LE FEUILLETONISTE
Il m'^arrive rarement de me mettre en scçne , et j''avoue que la première personne est celle où je me déplais le plus. Le moi est une chose fort ridicule par lui-même, et que certains écrivains de notre temps ont exagéré outre mesure. Je suis convaincu que le public se soucie très peu de savoir si mon tempérament est robuste ou valétudinaire, si ma chambre a coucher est taj>issée de bleu ou de rose , si je suis petit ou grand , blond ou brun. N''en déplaise a Montaigne , pour
plaire au public, il faut moins rcnlrclcnir de soi (juc de lui. Un écrivain doit rcsscinl)Ier au machiniste qui se cache derrière les décorations qu''il fait mouvoir ; rabne[»alion est sa vertu principale , et le métier dlioiiime de lettresn'*estqu''unlong martyre. Pour ma part, j''ai beaucoup aime Pincognito; je nevoispasla nécessité d''informer le public de mes goûts , de mon humeur, de ma manière de procéder quand je travaille, de ne rien faire quand je ne fais rien. J''ai toujours pense' qu^en toute occasion le meilleur moyen d^avoir de Fesprit, c''était de se taire, et qu'ail n''y avait que les sots (que Montaigne me pardonne) pour parler d''eux à tout venant et à tous propos. Aussi fais-je bon marché de mon individualité ; si mon moi véritable devait vous déplaire , je prendrais immédiatement un autre moi pour vous être agréable, un moi qui ne serait pas moi , comme dit Sosie , et
VOUS amuserait mieux que moi* De celte façon, les commentateurs y perdraient peut-être ; mais h coup sur, les lecteurs y gagneraient. Notre principale affaire , en écrivant pour le public, est de Fintéresser ou de Finslruire, et non pas de nous poser sur un piédestal, et de solliciter Fadmiration ou Fenvie. Cest la sans doute une condition assez triste ; seulement , quand on Fa acceptée une fois , il faut la supporter sans murmure.
Donc , ne vous effrayez pas trop si ce rccit commence à la première personne, tenezvous bien pour assuré que celui qui écrit ces lignes n''a pas la prétention d''amuser les lecteurs avec sa très ordinaire individualité. Hélas! les détails biographiques sont assez prodigués de nos jours pour qu''il ne s*' avise pas d''ajouter un chapitre de plus a celte grande histoire de Famour-propre humain. Maudit soit à jamais Byron , qui a autorisé
par son exemple tous les faiseurs de bout rimes h nous entretenir de leurs chevaux, de leurs habits , et du très grand nombre de leurs comtesses Guiccioli.
Il y a un an , j^illais de Paris a Caen ; il était quatre heures et demie du soir , et la diligence allait partir; les paquets étaient charges, les voyageurs, en costume de route, arrivaient précipitamment, Pœil hagard et Tair effaré. 11 y avait dans la cour des messageries des groupes animés , comme il arrive toujours au moment des départs ; on se disait adieu; on s''embrassait en pleurant; c''était une scène de désolation , car les Français sont bien les voyageurs les plus sensibles et aussi les plus bavards qu''on puisse imaginer. Un Anglais voit partir son fils pour les Grandes-Indes, en lui disant bonjourde la main» mais qu''un Parisien aille a Avallon ou a Rouen^ sa famille Paccompagne jusqu''au bureau des
diligences; ses amis le serrent sur leur cœur avec effusion ; on se presse autour de lui , on le plaint, on le regarde presque comme un homme mort : Moriturum tesaîutant.El^owrtant, ces mêmes Français poussent la bravoure jusqu''à Pimprudence, et se précipiteront les yeux ferme's sur une redoute hérissée de bronze : c''est la notre caractère. Nous ressemblons à ces bascules qui ne s'^arrétent jamais, et passent incessamment du haut en bas r aujourd''hui des héros , demain des poltrons.
Comme je n''avais ni parents, ni amis à rassurer, j''entrai tout simplement dans un (Mé voisin pour attendre Fheure du départ et demander un petit-verre d'^eau de-vie. Faut-il vous dire que je ne déteste pas Teaude-vie?A côté de moi, était un vieux monsieur en costume de voyageur, et qui paraissait attendre à ma manière, sans trop se soucier du
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grand pèlerinage qu'il allait enLrej)rcncire. Sa figure n^avait rien cl^extraordinaire , si ce n''cst peut-être sa vulgarité; dans ce temps-ci, où Ton cherche généralement à se l^ire une allure exceptionnelle , c''est un bonheur inespéré, et presque une merveille de rencontrer un homme qui ressemble a tout le monde.
A la bonne heure, medis-je ; voici un voyageur qui n''a pas Pair d''un héros de roman ; les muscles de son visage ne sont pas tordus outre mesure , et son crâne , quoique dégarni de cheveux , n''a pas ce caractère dantesque que la fatalité imprime au front de ses privilégiés. Cest probablement quelque ancien notaire qui retourne dans sa patrie , ap^ avoir goûté à Paris , pendant huit jours , les douceurs de Fexil; ou encore quelque honnête propriétaire qui fait valoir ses terres, et reçoit six mille francs de rente à la Saint- Martin.
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Cet homme me plaisait. Il était de moyenne taille , avec ce degré' d'^embonpoint qui n'^accuse ni un tempérament pléthorique , ni une orjjanisation usée, au contact des illusions détruites et des espérances brisées. Par-dessus vme redingote boutonnée, il portait une blouse grise comme eut fait un commis-voyageur ou un éleveur de bestiaux; sa casquette 'a visière était attachée sous le menton à Taide d''une mince courroie de cuir. Plus j^examinais cet homme, plus il me semblait délicieusement ordinaire. Comme moi , il prenait un verre d''eau-de-vie Du reste , j''aurais cru lui faire injure en essayant de lier conversation avec lui. Je respecte toujours les gens bien organisés, et je suis convaincu que rien n''est plus importun, pour un brave homme qui ne s''occupe guère des autres , que de voir les autres s''occuper de lui, Cet homme devait avoir du
bon sens , manger du bouilli à dîner, cL ne pas aimer les bavards.
Pourtant , et cela m''etonne , ce fut lui qui m'^adressa la parole , mais sans curiosité , sans malice, et avec une bonhomie toute charmante.
— Monsieur va-t-il à Caen? demanda-t-il.
— Oui, monsieur.
— Vous partez par la voiture de cinq heures?
— Oui , monsieur.
Mon laconisme était la plus grande preuve de considération que je pusse lui donner.
— Quelle place avez-vous ?
— Une place d''intérieur.
— Nous ferons route ensemble , dit-il en approchant son petit-verre du mien. A. votre santé 1
— A la vôtre !
Je remarquai avec plaisir qu''il ne me demandait pas le but de mon voyage. En France,
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peu de gens ont Fesprit de nYtrc pas curieux, et j''augure bien d''un homme qui ne fait pas des questions à la première vue.
— Nous aurons bien le temps d''en boire un second , reprit-il en regardant alternativement son petit- verre vide , et Thorloge qui marquait cinq heures moins cinq minutes.
— Volontiers.
Nous bûmes ensemble , en trinquant de nouveau. J'avais Fintention de répondre à sa politesse par une autre politesse; le temps me manqua , et j''ajournai mes intentions au premier relai.
On monta en voiture. Je me trouvai vis-à-vis de mon vieux monsieur ; il avait la première place , j''avais la troisième. Chacun de nous s'^arrangea pour sa commodité; nous croisâmes nos jambes : notre liaison commençait sous d''excellens auspices; nous nous entendions. à merveille.
Nos con.pagnons de voyage ne paraissaient pas disposes à causer ; c'^étaient quatre hommes assez sombres et u Pair morose ; de ceux qui dévorent Fcspacc et voudraient être arrivés avant de partir ; des gens d''affaires ou des négocians. Je ne m''en inquiétais guère , et ne m''amusaimême pas a découper leurs silhouettes , selon Fhabitude immémoriale de certains observateurs qui ne rencontrent jamais en diligence que des caricatures ou des banqueroutiers. Le voyage promettait donc d*'étre silencieux , car, toutes les fois que les femmes manquent dans une réunion, vous pouvez être sur que les hommes parleront peu. Les femmes sont la partie romanesque des grandes routes ; a elles se rattachent toutes les causeries sémillantes, tous les efforts d''esprit, tous les retours de passions. Mettez à ma place lïne femme en bonnet ou en chapeau, une comédienne ou une cuisinière , et ces quatre
hommes ( j''exccpte mon vieux monsieur) vont lutter cl''amabilitë.
