IV. Il
JOACHIIï
L\nniicc Française était a Smolensk. A la suite d\ine série de combats glorieux , Tétendard français s''etait présente devant cette ville, lorsque les généraux russes Barklay de Tolli et Bragation le croyaient encore sur la rive droite du Borysthène ; en vain, a la nouvelle de cette marche, aussi rapide qu''imprévue, ils avaient fait avancer leurs corps d''armée pour défendre Smolensk menacé : la valeur française effrayait tout, soldats et liabitans. Maigre une
tlc'fense vigoureuse ^ les faubourgs de Smolensk furent enlevés en un instant ; le^ canonniers russes égorges sur leurs pièces , et la ville enfin , mitraillée de toutes parts , fut obligée de se rendre après une inutile résistance.
Au spectacle effrayant d''une lutte acharne'c avait succède , dans la ville , cet enivrement d'aune part , cet abattement de Tautr e qui suivent toujours une prise d''assaut. Pendant que les Russes se cachaient dans leurs habitations, et renfonçaient au fond de leurs cœurs des impre'cations et des menaces , les Français se laissaient aller, avec leur insouciance ordinaire, au bonheur du repos après la fatigue, de la victoire après le combat. Sur toutes les places , dans toutes les rues , vous eussiez vu des bandes de soldats , polissant leurs armes en chantant, apprêtant leurs buffleteries, réparant comme des petits-maîtres le désordre
de leur toilette , contemplant dans les eaux du Boryslhène leurs visages hâlës et leurs moustaches poudreuses. Tout le mouvement et toute la vie de Smolensk e'tait en dehors. Sur le seuil des maisons , sauf quelques auberges tenues par des juifs, sorte de gens qui ne voient dans les pe'ripéties de la guerre que de Pargent a placer à gros intérêts , à peine s''il apparaissait de temps en temps quelque femme curieuse qui regardait obliquement tous ces costumes si divers, écoutait avec effroi tout ce bruit de trompettes et d''armes retentissantes , de chevaux piaffans , de fanfares , de cris de victoire et de joie. Parmi cette foule de soldats jeunes et vieux» qui e'taient entre's a Smolensk à la suite de Ney , de Davoust , de Poniatowski , de Murat , de Napoléon enfin , peut-être n''en étaitil pas un qui songeât a autre chose qu'à un avenir infaillible de victoire, tant la confiance
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en INapolcon e'iait aveugle , tanl on croyait a son cloilc , tant les prodiges du passe garantissaient les prodiges de Tavenir! A Smolensk, on ne prévoyait pas encore un ennemi plus cruel que Barklay de Tolli , Bagration et Kutusow. A travci's les lourds nuages du ciel russe perçaient de temps en temps quelques pales rayons de soleil qui réchauffaient nos soldats , et les faisaient songer au soleil de France ; la terre n'^était point encore cachée sous un manteau de neige et de frimas ; les fleuves coulaient librement , les pins étaient verts , etFempereur, Pœil tourné en avant, avait déjà désigné du doigt la ville sainte des Russes, Moscou.
Que si quelque nécromancien juif, profondément instruit dans les sciences cabalistiques par la lecture assidue du Thalmud, fut venu dire a ces soldats enthousiastes : « Ce pays où » vous entrez maintenant victorieux et avides
)j de gloire , vous le traverserez dans trois
» mois , mornes , abattus , sans habits et sans
» pain; vous, qui vous proclamez les vaincu » queurs de la terre, la neige et le froid vous
)) vaincront , et des trois cent vingt-cinq mille » hommes qui ont franchi laBérésina, trente )) mille à peine la franchiront au retour, entre » une double barrière de glaces et de cada- » vrcs. » Certes, à celui qui aurait parle ainsi, nos soldats auraient fait un mauvais parti , s''ils ne s''étaient contentes de rire. Et comment croire que le ciel put être en desaccord avec Fempereur , et se permît de contrarier ses projets? les Français d''ailleurs n''avaientils pas triomphe sous tous les cieux , dans tous les climats ? A. Moscou même , JNapoleon devait retrouver son soleil d^Austerlitz.
La campagne de Russie sVtait ouverte sous les auspices les plus favorables ; Farmëe française avait marche avec une rapidité c[ui tenait du
170 JOAcHIM.
prodige; pendant que IVapolcon entrait à Smo • lensk , Oudinot battait le corps d'*armëe du général russe Witgenstein , et lui luait 40 mille hommes en trois jours ; rien ne pouvait s"'opposer à la marche triomphale de nos troupes , et la prise de Smolensk avait porté au comble Tenlhousiasme ordinaire des soldats français. Sauf quelques excès, suite inséparable d^m mouvement belliqueux , les habitans de Smolensk n''avaient pas k se plaindre de la cruauté de leurs vainqueurs ; les maisons , pour la plupart , avaient été épargnées. On entourait dVn respect religieux les temples et les popes , ministres du culte religieux russe. L''empereur enfin faisait soigner également , et avec le même zèle , les blessés russes qu'on avait trouvés dans les hôpitaux, et les blessés français qu'on y transportait à chaque instant.
La nuit s'abaissait sur la ville , et envelop-
pait de ses nuages les murailles épaisses de dixhuit pieds qui en formaient Tenceinte, et les g^rosses tours placées de distance en distance qui en défendaient les abords. Un long roulement de tambours avait donné le premier signal de la retraite, et de temps en temps, sur le fond uniforme de la mesure, se détachaient les sons aigus de la trompette et les accens du clairon. La ville se faisait calme; et n'^eùt été le cliquetis des armes, qui se mêlait cb temps ep t^ips comme une rumeur lointaine aux bruissemens prolongés du vent et au murmure des flots, vous n''auriez pas dit que Farmée française avait envahi le matin la ville russe; vSmolensk s''endormait, comme à Fordinaire, à Fhteure du couvre-feu. Oh! si, pendant cette soirée calme, Fempereur parcourut les rues de la ville nouvellement conquise, que de pensées ne durent pas assaillir son esprit a la vue d\m camp tout entier enseveli dans le
repos, cl''une armco française dormanl cfun profond sommeil à six cents lieues de la patrie. Sur lefe deux rives du Borystliène, étaient étendus pêle-mêle , avec leurs chevaux , des regimens entiers de cavalerie ; appendus aux troncs de quelques maigres sapins du nord, les casques et les cuirasses projetaient par place de faibles clartés, et, a chaque effort de la brise, semblaient rendre un son plaintif. Ici, c''éyiient les grenadiers a cheval que Napoléon distinguait tant dans les jours de bataille; là, les lanciers polonais avec leurs plumets flottans; plus loin, les guides qui, plus d'aune fois, avaient accompagné Murât dans ses aventureuses excursions; et tous ces hommes reposaient paisiblement, sans souvenir de la veille, sans souci du lendemain, entre une bataille a peine finie, et une bataille prête à recommencer. Quel spectacle, mon Dieu, que celui-là! spectacle glorieux ou affligeant;
jOAr.Hinf. 17'^
qui pourrait décider cela? Hélas! et nous aussi, nous avons vu les troupes étrangères campées sur notre sol natal! Aux portes de Paris, nous avons vu une armée entière de Prussiens, d^\.llemands et de Russes, dormir aussi paisiblement sur les rives de la Seine, que les Français avaient dormi autrefois sur les rives du Borysthène et de la Dwina. Chan « ces de la guerre! hasards des batailles! les vainqueurs d^hier seront les vaincus de demain; aujourd''hui, c''est Paris qui déborde sur Moscou; plus tard, Moscou débordera sur Paris.
