‹ Adolphe de la gardieChapitre 8 sur 11 · r.ïir.rM-, m. if · texte numérisé non relu

r.ïir.rM-, m. if

plifs un seul poisson en vue de son toit maudit. L'^opinion qu'yen avait le pays n'était pas éloignée de celle des vieilles femmes. Tous les habitans de ce rivage de Normandie , superstitieux de leur nature , se répétaient Forigine suivante : un matin , après une tempête de huit jours, comme quelques pécheurs de Saint-Aubin rôdaient le long de la côte , un d'yeux avait aperçu une ombre épaisse sur le sable ; en s'^approchant , il reconnut avec effroi que cette ombre était celle d''une maison à deux étages avec quatre fenêtres de face et pignon. Alors il avait hêlé ses compagnons : on était accouru , et la stupéfaction fut générale , lorsqu''on examina cette demeure incon nue. Les murs étaient de pierres de taille ; au rez-de-chaussée , la porte était de fer ; les fenêtres paraissaient garnies de doubles volets de chêne , et tout était fermé hermétiquement et verrouillé. Les pécheuDS tournèrent autour

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de cette maison ; elle leur parut très étroite pour sa longueur. Il n''y avait donc ni cour ni dépendance. Le derrière du bâtiment qui donnait sur les plaines, n''avait que deux mansai;des; la façade se tournait du côté de la mer. Il suffisait de la moindre houle pour inonder les appartemens. Etrange choix d** habitation , demeure bizarre et terrible qui ne pouvait convenir qu''à des êtres malfaisans! Les pécheurs frappèrent à coups redoublés à la porte de fer, et appelèrent mainte fois ; personne ne répondit.

A leur retour au village , ce fut un étonnement universel ; chacun donna son explication , chacun interpréta différemment la solitude et Fétrangeté de cette maison. Les uns certifiaient avoir entendu pendant la tempête une explosion effroyable comme si la terre s'entrouvrait ; ce devait être a Taide de ce phénomène affreux que la maison était sortie de terre.

D''aiitrcs racontaient avoir vu, au milieu des ténèbres, des torches courir , et des sortes de démons qui hurlaient cpouvantablement , se rassembler à Pendroit où la maison avait été aperçue. Telles étaient les conjectures ^des hommes crédules et de la plupart des femmes; les esprits forts , au contraire, prétendaient que c'^étaitun refuge de contrebandiers ; mais on leur demandait dVxpliquer comment des contrebandiers pouvaient être assez mal avisés pcair débarquer leurs marchandises sur un rivage aussi près d^ine grande ville, et par conséquent en danger de tomber k tout instant entre les mains de la gendarmerie. A cette objection assez grave, les esprits forts hochaient la tète et ricanaient , et ce ricanement voulait dire sans doute que la police et les seigneurs du voisinage étaient de moitié dans le gain des contrebandiers : on se moqua des esprits forts , car le plus grand nombre

voulait absolumentune intervention infernale. Ainsi , cette maison était F effroi de toute la contrée ; le jour , si quelque curieux passait auprès d'acné, il la voyait exactement fermée; la nuit, on fut long-temps sans la visiter* Cependant , voici les diffe'rens rapports qu'yen firent les pécheurs entre eux. Les uns , en revenant de la grande mer , à minuit , avaient vu un navire d^une forme bizarre cingler, avec deux voiles d''une hauteur prodigieuse, vers le pomt oii se trouvait la maison ; puis , tout a coup , le vaisseau inconnu sombrait , sans qu''il y eût un cri ou une explosion entendue ; seulement , au bout d'aune heure environ , on remarquait des lumières rouges , vertes , jaunes, oranges, aux huit fenêtres de la maison. D'autres s''étaient approches davantage vers le matin , et ils avaient aperçu des dcbris étranges : c''ëtaient des os d''animaux mal rongés, des quartiers de chairs faisandées, IV. 16

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des arcles de poissons monstrueux , puis des tronçons de bouteilles longues et étroites , et quelques lambeaux de vctemens dores. Les conjectures ne tarissaient pas sur les habitans de cette demeure infernale ; car, maintenant, on savait que des démons s''y donnaient rendez-vous après le coucher du soleil , et que toutes les nuits ils y festoyaient horriblement. Chaque jour apportait un nouveau détail plus effrayant que le précèdent : on disait avoir entendu des rires et même ||es chansons affreuses. On avait vu, lorsque les fenétres du premier étaient ouvertes, des démons se disputer une sorte d''étre habillé de blanc et qui ressemblait assez a une femme ; puis tout disparaissait, les lumières s''é teignaient, et une grande flamme bleue s^étendait à la place où devaient s'*étre engouffrés les démons. Enfin ...au bout d,e tiipis mois, on résolut à Saint- \ubin d''allerraconter toutesceshorreurs

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à M. le comte de H... maire de la commune. Une dëputation fut choisie parmi ceux qui avaient à donner les détails les plus effrayans. Cette dëputation fut très bien reçue par le comte deH. . .vieillard plein d''amënitë et qu''on chérissait dans le pays. Il écouta patiemment •toutes les contradictions qu'ion lui débita , et quand le dernier eut parlé , il répondit : ,

— Tranquillisez-vous, mes enfans , je sais ce que c*'est que cette maison ; et puisqu''elle n''est habitée que pendant la nuit , ne vous inquiétez pas , il n''y a aucun danger pour vous.

Ces paroles calmèrent les terreurs générales , et comme aucun accident n*" était arrivé , qu** aucune disparition n'avait désolé le pays, il n''y eut bientôt plus que les vieilles bavardes qui s''entretinrent de la maison isolée.

Cependant, toutes les nuits, quand la mer n''etait pas trop mauvaise , ceux qui revenaient des rochers du Calvados distinguaient la même illumination fantastique; et d''un autre côté,

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ceux qui traversaient les champs à minuit étaient frappe's des mêmes cris confus d''orgie et d''exclamations bachiques. Mais on sh''abitua k ce phénomène , de même que ceux qui , habitant auprès d'un voleur , ne s''occupent point de ses irruptions quotidiennes. Plus tard, on classa la maison isolée parmi les divers équeils de la côte, et cette idée s** enracina tellement dans Fesprit des pécheurs , qu''ils comparaient le tumulte qui se faisait la nuit, autour de la maison isolée, au clapotement des flots contre les falaises. On alla même jusqu''à donner un nom à ce nouvel écueil , celui de Petit-Enfer , et les mères disaient à leurs enfans : « Surtout ne manque pas , quand tu apercevras la cheminée rouge du Petit-Enfer^ de te signer et de recommander ton âme à Notre-Dame de Délivrance.

Il fallait donc quelqu''événement nouveau, survenu au Petit-Enfer^ pour émouvoir le pays!