Pendant les premiers momens du voyage, mon compagnon (les autres n''étaient pour moi que des accidens, des choses mortes) se tint coi et sans parler ; je Fen estimai davantage. Et, en effet, que pouvait-il avoir a me dire d*'intéressant? Que pouvais-je lui dire moimcmc? Des banalités ou des questions étaient notre seule ressource. Certes , il aurait bien pu me demander si je connaissais la Normandie, et, à ce propos, murmurer entre ses dents : pays des pommes. Ce à quoi j''aurais infiiilliblement répondu : c'^est vrai. Il aurait pu aussi me parler de Paris , que nous connaissions tous deux , et de son bruit de voitures continuel , et de ses nouveaux quais , et de son nouveau système d''éclairage ; Texcellent homme ne fit rien de tout cela. Est-il quelque
chose de plus insipide au monde que ces con- IV. 6
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versa lions oîi cha(|iic clemande amène sa réponse , et dont chaque réplique est invariablement prévue comme la marche d''une tour ou d''un cavalier au jeu d''échecs.
— Voici un homme remarquable, me dis-je a moi-même ; il n''a pas besoin de parler.
Si je ne lui avais pas trouve d'' abord un accent bas-normand légèrement marqué , je l''aurais pris pour un Allemand ; je me sentais fier maintenant d^avoir rencontré un compatriote aussi maître de sa langue.
Les quatre hommes , malgré leur air de taciturnité , commencèrent alors entre eux une conversation a bâtons rompus , précisément celle que j''ai indiquée tout a Theure , et que mon compagnon et moi nous avions évitée avec adresse. Pendant tout ce temps , nous nous tînmes très bien Fun et Fautre; nous faisions schisme; nous formions , à nous deux, une petite église dedissidens. Quand les quatre
hommes eurent cpuisë leur sujet de couver, saiion, ils se turent, et appuyèrent de nouveau leurs têtes sur les coussins. Si vous les eussiez interroges sur leur occupation en ce moment, ils vous auraient répondu qu^ilsréflcchissaient. A la bonne heure ! quoique ceci me paraisse au moins sujet à contestation.
— Dormez-vous la nuit ? me demanda mon compagnon de voyage.
— Jamais.
Il se tut. Cet homme procédait décidément d*'une façon tout elliptique. Sa pensée était dégagée de corollaires; il supprimait les intermédiaires. Son laconisme commençait à épouvanter le mien ; je me sentais moins fort que lui , et j''étais prêt à lui demander grâce. Je roulais donc dans ma tête les différens moyens connus dVntamer une conversation en règle; j ''avais horreur des questions et des lieux communs ; et après cinq minutes de réflexion,
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je tombai sur la question la plus oiseuse que jamais commis marcliand eût pu adresser à son voisin de table d''hote; ceci me prouvait à la fois Torgueil et la faiblesse de Tesprit humain.
— Aimez-vous voyag^er, monsieur? lui dis-je en rougissant de ma niaiserie.
— Aimez-vous dîner? me répondit-il.
Je ne comprenais pas.
— Quand le dîner est bon , oui. ,
— Quand le voyage est agréable, oui.
— Mais, la locomotion ^ monsieur?
Il inclina la tète comme pour témoigner que ce mot lui était inconnu. Jamais il n^avait lu de revue littéraire ; j''eus le bon esprit de ne pas le mépriser à cause de cela.
Au fait, il avait raison. Les voyages, comme toutes les actions humaines, ne sont ni bons ni mauvais en eux - mêmes. Les accessoires seuls les font valoir; le seul
ar(jument qu''on puisse hasarder contre ce système , c'^est le plaisir inhérent a la locomotion ; et il y a tant de gens qui ne comprennent ni le mot , ni Fidëe attachée au mot.
• La diligence avait une côte à monter ; les quatre hommes de Pintérieur restèrent a leur place , moi et le vieux monsieur nous descendîmes ; c''était la le moment de payer ma dette ; il accepta de bonne grâce. Quoique ses cheveux commençassent à grisonner, et que son front fut découvert plus que de raison , c''était un homme vigoureux et sec , qui n'^avait rien de cette organisation fantasmagorique et nerveuse , que Hoffmann attribue généralement aux artistes ; un petit-verre d''eau-de-vie ne lui faisait pas peur, et je m'^étonnai même qu\in vieillard de bonne façon , et qui devait être nécessairement plie depuis long-temps au joug des convenances, se montrât d^aussi facile composition sur une
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matière si dangereuse. Que s"*!! avait eu dans sa personne quelques-uns de ces symptômes douloureusement comprimés, qui accusent les souffrances intérieures , j^iurais conclu : cet homme boit pour sVtourdir ; et peut-être a-t-il reconnu la justesse d'un axiome , que j'ai moi - même formulé autrefois , a savoir que la pensée est comme le vautour de Prométhée , et qu''il faut Fenivrer pour s^en • défaire. Mais tout au rebours, il avait Pair d'*un bon vivant et d''un parfait honnête homme ; point artiste , point musicien , point littérateur, point vaudevilliste (il existe , ceci est bien triste , des vaudevillistes en cheveux blancs). Je fus donc obligé de conclure tout simplement qu'ail aimait Feau-de-vie comme moi , et pour elle.
Nous bûmes ensemble une seconde fois sans oublier de trinquer. Quoiqu''elle ne fut pas bavarde , notre liaison n''en faisait pas moins
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de trcs grands progrès. En sortant du bouchon où nous étions entres :
— Vous êtes un brave jeune homme, me dit-il; dans un autre temps, j''aurais fait quelque chose pour vous.
Cette dernièiW phrase ouvrait à mon imagination une route toute nouvelle : dans un autre temps! il avait donc connu un temps meilleur? Il aurait fait quelque chose pour moi! Et quoi? Etait-ce un puissant d''autrefois? Une de ces fortunes que la révolution de juillet a renversées? Allons , j''avais tout fait au monde pour éviter le roman , et voila que le roman me venait malgré moi. Tout d''un coup , cet homme qui m*'avait semblé si charmant par sa singularité, devint quelque chose de mystérieux, une énigme comme toutes les énigmes; il m'^ennuyait déjà. Et, lorsqu''en remontant en voiture , il me dit , avec une effusion affectueuse :
— Au premier relai, ce sera mon tour,
Je me contentai de hocher la tcte clVm air trhcsitation et presque de dédain, qui sijjniliail:
— Je ne bois pas avec un personnajjc de roman.
La cote que nous veniona^ic monter était celle de Saint-Germain. Mon compagnon se remit de nouveau a sa place, et demeura aussi silencieux qu''auparavant. Seulement, de temps en temps , sa physionomie , franchement naïve jusque-là, se couvrait d^m nuage ; ses petits yeux clignotans suivaient d''un air de distraction le ruban de la route qui se déroulait rapidement sous nos yeux. Je pensai que décidément je m** étais trompé sur le compte de mon compagnon de voyage , et mon imagination, comme un échappé de prison, se mit à accumuler les conjectures, et à suivre dHnduction en induction le fil presque imperceptible qui lui servait de guide.
— lites-vous mariePme demanda le vieillard.
— Pas encore*
— Que faites-vous ?
Cel^ait la première question de celte nature qu'ail m''adressait , et j^en fus désagréablement aflFecté. Ainsi, je mY^tais fait illusion; ainsi, cet homme que j ''avais façonné a ma guise , que j'^avais imaginé prudent , discret , dégagé de cette curiosité , vice caractéristique des Parisiens , cet homme ressemblait exactement à un autre, et il m''ëtait permis de le prendre pour un faiseur de phrases ou un ancien banquier, ou même un militaire en retraite ; mais quant à un philosophe pratique , usant de la vie comme elle lui venait, il n''était plus possible d/'y songer. Il avait des regrets et de la curiosité ; mon rêve venait de finir.