Il était dix heures du soir ; cVtait Theure où les officiers, toujours moins fatigués ou plus âpres au plaisir que les soldats, aiment h prolonger la veille et à porter leurs regards en arrière comme pour marquer Fespace qui sépare les jours évanouis des jours a venir, et oit les jeunes gens, novices encore dans le
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me lier de la guerre, reeueillent de lu bouche de leurs vieux compagnons d''armes ces longs récits des lutles passées et des triomphes Fabuleux; c''ëtait rheure ou toute cette jeunesse de Paris, dépaysée sous un ciel étranger, se plaisait en temps de guerre a s'^entretenir des douceurs de la patrie, des charmes enivrans de la gloire, et de ces mille choses si chères au cœur de Fhomme, Thonneur, Pamour, le plaisir. Dans une auberge située à une centaine de pas du Borysthéne, une lumière, tamisée à travers les carreaux jaunis d''un jour de souffrance pratiqué au-dessus d'aune porte en chêne massif, attestait que le repos n''avait pas encore pénétré dans cette demeure, et que la , au moins , quelques Français préféraient les douceurs d'aune veille animée et remplie au bonheur négatif d''un sommeil lourd et oublieux; de temps en temps, sur Pespèce de panneau éclairé qui se détachait seul au milieu
de robscui'ite, ondulaient des ombres mobiles, semblablef a ces ombres magiques qu''cvoque à nos yeux la chambre obscure d'^un panorama; de temps en temps aussi des exclamations aiguës s"" échappaient par bouffées, et accentuaient plus distinctement le murmure confus qui se faisait entendre dans Tauberge; c''étaient des rires, des cris joyeux, des interpellations directes, et parfois le frémissement d''un sabre traînant sur un parquet de dalles ou de granit. Que si la porte se fut tout d''un coup ouverte, Poeil eût été frappé et comme ébloui à la vue des brillans uniformes qui projetaient leurs reflets chatoyans sur le fond brun de la salle d'^auberge, et faisaient courir sur chaque pilier enfumé des myriades d'^étincelles; autour d\me table fermée de quatre ais de sapin vermoulu, et éclairée par deux ou trois maigres chandelles, se pressaient douze officiers de hussards, jeunes et mâles
i/0 JÔACHIM.
fi{jurcs pour la plupart, que les fatirjucs de la {juerre, plus que les ravages du temps, avaient dejîi hàlees; cVitaicut des jeunes gens vigoureux et alertes, aussi intrépides au combat, qu''amoureux du plaisir, et affectant volontiers ces manières demi-thcàtrales, demi -chevaleresques que le roi de Naples avait mises à la mode. Leur costume se prétait d''ailleurs singulièrement à cette prédisposition quelque peu fanfaronne; avec leurs pantalons collans rouges, qui dessinaient exactement les formes de la jambe, et leurs bottes taillées en cœur au-dessus du genou, avec leurs dolmans chamarrés d'^argent qui reluisaient au soleil, et leurs pelisseslégères voltigeant au vent comme la crinière d^m cheval lancé au galop, avec tout cela, dis-je, quand on les voyait le matin défiler la parade par une belle journée, tous les regards se portaient sur eux, on admirait tant de grâce, tantde jeunesse, tant de beauté^
tant (1*^601111, et les femmes les suivaient encore de Poeil après que leurs chevaux s''élaient perdus dans un nuage de poussière. 0 vous, qui êtes nës avant Pépoque impériale, et avez assiste aux solennités militaires qui en ont marqué les différentes périodes, comme autant de jalons lumineux, sans doute il vous souvient d''avoir rencontré quelqu''un de ces jeunes gens tout fiers de porter un uniforme brillant, et d''avoir fait une première campagne ; sans doute vous vous rappelez avec quel ton d''enthousiasme chacun d''eux, aux différentes questions qui lui étaient adressées, répondait par ce mowolennel : hussard de la garde ! Cest que la gloire de Fempereur rejaillissait sur toute son armée, ou plutôt, c''est que chaque rayon de ce corps éclatant qu'ion anomméPempire, formait en se réunissant, un immense faisceau de lumières qui entourait la tête de Pem-
pereur comme d'aune auréole d''immortalité. IV. 12
178 lOAciiiiw.
Au milieu de la table occupée par les officiers se drossaient trois ou quatre pots d'*ctain remplis d*'une liqueur capiteuse , composée à Faide du jus contenu dans Tccorce des jeunes bouleaux; boisson acre et fermentée 011 les Russes cherchent un réconfortant contre la froide température de leur pays , liqueur de fer pour des hommes de fer. Adossé contre un des piliers qui soutenaient le plafond, un vieux juif se tenait immobile et raide comme un contraste frappant , comme une de ces figures obscures que Rembrandt relègue dans les angles de ses tableaux ; siu* son front ridé et jauni tombaient desJkeveux en désordre, qui se confondaient presque avec les poils hérissés d'aune longue barbe descendant jusqu''a la ceinture. Au milieu de cette jounesse si enthousiaste et si désintéressée, on Feùt pris pour le représentant de Tégoïsme étroit et sec , de Tintérêt sordide et vénal ;
plus loin , attentif aux moindres ordres des officiers y courait de côte et d'*autre une jeune fille à la peau blanche et mate , qu''à son costume il était facile de reconnaître pour une paysanne livonienne ; pauvre fille habitude a souffrir les insolens caprices des paysans russes, et qui , d''un air mêlé d*'admiration et de terreur , contemplait Pétrange et brillant spectacle offert à sa vue.
— A boire ! crièrent en ce moment deux ou trois voix enrouées par la chaleur et la poudre ; oh ! hé ! la fille, les pots sont vides.
En même temps , secoués par des mains vigoureuses , les pots d'étain faisaient trembler sous leur choc la table et les vitres de la demeure. Le vieux ne bougea pas ; seulement, un clin d''œil presque imperceptible attesta la part directe qu'il prenait à cette scène ; la servante d'^auberge s'empressa d''en-
lever les pots vides et c^en rapporter de nouveaux.
Tous les officiers qui composaient cette réunion nocturne n^ivaicnt encore que des grades subalternes. Quelques capitaines en formaient rélite.
— Pouah ! dit un jeune lieutenant imberbe, cjui peut-être avait quitté pour la première fois les délices de la capitale pour suivre les aijjles infatigables de Tempire , la détestable eau-de-vie que voilà ! quoi ! pas seulement un verre de Cognac dans ce pays de malheur ?
Les auditeurs accueillirent cette boutade par un éclat de rire universel.
— Fais bien attention, mon petit, observa Fun d''cux, que deux années de plus, c''est-adire deux campagnes avaient vieilli et formé, fais attention que nous ne sommes pas ici au café de Foi ou à Frascati , mais à Smolensk!
et cette eaii-dc-vie de bouleau , toute mauvaise qu'acné est, vaut encore mieux que du givre ou de la neige fondue.
— Ou que les oranges gâtées que nous mangions en Espagne, repartit un autre.
— Ou que Peau limoneuse du Nil, dit un troisième, que nous étions forces de boire quand les chameaux eux-mêmes ii'en voulaient pas.
Celui qui avait fait cette dernière observation était un homme d^environ quarante ans, qui en paraissait bien cinquante, tant sa figure était brunie, et pour ainsi dire lézardée par de nombreuses cicatrices. La conversation dura quelque temps ainsi ; on parla a peu près de tous les pays et de tous les climats, de Test a Foucst, du nord au sud. On cita des noms de bataille comme font les soldats d''ordinaire, Wagram, Austerlitz, léna, les Pyramides ; on s''occupa l>caucoup du passé, peu du présent ,
point de l\avcnir. Admirable philosopJiic rétrospective, qui sait d''instinct combien le lendemain d''un militaire est chose incertaine , et ne compte jamais comme stable que Theure écoulée!