Le ciel était pur , la mer calme , el les étoiles scintillaient au fond de la voûte im" mense. Giest toujours un beau spectacle qu\me soirée d'acte en face de FOcéan. Quoi c]u*'aient fait les poètes descriptifs pour en diminuer le charme et en gâter Feffet, il y a toujours une volupté indéfinissable à s''associer, vers la fin d'' un beau jour, au calme et au recueillement de la nature, à suivre de Toeil les nuages légers qui filent a Fliorizon comme des

bandes d'oiseaux , a écouter les bruits mélodieux de la vague qui glisse légèrement sur le sable du rivage , et à respirer les parfums que la brise vous apporte. Comme on se sent alors le cœur pris dVne émotion secrète, en se voyant au milieu du silence et de la nuit 1 comme alors la mémoire se dégage , comme Timagination s'^élève nette et brillante , comme les pensées viennent à Fesprit plus claires et plus rapides !

Au moment où nous parlons, un jeune homme, aux vétemensde marin, se promenait le long de la côte , auprès de la m^on isolée; son allure était celle d''un homme tranquille et rêveur ; rien n''annonçait dans ses gestes une préoccupation pénible , ou une réflexion grave. Il allait du pas nonchalant de ces promeneurs qu''aucune idée n"inquiète, qu'eaucun but ne dirige; et cependant, si vous aviez aperçu la fatigue gravée sur tous ses traits ,

le tourment intérieur écrit sur son front , et les ternes éclairs de ses yeux, vous auriez pensé que cet homme avait déjh bien souffert, et quHl s^apprctait a souffrir encore; et puis, cet état de souffrance, si profondément empreint sur sa belle figuré*, ne ressemblait pas au chagrin accidentel du pécheur malheureux, à cette douleur éclatante et démonstrative de Phomme du peuple ; c''étaient des tortures secrètes qui ne se manifestaient au dehors que par la prostration des forces du corps et Taltéralion sensible du visage. Ce jeune homme, si triste, était d"'une taille élevée et élégante ; son œil noir et grand , son front haut , ses dents blanches , son cou délicat et fin annonçaient un habitant des villes; mais le délabrement de son costume, ses mains grossies par un travail matériel déroutaient les conjectures qu^on aurait pu faire sur lui. Il eût fallu un bien habile observateur pour distinguer une

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noblesse native dans sa démarche , un esprit penseur derrière Tenveloppe grossière qu''il s'hélait imposée.

A peine avait-il commence sa mélancolique promenade, qu''il fut interrompu par Farrivee d''uiie femme. Or, quiconque aurait rencontré cette femme, eût été frappé, au premier abord, de la délicatess^e ses traits , de la vivacité et de Félégance de ses mouvemens. Quoiqu''en elle on ne put rien admirer exclusivement, ni son front limpide, et d''une moyenne grandeur, ni sa bouche régulièrement gracieuse , mais peu conforme peut-être aux strictes exigences du dessin ; pourtant , on était charmé de cet ensemble harmonieux et doux, où la beauté résidait partout sans qu'ion put la découvrir quelque part, et en expliquer le secret. La mise de cette femme offrait aussi, comme sa beauté, des caractères particuliers. Elle avait remplacé le bonnet, démesurément haut,

des paysannes, par un bonnet élégant, comme on n''en porte qu''aux environs de la capitale; sa robe blanche, quoique fort simple d'' ailleurs, annonçait dans sa façon du goût et de la grâce; chose remarquable enfin , ses mains étaient admirablement blanches, et couvertes parfois de gants, ce qui est un luxe bien rare sur les cotes de Normandie. Quelque chose, en cette femme, rappelait donc à la fois, et la grisette et la grande dame. Cependant, sa figure était si douce , sa voix si mélodieuse , ses manières si attrayantes , qu'il fallait la proclamer charmante, quelle que fut d*' ailleurs sa condition.

A rapproche de cette femme, notre rêveur solitaire avait rappelé sur ses traits une sérénité factice qui eût trompé les plus clair voyans ; il s''était redressé ; son allure était devenue moins pesante et moins inégale , et lui-même eut été un mystère inexplicable pour

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un ctrangct* assistant a la scène que fiôtfê allons rapporter.

Quand la jeune femme eut accoste' celui quMle s*'e'lait hâtée d'aller retrouver, elle lui pre'senta son front pour qu**!! y déposai un baiser; puis, continuant une conversation qui, sans doute, les avait déjà long- temps occupés •

— Quelle triste résolution as-tu donc prise, mon Engrène?

— Il le fallait , nous étions déjà un objet de suspicion pour le pays ; bientôt, on nous eût dénoncés.

— Mais n'y avait-il pas un autre moyen de nous mettre a l'abri des méchantes paroles et des perfides dénonciations, que de faire cause commune avec les gens grossiers de

ces côtes?

-* Non , mon pauvre ange , la fatalité nous poursuit ; nous devons expier notre amour si

pur, et si exceptionnel à Tépoque de délire oii nous sommes , par des souffrances et des humiliations de toutes sortes.

— Cependant , mon bien-aimë , nous aurions pu , peut-être , éviter le contact de ces paysans que je déteste autant que les gens de la ville. Comment pourrais- je déguiser mes paroles , ma démarche ? comment pourrais-je entendre leur langage trivial et y répondre sans rougir ?

— Tu demanderas de la force a Dieu ; et il t''cn faut beaucoup, car voici ce que nous devons faire : pour avoir une semaine de solitude , il nous faut sacrifier un jour tout entier ; je convierai, le dimanche, tous les jeunes garçons des alentours , et la maison qui nous sert d'^asile deviendra un cabaret oii ils se donneront rendez-vous pour rire , boire et chanter ; moi , je les servirai , et si tu m'^es

dcvouce, tu m''aideras de ta présence et de tes muets encouragemcns.

— Hélas! qu''exiges-tu de moi? a quel* dcjjrc sommes-nous donc tombes ?

Les deux amans se turent quelques instans; puis , comme si tout avait été résolu dans leur cœur , la jeune femme reprit :

— Oui, restons ici ; rien n''est beau comme la mer immense que nous avons devant les yeux , si ce n''est la pensée de Dieu, si ce n''est notre amour; car notre amour me semble une communion perpétuelle de nos deux âmes avec Dieu !

— Oui , habitons toujours ces magnifiques rivages de Pocéan ! Nous sommes si heureux ainsi ! il y a tant d''analogie entre ce bruit incessant, ce mouvement éternel des vagues, et les mille idées d'^amour qui se succèdent sans interruption dans nos cœurs ; oh! prends courage, et restons.

La conversation se rompit encore , mais ce fut, cette fois, pour donner cours a des larmes d'^exaltation et de tendresse; et les deux amans, appuyés Pun sur Tautrc , rentrèrent a la maison.

