‹ Adolphe de la gardieChapitre 6 sur 11 · lOSEFlI L · texte numérisé non relu

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tics malveillantes ; mes amis les moins clairvoyans s*'apereevaient de mes tiraillemens intérieurs, et ceux qui ne s''en affligeaient pass'^en moquaient. Dans les réunions , au marché , on faisait toute espèce de plaisanterie sur mon compte, etj'*entendis une fois une femme dire ài mon oreille :

— Ce pauvre Blanchard, c''est lui qui porte la cornette , et sa femme porte la culotte.

Cela ne pouvait pas durer ainsi ; ma position devenait intolérable. Un dimanche, que j'^avais bu plus que de coutume, et que les plaisanteries de mes camarades m** avaient monté la tête, je rentrai au logis avep la détermination bien arrêtée de secouer le joug qui m'^était imposé, et de reprendre mon indépendance. Bien des fois déjà j ''avais formé une semblable résolution , mais toujours ma volonté avait échoué devant le sang-froid de ma femme , qu'après tout j'aimais encore comme aux premiers jours de

noire union. Elle (^tait assise à une petite table a ouvrajje , et occupée à broder; qnaiid j'^entrai, elle ne leva même pas la tcle, et un accueil aussi jjlacial me parut offensant :

— Anna , lui dis-je , vous auriez mieux fait de vous coucher sans m^attendre ! Aussi bien , je prétends, désormais, rentrer a mes heures, ne donner à personne le droit de contrôle sur ma conduite.

Elle leva les yeux sur moi d\m air étonné, à la façon d'^un roi absolu, réveillé au milieu de ses plus beaux songes par une première tentative de révolte. Elle ne comprenait pas qu\m homme qui s''était montré jusquc-la si obéissant et si flexible, osât , pour la première fois , la regarder en face et s''exposer a sa colère. Aussi ne répondit-elle pas. Peut-être espérait-elle que cette tentative d''insurrection se briserait comme les autres contre son rempart d''indifférence et de fermeté négative. Il

nVn fut pas ainsi. Son sang-froid irritait (Fautant plus ma colère , que j''aiirais mieux aime une riposte vive (ju\ui silence dédaigneux et nne attitude insolemment tranquille.

— Entendez-vous? madame, repris-je avec une fureur qui se contenait mal ; je veux être maître de mes actions , rentrer et sortir à riieure qui me plaira ! boire quand j''ai soif, jouer quand je veux ! Si vous trouvez que mon haleine sente Peau-de-vie , je renoncerai à vous embrasser ; mais , avant tout , il me faut ma liberté : il ne sera pas dit que Pierre Blanchard est un mari comme Ton en voit tant , et les bonnes femmes du pays ne riront pas plus long-temps a mes dépens.

Elle me regarda de nouveau avec un sourire , et me dit : ' — Vous êtes malade, monsieur.

Cette réponse me mit hors de moi-même ; j'hélais confus de me voir traiter avec une pa-

reille légèreté, et comme un enfant mutin qui s'^avise de transgresser les ordres de son professeur, elle continua :

— INe voyez -vous donc pas , monsieur, que tous mes conseils et toutes mes actions sont dans vos intérêts ; le tabac que vous fumez, et les mauvaises liqueurs que vous buvez au cabaret, vous troublent la tête et ruinent votre santé! Dans votre état naturel, vous êtes doux, bon , honnête , et vous ne vous permettriez pas de parler d''un ton aussi inconvenant à une femme

— Qui est la mienne ! m''écriai-je en Pintcrrompant , que j''ai enriciiie et élevée jusqu''Ii moi.

La réponse était un peu brutale , j'^en conviens; mais, si vous connaissiez ma fenittie , vous en seriez moins étonné. Sans rien dire , elle avait Pair si insultant et si supérieur ! sa figure exprimait si bien la pitié! ses gestes

avaient quelque chose de si éléjyamment moqueur , sa personne , enfin , était si bien faite pour agacer les nerfs , qu^un homme comme moi ne pouvait pas y tenir.

— Il ne vous manquait plus , monsieur , me dit-elle avec son sang-froid ordinaire, que de me reprocher ma pauvreté , et la fortune que vous m''avez faite ; ceci me donne la mesure exacte de votre délicatesse , et je n''attendais pas moins de vous.

Cette observation, au lieu de me faire rentrer en moi-même , troubla ma raison. Je m''avançai violemment vers elle , et je crois, Dieu me pardonne, que je la frappai. Sans doute, monsieur, c''est une lâcheté de frapper une femme faible et sans défense ; mais , si vous vous mariez un jour, peut-être vous apprendrez alors comment le calme ironique d''une femme peut vous pousser aux dernières violences , et qu^il vaut mieux être écrasé par

une main de fer qu'^égratigné par un ongle rose et poli.