— Je vous demande pardon, me dit-il comme s''il se fût aperçu du mauvais effet que sa question venait de pi^oduire sur moi ,
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de VOUS iiilciTojjcr aussi librciiicnl; mais je vous ai témoigne toul a [""lieurc de l'intérêt, et ma question en est la suite.
Cette dernière phrase me réconcilia u|i peu avec lui ; mais sa question n'^en était pas moins embarrassante. Comment dire a un homme de soixante ans qu''on passe sa vie h. écrire des petites drôleries pour amuser les oisifs? Comment lui dire qu'ion est feuilletoniste , faiseur de nouvelles ? L''incident de la locomotion me revenait en mémoire , et j^avais peur que , cette fois-ci comme Pautre , il ne comprît pas encore ma langue. A la fin , et comme il arrive toujours quand on réfléchit , je choisis la plus sotte réponse de toutes celles qui s^étaient présentées a moi :
— Je me promène , lui dis-je.
Il me regarda d''un air étonné.
— Est-ce tout ?
— A peu près.
Il remua la tcte doucement en clignotant ses yeux, comme c''ëtait assez son habitude.
— Cest dommage, dit-il.
Je savais moins que jamais où il en voulait venir. Pourquoi est-ce dommage? Que je me promène, ou que je vende des nouveautés , que lui importe ?
— C^est-a-dire , reprit-il avec un soupir , c'^eût e'të dommage ! car maintenant...
De'cidëment j''étais en plein roman : mystères, réticences, phrases entrecoupées, souvenirs du temps passé, regrets contenus, souf- Irances voilées à demi, rien n''y manquait. N"est-il donc pas permis de boire un petitverre avec le premier venu , sans qu''aussitot une histoire, probablement ennuyeuse comme toutes les histoires, nevienne s'^interposer entre votre verre et vous? Je pris, du reste, résolument mon parti. Quoi qu^il fît, j''étais bien décidé a ne pas écouter son histoire, dusse- je
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me bouclier les oreilles el le laisser crier. Depuis ma dernière réponse, il avait gardé le silence ; peu à peu même sa physionomie avait repris sa sérénité un instant troublée. Il était revenu comme avant, un brave homme bien simple, bien sensitif, trcs-peu analyseur, et pas le moins du monde poète.
— Vous aimez Feau-de-vie ? me dit-il.
— A la bonne heure î pensai-je ; voilà une question qu''on peut se permettre d''après la nature des relations que nous avons eues ensemble ! Aussi , ce fut avec cordialité que je lui répondis :
— Je ne la déteste pas , surtout quand je voyage. La gourde d'*eau-de-Yie , ce me semble , devrait remplacer le bâton du pèlerin. C''est une amie fidèle qui vous tient lieu de soleil et vous réchauffe ; c''est un soutien vigoureux qui vous endurcit à la fatigue, et vous rend Tesprit plus libre en vous rendant
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le corps plus ferme . Nous porterons un toast, au prochain relai, à Feau -de-vie , amie du voyajjeur, et consolatrice des affligés.
.ravais dit cela moitié riant, moitié sérieux. Les autres voyageurs prêtèrent un instant roreille à la bizarrerie de mes paroles, et se renfoncèrent aussitôt, d''un air d'^ironique pitié, dans les niches qu'ails s''étaient creusées : prol)ablement ils n''aimaient que le vin. Pour mon compagnon , il parut enchanté de ma tirade , et m''applaudit de la tête, comme si je n''eusse fait que formuler sa pensée.
— Comment dites-vous cela ? reprit-il après im instant de méditation : amie des voyageurs et consolatrice des affligés.
— Cest bien cela.
— Je m'^en souviendrai. Croiriez -vous , monsieur, que, dans un temps de ma vie, on a voulu m*'empécher de boire ma goutte le malin ?
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Le danger était imminent. L*'hisloire devenait menaçante, et j^avais résolu de Tevitcr à tout prix. Je me renfonçai donc U m#place, et me blottis dans mon coin, avec Fobstination d^m renard qui entend de loin les aboiemens des chiens et la voix des picjueurs.
Mon procède obtint un plein succès. Le vieux monsieur, ainsi que je Pavais appelé au commencement du voyage, resta silencieux jusqu'^à Triel , où la diligence s''arréta pour relayer. La, seulement, il reprit la parole :
— Allons, monsieur, dit-il, descendezvous? j''ai une dette à payer.
11 n''y avait pas moyen de refuser ; jVntrai avec lui dans l'auberge des diligences. J''allais porter un troisième petit-verre à mes lèvres, lorsque le conducteur me poussa légèrement le bras par derrière, avec une affectation de mystère. Je le regardai ; il me fit un léger signe que je compris a Finstant, et, donnant
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|>our excuse au vieux monsieur le premier prétexte qui me vint a l'^esprit, je sortis avec le conducteur dans la cour, oii nous nous arrêtâmes tous deux. Celui-ci avait toujours son air de cachotterie narquoise.
— Monsieur , me dit-il à voix basse , ces dames du coupé...
— Il y a des dames dans le coupe ?
— Oui , monsieur ; et elles m'^ont chargé de vous supplier de ménager un peu votre compagnon de route ; la boisson , à ce qu*'il paraît, lui fait mal ; et vous conviendrez tout de même que vous Vy poussez un peu.
La recommandation était au moins sinn^ulière. S''adresser a moi pour ménager la santé de mon compagnon, il y avait la de quoi s''étonner. Quel rapport y avait-il entre ces dames du coupé , dont , pour la première fois, je soupçonnais Pexistence', et mon intrépide buveur d''eau-de-vie ?
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— Oucllcs sont CCS dames? dcmandai-jc au conducteur. Les connaissez-vous ?
Réponse ncjjative.
— Et ce vieux monsieur ?
Même réponse.
On conviendra que , pour un homme bien décidé à éviter toute espèce de chose ressemblant a une intrigue , cette recommandation confidentielle, et sans motif apparent, ressemblait fort à une mystification. Peut-être les dames du coupé me connaissaient-elles , et était-ce un moyen ingénieux de me donner une leçon de sobriété. Pour m*'en assurer, je m'^approchai de la fenêtre du coupé , et j^aperçus , en eiFet , trois dames qui semblaient sommeiller , chaudement enveloppées dans leurs manteaux; mais pas une d'acnés ne m''était connue. Il n''y avait plus moyen d''en douter, c''était bien à mon compagnon de voyage
fju*'on en voulait. Fiez-vous donc^ après cela, aux apparences ! Etudiez la physiologie des romanciers pour distinguer du premier coupd'oeil à qui vous avez affaire ! Cet homme si simple , si rond en apparence , si bourgeois , le voilà lance dans une intrigue à perte de vue , et m''entraînant avec lui , comme une planète entraîne ses satellites. Un autre soupçon me vint ; j'' avais ouï dire que les conducteurs e'taient enclins à la plaisanterie ; je retournai vers le nôtre , et , du ton le plus sérieux qu''il me fut possible de prendre :
— Conducteur , lui dis-je , ce que vous m''avez dit ctait-il la vérité' , ou est-ce seulement une mystification ?
J''avais mal choisi mon mot , et le conducteur en releva Fimpropriété avec une justesse d'^esprit très remarquable.
— Monsieur , me répondit-il d''un ton IV. 7
grave vX digne à la fois, Tadminislralion ne mystifie janjiiiis les voyageurs.