Au milieu de ces propos décousus , où la mémoire et le coeur ont plus de part que Timagination et la raison, un seul homme gardait le silence. Sa figure , belle et régulière , coupée au-dessus du nez par la ligne noire que formait une épaisse moustache, semblait empreinte d''une préoccupation involontaire ; ses grands yeux noirs, bien fendus vers les angles, conservaient cette sorte de fixité qui participe a la fois de Tinsouciance et de Textase, de la réflexion et de Toubli. Une jeunesse ardente et vigoureuse se reproduisait dans tous ses traits ; son front était élevé et lisse, quoiqu'^un peu bazané; son nez aquilin traçait une ligne correcte entre deux joues
JOACIJIM, 183
lejjèrcment caves ; sa bouche enfin avait celte expression de hauteur dédaigneuse qu'ion remarque assez habituellement dans les hommes rompus de bonne heure au commandement.
Le capitaine Joachim était proclame Pun des plus beaux hommes de Parmée ; a cheval surtout , lorsque sa taille élancée et svelte dominait la crinière de son cheval , il avait, disaiton, une allure de cavalier si remarquable, une assurance si fière, des ondulations de corps si impérieuses à la fois et si molles , qu'' excepté Murât , on ne trouvait personne a lui comparer. Sa réputation de militaire était d''ailleurs aussi brillante que sa réputation de cavalier. Parmi toute une nation de braves , on 0 proclamait un ^es plus braves. A vingtcinq ans, on lui avait accordé le grade de capitaine dans les hussards de la garde, et en le voyant passer , ses soldats disaient : « En voici un qui ira loin ! w
184 lOACHIM.
11 cùl ctc difficile de ne pas remarquer ce soir-là Pair de prcoccupalion songeuse gravée sur la figure du capitiiine Joachim. On Tavait vu porter machinalement son gobelet h sa bouche, comme si, pendant qu''il se livrait extérieurement aux mêmes démonstrations que ses compagnons d'armes, son esprit se fut égare' dans des espaces imaginaires. Plus d''une fois déjà cette étrange anomalie avait frappé les regards des assistans, lorsque le même étourdi, qui déjà avait pris la parole pour anathématiser la Piussie et ses liqueurs spiritueuses, se tourna vers le capitaine Joachim , et d\in ton moitié respectueux, moitié goguenard :
— Capitaine ! demaiyla-t-il, qu''avez||^ous donc au jour d''hui? vous êtes triste, et vous ne dites rien? Il m'^est avis pourtant que les Russes se sont assez bien défendus devant Smolensk pour que vous ne soyez pas mécontent de la
JOACIIIM. 185
partie; et tenez, capitaine, je parie que depuis Smolcnsk jusqu'à Moscou, nous aurons un assez bon nombre de coups de sabre a donner. Le capitaine ne répondit pas. Le loquace jeune homme continua de la sorte :
— Tenez, capitaine, je sais à peu près ce que vous avez; vous aurez aperçu h quelque fenêtre de Smolensk quelque jeune comtesse (je souhaite que les comtesses russes valent mieux que Peau-de-vie), et comme dans notre ëtat nous n'avons pas de temps a. perdre, je gage que vous en êtes déjà éperduement amoureux.
Le capitaine Joachim avait tressailli. Il n''é- ^ tait pas homme, du reste, à prendre la peine de dissimuler.
— Vous avez deviné, dit-il, et parbleu, puisque nous sommes ici tous ensemble , je veux vous raconter la chose, et vous demander des avis ou des consolations.
IHB roACHiM,
Tous les auditeurs, a ces mots du capitaine Joachim , s'hélaient resserres autour de lui comme de grands enfans qui s''apprêtent a écouter un conte de leur nourrice.
— N'^cspcrez pourtant rien de trop romanesque , dit le capitaine , la chose est toute simple; le plus qui puisse arriver, c'*est de la trouver drôle ; allons , je commence.
A peine le capitaine Joachim avait-il achevé' ces mots , que la porte de Fauberge s'^ouvrit, et tous les officiers se levèrent a Taspect du colonel du régiment. Le colonel tenait dans sa main une missive cachetée , il Pouvrit , et lut ce qui suit :
c( Colonel , dans les occasions périlleuses , j'^ai toujours compté sur votre régiment , Pennemi a reparu sur les hauteurs de Valontina ; pour enlever sa position , le seul passage qui nous soit ouvert , est un petit pont
balaye de tous les côtés par des batteries russes; demain, vous enlèverez le passage du pont ; une partie de votre régiment y restera, mais vous aurez ouvert un chemin a ceux qui vous suivront. #
(( Signe , le maréchal comte mandant la division,
r « NéY. »
— Messieurs les capitaines , ajouta froidement lé colonel , porteront cette lettre ce soir même à Tordre du jour.
Cette lecture avait été écoutée dans un religieux silence. Les deux ou trois capitaines qui se trouvaient dans rassemblée , se dirigèrent vers la porte de sortie pour aller exécuter Tordre de leur chef. Les autres officiers se r^assirent.
— Capitaine! dit le jeune lieutenant au capi-
188 JOACIIIM.
laine Joachim qui s'^cloijjnait, nous allcndrons
votre retour ; il faut absolument que vous 'j
nous racontiez votre histoire aujourd'hui; demain^ il n''y aurait plus assez d'*oreiiles pour Ten tendre.
ÏT
L^auditoirc était au complet. Les quelques officiers que la nature de leurs fonctions avait pour un instant éloignes de Tauberge , y étaient revenus avec empressement, soit que la promesse du capitaine Joachim eut piqué leur curiosité, soit qu''ils aimassent mieux attendre le lendemain en des causeries animées qu'yen un sommeil oublieux, et profiter au moins des derniers instans que le sort devait leur accorder peut-être. Etrange exis-
190 fOAcniivr.
tcnœ r[iic celle de oes hommes qui, marchant toujours sur un sol mouvant, ne pouvaient compter sur Plieure prochaine, et semblaient pour ainsi dire suspendus entre la vie et la mort. Quel jeu terrible que celui-là ! risquer sa vie au premier commandement d^un chef, se précipiter sous le feu ou sous le fer ennemi, sans hésitation , sans effroi, avec la certitude même de ne pas échapper! Aussi, chez ces hommes, Tënergie vitale était-elle portée à son comble : le développement de leurs facultés allait presque jusqu''k la fièvre ; leurs sensations les plus douces devenaient violentes comme leur existence, leurs plaisirs étaient des orgies, leur amour du délire. La table était encore chargée de pots d*'étain remplis deschnik, et le capitaine Joachim, au milieu de ses compagnons d''armes , semblait prêt h prendre la parole, lorsqu*'un officier Farréta par ces mots :
JOACHIM. H)l
— Avant que le capitaine .loacliim commence son récit, dit-il, je propose de boire à la gloire de nos armes ; si demain, frères, nous devons tous rester sur le champ de bataille, et fermer les yeux à la même heure, qu''au moins nous ne mourions pas sans avoir fait un dernier acte de fraternité.
Ces paroles furent accueillies par un long vivat d'^enthousiasme ; tous les assistans se levèrent, et cette première santé fut bientôt suivie d'aune autre.