Elle ne me répondit pas, et demeura tranquille comme avant. Je me retirai dans ma chambre, et je m''y renfermai; elle n''essaya pas de m''y relancer. Le lendemain, quand je m''ëveillai, j''avais la tête lourde et le cerveau embarrasse ; la scène de la veille se représentait a. mon esprit comme un songe à moitié effacé. La vue de ma femme me rejeta dans la réalité. Elle était occupée, dans la salle a manger, à remplir une malle de ses effets ; en me voyant , elle ne montra ni émotion , ni colère. Pour moi, je ressentais de la honte et presque du remords.

— Que faites-vous? lui demandai-je après un instant d''hésitation ; pourquoi ces apprêts, cette malle ? voulez-vous voyager? et oii allezvous ?

— Où je vais, dit-elle, je ne le sais pas

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encore ; tout ce que je sais, c'^cst que je quitte cette maison , et que je renonce à la communauté de cette fortune dont vous êtes si fier.

Sa voix cl ait plus émue et plus douce que de coulume. Son caiolion me gagna; je sentais des larmes couler dans mes yeux , et je niVflPorcais de les cacher entre mes doiats.

— Est-ce un parti pris? une résolution définitivement arrêtée ?

— Rien au monde ne me fera changer d''aYis.

, A cela, il n''y avait rien a répondre. D''ailleuis , je connaissais assez ma femme pour savoir que ses idées ne changeaient pas facileijient , et qu''une fois sa résolution prise , elle la mettrait à exécution.

— Et vous comptez sans doute emmener avec vous notre enfant ?

— Si c''était un garçon , je vous le laisserais ;

mais , rominc c''est une fille, elle appartient à sa rnèix).

Cela elait juste, et je sentis au cœur comme un coup de marteau qui m'^ctourdit. Mes larmes, que j''avais renfoncées, sortirent avec vio' lence , et les sentimens tendres que j''avais refoulés se firent jour tous a la fois. Voir partir sa femme, son enfant, et rester seul dans une maison long- temps habitée par des êtres chéris , c''est la une triste nécessité , et qui brisait mon âme. Il se fit un moment de silence , pendant lequel j''essayai de mettre de Tordre dans mes idées^ et de trouver un moyen de conciliation. Il ne s''en présenta pas. Je pris alors un parti désespéré.

— Madame, lui dis-je, vous ne partirez pas. Elle releva la te te d*'un air de dignité blessée.

— Voulez-vous , dit-elle , m''ôter aussi la liberté de Fexil ?

— Vous me comprenez mal. Cette maison

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est la votre el celle de mon enfant. Restez-y donc : cY^st moi qui partirai.

Je n''ai jamais su si mes paroles avaient fait sur elle un effet crattendrissement , mais rien ne parut sur sa ligure : elle demeura insensible et froide. En un instant , j^eus fait tous mes paquets ; je repris ma valise de garçon, qui tant de fois m''avait suivi à de joyeuses parties, et j''ordonriai au domestique de seller mon bidet. Quand ce fut fait, je retournai auprès de ma femme, dans la salle a manger, et, du ton le plus calme que je pus prendre :

— Madame , lui dis- je , je viens vous faire mes adieux.

Elle ne me demanda pas oii j** allais. Je restais devant elle , promenant des regards inquiets autour de moi, et hésitant a partir. A la fin , je me décidai.

-— Avant de m''exiler , me sera-t-il permis d''embrasser mon enfant ?

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Elle se leva sans mot dire , et revint , quelques instans après , tenant dans ses bras une petite fille rose et blonde, qui détourna la tète en me voyant , comme si ma figure lui eut fait peur. Je Fembrassai précipitamment, et je partis.

Mon compagnon de voyage s'arrêta après ces mots. J'*ëtais presque honteux de Pintcrét que j avais pris à son histoire , et je m'^étonnais, moi , vieilli dans les émotions du théâtre et de la littérature , de me sentir si profondément touché pour une simple histoire de séparation conjugale, qu*'un clerc d^avoué n*'eùt pas trou vée assez compliquée pour en faire une requête en vingt rôles. Je crus cependant qu''il était de mon devoir de répondre par quelques paroles , si insignifiantes qu'acnés pussent être , à la confiance sans bornes qu*'on venait de m'^accorder. Pierre Blanchard ne m'^en donna pas le temps.

— Voila seize ans , reprit-il , que ces evcnemens se sont passes , et , depuis seize ans, je n''ai pas revu, une seule fois , ma femme. Ma fille s''est faite grande, et, depuis le baiser d''adieu que je lui ai donné, je ne Pai jamais embrassée. Tenez, monsieur, je me croyais bien fort et bien sûr de moi-même ; mais tout à riieure , quand , à travers les carreaux du coupé , j''ai vu se dessiner vaguement deux figures de femmes , quand je me suis dit que de ces deux-lk une est ma fille , ma fille qui ne connaît pas son père , et qui ne soupçonne pas que , dans ce moment , elle n'^est séparée de lui que par une mince cloison de bois, oli ! alors, j''ai senti une insurmontable tristesse et un dégoût profond de la vie ! Avant de mourir, monsieur , je voudrais encore une fois Pembrasser.