La brise fraîchissait, la mer moutonnait ^ Fhorizon, et des vagues, de plus en plus grosses et ëcumantes, s'^alongeaient sur le

rivage.

Ainsi se passa la première semaine pour nos deux amans : la seconde, quelques gens, qui allaient de Courceulles a Lyon-sur-Mer , s'*arrêtèrent a la porte où une branche de buis leur annonçait qu'Hun nouvel hôte s''apprétait aies recevoir. Ils avaient fait halte simultanément devant cet étrange bouchon, où la curiosité, autant que la soif, les invitait à entrer. Cependant, ils hésitèrent long-temps sur le seuil de fer.

— Eh quoi ! Jean-Pierre ^ si tu as quel-

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ques ecus de reste dans ton escarcelle , crains-tu de les perdre a Theure ou le diable n''a plus qu'à nous brûler vifs dans ce four oii il attire ses ojuailles ?

— Oh non, parbleu ! mais avant de jouer mon éternité pile ou face , je puis bien barguigner un peu , répondit Jean-Pierre en se tournant vers le gros Jérôme.

— Bah! cria un troisième, c''est aujourd''hui mardi , plus rien à boire , plus de filles à faire sauter à ladapse ; sans le sou, rien, sans pèche, plus le sou, et la pèche ne va plus, rhiver vient; autant nouschauffer chezPautre.

Et les trois vigoureux gaillards se précipitèrent presque a la fois dans une des salles basses de la maison isolée. Mais , quel ne fut pas leur étonnement , quand ils ne virent dans la salle que des bancs et des tables de bois blanc, des gobelets d*'étain sur les tables, et au fond de la pièce une belle et jolie femme

auprès d''un jeune homme, à la %ure hàlée et virile, et qui semblait son mari. Alors, ils s''accoudèrent sur Tune des tables , demandèrent bruyamment du cidre et des pipes, et se mirent à causer entre eux. A. leurs gestes expressifs, à la fréquence de leurs libations , a leurs paroles mystérieuses, il était facile de reconnaître qu''une émotion inaccoutumée les arrachait à leur insouciance de tous les jours. De temps en temps, une voix plus haute et plus accentuée dominait toutes les autres et quelques juremens énergiques couvraient le tumulte d'aune conversation confuse , assez semblable au brisement des flots sur la grève. Vouloir analyser toutes 1^ parties de ce sombre trio , c'^eût été presque impossible; et le rôle d'' observateur, qu''avait choisi le maître du lieu , se bornait à recueillir quelques mots épars, quelques imprécations divulgatrices. Rien, néanmoins , ne lui avait paru positif ,

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si ce n''est un« joute maritime ayant eu lieu entre les gens de CourceuUes et ceux de Lyonsur-Mer; et ceux de CourceuUes, alors reunis chez lui , ayant ete vaincus , déclamaient et vociféraient contre leurs orgueilleux vainqueurs. Tout a coup, comme il était dix heures de nuit, et que la lune venait de se lever, un rappel fut entendu, et les trois marine sortirent ensemble, et se dirigèrent en courant vers Tendroit d'^oii les cris avaient été poussés.

La marée était basse , et la vague déjà houleuse se retirait avec fracas.

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Le jour tombait , et de vastes nuagfes amoncelés dans le ciel , une brume épaisse et humide contribuaient à répandre de précoces ténèbres sur la plage déserte. La mer était haute , et sa lame venait expirer au pied de la maison isolée , dont les deux habitans , assis auprès d*'une fenêtre au rez-de-chaussée , regardaient a travers les carreaux si quelque barque lointaine n'apparaissait point sur la cime des vagues irritées. D''horribIes préoccu- IV. 17

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palions les agitaient; parfois, la jeune femme se tournait vers son compagnon , en affectant une espérance qu''elle n''o§ait concevoir, et laissait tomber ces paroles :

— Voila une marée terrible!... Peut-ctre ne voudront-ils pas tenter le passage sur leurs frêles embarcations! ... Je pense quils ne viendront pas !

— Q^ y gagnerons-nous ? mon Dieu ! S^ils ne peuvent se rencontrer cette nuit , ils ne manqueront pas la prochaine. Et d''ailleurs, j''aime mieux les voir s** égorger tout à Plieure, que de recevoir seulement les hommes de Lyonsur-Mer, ou bien ceux de CourceuUes. Lorsque ces marins féroces n''ont pas quelque ennemi à dévorer , ils déploient leur rage sitr nous. . . Il en arrivera quelque malheur, hélas! mais je ne souffrirai pas que ces monstres te touchent, comme ils commençaient Pautre

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nuit.... Heureusement que les sans-culottes sont arrive's a temps.

— Eh ! malheureux ! que veux-tu faire ? ils te tueraient sans pitié.

Cette exclamation fut suivie d''un torrent de larmes. La pauvre femme se rappelait avec une horreur indicible les violences que le parti chouan commettait sur elle pour passer le temps ; le sentiment de Tabandon oh elle e'tait plongée , et Taffection qu'acné portait au seul homme qui put , en bravant une mort certaine , la défendre contre ces persécutions brutales , Pavaient obligée dès long-temps de renfermer en elle le secret de mille douleurs. Elle n''osait révéler à son protecteur impuissant les nombreuses insultes que sa beauté lui attirait; mais bien des fois, humiliée d''un baiser dégoûtant ou d'aune caresse ignoble , elle avait couru vers la mer , autant de fois Pavait retenue le souvenir de son amant.

Ces deux jeunes infortunés étaient devenus les victimes de Iciu's bonnes resolutions. Afin d'^ëviter les on dit et Panimadversion des liabitans, ils avaient dans leur maisonnette ouvert un cabaret que son éloignement de toute habitation rendait perpétuellement désert, excepte' quelques jours de fête. C^ëtait la-dessus quV vaient compté nos malheureux amans : bientôt, leur cabaret abandonné fut le théâtre d** épouvantables rendez- vous. Situé sur la cote, entre Lyon-sur-Mer d\me part , Langrune et Courceulles de Tautre , à deux ou trois lieues de ces trois villages , il formait une ligne de démarcation politique. On saitqu\me petite chouanerie s''organisa dans le Calvados , en 1792 ; Courceulles , Langrune , la Délivrande en étaient les foyers. iVu contraire , les sans-culottes^ prenaient beaucoup d''empire à Caen , ils régnaient sans partagea Lyon-sur-Mer, et avec une férocité digne de Paris , accrue encore ou

rendue plus hideuse par la brutalité, la violence et le jargon marin qui leur appartenaient, g^