— Vis^e V empereur ! crièrent-ils tous à la fois, et comme par un mouvement électrique. C'étaient là leurs adieux à la vie ; au nom de Tempereur, ils se résignaient au destin qui les attendait, et, prêts à mourir, ils bénissaient encore son nom , tant, dans ces temps de vertige et d''ivresse, la gloire avait fanatisé toutes les âmes, tant le prestige des trophées mili-
taires jetait un voile éclatant sur toutes les douleurs, sur tous les sacrifices.
A la suite de ce mouvement spontané, les préoccupations des jeunes officiers avaient changé de cours; on oublia un instant le capitaine Joacliim, pour s''occupcr des événemens probables du lendemain ; les uns affectaient des espérances que peut-être au fond du cœur ils démentaient malgré eux ; les autres exprimaient, en plaisantant , des regrets. Oh ! quitter la vie î ne plus revoir Paris ! dire adieu à tous les plaisirs ! et les amours ! les maîtresses ! la gloire dans le lointain î Quel horizon voilé ! quel avenir perdu !
Ainsi parlaient les plus jeunes de la troupe, et la mort, dans leurs propos, prenait cet aspect de mélancolie gracieuse et d''insouciante gaîté qui suit toujours les Français jusque dans leurs résolutions les plus terribles, et leurs plus sublimes dévouemens . En France,
lOACHIM. 193
on meuvt comme à Sparte , mais on meurt plus jjaîmcnt. Parmi cette jeunesse folle et babillarde-, ceux-là seulement se taisaient*, qui avaient un plus long usage de la gi*erre , et ne voyaient dëja plus dans leur pénible métier qu\in devoir sacré h. remplir ; hommes de fer qui n''allaient jamais plus loin qu*'on ne leur disait d''aller , mais qui jamais ne reculaient d\m pas, et ne faiblissaient un seul moment ; également éloignés de la fougue imprudente des jeunes soldats français et de Fimpassibilité stupide des soldats russes, type complet du courage militaire parvenu au j)lus haut degré de maturité , et qu'ion trouvait en foule dans les rangs glorieux de la vieille armée.
— Silence! jeunes gens, dit un de ceux-ci en entendant les exclamations diverses de ses jeunes camarades; il ne faut pas rire ainsi
devant le canon ; le brutal n''aime pas cfu'on IV. 13
194 jOAcurM.
le plaisante , et vous êtes trop familiers avec lui. Prenez garde! cela vous portera malheur!
Le silence s''était rétabli. Ce rappel a des idées plus graves avait-il produit son effet? je ne sais ; mais pendant quelques instans, les figures furent plus soucieuses , les paroles moins dégagées. Etait-ce Peffroi de la mort qui déjà glaçait ces esprits si étourdis et si tnobiles ? peut-être à quelques-uns de ces héros ridée venait-elle en ce moment qu''en France ils avaient laissé une mère ?
— Voyons , messieurs , dit le capitaine Joachim qui remarquait cette impression de tristesse et de froid, voulez-vous maintenant que je vous conte mon histoire? elle vous distraira sans doute, et vous fera rire à mes dépens; mais j ''y consens, et je me dévoue au ridicule. Hier, en entrant dans Smolensk, j''étais comme vous tous, messieurs; j'^avais du bruit dans les oreilles, du feu dans les yeux ,
lOACHFM. 195
et mon cheval, que rôdeur de la poudre irritait, m'emportait a travers les débris des palissades et les trouées des redoutes si vigoureusement enlevées par nos soldats; vous savez tous comment on est à la suite d"'une bataille, quand le canon a gronde' pendant* ime journée entière, quand on a humé dç se^ narines Podeur du sang et de la poudre, quand on n''a dans ses poumons que de la poussière et de Peau-de-vie; on est aveugle, sourd, ivre; tous les objets semblent tourbillonner et danser devant vous; toutes les teintes s'^effacent, toutes les lignes se confondent, et, poussé par un instinct machinal, on avance saris embrasser d*" autre perspective quVme étendue obscure et terne, et une surface sans horizon et sans fin. Ainsi étais -je hier. Ma compagnie n'hélait plus derrière moi; j''essayai en vain d''arrêter mon cheval, lorsque, d''une des maisons que je longeais à m*a droite, j''entendis
19G JOACIITM,
sortir des cris de femme, aigus et dechirans, et je distinguai ces mots à moitié étouffés : («race! pitié! au secours!
Le capitaine Joacbim sY'tait arrêté pour prendre haleine.
— Voila qui nVst pas neuf, oljscrva un of- (icier en riant. Je ne connais pas un poussecaillou qui ne fût capable d''en raconter autant; et je suis sûr que, dans les vaudevilles qu''on joue à présent à Paris, il en est peu oii Ton ne fasse un pareil récit.
— Le fait est, dit un autre, que dans une ville prise dVssaut, il serait étonnant qu*'on n''en tendît pas une femme crier au secours.
— Capitaine Joachim , dit le plus ancien capitaine de la réunion , tu nous contes la un i^oman bien commun; j'en prévois la suite; c''est le début de tous les élèves de Saint-Cyr en arrivant a Tarmée .
— Je ne vous ai *pas promis, dit le capi-
tainc Joachim , un conte^ de fée , mais une histoire de soldat. Est-ce ma faute si tous les^ accidens de la vie militaire *se ressemblent? Je continue; m'écoute qui voudra. J''avais mis pied à terre, et laissant les rênes flotter sur le cou de mon cheval : Attends-moi! lui disje; comme si le pauvre animal eut été capable de me comprendre. En même temps, mettant le sabre à la main, je me précipitai dans la maison, dans un petit salon du rez-de-chaussée, dont les meubles en désordre attestaient une scène de violence; quatre ou cinq Italiens du corps de Murât, avinés et furieux, menaçaient de la bouche et du cfeste une femme éclicvelécet tremblante, qui, a genoux devant eux, et les larmes aux yeux, les suppliait de lui faire grâce. — Bas les armes! coquins! criai-jc d'' une voix tonnante; insulter une femme, n'*est-ce pas déshonorer Tuniforme que vous porter? encore une fois, bas les armes !
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A la vue dW ollkier de larmce, qui gourmandait leur lâcheté, les Italiens s''arrctèrent surpris et déconoertcs. A peine Fun d'yeux balbutia-t-H quelques excuses, et tous se retirèrent enmc faisant respectueusement le salut militaire. Alors, seulement, il me fut donné de voir celle que je venais de protéger contre la fureur soldatesque; toujours agenouillée, elle tournait vers moi des regards pleins à la fois de reconnaissance et d'' effroi. A la fin, elle se releva, et tendant vers moi sa main blanche : — Merci, monsieur, me dit- elle en français et avec un accent de douceur pénétrante.
C'était une jeune femme, mince et svelte encore, malgré les épaisses étoffes qui enveloppaient sa taille et tombaient à ses pieds. Dans tous ses mouvemens, dont la terreur sans doute avait altéré la régularité, je remarquais un abandon plein de charme, un laisseraller plus délicieux mille fois que les plus sa-
lOACHlM. 199
vailles promesses de la coquetterie; le désordre même oiije la voyais semblait lui prêter un nouvel éclat; le collier de fourrure qui s''eiiroulait autour de son coii s'hélait détaché, et la naissance d'aune poitrine, que la terreur agitait encore, apparaissait blanche comme la neige avec des reflets roses qui attestaient Fémotion des nerfs et Faffluence du sang. Je la contemplais en silence , et comme un homme qui, au sortir d'un cauchemar pénible, se trouverait transporté dans quelque région enchantée; je me laissais aller à renivrement de mes pensées.
— Bravo ! capitaine Joachim , s'^écria en ce moment un des auditeurs , sans pitié pour Fespèce d''émotion que semblait éprouver le narrateur ; M. Baour-Lormian ne dirait pas mieux, etpourtant, c''estle poète chéri dePempercur.
