ADO L MIE
vcincns (le son sein sellaient jipaises p(;u a peu ; son petit pied qui , pendant quelque temps , avait agacé le parquet d^acajou , y semblait attaché maintenant; ses deux jolies mains tombaient immobiles des deux cotés de son corps, comme les mains de marbre d\me statue. On eût dit que sa vie s''étail envolée avec les dernières mesures de la contredanse. u Tout-a-conp, un bruitsingulier, qui semblait venir de la mer , arriva jus({u''à elle : ce fut d\d)ord comme une longue note traînante et mélancolique, frappée sur un diapazon de cristal ; puis , peu a peu , la note changea de timbre , et au lieu d une seule voix on put en distinguer plusieurs; peu a peu, aussi, les voix s^élevèrent , tantôt contrastant harmonieusement entre elles , et développant diversement les phrases d\m même thème , tantôt se confondant dans un tutil général ; puis encore la mesure devint plus vive ; sur le fond harmo-
nique , toujours grave et lent, coururent en sautillant des cadences brisées , des trilles joyeux ; et enfin, le mouvement à trois temps domina tout Fensemble , et la walse éclata dans toute sa verve : c''était une de ces walses du Tyrol , avec ses continuels contrastes d''accens aigus et de demi-tons qui semblent perpétuellement rouler du sommet des rochers au creux des vallées, et reproduisent dans leur dessin bizarre toutes les inégalités d''un pays de montagnes. Il y avait à la fois dans ce chant , avec son début monotone et sa péroraison brillante et passionnée , de la tristesse et de la joie , de Fespérance et des regrets; il était empreint de cette gaîté allemande , toujours calme même au milieu des plus grands écarts , et surtout de ce vague sentiment de bonheur idéal qui nous saisit pendant les belles nuits d''été , et nous fait pleurer nos plus douces larmes.
GO ADOLPIIF.
« En ontcntlanlcct étrange cl cliarmanl concert , tout le monde sV'tait tù dans le salon ; ajirès rcnivrcment de la danse , ce chant, si suave et si pur , était comme une halte bienheureuse , comme un moment de repos et de far niente délicieux après les fatijjues et les a<jita lions du plaisir. Tous les cavaliers cessèrent pour un instant de parler a Foreillc de leurs danseuses, et de presser discrètement des mains tremblantes ; tous les esprits étaient émus , toutes les oreilles attentives.
c( Pour moi, je regardai s Maria; dès les premières notes que j''avais entendues , il m''avait semblé qu'yen tre ce chant du Tyrol , mystérieux et doux , et cette jeune femme immobile et silencieuse , il existait un secret accord et comme une sympathie cachée ; c''étaient deux harmonies qui se complétaient Fune par Fautre , et que je ne pouvais déjà plus sépa-^ rer. L''émotion de Mai*ia était visible : d''abord,
DE LA CARDin. 01
sa figure s\itait empreinte crime indieiblc expression de foi relij^icuse ; à la voir pale et les yeux levés au ciel , on eût dit une novice écoutant dans queique vieux temple un chant lulhërien ; puis successivement, et a mesure que le chant devenait plus distinct, ses joues se colorèrent d\m léger vermillon , ses lèvres tremblèrent, les veines de son col se gonfle- ^ rent , etune larme furtive mouilla sa paupière. Je m''approchai d'acné. En me voyant , elle fit un mouvement comme pour fuir , et me dérober Pcmotion qu''eîle éprouvait ; mais ses forces la trahirent , et ses pieds restèrent immobiles : elle posa seulement la main sur son cœur, et je Fcntendis murmurer avec Finexprimable accent d''un exilé qui pleure la patrie absente :
ce — Oh ! mon Tyrol !
c( J\Uais attendri ; j''étais près de mêler mes larmes aux sienne^ ; car, dans Fexclamation
6'i. ADoi.Pîir,
qui venait (\(i lui échapper, j\înlrevoyais vaguement un de ces drames tendres et douloureux qui se nouent et se dénouent dans les profondeurs du cœur humain. Mais , par un mouvement impétueux , elle se détacha subitement du parquet, et passa devant moi avec la rapidité d'aune ombre. Don José s''était levé : sa figure était sombre et menaçante , sa bouche souriait amèrement . et il avait la main sur son poignard. Par un instinct machinal , je portai la main a mon côté comme pour y chercher une arme; j'^étaissans défense, et a la colère du pirate , je ne pouvais opposer qu 'un courage inutile . Don José traversa la salle du bal d\m pas grave : je le suivis. Arrivé sur le pont , à Pavant du navire , un singulier spectacle s'^oiïrit a ma vue ; Maria était au milieu des colons allemands, à genoux devant le vieillard à cheveux blancs , dont la
DE LA (iARDI! . <J*^
figure digne et grave avait déjà atliré plus d''une fois mon attention.
« — Grâce, grâce, mon père ! disait- elle ; ayez pitié de moi !
u Don José s'^avanca.
c( — Grâce, grâce! continua Maria; emmenez-moi avec vous, mon père, emmenez-moi !
a Le vieillard était attendri. L''autre jeune femme, que j''avais toujours remarquée a ses côtés depuis le commencement du voyage , se jeta à son tour devant lui :
c( — Mon père , dit-elle , grâce pour ma sœur , pour votre fille !
((Je compris alors pourquoi, en voyant Maria pour la première fois, j^avais cru la reconnaître : mes presscntimens ne m''avaicnt point trompé; en voyant Fune j''avais deviné Fautre.
« L''émotion du vieil Allemand était au comble , il ouvrit les bras pour y recevoir sa fille repentante.
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<c — Maria! dit-il cPunc voix forte.
« La jeune fille se précipita dans les bras du vieillard comme pour s''y cacher toute entière.
« — Que voulez-vous? dit le porc avec Tacccnt intrépide et fier d''un montajjnard , à don José qui s''avançait pour lui arracher sa fille.
c( — Je veux Maria , je veux ma femme ! dit don José la main sur son poignard.
« Maria pleurait.
(( — Emmenez moi , emmenez-moi ! murmura-t-elle.
<( Le pirate tira son poignard pour Ten frapper ; je me jetai entre elle et lui. En même temps, des hommes de Féquipage accoururent et opposèrent ie rempart de leur corps a la fureur de don José. Celui-ci recula en frémissant , et appelant d''un coup de siFflet ses rameurs, descendit dans la chaloupe qui Pavait amené et regagna rapidement son chebeck.
ce — Branle-bas de combat ! cria le capitaine
du paquebot , qui devinait que la fureur du pirate n'^en resterait pas aux menaces.
« En un instant, Partillerie du paquebot fut prête; passagers et matelots montrèrent le même zèle ; chacun s''arma comme il put.
c( — îlisscz le pavillon de TUnion ! cria le capitaine ; il ne sera pas dit qu''une mauvaise coquille de noix aura désempare sans combat un navire des Etats-Unis.
(( Le capitaine pensait juste, et nos préparatifs n Votaient pas inutiles, car au même moment, nous entendîmes la voix de don José qui commandait — Feu ! et la bordée du chebeck nous couvrit de fumée et de mitraille.
« — Feu ! dit a son tour le capitaine.
c( J'apprêtais mon espingole et j*'allais tirer,
lorsqu'^un cri de détresse me fit tourner la tête.
A côté de moi , le vieil Allemand soutenait
dans ses bras une jeune femme ensanglantée et
chancelante,