A cela, il a''y avait pas de répli(|ue. Je remontai dans la voiture, ou mon compagnon était déjà. Les quatre autres voyageurs ne descendaient jamais , et paraissaient fort impatientés quand nous passions devant? eux. Enfonce dans mon coin, je me mis a retourner sous toutes ses faces Fincident qui avait marqué notre dernier relais. Si ces dames du coupé connaissaient ce monsieur, pourquoi ne lui parlaient-elles pas ? Et d''une femme à un homme, quelle étrange attention que celle qui se trouvait renfermée dans la prière qui m''avait été faite : a Ne le faites pas tant boire, w De Tamour la-dessous , cela ne pouvait guère se supposer. Ordinairement, Pamour ne s** exprime pas ainsi, et on rirait beaucoup d\me maîtresse qui dirait a son amant : t( Ne buvez pas du vin blanc, le vin blanc vous fait mal. »
D''ailleurs , les cheveux gris de mon compagnon otaient toute vraisemblance a une pareille idée.
— A Meulan, me dis-je en concluant, j''éclaircirai ce mystère ; et je me renfonçai dans mon coin , plus décidé que jamais à ne pas rompre le silence. Mais, à mon tour, je n''y tins plus, et je pris le parti de décharger mon coeur. Excepté mon vieux monsieur, tous les voyageurs dormaient.
— Monsieur, dis-je a celui-ci, connaissezvous les dames qui occupent le coupé , et étes-vous parti avec elles?
Il me regarda d'un air étonné.
— Je ne sais pas même s'il y a des dames dans le coupé.
— Elles paraissaient pourtant vous porter iwn très-vif intérêt.
^ Son étonnement redoubla; et lorsque je lui eus tout raconté, il pencha la tête en silence
comme un homme qui cherche à rassemlilcr ses idées, et à renouer les fils d''une tradition interrompue.
— Cela n''estpas possible, dit-il a plusieurs reprises.
Et à la fin , il ajouta :
— Nous verrons a Meulan.
JOSEPH L... loi
Cetait chose assez singulière que celte intrigue se développant pendant Fintcrvalle d\m relais ; cet imbroglio , dont je ne connaissais pas le noeud, rn''offrait une vague ressemblance avec ce divertissement des Anglais , cju''on nomme une course au clocher. Après tout, autant s''amuserà chercher le mot d^une énigme qu'^à poursuivre une fortune chimérique ou un bonheur idéal toujours in-
saisissable. Aussi, je clcsirais, à mon tour, d''arriver à Meulan , si c''ctait à Méulan que devait se trouver la solution du prol^lème qui m*'occupait. J'aime , a peu près comme tout le monde , les courses de chevaux , et les passions ne ressemblent-elles pas a des chevaux échappes , courant , en sens contraire , dans la vie , et se heurtant , de temps en temps , comme des coursiers de bataille dans un tournoi ? En voyage , d''ailleurs , mieux vaut l'agitation que l'atonie ; il est amusant quelquefois de se cre'er un but.
Mon compagnon de voyage était devenu pensif ; ses traits exprimaient cette sorte d'ctonnement que laisse après lui un rêve impossible. Parfois , il penchait la tête en avant par la portière , comme s'il eût voulu plonger son regard dans Pintérieur du coupé , ou saisir , malgré le bruit des roues broyant le pavé , le sens des paroles qu'on y devait prononcer.
Ce ne fut qu'eau bout de quelque temps qu'ail rompit le silence.
— Je vois ce que c'^est , dit-il ;. il y a dans le coupé quelque femme qui vous a reconnu ou remarqué , et qui aura pris un moyen indirect d''attirer votre attention. Je ne suis , en tout ceci , qu''un préte-nom , un homme de paille ; on s'^est servi de moi comme d*'appeau, pour vous amener au trébucliet.
— Pour reconnu , cela n''est pas , car j^ai vu moi-même les personnes du coupé , et je suis certain qu'acnés ne me connaissent pas ; pour remarqué , je n''ai pas la fatuité de croire que cela puisse être. Ainsi, monsieur, vous n''avez d*" autre moyen, pour débrouiller ce mystère , que de vous en prendre a vousmême, et d''interroger vos souvenirs.
Il parut bien embarrassé de ma réplique.
— Mais pourtant , répéta- t-il , cela n''est pas possible.
Celait la dcuxicmc fois quTil arguait de celle impossibilité.
J''ctais inliijjuc ; toutes mes pensées de réserve et de discrétion s*'évanouircnl. Je voulus en finir d\ui coup et par une question Lien tranchée.
— Monsieur, lui dis-je , puis(|ue le hasaid me force a jouer un rôle dans Fintrigue (jui commence , je vous engage a user de franchise. Vous pourriez trouver un confident moins discret, et peut-être aussi un confident moins utile ; pour amener un dénouement , on a quelquefois besoin d''un personnage désintéressé : essayez de moi.
— Il n^ a pas de dénouement possible , dit mon compagnon de route en hochant la télé.
Que répondre à cela? Ma curiosité était repoussée dans ses retranchemens. Va te promener le roman , murmurai- je à part moi ,
si le dernier chapitre est si long a venir ! Mieux vaut un logogryplie de Mathieu Laensberg, dont on trouve le mot à coup sur en retournant le feuillet. Est-il rien de niais comme une charade impossible ii deviner?
En même temps, je m''enfonçai dans mon coin avec la resolution de me renfermer dans un silence absolu , et de ne plus me livrer à la recherche d'^un mystère qui, après tout, ne devait m^inlëresser que médiocrement.
Mon compagnon de voyage était agite' et inquiet. Les mécomptes de ma curiosité avaient précédé les mécomptes de la sienne , et, à son tour , son imagination semblait vaciller dans Fespace à la poursuite d''un nuage qui fuyait toujours devant elle. A. la fm , et comme pour se débarrasser dViU fardeau cpii lui pesait trop lourdement :
— Ecoutez , monsieur , me dit-il , j''ai besoin de parler et de vous dire mon hisloire.
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PciiL-etro y trouverons nous la solution du problème qui nous embarrasse.
JV'coutai. Il rejjarfla autour de lui j)our s'^assurer (jue les autres voyageurs ne pouvaient Tentendre , et il reprit ainsi :
— Si vous avez été à Caen , monsieur, un peu au-dessus de Lisieux , dans la vallée dVVuge, vous avez du voir une grande maison blanche , entourée, de tous côtés , d'' herbages qui reluisent sous le soleil par les beaux jours d^été. Il y a vingt ans , c''était là ma demeure; et les gens du pays se souviennent encore de mon nom et des magnifiques bœufs que j''élevais dans mes prairies. Si vous buvez jamais, sur la grande route , un pot de cidre dans un cabaret, demandez au premier venu s''il a connu le père Blanchard , et il vous répondra , en ôtant son bonnet , que le pays a fait une grande perte en le perdant. Ce n'^est pas par vanité , monsieur, mais j''ose dire que j''ai
fait un peu de bien dans ma vie , et que j'ai laisse des regrets dans le pays que j''ai quitte. Ceci, d''ailleurs, et je vous en demande pardon , ne tient pas a mon histoire ; mais , entre gens qui ont trinqué ensemble , on se doit de la complaisance , et je compte sur la vôtre. J"* étais dans ma vallée d''Auge comme un roi dans son domaine ; j''avais trente ans et la réputation d\m richard ; or, j''employais bien mes journées. Tout le temps que me laissait le soin de mon commerce , je le consacrais au plaisir; il n''y avait pas, à dix lieues a la ronde , de foire ou d''assemblée que je n^ allasse des premiers ; je connaissais tout le monde , et tout le monde me connaissait ; je me trouvais au-dehors comme chez moi , sans gène, sans embarras , prenant le temps comme il venait , et ne songeant jamais au lendemain. Ces habitudes de liberté et de joyeuse humeur étaient peu à peu passées dans mon sang ; j^y
tenais comme U ma vie ; essayer d''y renoncer, autant mourir. Si j^ivais passé devant un cabaret sans y l)oirc un verre de cidre, je me serais cru sous le coup de quelque grand malheur ; si , à une assemblée de village , on ne m\ivait pas vu la badine a la main et la pipe entre les dents , tous les métayers auraient dit : c( Blanchard est malade , » et , le lendemain , ma maison aurait été assaillie de visites. Après tout, avais-je tort? J'hélais riche et garçon ; ma maison m''appar tenait ; mon commerce allait bien ; Targent me venait facilement, et je le dépensais de même ; je ne songeais guère alors a enrichir mes héritiers. Vous , monsieur , qui êtes Parisien , vous croyez peut-être qu'ion ne s''amuse qu'à Paris! Si vous m'^aviez connu dans ce temps , vous auriez compris le contraire. Dans notre pays, outre les grandes solennités , nous avons deux jours de fête par semaine; le dimanche d^abord,
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et le jour de marché ensuite. Ce jour-Fa, rien n''est trop cher pour nous. Il m'^est arrive , pour ma part, de boire quatre bouteilles de vin à cinquante sols , et six gloria*
Il s''arréta un instant, comme honteux des aveux qu''il venait de me faire. On sentait que le souffle de la civilisation avait passé sur cet homme , et que, tout en jouissant de ses souvenirs d''autrefois , il en rougissait malgré lui.