Souvent , lorsque la marée haute avait lieu , vers le soir, les mariniers de Lyon, ceux de Langrune et de CourceuUes , faisant de part et d''autre la moitié du chemin , venaient se rencontrer au cabaret désert. Ils affectionnaient cet endroit , parce que la plage y descend par une pente si douce que le reflux en découvre une lieue environ. C'était un beau champ de bataille : ons''y battait pendant trois heures dans les plus épaisses ténèbres , et puis on reprenait ses barques , on retournait chez soi ; la mer , en s''élevant , nettoyait la plage sanglante et balayait les morts. En ce lieu ~ où jadis les bons habitans s''effrayaient de trouver quelquefois des restes de fcstin , on heurtait maintenant des débris de cadavres , des os humains et des dépouilles rejetées par les on«

des* Et avant le combat, on allait boire au cabaret, et après le combat, on y transportait " les blesses : voila quelle était Pexistence de ces deux amans qui cherchaient le bonheur dans Poubli , Pamour dans la nature et toute la société en eux-mêmes! Tombes de chute en chute à ce dernier degré de misère , ils supportaient les ordres , les plaintes, les injures des brigands; ils servaient leurs orgies et assistaient a leurs batailles.

La pénible conversation qui s''était établie entre eux , comme nous Pavons dit plus haut, fut tout à coup interrompue par le bruit du marteau de fer de la porte ; les deux aubergistes étonnés se levèrent , ils n''avaient aperçu aucune embarcation ; cependant , le jeune homme alla ouvrir , et fit entrer un saus-culotte ^ un ancien habitué, dont la jeune hôtesse avait depuis quelque temps remarqué les absences avec joie; car ce personnage hideux

la poursuivait de son amour et de ses propos infâmes.

— Citoyen , dit le sans-culotte après avoir vidé quelques verres d^eau-de-vie de cidre , il s''est fait bien du changement depuis que je ne t''ai vu. Regarde, mon costume est bien simple, je suis vêtu comme un Spartiate, et tel que me voilà , j ''occupe une place importante dans la glorieuse république ! . . . Oui , je suis un homme influent!

En achevant ces mots , il vida de nouveau son verre , puis , toisant Paubergiste :

— Es-tu bon républicain , camarade ?

— Sans aucun doute.

— Cependant, il se réunit chez toi des gens plus que suspects.

— Mon Dieu ! vous savez bien s''il est en mon pouvoir de leur fermer ma porte ; vousmême, bien des fois, n''étes-vous pas venu dans Fintention de les trouver ?

— Oui; c'^élaient de rudes batailles, et telle fui Torigine de ma fortune. Mais , voistu, les bons patriotes se ruinent en petites escarmouches. Je veux ^associer à mes projets , et si tu me secondes , tes affaires vont aller bon train.

— Mais de quoi s"'agit-il ?

— D''anéantir en un seul coup les ennemis de la republique ! Morbleu ! fais-moi raison , continua-t-il en versant de Feau-de-vie dans un second verre , a Vune et indivisible !

f L''aubergiste n''osa refuser , et le sans-culotte reprit :

— Ce sont de braves gens que les marins de Lyon , mais ils ne savent point ruser. J''ai trente hommes de Caen qui n^attendent que mon signal ; avec eux , Feau-de-vie et les poignards qu''ils portent , et enfin ta coopération, je veux détruire, avant trois jours , tous les chouans de Langrune , de Courceulles et des

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environs ; je leur ferai tenir pour demain une provocation très hautaine ; nous arriverons les premiers , et tu nous cacheras dans ta baraque ; pendant le jour , ^e t''enverrai des provisions de Cognac ; lorsque les bandits seront venus , tu leur diras de notre part que c''est chose remise , tu les feras bien boire , et puis enfin, . .

— Enfin?...

— La republique ou la mort î il n''en reviendra pas un seul a Langrunc ni à Courceulles.

— Un massacre , grand Dieu î

— Tu es un arriéré , camarade ; viens seulement un jour au club , et tu comprendras les devoirs à\\n bon républicain.

— Retire- toi.

— Tu me repousses ?

— Lâchetés et assassinats , voila ce que je repousse.

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En achevant' cette réponse, l''aubcrgiste sortit sans écouter aucune des menaces que le républicain j^^ronirnelait à demi-voix. Celui-ci restait seul avec la jeune femme ; il alla s''asscoir auprès d''elle , et malgré ses efforts , il lui saisit les mains.

— Ecoute-moi patiemment, dit-il , et tâche de me faire une réponse favorable , car c''est la dernière fois que je consens à te demander par prière ce c[ue j ''obtiendrais par force , s tel était mon bon plaisir. Tu sais bien que je t'^aime , tu le sais, méchante femme; mais ce que tu ignores, le voici : je viens d^étre nommé juge au tribunal révolutionnaire ; je suis puissant , et j''ai de Por ; quitte ta misérable tanière , et viens partager ma fortune. Répondsmoi donc , j''ai hâte de t''arracher à cette misère ; avec moi les parures , les délices et toutes les félicités du monde seront accumulés sur toi»

EUGÈNE i5e h... 267

— Je n''en veux pas ! je n''en veux pas ! reprit la jeune femme à qui ces idées de grandeurs n''ctaient pas aussi étrangères que Pavait pu penser le grossier séducteur.

— Mais tu seras aimée comme ne fa jamais aimé ton stupide mari ! ajouta- t-il en Fattirant entre ses bras avec une ardeur effrénée.

— Misérable ! s''écria-t-elle en se redressant tout-à-coup , éloigne-toi tout de suite , ou je vais appeler , et tu es seul ici.

Le juge intimidé la laissa fuir ; mais il prononça ces paroles avant de s''en aller :

— Pour la dernière fois, je te propose de conjurer un grand malheur en t''abandonnant âmes vœux. J'è te jure, par TEternei , que si tu me laisses partir sans aucune promesse , demain tu te repentiras de m'^avoir résisté.

L'Ella tesse , sans s''émou\ oir , avait repris sa chaise : il y eut un moment de silence.

— Insensée ! dit encore le juge ; demain tu

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me supplieras à genoux ; tu voudras acheter ma pitic au prix clc toutes tes faveurs... Mais tu es aveugle : à demain, donc ! et e''est toi qui viendras me trouver demain a Cacn ! je m''y promets une joujme'ed*'amour!

Il se précipita dehors en lui jelant un regard terrible. Tant de fois on avait voulu Feffrayer par de vaines menaces, qu''elle fut insensible a celles-ci , n''en parla pas à son amant , et ne demeura point frappe'e de leur caractère sinistre, Habitue'e dès sa jeunesse à regarder comme étroite la puissance d''un juge , et ne comprenant guère tout ce qu''elle pouvait devenir en des temps de révolution , la pauvre femme se laissa tout entière absorber par le sentiment de la crainte et des maux présens ; la troupe de Lyon-sur-Mer effectuait son débarquement, et Ton apercevait de loin les embarcations ennemies.