— Silence! dirent les autres officieKs; pas
(le mauvaises plaisanteries; laissez parler. — Peiib peu, eontinua le capitaine Joachiu), je reprenais mes sens; de vagues qu''elles étaient, mes ide'cs devinrent claires et lucides. La nalurc muitaire prit le dessus sur la nature poétique ; je me souvins que j''étais capitaine de hussards,. et que les belles dames de Paris avaient eu pour moi des regards indulgens: Bah! me dis-je , les femmes ne sont peut-être pas plus cruelles en Russie qu*'en France; essayons.
Le capitaine Joachim avait prononcé ces derniers mots avec cette sorte de fatuité et de crânerie assez ordinaire aux officiers de Fépoquc impériale, et qu'ion leur pardonnait volontiers, parce que, sous cette apparence fanfaronne^ on apercevait au fond des dangers réels , des luttes glorieuses, de la bravoure et de la franchise.
— Â^ la bonne heure ! dirent d''une voix unanime tous les auditeurs ; voilà parler.
— La jeune femme, dit le eapitaiiiç, m avait offert Uii siège aliptès d'elle; nous causion^ déjà ; elle m''avaît appris que son mari avait cte récemment envoyé en mission auprès delà cour d'Autriche par Fempereur de Russie. Bon, me dis-je, la femme d'^un ambassadeur, c''est presque une veuve. Je lui glissais donc quelquesunes de ces galanteries. qui germent sur le sol français comme sur leur sol natal ; elle m''écoutait sans trop de colère, et je croyais même lire dans ses yeux je né sais quel secret plaisir que mon imagination abusée doublait sans doute. Je voulus brusquer Faventure, et lui passant doucement le bras autour de la taille, j ''essayai de Fembrasser ; ce n'^était pas une insulte.
Elle se leva alors , et me toisant des pieds a la tête d\m air de dignité outragée et de froid mépris :
— Monsieur, me dit-ellé, entre un ofFicier et un Soldat, quelle différence faites- vous , si
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des deux parts les jiiocédes sont les mêmes? Je restai muet, interdit; le mot de bégueule me vint bien sur les lèvres , mais la eonteîKincc de. [a jeune Femme était si grave et si . sévère, que, malgré moi, un respeet involontaire, s''e'tait emparé de mon âme.
— Madame ! lui dis-je, vos paroles m'^ont ramené au sentiment des convenances; je me retire ; permettez-moi seulement d''achever la tâche que j''ai commencée. Vous êtes sous ma sauve-garde, madame, et je placerai à votre porte deux hommes de ma compagnie ,
'pour vous défendre désormais contre les insultes des soldats... et des officiers.
— Et que répondit-elle ? demanda un des auditeurs.
— Bien, dit le capitaine Joachim.
— Et vous vous êtes retiré sans insister ? -^ Sans insister.
Des sourires erraient sur toutes les bouches,
lOAciii;^!. 20 '
tous les yeux s'^entreregardaieiit avecla même expression de gaîté discrète et de malice contenue. Un pareil exemple de continence passait presque , aux yeux de tes jeunes niil^tait^es , habitues aux succès de toute nature, pour de la niaiserie. A la fin, cette prédisposition tacite à la raillerie éclata en paroles ; les observations se succédèrent avec rapidité , et plus d''une ëpigramme fut décochée contre le capitaine Joachim, qui s^ résigna de bonne grâce.
— A-t-on jamais vu, dit Fun, lever le sié|;e d^me place après une seule sommation?
— Comme si les femmes n''avaient pas Thabitude de refuser, à une première demande, ce <]u''elles brûlent d''accorder à une seconde ?
— Si vous aviez entendu Elleviou à FOpéra-Comique, vous sauriez, mon cher capitaine Joachim., ajouta un troisième interlocuteur, qu''il faut cherchér^ce qu'aune femme pense dans ce qu'acné ne dit pas.
204 JOACHIJ^T.
— Je gage , dit le jeune Jiciitenaiil qui s^ilail déjà fait remarquer par son babil étourdi , que la noble dame est maintenant occupée à rire de la respectueuse retraite du capitaine ; nous ne nous serions pas emparés des redoutes russes , si nous nous étions co'nduits devant elles avec la même discrétion.
Un rire d''approbation accueillit cette Sortie du jeune officier. Pour le capitaine Joachiln, il reprit gravement :
— Sans doute j messieurs, vos plaisanteries vous semblent justes; quant à moi, je les trouve innocentes, pi vous eussiez été à ma place , péut-étrc chacun de vous aurait-il fait comme moi ; cette femme, qui exerce déjà votre imagination caustique , n''cst point unti de ces coquettes parisiennes qui disent oui de Foeil en murmurant non de la bouche. En me repoussant comme elle Fa fait, il y avait tant de dignité dans son attitude, tant de froideur
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convaincue cl sérieuse dans toute sa fi^jure , tant de franchise dëdaijjneuse dans le pli de ses Icvrcs et dans Taccent de sa voix, que tout le monde s''y serait mépris ainsi que moi , s''il y a méprise. A.insi, messieurs, avant de rire , vous auriez dû m'*écouter, et ne pas accuser léjjcrcment un homme qui a fait ses preuves.
En prononçant ces mots , le capitaine Joachim avait relevé sa belle tète éclairée par un sourire qui se reflétait dans tous les plis de sa face, et jusque dans les angles de ses yeux. A tout autre qu''à lui , on h''eùt pas pardonné cette bouffée de fatuité si franche qu'elle en paraissait enfantine; mais de fait, sa figure, en ce moment, était ^i belle et si splendide, son visage était si brillamment illuminé par un feu intérieur et plein de pensées contenues que vivifiait son récit, qu''à moins d''étre injuste*, on ne pouvait blâmer en lui cette
bonne opinion do liii-mcnic, qu'ail n\i\ailpas pris la peine de cacher.
— Vous verrez , dit un des auditeurs , que c'^cst quelque grandcî dame de la cour moscowite qui a entendu parler de Pindiscrction proverbiale des Français , et qui a peur de laisser sa réputation dans le naufrage de sa verlu.
~ Son mari est en mission à la cour d'Autriche; ne vous air je pas appris celaP dit le capitaine Joachim , qui n''était pas fàchc de trouver des explications à ses doutes.
— Çest cela même , dit un autre; reserve diplomatique. Oh ! ces femmes de diplomates sont terribles quand il s''agit des convenances; je gage que celle-là n''auraitpas été si cruelle, si le capitaine Joachim Pavait assurée de son silence .
La conversation dura quelque temps encore' sur un pareil ton. Dans ce temps de
JOACHIM. 'M'j
galanterie équivoque , où la ver lu était jjéne'ralemenl niée , on ne peut guère s''étonuer de voir des officiers français , livrant a toutes sortes de commentaires, pour Tcxpliquer , un acte de défense légitime , cl qui , dans toute autre circonstance, eut passé pour ordinaire.
— Je donnerais , dit le capitaine Joacliim devenu songem% ma part de la gloire que nous recueillerons demain, peur revoir cette femme encore une fois , une fois seulement.
— Que n'^y allez-vous? dirent les officiers en masse.
— Silence ! interrompit une voix , nVntendez-vous pas minuit qui sonne à la cathédrale de Smolensk?
— Il est trop tard, dit le capitaine Joacliim en laissant tomber sa tête ;^ c''est une affaire finie; je ne la verrai plu3.