— Tenez , monsieur, reprit-il ; riez de moi si cela vous plaît ; mais vrai , maintenant que j'^ai des cheveux gris , je me prends encore a regretter le bon temps d** alors, nos parties de piquet au café , et nos plaisanteries de paysans en goguette. La caque sent toujours le hareng, monsieur ; mon père était métayer normand, j'^aime les pommes , le café et le tabac.
11 s''arréta encore une fois comme pour solliciter du regard ma réponse. Je me contentai de tirer doucement de ma poche un ctuî ren-
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fermant une très-belle pipe de terre culottée, et lui en montrai le bout en souriant.
— A la bonne heure ! me dit-il en me prenant la main, vous êtes un brave jeune homme.
— Cela veut dire qu'ail y a entre noui communauté de défauts.
— Je sais bien , reprit-il en hochant la tête, que de pareilles habitudes sont proscrites dans un certain monde , mais n''est-il pas juste que les proscrits s''aiment et s''aident entre eux ? Si jamais vous avez deux jours à me donner , venez me voir, et , quoique je ne sois plus le joyeux Blanchard d''autrefois , nous viderons une bonne bouteille ensemble ^ en souvenir de ce que je fus.
La bonté de cet homme avait quelque chose d''expansif qui me louchait. Il était naturel et vrai ; son langage n'^avait rien d''apprété ; on sentait la vérité percer dans ses paroles , et,
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sans cloute , il n^ivait jamais compris le sens dumot poser*
— J''accepte votre invitation , lui dis-je en souriant , seulement , vous me permettrez de vous faire observer que , jusqu'^à pre'sent , votre histoire n''ëclaircit pas le moins du monde le mystère qui nous occupe, et je désire savoir en quoi les dames du coupé peuvent se trouver mêlées a la joyeuse existence que vous me décrivez si amoureusement. Dans votre récit , il n''est pas question de femmes , parlezm''en donc un peu , si cela vous plait ?
Il hocha la tête et soupira a demi, f — C'est Ih , dit-il , le vilain côté de mon existence. Jusqu'^à trente ans , les femmes ne mWt laissé que d''agréables souvenirs , et je vois encore passer devant mes yeux de fraîches t^t roses figures comme on n''en trouve quVn ruasse - Normandie : de grosses fijles bien joufflues, bien avenantes , toujours le sourire
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à laI)oiiclicel le nez au vcnl pour flairer un amoureux. Dans la seiuainc , \ç,s payses ne me plaisaient guère avec leurs sabols etleur odieux bonnet de eoton , que je n''ai jamais pu souffrir; mais, le dimanche, c''ëtait différent. Quand elles allaient a la messe avec leurs casaquins rouges et leurs bonnets garnis de dentelle a vastes papillons, alors je me plaisais à les suivre de Fœil ; j^admirais la vigueur de leurs formes , leur air de bonne humeur et de bonne santé' , et surtout leur précieux sourire qui dédommage la Normandie des trop longues absences du soleil.
Jen''étais amoureux que le dimanche; mais, tous les dimanches , i''étais amoureux. Je dansais dans les assemble'es avec celle qui m''avait convenu, et, après la danse, je Tembrassais bien fort, sans qu*'elle se défendît trop , en lui disant :
— A dimanche !
Le dimanche suivant , même manège et même bonheur ; et j''ai vu bien des messieurs de» la ville qui nous enviaient , en passant , ce bonheur la ! Ma danseuse reconduite , ma journée n''était pas finie ; restait le cabaret , et je nem''en faisais pas faute. Là», on jouait, on criait , on chantait à tue-téte des chansons en riionneur de Pempereur, ce roi de tous les cabarets , et Ton s''endormait heureux , en songeant au plaisir du dimanche suivant. Cctait une belle vie , monsieur , une vie d''insouciance et de laisser-aller , et telle que je la voudrais mener encore, moins les pajses ^ peut-être.
Le récit de Blanchard me contrariait sans m'^ennuyer, pourtant. Je m*'abandonnais , comme lui , au charme de ses souvenirs , et , lorsque le but offert a ma curiosité me revenait en mémoire , je me contentais de penser :
Patience , il y reviendra. N''y aurait-il pas eu IV. 8
cruaulti à inlorroiiipre Je si douces réminiscences pour le ramener durement à Tobjct principal de sa narration ? Ne m''avait-il pas prévenu qu*'entre jjens qui ont trinque ensemble, on se doit.de la complaisance? Et d''ailleurs , ^''écouter me coûtait si peu de peine, et parler lui causait tant déplaisir!
Pendant que je faisais ces réflexions, sa figure avait pris une teinte grave et presque mélancolique , quoique toujours dans des proportions naturelles et vraies. *
— A deux lieues de ma maison , reprit-il , il y avait un petit château à moitié caché par un rideau de pommiers. Pourquoi on appelait cela un château, je Tignore. C'était plutôt une mauvaise bicoque k moitié en ruine , et dont les murailles noircies faisaient tache au miheu des habitations propres et luisantes de la vallée.
Cette bicoque était habitée , toute Tannée,
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par un vieux noble qui vivait renferme dans sa case comme un hibou dans son nid , et ne se mêlait en rien aux plaisirs et aux occupations des gens d''alentour , qu'ail nommait des manans. Quels étaient ses titres de noblesse ? personne ne le savait ; les uns le disaient comte , les autres marquis ; les moins crédules, ou les plus médians, soutenaient que c''etait quelqu''ancien chouan à qui le gouvernement d''alors avait donne un abri pour ses vieux jours. 11 passait pour un homme susceptible et violent , fort entiché de sa noblesse réelle ou prétendue , et vivant obstinément dans la retraite , moins encore par mépris pour les hommes que pour cacher sa détresse. On le nommait M. de Malaquois.
Cet homme , du reste , ne faisait point de bruit dans le pays; peu de gens le connaissaient. Et , excepté le curé , qui quelquefois allait partager son modeste repas , personne
nVtait admis aux honneurs de son intimile. On avait pour lui moins de respect que de crainte; on en parlait avec cette discrétion mystérieuse que commandent les existences solitaires et cachées. Pour ma part , je ne le connaissais pas, et ne me souciais guère de le connaître. Aussi , lorsqu'^un soir au cabaret on vint me dire que M. de Malaquois était mort, je n''en continuai pas moins ma partie de triomphe , et je me contentai de lancer une bouffée de tabac plus fournie qu''à Fordinaire , en signe de deuil et d''oraison funèbre. Au fait , c''était la un événement insignifiant , qui ne pouvait guère avoir d''influence sur mon existence. Comte , marquis ou chouan , M. de Malaquois ne me touchait guère , et il nVtait pas croyable que sa mort dut amener dans ma vie une révolution. Pourtant, il en fut ainsi : vous allez voir comment.