La Carmagnole d^me part, des cantiques

de Tautre , partout des poignards aiguises , des \isages affreux , des juremens ou des blasphèmes, des liqueurs et cette ivresse furieuse qui préparc au combat , qui noie la pitié , qui ranime les forces brutales , qui communique a riiomme les principales qualités de la bétc féroce : tel était le spectacle qu''offrait la grève, oii se répandaient çà et la des groupes de buveurs , éclairés par des torches, et tout prêts à passer des fureurs de Forgie aux fureurs de la guerre. Dans la grande salle, et aux abords du cabaret, les sans-culottes gisaient entassés pclc-méle , et des jattes de punch promenaient sur cette foule atroce leurs bleuâtres clartés. Parfois, leur hôte , dirigeant au hasard ses yeux ternes et abattus , se prenait a considérer la fête avec un sourire si amer, que Timage d\in bonheur passé devait nécessairement alors se faire jour dans son âme 5 le souvenir d'une prospérité anéantie pouvait

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seul arracher à ses traits cette expression du desespoir. Peut-être (jue Taspect de ces sales festins rappelait au jeune homme des orgies voluptueuses ? peut-être avait-il célébré de joyeuses débauches sur cette plage maintenant souillée ? peut-être avait-il entendu des paroles d\imour la où retentissait d'aune voix rauque la joie sanguinaire du peuple ? qui sait combien de rêves de bonheur il avait enfouis dans cette demeure mystérieuse ? et combien il lui en coûtait de la voir transformée en tabagie infâme, souillée en même temps par Tivrogne et par Fassassin ?

Les sans-culottcs occupaient le cabaret et ses abords ; sur la plage , a quelque distance , les marins de Langrune et de Courceulles étaient éparpillés en groupes, et le jeune homme rôdait principalement de ce côté pour satisfaire à leurs demandes diverses. Tout à coup , son attention fut fixée par des

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hourras qui s''clevaient clans la maison. Etaitce la ripaille avec ses joies, ctait-ce une lutte?. . Bientôt cette dernière opinion lui parut la plus vraisemblable, car une agitation subite s''était manifestée dans toutes les ombres que la lumière projetait sur les fenêtres de la salle; puis il crut distinguer des cris de femme ; il devint pâle , et sa main tremblante agita le manche d\m couteau fourré dans sa ceinture. Enfin, la porte de fer fut brusquement ouverte , et quelqu''un s''élança dehors. Dans le court intervalle que cette vision mit à passer dans la lumière de la porte , il vit nettement une robe , des épaules à demi nues sous un vêtement déchiré , de longs cheveux épars , puis deux ou trois hommes chaacelans d''ivresse et de passion brutale s''élancèrent sur les traces de la fugitive ; lui-même n^ivait pas attendu cette dernière apparition pour voler au devant de sa femme , écumant de fureur et

brandissant son coutelas. L''attentc de cette lutte ranima dans tous les esprits une soil' sanglante ; les chouans se relevèrent en grand nombre, et suivirent de loin Faubergiste. Il y avait un si long espace sur cette fatale grève entre les deux partis, que, maigre Tenergie des coureurs , une distance assez grande les séparait encore , lorsque la pauvre femme heurta du pied contre une pierre et tomba. Le plus alerte de ses persécuteurs , égaré à la fois par le vin et la passion , ne songea pointa autre chose qu''à profiter de son avantage , et Fatteignant au moment même oii elle se relevait , Penlaça dans ses bras puissans , et roula dans le sable avec elle. Au bruit de ses baisers furieux, des cris et des efforts de celle qui allait être sa victime , des éclats de rire s''élevèrent du milieu des sans-culottes ; mais bientôt il leur fut répondu par un râle terrible ; avec trois coups de poignard , le cabaretier avait

déchire la poitrine de son ennemi, et il emportait entre ses bras sa femme évanouie vers la lijjne des chouans. De leur côté, les sans-culottes se précipitaient en armes pour venger leur compagnon mort. Les deux partis se rencontrèrent donc, échauffés par Faspect d^ni mevu^tre , par le souvenir de leur haine et la présence de leurs armes; il ne leur en fallait pas tant pour devancer un peu Fépoque de la collision.

Bientôt , les torches qui brillaient encore s''é teignirent sous les cadavres , et d'^horribles ténèbres enveloppèrent Fhorrible mêlée.

Alors , aux cris de mort se mêlaient ça et là d''énergiques cris de ralliement ; le poignard a la gorge , on se demandait le mot d''ordre. Combien de fois la hache, combien de fois le pistolet furent dirigés au hasard , et combien de misérables périrent par la main des leurs !

Aucun homme ne Ta pu dire , aucun œil ici- IV. 18

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bas ne Ta vu. Cependant, ces flots ru^yissans et sanglans étendaient ou rétrécissaient leurs plis ; par la violence de leur choc , les sansculottes avaient transporté le champ de bataille bien loin de la maison , de sorte qu'^après un détour immense , le pauvre cabaretier rentra chargé de son fardeau , s''alla cacher dans une chambre et en barricada la porte.

Il était trois heures du matin, lorscj[u\iccoudés tous deux sur leur fenêtre ouverte , les déplorables habitans de la maison regardaient au loin les barques qui fendaient la pleine mer ; celles-ci dirigées vers le port de Courceulles et celles-là vers Lyon ; les vagues grondaient à leurs pieds , broyant et entraînant a la fois tout ce qui restait sur la plage; le silence des deux amans était solennel et triste comme celui qui précède les résolutions décisives , et ce fut le jeune homme qui le rompit d/'abord s

EUGÈNE DF. li... 275

— Cette vie n'est plus supportable ! il nous faudra partir.

A ces mots , sa compagne se jeta dans ses bras , parce qu''il avait devine le plus ardent dësir qu''elk eût au fond de son cœur.

— Oui ! mais que deviendrons-iftus , continua-t-il tristement?

— Dieu y pourvoira ! reprit-elle.

Il y pourvoyait en effet.

Le soleil se levait à peme , lorsque le marteau de fer retentit encore une fois ; la jeune femme regarda à la fenêtre ; mais quelle ne fut pas sa terreur ! un détachement de bleus entourait la maison.

— Ouvrez , lui dit un homme de justice , ouvrez au nom de la loi !

Au moment où il achevait cette sommation, le cabaretier faisait rouler la lourde porte sur ses gonds. La maison fut fouillée depuis le haut jusqu'^en bas, et les deux habitans, placés

au milieu de Pescorte , s*'aperçurenl l)ient(jt qu'on les menait à Caen; alors, aussi, la jeune femme se rappela les menaces du ju[îe.