A peine le capitaine Joacliim avait-il
208 lOACIIIM.
prononce ces mots , cjiic' la porto do l^iu- J)cr{jc s''ouvril encore sur la rue , cL un simple cavalier se présenta au milieu de rassemblée tl\m air intrépide. Cctait une de ces figures màlcs cL ouyeiLes, comme on .en rencontrait tant sous les guerres de Tempire. Nattes avec soin et tombant en cadenettes, des cheveux noirs encadraient son front, et lui donnaient cet air de , coquetterie militaire qui n''est pas sans charmes; seulement, le bout du nez rouge , et le feù insolite qui brillait dans ses yeux , attestait un essai de gaite récente , ou, comme disent les soldats , une riboite»
— Que me vèux-tu, Duriveau , demanda le capitaine Joachim , qui avait reconnu en cet homme un soldat de sa compagnie? Pourquoi as-tu quitté ton poste, /çt îjui t'*si lionne à boire ?
-r- ()uant à ce qui est de la boisson , dit le cavalier d''une voix avinée, c''est cette brave
jeune clame chez laquelle vous nous avez mis en faction...
— Comment! c'^est elle qui t''a fait boire? dit le capitaine Joachim avec ëtonnement.
— Oui , capitaine , et du chenu ! du vin de France, du Champagne , du tonnerre de Dieul Et quelle voîx^flùttée elle vous a ! et que de questions elle me faisait ! Vous partez demain , n^est-ce pas? Vous ne reviendrez pas à Smolehsk? Pas probable ^ lui disais-je ; car la où il nous envoie, il y aa parier que nous laisserons notre peau...
— Auras-tu bientôt fini, dit le capitaine Joachim, que ce récit entremêle de hoquets et de notes sifflantes commençait à fatiguer ? Au fait, que me veux-tu? parle, ou demain jeté mets en serre-file a la queue du régiment.
— Voila ^ dit le cavaUer "en prenant dans
sa sabredache un petit billet ployé avec soin, ïv 14
— Donne clone! dit le capitaine a\ec impatience.
— Capitaine , observa un des assistans d''une voix grave, vous nous devez communiration de cettje lettre.
• — Soit! je vais la mettre a Tordre du jour.
Et il lut ces mots tracés par une écriture de femme presque illisible : «• Je vous attends. » Et c^eM la dame elle-même qui te Fa remise ? demanda-t-il a son cavalier.
— Oui y capitaine ; aussi vrai que c''est elle qui m'a fait boire du Champagne.
Le "capitaine Joachim s''était levé; tous les yeux étaient fixés sur lui. Lorsqu'^il fut prêt, à sortir :
— Bonne chance ! lui crièrent ses camarades.
— Merci , dit-il en s'éloignant.
joAcaiiVi. 211
Il est chez les femmes des péripéties soudaines , des reviremens imprévus , qu'ion ne saurait analyser , et qui nous étonneiit par fois par leur singularité. Semblables à certains jeux de la nature , à ces mille accidens produits tantôt par la mobilité du ciel , tantôt par les fantaisies d''un sol inconstant, leurs ca^ priées font Feffet de ces aspects des Alpes dont parle Rousseau , de ces plateaux où la verdure se mêle aux frimas , le printemps à
riiiver, et où Toeil du voyageur tlecouvrc en même temps les productions de tous les climats, les fruits de toutes les saisons. 0 femmes ! ;qui pourra jamais nous, dévoiler ^Jies mystères de votre organisation *decèvaiïte ? qui pourra jamais jdécomposer les trésors de passion subtile , de timidité enfantine , et H^audace plus que virile quç yotre coeur cnferme ^ la fois? qui nous compliquera celte pudeur souSrante qui se cache et rougit sous le feu d"'un regard , et cette ardeur aveugle qui vous brûle le sang , et vous pousse aux résolutions extrêmes? Oh ! celui - là qui aura calculé tous les battemens de vos cœurs, sondé jusque dans leurs plus obscures profondeurs ces émotions fugitives qui ne laissent aucune trace sur tos frais visages, celui-là croira avoir rempli une tâche difficile , élevé un monument durable : monument bâti sur les flots delamer etqu'^il faudra refaire demain.
Telles étaient a peu près les pensées qui occupaient le capitaine Joachim pendant qu'ail s''avançait dans les rues désertes de Smoleiîsk, assourdissant son pas, , et répondant brièvement au qui vive des sentinelles. La nuit était ^ blanche et diaphane comme les belles nuits du Nord ; le, ciel étendait au-dessus des maisons, et des tours de la ville, son grand manteau d'' une teinte uniforme parsemé ça et là d'étoiles étinqelantes. De temps en temps , sous le reflet d\me clarté mystérieuse , les eaux du Borysllicne semblaient étinceler aussi, et renvoyer vers le ciel des vagues lamées d"" argent. Sauf le murmure confus d''unc grande foule ensevelie dans le repos, et le bruissement des armes qui ressemble au frémissement des feuilles agitées par la brise , on n''entendait rien. En jetant les yeux sur le silencieux tableau qui se déroulait autour de lui , le capitaine Joachin^ se sentit pris d''un involon-
taire mouvement trorgucil ; au milieu de cette foule inerte , sans vie, sans pense'e,lui seul conservait le sentiment de son existence, il e'tait comme le roi de cette ville et de cette nature endormie. Seulement, à Tune des croise'es de Pancien Hôtel-de- Ville , il vit briller une petite lumière qui se de'tachait sur les masses sombres de Fédifice : il veille aussi , dit-il , lui ! Tehipereur !
Le capitaine Joachim était un de ces hommes moins amoureux du plaisir en lui-même que de ses accessoires et des circonstances qui en rehausseint le prix. L''homme , d''ailleurs , est ainsi fait , qu'aune fois sa curiosité satisfaite , son ardeur diminue de moitié , et que les choses connues d'^avance perdent pour lui toute leur saveur. Le capitaine cherchait vainement le mot d''une énigme qui Penchantait par son obscurité même. — Je vous attends ce soir. Quelle détermination pouvait
ctre la cause d''une si étrange missive? Comment cette femme , si hautaine naguère, et si dédaigneuse , s''e'tait-elle si facilement plie'e a faire une invitation semblable ? Etait-ce donc une' vaine coquetterie que cette défense froide et superbe qu'acné lui avait opposée? s'hélaitelle trompée en comptant trop^ sur Faudace d''un officier , et en croyant qu''un seul obstacle de cette nature ne suffirait pas a arrêter ses entreprises ? Tandis que ces diverses pensées occupaient successivement le capitaine Joachim, il se prit a sourire. Peut-être ce sourire venait- il de cette réflexion que, malgré son expérience, il s''était laissé tromper comme un enfant , et qu'^à peine les plus instruits sont capables d''épeler dans ce livre hiéroglyphique qu''on nomme le cœur féminin.