Quelquefois, dans la semaine, quand je
n'^avais pas de partie montée d'^avance, je prenais un fusil et m'^en allais chasser dans les environs. Un matin, je me trouvai près de Fancien château de M. de Malaquois; un lièvre avait traverse la vallée , et s''ëtait enfonce dans une sepe'e qui couronnait le plateau dont je vous ai parle ; j'hélais a Taffùt , mon fusil armé , Foreille au guet , interrogeant le bruit du vent et le bruissement des feuilles , et ne songeant pas plus à M. de Malaquois qu''a son château : d''ailleurs, toutes les fenêtres en étaient fermées ; la bicoque, c'^est la son véritable nom , avait un air de silence et de solitude mortelle : on n*'aurait pas pu dire si elle était habitée par des hommes ou des esprits , tant son aspect était sombre , tant ses murs étaient noirs ; le lierre la couvrait tout entière jusqu''aux pignons. On eût pu penser que la maison portait le deuil de son ancien propriétaire. Il est bien entendu ,
d'*ailleurs, que j^ai remarqué toutes ces choses-Pa depuis, car, au moment dont je parle, j'avais bien autre chose en tète , et ne songeais guère a lever le plan d'une maison. Il ne se faisait pas un mouvement dans Tair , ni dans rherbe , et j'attendais toujours , le doigt placé sur la détente démon fusil.
Tout a coup , a travers le fourré , j^aperçois deux oreilles qui s'alongeaient en signe de détresse ; le coup part , mon lièvre était à bas. Je venais de le ramasser , et j'examinais , avec l'attention triomphante d'un chasseur heureux, la trace du plomb qui avait fait balle dans le crâne , lorsqu'en levant les yeux j^appcrçus devant moi une jeune fille belle et pâle qui me regardait d'un air de pitié et presque d'indignation ; et je reculai d'un pas , tout surpris , et comme honteux.
Le récit de mon compagnon de voyage , quoique empreint d'une teinte romanesque
assez singulière , m''avait plu jusquc-la ; mais, à cette dernière phrase qui ressemblait au commencement de tous les romans du monde , au premier mot relatif a cette apparition s''clevant du milieu des broussailles comme toutes les nouvelles dames du lac , je ne pus m'*empêcher de sourire. Il le remarqua; et, d''un air moitié' fâché , moitié' bonhomme : ' — Qu''avez-vous? me dit-il.
— Voulez-vous , lui répondis-je , que je vous fasse la description de la jeune fille? Je la sais par cœur.
Il inclina la tête , et dit :
— Faites.
— Sa taille e'tait élancée et svelte. Dans ses traits amaigris et altérés par un sentiment de tristesse intérieure , on sentait cette puissance vague de la beauté qui ne se connaît pas encore , et la souffrance d''une supériorité méconnue et comprimée. Elle était toute
velue de noir , cL la blaiiehcur de son Icinl s''en augmentait encore; les mèches de ses blonds cheveux ( elle est blonde , je n''en saurais douter ) , à peine retenus par un fichu de tulle posé sur le haut de la tcte et attache sous le menton , voltigeaient capricieusement au souffle de la brise, et enroulaient leurs anneaux soyeux comme ces fils légers que les cnfans appellent les fils de la bonne vierge. Son pied était petit et étroitement chaussé ; sa main blanche se découpait harmonieusement sur le fond vert foncé du paysage. Un poète Tcùt prise pour quelquWe de ces évocations magiques , filles des pays du Nord , la Mina de Walter-Scott; ouFAddade Byron.
Je m''arrétaien souriant toujours. J''avais prononcé ces paroles d''un ton emphatique et à la manière d'^un acteur de province , qui se défie de Pintelligence de son public.
— Est-ce cela? lui dis-je.
— A peu prcs , rcipondit-il naïvement , et sans s''apercevoir de Pintention de moquerie qui perçait dans Pexagcration de mon langa<jc; mais je n''aurais jamais trouve les mots dont vous venez de vous servir. J''ai lu , dans ma jeunesse, de mauvais romans qui parlaient comme vous, et jamais je ne me suis imagine que je pusse être mi héros de roman. La jeune fille m''avaitparu belle , et je demeurai interdit devant elle : voilà tout ce dont je me souviens. Je restai ainsi silencieux , elle me regardant toujours ; à la fin, avançant le bras , je lui présentai mon lièvrci et lui dis : Le voulez-vous ?
— Merci,merépondit-elle.Sivousvoulezme faire un plaisir, c'*est de m"' épargner àFavenir de pareils spectacles. Je n''ai jamais compris comment des hommes peuvent aimer la chasse , et comment le meurtre d''un pauvre animal sans défense pouvait leur causer tant de plaisir.
Elle avait , en parlant , un petit air dédaigneux qui me rendit tout confus. Par un mouvement machinal, je jetai loin de moi le lièvre que je tenais, et, faisant resonner lourdement sur le sol la crosse de mon fusil :
— Je ne chasserai plus ! lui dis- je.
Elle me fit, de la main, un signe de satisfaction, et s''inclinant légèrement :
— A la bonne heure ! reprit-elle.
Et elle disparut.
Mon compagnon de voyage était ému ; j''avais peine a reconnaître en lui Pintrépide buveur d''eau-de-vie qui m''avait tant plu au commencement delà route.
— Monsieur , lui dis-je , vous m''accuserez peut-être de fatuité , mais je dois vous avouer naïvement que la fin de votre aventure me paraît si évidente, qu'eau besoin, vous pourriez vous dispenser de me donner d''autres détails.
Il me reg^arda encore une fois sans colère, et presque en souriant , malgré la cruauté de mon observation.
— Si mon récit vous ennuie , dit-il , je suis prêt à Fabréger ou même à Finterrompre. Jlais raisonnons un peu. En voyage, pendant la nuit , et quand on ne dort pas , autant vaut-il écouter une histoire , si insignifiante qu''elle sojt, que regarder, à travers la croisée, les pavés de la grande route. Songez, d*" ailleurs, que je parle pour moi plutôt que pour vous ; c''est un service que je vous demande , et non un plaisir que je crois vous faire. Nous avons encore pour une heure de route d''ici a Meulan , et encore faut-il Femployer à quelque chose.
Il y avait dans son langage tant de bonhomie et de laisser-aller, que je me repentis de mon fol amour-propre ; en ayant Fair de deviner son énigme , je lui avais otc le plaisir dé m^éà
dire le mot, et je me reprochais cela comme un crime dclèzc-compagnonage.
— Pardonnez-moi, monsieur, de vous avoir interrompu, et continuez, s''il s^ous plaît, votre rc'cit. Que devint cette jeune fille? En quoi sa destinée se trouva- t-elle mêlée a la vôtre? Est-ce elle qui maintenant prend un intérêt si vif à votre santé , et qui , par Pentremise du conducteur, vous a témoigné une bienveillance si familière ? Je vous assure que votre histoire m''intéresse au plus haut point, et qu''il n'^yapasde paysage au monde qui la vaille.
Je mentais , et pourtant j'^étais hem^eux de mon mensonge. Il est quelquefois bien doux d*'autoriser les faiblesses d''un brave homme , et de paraître sympathiser avec ses chimères. Cest pour cela , peut-être , que les vieillards aiment tant à jouer avec les enfans ; en général , il n'^y a que les sots pour prendre en dédain les misères du cœur ; j''avais été sot tout
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à l'heure , et je tenais à ne plus Tétre. Il reprit ainsi :
— Cette fille que vous avez faite vousmême si belle et si blonde, e'tait mademoiselle de Malaquois ; jamais je n''en avais entendu parler. Pendant sa vie , le vieux gentilhomme la tenait enfermée avec une opiniâtreté de tous les instans. De ce moment , je m''en occupai malgré moi ; les grosses paysannes que j'avais tant fêtées autrefois ne me paraissaient plus aussi franchement jolies ; au-delà de leurs charmes , j** apercevais des charmes plus doux et d'aune nature plus délicate. Les mots me manquaient pour exprimer ce que je sentais ; j'étais étourdi et presque ivre ; jamais Teaude-vie n*" avait produit sur moi cet effet-là.