Vers huit heures du matin , la population sans culotte^ et les commères de ('aen, s''amassaient devant la porte d''une maison assez étroite, de chétive apparence, et sans rôle politique jiisqti''au milieu de 93 , mais qui avait arboré subitement le drapeau national a Fune de ses fenêtres , et était devenue le centre des cancans , des patrouilles , des curieux et des mouchards ; depuis qu''un juge d''instruction y avait élu domicile, escortés de soldats

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et de peuple , deux prévenus entraient dans la fatale demeure. L''un , jeune homme dv. vingt-cinq à trente ans , si Ton consultait sa %ure , et vctu en marin , excitait fortement Faltention publique. Tout le monde s''écriait en le voyant passer : Mais voila le fils du vieux H....! c'est le fils de Fcmigrë; se peut-il ? bon Dieu ! . . . Depuis longues années qu''il avait disparu, les uns Pavaient tué d''unc manière et les autres d^me autre , mais tous avaient mis fin a leur incertitude , en abrégeant sa destinée par quelque conte romanesque. Grâce a Pétonnement causé par son compagnon de malheur , le second prévenu passait comme inaperçu dans la foule, et pourtant, son aspect n'écrit pas produit moins de surprise ni soulevé moins de cancans ; mais, c'^était une femme enveloppée dans un énorme manteau de bure , et qui se dérobait à d''anciens souvenirs en voilant soigneusement

ses traits sous son capuchon rabattu.

Les deux accuses arrivèrent dans une salle de dépôt contiguë au cabinet même où siégeait le magistrat chargé de les interroger. Plusieurs fois la porte en fut ouverte et refermée devant eux, pour laisser passer des témoins, des espions et souvent des dénonciateurs bénévoles. Quelques mots prononcés un peu plus vivement venaient parfois à leurs oreilles. Le jeune homme remarquait que son nom de famille n'^était pas prononcé ; personne , espérait-il, n''avait voulu livrer au tribunal de sang le dangereux secret de sa naissance ; lorsqu''après deux heures d''attente , un valet, tenant lieu d''huissier, poussa la porte avec fracas , avança la tête dans la salle, et dit en ricanant :

Faites entrer monsieur de H Celait un

arrêt de mort. Le fils de Témigré laissa tomber sa tête sur sa poitrine ; il essaya trois fois de sfi lever , il fallut presque le tramer

dans le cabinet du juge. Celui-ci se tenait dans une encoignure un peu sombre de Fappartement. Un jeune clerc penché sur son bureau couvert de paperasses , semblait la pour écrire les questions et les réponses ; quelques grossiers agens de la police patriote causaient auprès d'aune croisée. Le magistrat n''avait pu retenir un mouvement imperceptible de satisfaction. A Fentrée de son captif, il avait tâché cependant de conserver le plus grand calme ; ses yeux ne s'^étaient pas levés sur le nouveau venu , son attitude n'^avait pas souffert la moindre altération , seulement ses narines légèrement gonflées , ses lèvres contractées, le sombre feu de ses regards annonçaient à la fois une haine jalouse, et Fivresse dWe vengeance toute prête a s^'accomplir. Quand le prévenu s'^efforçant de trouver queL que part une dernière chance de salut, hasarda un coup-d''œil sur la figure de son juge ,

il reconnut le misérable , le traître infâme dont la veille il avait repoussé les propositions ! mais cette dernière surprise , au lieu de Fabattre encore plus , releva son courage ; il était suffoqué par Findignation, et murmurait entre ses dents :

— Qu''ai - je fait à ce bandit pour qu''il s'^acharne après moi ?

Cependant, Finterrogatoire commença tout d^un coup , et fut conduit jusqu'oïl sa fin avec une effrayante célérité.

— Citoyen, tu es accusé du crime de haute trahison envers la république.

— Je le nie hautement.

— Tu reçois de Fargent de Pitt et de Cobourg.

— Je ne reconnais pas ces personnes.

Les mouchards accueillirent cette naïveté par un éclat de rire, et Finstruction se poursuivit.

28*i laOiiiNE 1)L H...

— De qui liens -lu ta maison sur les bords de la mer ?

— C'est moi-même qui Wi fait bâtir.

— Dans quai but?

— Pour en faire ce qu^on appelait alors une petite maison.

— Il ose Favouer ! s'^ccria le républicain en élevant ses bras au ciel.

Le jeune secrétaire laissa tomber sa plume, et les agîcns de police parurent scandalisés. Le jeune homme, irrité de cette comédie qui devait aboutir à son arrêt de mort, ajouta ces paroles:

— Calmez - vous toutefois , jamais petites maisons , pas même celles de la cour , n''ont vu tant d** horreurs que vous autres^ n''en avez commis dans mon cabaret !

— Silence ! interrompit le juge d'aune voix altérée et tonnante ; renferme -toi dans ta défense , car tu as fort à faire pour éviter la guillotina.... Et ses agens sourirent.

— On t''accuse d''attentats et de manèges superstitieux au temps oii ta maison n'hélait point encore publique ; on a vu des navires sogHp'er en sa présence , on Ta vue éclairée par d'^étranges lumières, on a vu

— Mon Dieu ! tout ce qu''on a voulu. Les lumières étranges, c''étaient des verres de couleurs que nous allumions dans noà fêtes , et notre voile latine, qui s''abaissait subitement lorsque nous débarquions , aura souvent passé pour un sinistre.

— Ah!.... ahî quelles réponses ! Au moment de la révolution , ton père émigra ; toimême tu disparus complètement, et tu changeas bientôt ta maison en cabaret ; tu entretins des relations avec les traîtres de CourceuUes, de Langrune, avec les émigrés, avec les étrangers.

— Quand mon père émigra , j ''ouvris ce cabaret pour vivre.

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— Cctait For de Cobourg qui te nourrissait, misérable ! ear la consommation que Ton faisait chez toi ne pouvait pas suffire à deux personnes. ^^

— Je péchais.

— Allons donc î

— Je vivais de ma pèche, et n*'ai tenu ca barct que pour me dérober a la curiosité.

— Ta conduite était donc coupable !

— Non ; mais.....

— En voici trop! faites sortir ce brave homme ! On guillotinerait dix personnes avec les seules charges qui s'^élèvent contre lui !