Au détour dWe petite rue irrégulière et obscure , qui tourne pat*-dela le Borysthène , et gagne par des plis sinueux la gorge d'^un fau-
bourg, lo capitaine Joachim pressa le pas cornnie un homme près d''arriver au terme de ses désirs, et qui veut en finir avee les incertitudes de son esprit. A dix pas de distance d'^un enfoncement qui faisait brèche sur Palignement gênerai, il s''arréta un instant comme pour reprendre haleine ; le hochement de sa tête voulait dire : C'est la ! La maison, construite au fond du défile' que nous venons de signaler, était petite , étroite , avec des ouvertures de croisées rentrantes et couvertes par des encadremens en saillies ; à voir les poutres noircies qui se dessinaient régulièrement sur le fond blanchâtre de Fédifice , on eût dit de quelque squelette de bois cimenté par des fi^agmens déglace. A une petite fenêtre du premier étage , derrière d''epais rideaux damassés à franges d''or , vous auriez vu luire une clarté immobile et raide comme la clarté d''un cierge. Dans cet appartement si bien préparé , pas
un souffle ne se faisait sentir; sur les rideaux immobiles se dessinait une ombre immobile. Le capitaine Joacliim considérait en silence ce spectacle. On m''attend, pensa-t-il; et alors, par un de ces mouvemens inexplicables c|ui transportent Fimagination sur des ailes rapides, et lui font en un instant franchir Fespace, il oublia tout d''un coup et Smolensk et le ciel du Nord, si froid et si morbide, pour se placer sous le ciel chaud et brillJifit de FEspagne ; il revit Saragosse, Pampelune , Cadix, et la merveille des merveilles, Se ville. Il est arrivé plus d\me fois , disait-il , qu''une Espagnole jeune et belle ait attiré quelque imprudent officier français dans un piégç mortel. Il n''alla pas plus loin. Bah ! ajouta-t-il, une Moscovite n*'est pas une Castillane; il n''y a que les femmes qui ont des éclairs dans Iç5 yçux pour avoir des poignards a leur ceinture.
— Qui vive ! demanda la sentinelle au bruit
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du mouvoiucnt (jue fit en ce moment le capitaine Joachim.
— Uonde d''amoureu\', imbécile, murmura celui-ci en se glissant le long de la muraille.
— ■ Bien ! bien ! dit le soldat ; montez au premier, la porte \\ droite.
— On t''a donc donné une consigne?
— Oui , capitaine ; j''ai reçu les ordres du commandant de place.
Le capitaine .Joa^im nVcoutait plus : il avait déjà franchi le petit escalier en sjpirale, garni de fourrure, qui conduisait au premier étage, et s'hélait arrêté devant une porte basse et cintrée , à peine assez large pour laisser un libre passage a Fair du dehors. A. la légère pression du capitaine, la porte céda comme d''elleméme, et, par un mouvement rapide, se referma. Il porta ses regards autour de lui : personne. « VoiPa qui est bizarre ! murmurat-il; ne suis-je pas ici comme dans une ville
saccagée par Pennemi ? » En même temps, il se laissa tomber Sûr ùh fauteuil garni d*" un triple coussin , en ajoutant : Allons jusqu"'au bout. La pièce où il se trouvait e'tait un petit salon très bas de plafond, et comme étouffe entre quatre cloisons rapprochées Fiuie d^ Pautre ; une énorme cheminée en occupait presque la moitié, et montrait lourdement ses
chambranles et son dessus ide marbre circas-
sien; un double tapis couvrait le parquet de ses arabesques brillantes, et semblait absorber tous les bruits ; les murs étaient couverts d'*une marqueterie en tapisserie, dont les différons compartimens étaientsi bien ajustés, que Foeil le plus investigateur n'eût pu y découvrir la plus menue solution de continuité ; il n''y avait place , dans cette demeure , ni pour Pair ni pour le son ; par la coquetterie de son ameublement, cette pièce teiiàit du boudoir, et, par ses dispositions frileuses ^ de la
2CiO JOACHIM.
serre chaude. Sur la cheminée , vous eussiez remarque deux vases d'^albatre couronnes d\ine double auréole de perce-neiges fraîchement épanpuis, riante image de cette Flore hyperbore'enne que les habitans du Midi peuvent trouver sans éclat, mais qui n'^est pas sans charmes. Enfin, pour compléter cet ensemble empreint à la fois d'une prétention voluptueuse et d*'une mélancolie automnale, au pied d'aune causeuse, dont la couverture brune tranchait sur un encadrement de citronnier, apparaissaient deux chancelières fourrées de martre, et bordées d''une blanche garniture d^hermine. Le capitaine Joachim avait analyse' tous ces détails, un à un, avec la sagacité curieuse d''un homme qui cherche, dans la contemplation des objets extérieurs, a découvrir le sens d'un mystère ; mais ce qui Tavait surtout frappé , nous allons le dire : auprès du foyer embrasé, qui projetait sur les tapisseries
et les fourrures ses reflets luisans, était dressée une petite table coquette et attrayante sous le linge qui la couvrait, sous les assiettes en
porcelaine de Saxe qui en garnissaient les
deux côtes; ilyâVait, dans ce couveH noç-
turne , une apparence de pre'me'ditation si visible, rargenterie ciselée était si brillante, le cristal des verres si net et si poli, tout enfin respirait un air de bon goût si parfait, de prévenance si exquise, que le capitaine Joachim ne put s'^cmpécher d'^accompagncr d\m sourire d'^espérance et de satisfaction cette exclamation intérieure: nous souperons !
Il en était la de ses réflexions, lorsqu''à un léger bruit, semblable a celui que fait une goutte d''eau en glissant sur une feuille de rose, ii détourna vivement la tête ; devant lui était une femme parée et belle qui le regardait d\m air mystérieusement affable, et semblait jouir de son étonnement.
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— Comtesse ! dit Je capilaine en se levant, et en achevant par un salut respectueux, Tcxplication de sa pensée.
— Merci, capitaine, dit celle-ci ; vous êtes fidèle aux rendez vous qu'ion vous donne.
Il y. avait, dans respect de la comtesse, quelque chose d'^étrangement se'duisant , et, qu''on nous permette de le dire, bien qu''une semblable expression soit peut-être un anachronisme, de singulièrement fantastique; sa figure , empreinte d'^un éclat cristallin , seniblait limpide et rayonnante, comme ces têtes de jeunes fiUies, dont le pinceau de Lawrence a si bien réalise' le type ; ses cheveux blonds retombaient de chaque côte des joues , ainsi que deux touffes de neige avec des reflets d'un or pâle ; un tissu de mousseline légère ondoyait autour de sa taille souple et flexible comme le buste gracieux d^un oiseau de paradis ; sous la double échancrure de son cor-
lOACHIW. 223
sage, la naissance cPune gorge mobile apparaissait blanche et satinée ; les manches de cette tunique grecque dont madame Tallien avait, sous le Directoire, donné le voluptueux modèle, s''arrétaient au-dessus de Tàvant-bras, et permettaient de contempler dans la perfection idéale de leurs formes , deux bras ronds et lustrés comme du marbre avec des filets bleus qui en découpaient légèrement Péblouissante blancheur. Dans sa pose, dans ses attitudes, dans Penroulement de ses cheveux , dans chaque sinuosité de sa robe, un observateur intelligent aurait découvert une profondeur d'^étude , une hauteur d''intention ineffable; un artiste aiirait admire, en cette femme, Pexpression la plus complète des plus ravissantes harmonies de la beauté ; un jeune homme aurait eu peur.
Le capitaine Joachim était ébloui. Egarée dans des pensées féeriques, son imagination
224 lOAciiiM.
devenait impuissante a lier ses idées, a formuler ses désirs.
— Capitaine ! dit la comtesse, voussoupcz avec moi, n''est il pas vrai?
Le, capitaine Joachim balbutia comme un en faut, qui, à son début dans le monde, se sent écrasé par la pompe du speclacle qiii se déroule a ses yeux , et la timidité invincible qiii Tobsède. Par un mouvement instinctif et machinal , il tournait les yeux de tous côtés , comme pour chercher un appui oii se prendre. Il se sentait petit et faible devant cette femme si imposante et si orienlalement belle, qu'ion Peut prise pour quelque création aérienne des Mille et une Nuits, ^ — Me refuserez -vous celaP ajouta la comtesse d^me voix insidieusement pénétrante, et parcourant dans ce peu de mots toutes les modulations d'aune gamme enchanteresse.