Encore une fois je Finterrompis, et avec un grand sérieux :
— Oh ! monsieur , prenez garcm , je vais vous soupçonner d'être un littérateur déguisé,
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ou, pour le moins, d'^avoir lu un de nos livres en vogue. Vous vous livrez h. Panalyse de vos sentimens avec une lacilité véritablement merveilleuse, et aussi bien que le pourrait faire un jeune poète élevé a Pécole allemande. Voulez-vous que j*'achève votre pensée , et que je supplée aux mots qui vous manquent? Une révolution venait de s'^opérer en vous ! Le type de la beauté se révélait a vos yeux sous une nouvelle forme ; Famour se transfigurait , Tàme prenait la place des sens î
En m*'écoutant , le brave homme joignit les mains d''un air d'étonnement plaintif et de résignation suppliante. Mon jargon Fépouvantait , et il me demandait grâce. A ce moment aussi , il me vint une révélation ; c''est que j''étais absurde de parler a un nourrisseur de bestiaux comme a un faiseur de saynètes ; Fidée étÉl juste; seulement, pour mon honneur , elle aurait du me venir plus tôt.
Lorsqu**!! fut un peu remis de la stupeur ou Pavait jetë mon discours cabalistique , il poussa un profond soupir, à la manière d''un homme qui sort d^un mauvais rêve. Au fait, mes transfigurations , mes types et toute ma fantasmagorie d''idealisme analytique avaient très bien pu passer pour les figures fantastiques d''un cauchemar.
— Pendant quelque temps , continua-t-il, je cherchai vainement à voir mademoiselle de Malaquois; pendant le jour, je n*'osais guère suivre mes penchans , dans la crainte d** éveiller les soupçons ; mais, le soir, au clair de la lune, je rôdais autour de sa demeure comme un braconnier à Faffùt ; j ''épiais le moindre son que le vent m''apportait , et je m'^amusais à contempler, pendant des heures entières, la petite lumière qui brillait à la croisée de sa chambre. Me voyant si changé, les métayers des environs se moquaient de
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moi , et les demoiselles me faisaient la nique c^un air de de'dain. Je souffrais de tout cela , et n\n continuais pas moins mes promenades nocturnes. On a bien raison de dire, monsieur, qu'on est béte quand on est amoureux. Ne pouvant voir mademoiselle de Malaquois , je voulus au moins entendre parler d''elle ; j''aUai trouver le cure , qui , durant la vie du père , allait quelquefois lui faire la partie , et je lui contai mon cas d\m air si piteux, qu''il en eut compassion. Un jour , obsède de mes instances , il m'' emmena au château avec lui , et je vis mademoiselle de Malaquois pour la seconde fois.
Ici, mon homme fit encore une pause , et je le sentis prêt à se noyer de nouveau dans un déluge de détails intimes et de réminiscences amoureuses. Pour couper court à son récit ," qui commençait à me paraître long , malgré mon parti pris de complaisance , je tirai de
mfi poche une petite orourcle eu osier qui m\accompagne clans toutes mes excursions , et la lui présentant :
— Vous devez être fatigué , lui dis-je ; buvez; ceci est un cordial qui vous ranimera.
Il l)ut, et, un instant encore, il garda le silence.
— N''ayez pas peur , reprit-il avec un admiralde l)on sens; cette fois, je ne veux pas vous décrire notre seconde entrevue, car, après tout , la seconde entrevue ressemble assez a la première. Le cœur vous bat, la main vous tremble : c''est toujours la même histoire; on voudrait parler, et Ton ne sait que dire; on voudrait rester, et pourtant on aspire a fuir.
Décidément , mon opinion était faite sur
mon compagnon de voyage. Cet homme avait
eu le tort d'avoir un peu plus d^imagination
qu*'il n'^en faut* Ses idées avaient dii le jeter IV, 9
dans un monde qui nY^tait pas fait pour lui. Son malheur, <juel qu''il put être, ne devait plus m''ctonncr.
La fin de son récit fut évidemment abrégée dans un but de bienveillance dont je lui sus gré.
— Après la visite d''introduction , dit-il, je retournai quelquefois au château, d''abordavec le curé, puis seul. Mademoiselle de Malaquois était bonne et me recevait bien; j'' avais pour elle toutes sortes de reconnaissances , et elle les reconnaissait grandement en en profitant. Elle aimait a monter à cheval , et j''avais un petit bidet d'^allure qui lui convenait a merveille. Bref, nous devînmes bientôt bons amis et presque familiers. Pendant son année de deuil, notre connaissance alla ainsi , devenant , de jour en jour , plus affectueuse. Un mois après Texpiration de son deuil, nous étions...
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— Eh bien f lui dis- je , voyant qu'ail s'^arrêtait.
— Mariés, dit-il.
— Et nous voilà à Meulan , ajoutai-je en ►^» penchant ma tète a la fenêtre.
^ La diligence venait de s^arrêtcr à la poste.
On sait avec quelle [)rccipitation les diligences relayent sur la route de Normandie. M. Blanchard avail donc a peine le temps dVclaircir ses doutes devenus les miens. 11 ne fut pas (juestion, cette fois, du petit verre obligé qui avait formé et cimenténotre liaison. En remontant en voilure , il me pressa vivement la main, et me dit seulement ces mots :
— Cest elle î je Fai reconnue.
Je cherchais vainement a rattacher dans mon
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esprit ce dénouement pre'vu au récit que je venais d^entendre. Il y avait, dans tout cela, une lacune que je ne pouvais combler.
— Cest mademoiselle de Malaquois, ajouta-t il; c''est ma femme.
Restait a savoir comment le mari se trouvait près de sa femme sans le savoir ; comment entre lui et elle s'^ëtait rompue cette communauté d^'affection et d''intérét, cette raison sociale qu''on nomme un ménage , et pourquoi madame Blanciiardn''avait conservé de son mari qu'Hun souvenir d''ironie et de pitié. Je me rappelais plus que jamais la recommandation du conducteur : « Ne le faites pas tant boire; Teaude-vie lui fait mal . » Quoiqu'^il essayât de dissimuler son émotion sous une apparence de tranquillité et de sang-froid, M. Blanchard était devenupensif; il y avait là un mystère que Fimaginalion d\m avoué eût facilement débrouillé par un seul mot: ((Séparation;» maisqui, pour moi,
peu habitué aux détours de la chicane, était véritablement impénétrable. Je nem'^expliquaipas qu'Hun homme et une femme, après avoir lié leurs destinées et dormi sous le même toit, pussent se rencontrer, par hasard, en voyage , sans se saluer même de la tête , ainsi que deux voyageurs emportés sur les rails d''un chemin de fer, qui se rencontrent à un point donné dans Pespace, et ont a peine le temps de se reconnaître en passant . Uancien éleveur de bestiaux tenait la te te enfoncée dans ses épaules, comme un homme absorbé dans ses pensées et ses souvenirs. Jen'^osais pas Finterrompre, et ma curiosité avait fait place aune sorte d''intérét affectueux qui me rendait discret et taciturne. Mon compagnon de route rompit encore le silence ; peut-ê Ire ses premières confidences nécessitaient-elles un aveu franc et complet, peut-être était-il persuadé que mieux valait me livrer sa confession tout entière q^qie me laisser sous le coup d'aune réticence.
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— Jeune honinio, dit-il, pardonnez-moi rrétrc eniu et de ne pouvoir cacher mon émotion. Voila seize ans, aujourdliui, que je ne Pai vue; seize ans , et pourtant , elle est ma femme! Et vous , qui connaissez maintenant ma vie , vous devez savoir si je Pai sincèrement aimée!
Pour écouter de pareilles explications , ma figure s''était faite grave et composée; j''avais pris Pexpression d^attention religieuse qui conviendrait à un magistrat ou à un prêtre. J''entrevoyais quelques-unes de ces grandes catastrophes conjugales qui défrayent la presse, et servent d''appàt a la curiosité des lecteurs.
— Monsieur, luidis-je, jusqu''a présent, vous ne me connaissez que sous des rapports assez légers, et je ne voudrais pas que vous compromissiez pour moi un secret qui paraît sérieux. Restez-en-là , s''il vous plaît , de vos confidences ; je vous remercie de ce que vous m''avez dit, et ne désire pas^pprendrece que
VOUS auriez encore à me dire. Notre liaison n''est, après tout, qu^uic liaison de voyage, qui doit finir à notre arrivée; et, pour supporter le fardeau d''un secret tel que paraît le votre , il faudrait une amitié plus éprouvée que la mienne.