Cette atroce conclusion souleva le gros rire des agens de police , et le jeune homme attéré s*'alla heurter contre la porte ; il s''essuyait les tempes et le front chargés d''une froide sueur , et lorsqu'^il repassa dans la salle d''attente , ayant aperçu sa compagne, il se précipita vers elle en s^écriant : Je suis

eugJvne de h... 285

perdu ! Les agens qui le conduisaient firent quelques efforts pour les arrêter Tun et Tautre, mais cette explosion de douleur, d'*amour, de désespoir avait ctc trop vive. Dans le long et dernier embrassement qui les reunit de la sorte, la figure delà jeune femme fut découverte un seul instant; et si court qu^il put être, cet instant-là suffît pour que deux assistans reconnussent en elle la fille de M. de ***, e'migré depuis très long-temps , mais rentre , disaiton , sous un nom supposé , afin d'^organiser la contre-rëvolution dans le département du Calvados ; ainsi, par sa naissance, elle touchait encore Téchafaud de plus près que son amant. Apres qu^ les eut séparés , elle s'^enveloppa de nouveau le visage, mais il était trop tard ; Tun des deux hommes qui venait de reconnaître en elle Pancienne dame de Caen, s'^élança d''un seul bond dans le cabinet du juge, et Tautre , espèce de portefaix aux cheveux gri-

28f5 KIJGKNE l)K U...

soiiiiaiis , s*'a[>proclia d elle avec piécauLion et murmura tout bas son nom ; celle-ci tressaillant, lui tendit se» mains suppliantes , et se laissa tomber a genoux , sans pouvoir balbutier un mot. Us étaient seuls dans cette chambre ; un soldat seulement faisait sentinelle à la porte. Le portefaix lui dit : — Vous êtes dénoncée déjà, le camarade Pierre est entré là-dedans sitôt qu''il vous a vue. Mais quoi! ma pauvre dame, pourquoi donc avez-vous quitté votre honnête mari, vous n''en seriez point la.

Vous me direz que Tamour baste ! il sV

git bien de cela maintenant! j'^espère vous sauver , moyennant toutefois que votre père me paiera bien.

— Mon père !....

— Sachez donc qu''il habite la Délivrande!

— Mon père ?

— Oui, votre père , quoiqu''il se cache, son

FlIGF^E DF ÎI... 287

influence est gfrande; donnez -moi votre sig^nature , j'^irai la lui porter , et ce sera ma faute s''il ne rend pas rdponse avant que le tribunal ne vous fasse monter a la guillotine. ^Ces mots achevés , le portefaix ramassa par terre un papier, tira de sa poche un crayon, et la prévenue écrivit : — O mon père! mon père! votre pauvre tille prête a passer devant le tribunal révolutionnaire! ce 21 novembre 1793. Au moment même où le commissionnaire s^'échappait avec son papier , la porte du cabinet s'^ouvrit , et le juge tout seul s^avançait dans la chambre. Cet aspect fut un coup terrible pour sa malheureuse victime. Tant d''accidens épouvantables, tant de secousses imprévues qui Pavaient accablée sans qu''elle y put rien comprendre , cette catastrophe inopinée , ce revers dont la source lui paraissait si mystérieuse, s'^expliquaient donc enfin ; son effroyable amant avait tenu parole. Eias-

288 FJir.ÈNE DE FI...

pérée par ce trait de lumière , ou raffermie peut-être depuis qu'acné se sentait appuyée sur le bras de son père , elle marcha vers le juge avec une sérénité parfaite , et s''arrétant devant lui jusqu'à ce qu'ail eût baissé les yeiuL — Je suis prête à mourir^ dit-elle. ^^

— Doucement, doucement, madame, puisque vous êtes une dame , et voire même une grande dame^ convenez que j''avais bon goût en déterrant vos charmes sous une toilette assez peu digne de votre première fortune ; que cette considération plaide donc auprès de

vous la cause de mon amour car il faut

bien le dire , j''ai d'autres avocats d'aune éloquence un peu plus mâle....... Vous ne répondez point? Madame , je vous dirai donc qu'ail est en mon pouvoir de vous faire passer devant un tribunal sans pitié.

— Ne vous Tai-je pas dit , je suis prête à mourir !

— Bon ! mais s''il s\norissait de sauver votre

amant !

— (Jvois tu donc m''al)user ? son intei'ro<>atoire est Fait*

— Sans doute, belle dame, mais {""en peux, s*'il me plaît, recommencer un autre pour éclairer ma conscience, et le faire aussi blanc que

je Fai rendu noir Ecoutez. Cette nuit je

veillerai dans la petite salle que vous voyez en bas, et qui donne sur le jaidin ; trois coups frappes a cette porte par une jolie main, me feront ouvrir sur-le-cliamp; quant a la porte du jardin, voila sa clé!....

Comme il la présentait, elle s''en saisit avec fureur, et commença le geste de la lancer par la fenêtre.

Ce n''est, pensa le juge, qu''un premier mouvement , il faut laisser agir le temps et la douleur : — Madame , lui dit-il , en arrêtant son bras , gardez seulement cette clë , que vous IV. 19

•>9() nroKxr de k...

vous cil serviez ou non ; maîtrisez un peu vos transports. Si vous gardez ma clésans céder a mes vœux , je reconnaîtrai vos égards en vous laissant voir mon rival une dernière fois , demain matin , avant sa mort.

— Oh ! je la garde donc !

— Oui, gardez la, madame, et songez quV

vec elle vous tenez les jours de votre amant.

Ce qui vous arrive aujourd^'hui, vous fait assez

connaître comment je remplis mes promesses.

Adieu donc, madame , à ce soir ou demain,

je vous salue.

Onze heures du soir allaient

sonner, et le plus profond calme régnait dans

la demeure où nous avons montré le matin

même de si odieux tableaux. Dans sa chambre

du rez-de-chaussée , le juge se promenait ,

tantôt agité et vivement, tantôt lentement et

comme frappé d''une pensée décourageante.

—-Elle doit venir! se disait-il, oh! oui! quand

EUGÈNE DK H... 201

se sera calmée lapieniicrc liireur, et elle doit Fctre maintenant ; quand cette long^ue liberté dont je Pai laissée jouir «e sera consumée en souvenirs de son amant, en regrets du passé ; sans doute qu'acné sera vaincue !.. Si pourtant elle ne venait pas î oh ! je la perdrais alors irrévocablement : elle ne fera point pour elle

plus qu''elle ne peut faire pour lui D''un

autre côté, que cette intrigue demeure bien secrète , car si son père le savait î . , Malheureux que je suis ! combien de temps encore dois-je expier mon imprudence ? combien de temps encore ces fatales propositions que je faisais jadis aux chefs des émigrés m** enchaîneront-elles comme un esclave à toutes leurs exigences On frappe! ! ! ce n''est pas elle !

c''e9t à la porte de Pantichambre Entrez !

Le domestique ou Thuissier dont nous avons parlé plus haut se présenta d''un air discret :

— Un paysan , dit-il, demande à vous parler.

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— Eh! qu'il aille au diable! c''est bien rheure maintenant !

