire bien vite ; les répétitions doivent commencer bientôt. J'aime, comme tu le sais, à être pressé; c'est un moyen pour moi de réussir.
Mon père et ma mère vont très-bien.
Bien à toi, Ad. Adam.
1 . Le Mauvais Œil, petit ouvrage en un acte qui fut représenté à P Opéra- Comique.
Quelques semaines plus tard, la Fille du Danube était bien avancée, le Postillon était prêt, et tout en donnant ses leçons à madame Loïsa Puget, Adam songeait à écrire un opéra de genre pour Nourrit, qui le lui "avait demandé. Il nous apprend tout cela dans une nouvelle lettre à son frère :
Paris, 1er juin 1836.
Mon cher Hippolyte,
Je suis tellement occupé que je te néglige un peu, et pourtant j'en ai bien long à te raconter. J'ai presque terminé mon ballet. Taglioni en est satisfait; mais les répétitions ne sont pas commencées. Aussi, hier, à l'Opéra, je visDuponchel, qui m'emmena dans son cabinet, et nous eûmes une longue conversation relative au ballet J'espère que cela va marcher.
En quittant Duponchel, je redescendis sur le théâtre, où je trouvai Halévy, qui me demanda pourquoi je ne me mettais pas sur les rangs pour l'Institut, me disant que j'avais tort de ne pas le faire, que cela me donnait droit pour une autre fois. Moi, je proteste, et je fais bien. Je conçois qu'Halévy aime mieux l'emporter sur moi, que d'être nommé sans concurrent ; mais moi, je préfère ne pas entrer en lice avec lui, quand il est sûr de triompher1. Adolphe Nourrit est venu aussi causer avec moi ; il voudrait que je lui écrivisse un rôle dans le genre du Philtre. Moi, je ne demanderais pas mieux.
J'ai fini ma soirée à l'Opéra-Comique. On dit que le petit acte que Monpou a fait pour madame Damoreau est charmant, que c'est plus simple et plus chantant que les
1. On sait qu'Halévy fut nommé en effet, en remplacement de Reicha.
deux Reines i. Il y a quelque chose chez ce garçon-là; s.'il n'avait pas cette manie d'originalité qui le mène souvent au baroque, et s'il consentait à écrire des phrases carrées, il irait fort bien Halévy fait aussi un acte pour
Chollet et Jenny Colon. S'il est prêt dans un mois, cela serait joué avec le Postillon.
Je t'ai parlé des leçons que Meissonnier est venu me demander pour Loïsa Puget. J'y suis allé; elle m'a fait entendre son opéra : il y a de fort jolies choses. La pièce me paraît stupide; mais elle sera chantée par madame Damoreau et Ponchard.
Loïsa ne se doute pas de l'instrumentation ; mais elle est d'une intelligence remarquable. Les leçons ne m'ennuient pas; elle comprend facilement. On ne manquera pas de dire que j'ai instrumenté sa pièce; mais je te jure qu'elle va tellement bien, que je l'aiderai fort peu. Elle ne me fait pas l'effet d'une femme; il me semble que je fais travailler un garçon.
J'ai rendu notre père très-heureux; j'ai intercalé dans mon ballet tout un rondo d'une d,e ses sonates. Orchestré, cela fera très-bon effet. Je voulais lui en faire la surprise, et, sans y penser, dimanche, comme ma mère me demandait de lui jouer quelques airs de danse, j'ai joué sa sonate; mon père a été sensible à cette attention, et cela m'a fait plaisir. J'ai dit que j'allais t'écrire. Tout le monde t'embrasse.
Ton frère,
Ad. Adam.
C'est pendant l'enfantement de la Fille du Danube et du Postillon, qu'Adam se vit nommer che-
1. Adam parle ici du Luthier de Vienne, qui était alors en répétitions, et qui fut donné un mois plus tard, le 30 juin 1836.
valier de la Légion d'honneur. — « Je n'étais pas décoré, dit-il. Je désirais cette récompense; mais, peu intrigant, je n'avais encore rien obtenu. En 1830, lorsqu'on organisa la garde nationale, je m'étais mis dans la musique ; de triangle, j'étais arrivé à être sous-lieutenant. Je faisais mal mon service, mais j'avais les bonnes grâces du colonel Chapuis, parce que je composais des marches pour ma légion i . Il pardonnait à l'artiste les fautes de discipline du sous-lieutenant. On accordait facilement les croix à la garde nationale ; on m'offrit de me faire avoir la décoration: je refusai cet honneur, e voulant être décoré que pour mon talent. Il était ourtant écrit que ce serait par le militaire que j'aurais la croix; car ce fut le maréchal Maison, alors ministre de la guerre, qui la demanda et l'obtint pour moi — comme compositeur, bien entendu. Il aimait la musique ; il m'offrit sa protection, que j'acceptai, et je fus nommé chevalier de la Légion d'honneur le 1er mai 18362. »
t. De plus, Adam avait été chargé, en 1834 et 1835, conjointement avec le fameux clarinettiste Berr, alors directeur du Gymnase musical militaire, de l'organisation du grand concert d'instruments à vent qui avait lieu le 29 juillet de chaque année, dans le jardin des Tuileries, pour l'anniversaire de la révolution de 1830. C'est pour le concert de 1834 qu'il orchestra la Marseillaise pour musique militaire, avec solos de piston pour Dufresne, le « roi des pistons. »