J''étais très satisfait de cette précaution oratoire qui mettait ma délicatesse a Fabri. Mais au fond, je n''en désirais pas moins que monsieur Blanchard continuât son récit. Mon désir fut pleinement satisfait.
— Monsieur, me dit-il , je soupçonne que vous vous faites une fausse idée des choses; il n''y a ici ni mystère , ni catastrophe ; mon histoire est toute simple , et je pourrais presque vous la dire en deux mots : seulement, si je ne vous ennuie pas trop, vous me permettrez d''évoquer devant vous tous mes souvenirs, et de m''en rappeler les détails. Mademoiselle de Malaquois était sans fortune , mais elle avait
[^ardc quelque chose de la raideur et de la ficrlé de son père. Si elle m''avait épouse , ce nY'taitpaspar amour. Il n''était guère possible qu''une jeune fille bien élevée , quoique dans la retraite , sV'prit tout à coup d''un homme qui avait passé toute sa vie au milieu d''un d''un monde grossier et sans éducation : c''était le cure , dont je vous ai parlé , qui Favait décidée à m''accepter pour mari; il lui avait représenté qu''elle était pauvre et qu''elle ne [ ouvait espérer d** obtenir naturellement et par elle-même la position qui lui était due. Sans doute , il lui parla aussi de ma bonté bien connue , de ma complaisance et de mon amour , qui , certes , ne pouvait être douteux. Quoiqu''élevée jusque-Fa dans la gène , mademoiselle de Malaquois , ma femme , si vous le voulez , avait des goûts de grande dame ; son père lui avait répété tant de fois qu''elle descendait d''une race illustre,
et que son sang était le sang d''une noble famille , que ses idées d''orgueil lui étaient montées à la téte;'elle eût rougi de se compromettre en des occupations laborieuses et des soins domestiques. A la maison , elle commandait volontiers, mais rien de plus; et , quand, par hasard , il m''arrivait de lui parler de mes spéculations commerciales et de mes chances de gain ou de perte, elle hochait ironiquement la tête, et me tournait le dos sans en attendre davantage. Un jour que , poussé par un mauvais génie , je revenais plus obstinément que do coutume sur ce sujet :
— Allons , monsieur, me dit-elle , je vois bien qu'ail faudra joindre une tète de bœuf aux armoiries que m''a laissée9|mon père.
Je devins rouge de dépit. Jamais je n''avais senti si cruellement les dangers d''une mésalliance , et je pensais , malgré moi , que les armoiries de son père eussent bien pu se rouil-
1er, si je n** avais pas mis mes sacoches d'^arj^cnl à sa disposition pour les revernir. De ce moment, la guerre fut déclarée entre nous, guerre sourde et comprimée , qui ne se trahissait que rarement par des e'clats, mais qui n''en creusait pas moins sous mes pieds rabîme qui , tôt ou tard^ devait engloutir mon bonheur. Ma femme me parlait avec douceur et sans emportement ; mais , au fond de cette douceur, il y avait quelque chose de sec et d''impërieux, comme la parole d''un seigneur a son vassal. En ayant Pair de me soumettre sa volonté, elle m''imposait la sienne ; en priant, elle commandait. J'^e'tais moins son mari que son premier domestique. Quand , par hasard, je résistais a ses ordres , au lieu de se mettre en colère comme je Peusse espéré , elle se renfermait dans une indifférence parfaite , et se contentait de sourire dVn air de dédain qui m'^affligeait plus que les plus cruelles in-
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jures. Jamais clic n^avait avec moi tic ces épancliciiîcns qui maintiennent l'harmonie dans un ménage. Elle se tenait , pour ainsi dire , à distance , et ne me permellait dans aucun cas de francliir les limites que sa fierté avait placées entre nous.
Lorsque je recevais à n^a table quelquesuns de mes anciens amis, les métayers voisins, elle leur faisait un accueil poli , mais glacé. Rien ne manquait au diner qui leur était servi, mais il v avait en tout un air o ujudé , une allure peu naturelle qui me contrariaient vivement. Quand venait la fui du dîner , et que la gaitc commençait à prendre son essor , m.a fenuijeselevalt,ctfaisantauxconvivesunerévérence bien calculée, disparaissait pour ne plus revenir. Le soir, quand mes amis étaient partis, et que je me trouvaisseul avec elle, elle ne me faisait ni objection, ni reproclie ; seulement, sa figure était plus froide qu'à Fordinaire, et,
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quand jo voulais Pcmbrasscr, elle me disait :
— Vous scnlcz lie vin, monsieur !
Tous ces détails ne sont que des misères sans doute ; mais en ménage , on n''cst malheureux que parles détails.
Les grands ëvënemens, qui bouleversent d''un coup toute une existence, n''arrivent que dans les romans. Mais les petites tracasseries, les tourmens de chaque instant , les coups d''epingles conjugaux , voilà ce qui fait les trois quarts des mauvais ménages ; mieux vaudrait un bon coup de canif une fois pour toutes.
La froideur et le dédain de ma femme augmentèrent peu à peu ; elle ne me parla bientôt plus que par monosyllabes et du bout des lèvres. Elle fit si bien, que ma maison me devint insupportable, et tous les soirs je la quittais pour aller me désennuyer au cabaret.
Un an après mon mariage , ma femme me donna une petite fille. Et soit caprice, soit
qu'acné crût par la avoir un nouveau titre a mon obéissance, de dédaigneuse qu''elle était, elle devint exigeante et activement tracassièrc. Ce n''ctait plus assez de me reprocher, par son silence, mes goûts et mon humeur , elle entra en opposition directe avec moi, ou, pour parler son langage , elle entreprit mon éducation. Mes actions les plus indifférentes, elle les censurait toujours avec hauteur, quelquefois avec violence. Quand je saluais , elle me reprenait pour me montrer comment on doit saluer dans la bonne compagnie. Si je mettais mes coudes sur la table, c''était une querelle interminable, et tout ceci, monsieur, est à la lettre, je n''exagère rien. Il est probable , au contraire , que jelaisse échapper certains détails si minutieux, que les mots me manqueraient maintenant pour les reproduire. Vous concevrez qu\m pareil intérieur ne devait guère me plaire ; aussi, comme je veux avouer franchement mes
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torls, je (lois vous dire (|iie je m^tlisenlais beaucoup i>1lis souvent que mes affaires ne Texi-
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Voici surtout quelle était la principale raison (le ces absences : avant mon mariajje , j*avais pris riiabitutle de lumer ; dans les premiers temps , je craijjnis d'indisposer ma femme , et je m''en abslins ; mais peu à peu , comme le besoin de distractions se faisait de plus en plus sentir , je repris mon ancienne habitude. Et , un soir, après diner, je tirai tranquillement de ma poche une pipe en terre, vieux souvenir de ma vie de (jarçon. Ma femme, comme il était juste, fit la moue. Il eut fallu se disputer ; j''aimai mieux céder le terrain , et je m''en allai. Depuis ce temps-la , quand j ''avais envie de fumer, i "'allais dans la prairie, je m''asscyais sous un pommier ; et Ta , seul , loin de ma femme, je regardais avec délices les bouffées de tabac s''en voler librement vers le ciel.
J'^avais encore une autre habitude : après dîner, boire la goutte était une nécessite pour moi ; j^avais même toujours dans ma cave un petit baril de cognac , que j'entretenais soigneusement, et que je vidais en moins de six mois avec Paide de quelques amis. Ma femme allégua que Fodeur de Peau-de-vie ( c'^était cependant du cognac première qualité ) lui attaquait les nerfs, et je fus obligé d'^aller, tous les soirs , au cabaret , boire de Feau-de-vie de cidre qui me faisait mal.
Une pareille vie n''était pas tenable ; et , sans ma petite fille , qui grandissait et me retenait encore à la maison , je Paurais quittée bien plus tôt que je ne Pai fait. Mais , malgré c?tte considération , le dénouement était inévitable, et devenait plus imminent de jour en jour. La lutte , long-temps contenue , se produisait, à des intervalles rapprochés , par un
échange de paroles aigres-douces et de répar- IV. 10