— Il m'*a chargé de vous dire qu'ail s''appelalt Emmanuel*

— Ah ciel ! es-tu bien sur ? Emmanuel ^ grand Dieu ! qu*'il entre. Fais entrer vite.

Emmanuel portait un habit de paysan ; mais son visage , ses mains attestaient bien plutôt un noble ; quelques cheveux assez blancs, assez rares, encadraient sa physionomie sévère , hautaine et fatiguée.

— Maître .Jacques ! murmura-t-il , tu ne t''al tendais guères a me voir !

Le juge répondit à voix basse , et toute leur conversation se continua ainsi. — Emmanuel , qu''avez-vous fait ? ne m'aviez-vous pas juré un secret inviolable ; et la première fois, lorsque je vous fis évader , ne promîtesvous point de ne pas revenir à Caen ?

— Je Pai promis, c''est vrai; mais une cîr-

EUGÈNE Dïi H... 293

constance imprévue , étrangère k la politique, m'^amène cette fois ; et tu le sais bien, Jacques, ma fille n''est-elle pas livrée à ton tribunal exécrable?

— Mauvais renseignemens ! Ne pouviczvous point vous reposer sur moi ? je Fai interrogée, je Tai renvoyée libre. Elle est libre, vous dis-je.

— Ne pouvais-tu me Tenvoyer ?

— Ne peut-elle aller elle-même? faut-il que je me perde afin de vous servir? le conducteur que j''aurais pris pouvait parler, trahir mes liaisons avec vous

— Et maintenant que me voici , fais qu''ellc vienne au moins. Je suis un conducteur qui ne trahira pas.

— Oh î non , fuyez bien vite , j'aime mieux vous renvoyer; si demain on vous voit, si Ton sait la visite que vous m^ivcz rendue!*.

— C'est pourquoi, maître Jacques , il faut

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que je l''emmène non pas demain, mais celte nuit. Elle ctailce matin sous la prévention : tes limiers, sans doute, ne Tont pas perdue de vue.

— Mon Dieu ! cVst inutile ! ces gens ne savent rien ; demain matin venez la prendre.

— Et si tu peux la faire venir demain matin ici , pourquoi donc t''opposer a me la rendre ce soir?

— Diantre ! que vous importe !

'■ — Jacques , mon ami Jacques , ta conduite est bien louche!....

L'^emigrë s'^arréta soudain, et porta les yeux sur le juge ; trois coups légèrement frappés venaient de retentir contre la porte du jardin, il était minuit Les sentimens les plus extrêmes se peignaient à la fois sur la figure du magistrat. Un bonheur inouï dilatait a peine son visage , que le sentiment de la crainte venait s''y peindre tout a coup : tantôt il paraissait hors de lui-même , tantôt embarrassé'

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tour à tour rouge et pâle , prêt à s''ëlancer vers la porte , et n''osant faire un pas.

— Qui frappe ainsi ! dit Témigré.

— Je ne sais trop... c''est-a-clire... si , je le sais bien. . . mais que vous importe après tout. . .

ce n''est pas un espion, allez c''est une

femme , ainsi retirez-vous ; demain , demain matin, je vous rends votre fille.

— Je veux voir cette femme !

— Ah! doutez-vous de moi ! parlez-lui, vous verrez si c'^est la voix d'aune femme !

— Je veux la voir ! vous dis~je, s''ecria Tëmigre' en courant sur la porte.

— Vous ne la verrez point, cria le juge , et il éteignit la lumière , mais trop tard ; la porte s'^ëtait ouverte assez tôt pour que les rayons vacillans se reposassent sur la figure pâle et défaite , sur les yeux baisse's d'aune jeune femme admirablement belle ; un cri sortant de la poitrine du vieillard annonça

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haulcmcnt qu'ail avait reconnu sa fille î.... Le plus profond silence régna dans celle enceinte obscure. La fille près de son père sans le connaître, et près du monstre auquel elle venait se livrer , ne comprenant rien à cette scène étrange , s'appuya sur une chaise , et posa sa tête dans ses mains comme pour recueillir quelques idées. Le père s** approcha du juge, et le saisissant a la gorge : — Infâme brigand î lui dit-il d''une voix si basse c|ue le souffle n''cn parvenait pas même aux oreilles de sa fille ; infâme brigand ! je suis forcé de tenir ma promesse, je ne te trahirai pas, mais tâche de ne me rencontrer jamais , lorsque j''aurai un pistolet ou un poignard entre les mains. Je savais que Findigne fille avait déshonoré mon nom : ce que je n'^aurais pu croire , quand on me Peut juré surPévangile, c*'est qu''elle descendit jusqu^atoiî.. Sans me faire connaître, pre viens-la tout de suite qu''elle ait à suivre

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mes pas , et que je la conduise chez son père.

Le juge éleva la voix en s''adrcssant a celle qu'il déshonorait sans fruit ; desappointé , déçu dans Pinstant même oii toutes ses combinaisons allaient réussir , il cherchait à cacher sa rage sous des paroles calmes et graves. — Madame, lui dit -il, je vous avais bien dit que vous viendriez aujourd'^hui solliciter la grâce de votre amant , et , ce que j''étais loin de prévoir , je dois rejeter votre prière ; vous allez quitter cette ville a Tinstant même , ce paysan vous conduira dans les bras de votre père.

Cette nouvelle surprise confondit davantage encore la malheureuse sans cesse ballottée entre la crainte et Tespérance : il lui semblait si prodigieux que son persécuteur contribuât lui-même a son évasion, qu''elle suivit le guide sans aucune confiance , et croyant plus volon-

tiers qu"*!! allait la conduire dans quelque cachot de la ville

Vous me demanderez comment se dénoua ce drame , vous me demanderez ce que devinrent les personnages malheureux que nous vous avons présentes. Le jeune de H... fut exécuté publiquement sur la place de Caen après arrêt du tribunal, et sa mort fit époque dans la mémoire des habitans ; c''était un des premiers nobles qu''ils eussent vu guillotiner; son amante fut enfermée le reste de ses jours dans un couvent d''Espagne par son sévère libérateur.

Quant à la maison du rivage, vous la verrez encore , passablement défigurée , parée de nouvelles fenêtres , flanquée d'aune maison nouvelle , mais conservant toujours sa vieille porte de fer. Quatre cents habitations à peu près se sont élevées autour d'acné en forme

d''amphitheàtre , et constituent un beau village que Ton appelle Luc ; leur doyenne, devenue auberge , conserve encore dans le pays une renomme'e traditionnelle. Un marin vous racontera Thistoire que vous venez de lire, et sur la porte vous verrez cette enseigne faisant allusion aux premières destinées du lieu : hôtel du Petit-Enfer.

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