Le brave homme , en parlant , cachait sa figure dans ses mains ; et, à travers ses doigts

écartés, je voyais briller une larme. J''essayai des consolations banales, que la rhétorique met à la disposition de tous ceux qui ont des douleurs a consoler. Il ne fallait pas s^ibandonner au désespoir ; peut-être lui serait-il donné de voir sa fille a loisir, et de reprendre sur elle ses droits de père î

Pour toute réponse , il baissa la tête d''un air de découragement , et dit :

— Ma femme ne le souffrira jamais !

Que répondre a une pareille fin de nonrecevoir? Le silence était la seule ressource qui me restât ; je pris le parti de garder le silence.

Lorsque nous arrivâmes à Mantes , il descendit précipitamment de voiture , et je le vis qui s''approcliait furtivement du coupé , comme pour saisir a la dérobée un trait fugitif de cette fille tant regrettée.

— Allons , lui dis-je en lui prenant le bras,

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pas dVnfanli liage, \vcz-vou.s oublie celle consolalrice des affliges que vous me vantiez au commencement de la roule? Venez avec moi, et buvons a Poubli de vos douleurs.

Il se laissa faire , et je le conduisis a Fliôtel du Grand-CerF ; mais sa bonne humeur était passée sans retour. Et ce fut avec un dégoût marqué qu*'il porta a ses lèvres le petit-verre que je lui présentai. Son courage était a bout ; à la vue de sa fille , son échauffement factice s''était dissipé. Il me regarda quelque temps en silence d'*un air d''hési talion et de crainte. A la fin , me prenant la main :

— Monsieur, me dit- il , vous êtes bon , et je suis sûr que vous compatissez à ma douleur. Voulez-vous me rendre un service?

— Volontiers.

— Mais peut-être ce que j*'ai à vous demander vous paraîtra-t-il bien bizarre , bien ridiculcr! peut-être reculerez-vous devanl une

mission qui , à mes yeux même , paraît puérile et pénible a la fois.

Le brave homme avait dit cela cPun ton d''humilité profonde^ et comme un écolier qui tremble à Fidée d'^avouer ses fautes à un professeur sévère.

— Parlez toujours , lui dis- je en serrant sa main qui tenait la mienne. Tout ce qu'ail est possible de faire 5 je le ferai , et la crainte du ridicule ne m'^arrétera pas.

— Oseriez-vous , dit-il en hésitant, aller demander pour moi la permission d''embrasser ma fille? Personne ne nous verra, je ne la compromettrai pas.

Au fait , et comme il m''en avait prérenu , la proposition était assez bizarre. Un moment, je fus retenu par cette fausse honte qu''on nomme le respect humain; mais je dois le dire à ma louange , cette mauvaise retenue fut de courte durée. J'allai droit au coupé et

in''cn fis ouvrir la porlicre avec assurance. La plus âje'e des deux dames fit, à mon aspect , un mouvement de surprise et presque de crainte ; c'^était , autant que j''en pus juger à la clarté douteuse du réverbère , une femme maigre et pale ; sa figure cvidée projetait en avant Tombre des pommettes , et ses yeux apparaissaient à peine sous la double saillie du front.

— Madame, lui dis- je, je suis chargé, de la part d^m père , de vous demander Tautorisation d*'embrasser sa fille.

A ces mots la jeune personne assise à côté de sa mère, et qui jusque-là m''avait regardé d''un air dHndifférence mélancolique , secoua légèrement la tête en signe de surprise.

— Nous verrons cela a Bonnières , dit madame Blanchard.

Ma mission était remplie , et je me retirai, A Bonnières, la porte du coupé s'^ouvrit, et

une jeune fille , enveloppée dans un manteau, en sortit. Pierre Blanchard se glissa auprès dVlle y et disparut un instant dans Tombrc de la route. Quand il revint a moi, ses yeux étaient humides , il avait pleuré.

— Eh bien ? lui dis-je.

— Merci , me répondit-il ; je ne mourrai pas sans Tavoir embrassée encore une fois.

Le reste du voyage se passa sans événement. Quand on s''arréta a Lisieux pour déjeuner , Pierre Blanchard me dit qu'ail n'^irait pas plus loin, qu'ail était forcé de prendre une autre route; je crus le comprendre, etje le plaignis. En nous quittant , il me saisit encore la main avec effusion.

— x\dieu , me dit-il ; vous êtes un brave jeune homme.

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