Le capitaine Joachim s''était assis devant la
petite table ; sa langue se refusait a exprimer les^ émotions tumultueuses qui se combattaient dans son ame ; semblable a un homme qui succomberait sous une 'pluie de roses, il se sentait affaibli, vaincu, annihile a force de volupté et de jouissances. Comme il arrive a des yeux satures d'aune trop vive lumière, ses yeux se brouillaient, et un voile de clartés éblouissantes les enveloppait de ses mille replis.
— Ne craignez rien, dit la comtesse avec un remarquable aplomb ; je n** aï point oublié que vous êtes Français, et vous trouverez ici des souvenirs de la patrie. J''ai du Champagne, capitaine,
Le capîtaîiie Joàchim se taisaiMoujours.
— rVUons, capitaine, dit la comtesse de ce ton
de sollicitation enjouée qui ne souffre pas de
réplique : faites-moiraison, jebois àlaFrance!
Comme Russe, si je dois détester les opprCvS- IV, 15
226 JOArHiM.
seurs de mon pays, comme femme, je ne puis oublier que je dois à un Français Phonneur , et peut-être Ja vie.
Il y avait dans le regard de la comtesse celte espèce de clignottement qui semble indiquer ou des avances secrètes, ou de secrètes cm» bûches. Sa voix était pleine de ces demi-tons que Mozart a prodigues dans les accompagnemens gracieux de ses chants de danses et de séduction.
Le capitaine Joachim vida d''un trait le verre de Champagne qu'ion lui présentait , mais ne répondit pas. Perdu dans une de ces extases indéfinissables dont certaines âmes ont seules le secret , il était absorbé et comme anéanti ; à force de contempler les perfections de la *èréature qui s''emparait de toutes ses pensées, son œil avait perdu de sa lucidité et de sa puissance visuelle ; ses regards diffus d'^abord et désordonnés, convergeaient vers un point
,io.f!.iii;.î. 227
unique, au-delà duquel sa vuiî ne pouvait plus s''etendre ; au-dessous du contour qui marque les limites du visa2[e , il avait remarqué un petit signe brun , faisait tache sur la surface lactée du cpu, et tranchant sur ce beau lac de blancheur, ainsi que les ailes d''une mouette sur Fhorizon de la terre et des cieux. Peu à peu, ce signe avait exercé sur lui un inconce-' vable pouvoir fascinateur ; chaque fois que la comtesse , par une ondulation involontaire , se rapprochait de lui et frôlait son épaule , un frémissement nerveux, plein de voluptés inconnues, le faisait tressaillir , et sa bouche , par une aspiration subite , semblait vouloir attirer a elle le petit signe brun. Explique qui pourra un pareil phénomène de magnétisme, mais qu'ion n''essaie pas de le nier ; il est dans Forganisation humaine certains secrets de volupté qu''on sent et qu''on ne définit pas, dont
228 ICfACTIIM.
on peut afKrmer rcxistencc sans en pouvoir tle' terminer les causes.
— Vous voyez , capitaine , dit la comtesse , que le sentiment de ma dignité ne m''cmpechc pas d'hêtre reconnaissante.' Si je n''ai pas oublié vos torts , je n'^ai pas oublié non plus votre dévouement. Causons un peu, capitaine.
Avouez que j'ai bien fait de vous rappeler au respect qu'ion doit aux femmes. Il vous eût été bieii doux, n''est-ce pas, en rentrant a Paris, de pouvoir dire dans jun salon, au milieu de cette société parisienne si spirituelle et si bavarde -.Connaissez-vous lacomtesseAlexina Dolbrowski , la femme d''un ambassadeur de Tempère ur de Russie ? eh bien ! cette femme , cette noble comtesse , je Fai conquise en une heure ; en moins que cela , comme un faubourg de Smolensk , comme une maison ruinée et sans défense. Mon nom perdu , ma
réputation tachée et flétrie ! avez-vous songé à cela , capitaine ?
— Ne croyez-vous pas à la discrétion ? murmura le capitaine Joachim.
— J''ai le malheur de ne pas croire à la €liscrétion des officiers français, dit la comtesse.
— Vous n'^aviez pourtant rien à craindre , dit celui-ci, car si les hommes peuvent parler, les tombeaux ne parlent jamais.
— Que voulez-vous dire ? demanda la comtesse.
— Je veux dire que demain, tout le régiment dont je fais partie sera broyé sous le canon des Russes.
En prononçant ces mots , le capitaine Joachim avait fixé pour la première fois ses regards sur la comtesse , comme pour chercher dans les signes mobiles de sa physionomie Téclaircissement d\m vague soupçon.
— Ne le saviez-vous pas? ajouta-t-il en accentuant profondément son interrogation.
— Je ne sais rien , dit la comtesse ; et c''est demain , ô mon Dieu ! . . .
— Cest aujourd'hui , madame ; c'est daps quelques heures , peut-être.
Il se fit un instant de silence. On eût dit que les deux acteurs de celte scène cherchaient par une transition habile, à détourner le cours d''une conversation affligeante.
— Capitaine ! reprit la comtesse d'un ton grave , je voudrais pourtant vous laisser un gage de ma reconnaissance. Que voulez-vous de moi?
— Rien, dit le capitaine; ce que je voulais, ne me Tavez-vous pas refusé ?
La comtesse ne répondit pas ; sa poitrine était émue , et le capitaine Joaçhim pouvait , dans le silence , distinguer les battemens de son cœur.
Il se pencha vers elle et Tembrassa sur le cou à Pendroit du signe.
Quelques momens après , une fanfare de trompette se fit entendre. ?— Adieu , madame, dit le capitaine; voici Theure. ^
— Adieu ! dit la comtesse rouge et frémissante ; (elle hésita...) Et que mon baiser, ajouta-t-elle enfin , vous porte bonheur.
Epilqgue.
Le canon he tonnait plus cju*'à des intervalles éloigne's sur les hauteurs de Valontina; on s^ëtait battu pendant quarante-huit heures, et le champ de bataille restait enfin aux Français. Un officier s'^arrêta, haletant et poudreux , devant la inaison de la comtesse Alexina Dolbrowski ; c''ëtait le capitaine Joachim. D\m bond, il eut bientôt franchi Pescalier, et entra dans le boudoir de la com-
tesse. Personne ne s''y trouvait. 11 avait attendu quelque temps, dévorant son impatience, Iorsqu''enfin la porte latérale s''ouvrit , et la comtesse Âlexina parut devant lui.
A son aspect, elle demeura interdite et troublée.
— Comment! c''est vous, monsieur! balbutia-t-elle.
— C'est moi, dit 4e capitaine, qui vient d'^échapper à une mort certaine, et qui brillais de vous revoir.
— Me revoir, y pensez- vous?
— Votre mari est-il donc de retour? demanda le capitaine.
— Non, dit en s'^enfuyant la comtesse ; mais vous ne me reverrez jamais.
Le capitaine Joachim demeura quelque temps ; immobile et comme stupide. Ala fin, hochant
la tète d'un air de résignation et de certitude douloureuse :
— Allons! dit-il, elle me punit de n^être pas mort.
A cfuatre lieues de Caen et une demi-lieue de la Délivrande , sur le bord de la mer, il y avait, en 1788, une maison mystérieuse et isolée. Cette maison , assise sur une butte , a dix pieds de la vague en marée haute , alimentait le commérage de toutes les vieilles femmes d''alentour : c'^était une œuvre de satan, disaient-elles ; elle avait été bâtie au bruit de Fou • ragan et a la lumière de Ja foudre ; elle portait malheur à la montrée , et on ne péchait