‹ Adolphe de la gardieChapitre 9 sur 11 · JEAN · texte numérisé non relu

JEAN

LE CONTREBAIVDIEn.

J^ai quelquefois, à mon lever, la visite d'un honnête contrebandier, dont le tabac me coûte un peu moins cher, et me paraît meilleur que celui des manufactures royales. Ce brave homme, que j'^appellerai tout simplement Jean , de peur que la régie ne cherche à Tinquiéter, a fait bien des métiers pour vivre. Aujourdliui , vieux et cassé, c'^est à force de mse et d''adresse qu''il échappe aux nombreux (ennemis que Tordre légal oppose à son petit

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commerce. 'Mais il est Traimcnt curieux de voir ses yeux éteints reprendre leur éclat et leur vivacité au récit de quelque aventure de jeunesse, cl son humilité mercantile s'*cfFacer au souvenir de ces belles journées oii Phomme, quel qu''il soit, s''ennoblit de tous les périls qu'ail affronte, de tous les dangers qu'ail court. Jean est né dans un petit port du midi, à Saint- Jean-de-Luz, je crois. La conscription en fit un marin de la garde, et le sort des armes un prisonnier de guerre. Combien j'aime a lui faire raconter son évasion de Pile de Cabrera et sa vie agitée en Espagne, où la tempête le rejeta, seul de 28 Français échappés avec lui ! Jean parle mieux Pespagnol que sa langue maternelle ; grâce a son habitude de Pidiôme biscayen, il ne lui fut pas difficile de passer, en Espagne même, pour un homme du pays. Au reste, lejtemps de se perfectionner ne lui manqua pas. Tour à tour barbier

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valenclen , armurier catalan , chaudronnier andaloux, il parcourut tous les royaumes d''Espagne, et mit quatre ou cinq ans a se rapprocher de la frontière. Chose bizarre ! son pays lui offrit moins de ressources pour vivre que la terre ennemie. A Sarc, où il se retira, la misère vint le trouver, et il eût sans doute commence a cette époque le mctier de contrebandier, si, après de nombreuses démarches et d''interminables sollicitations, le gouvernement n''eùt pris en conside'ration ses services passés, son habitude du langage espagnol, sa connaissance parfaite de la frontière, son dévouement, son courage, et son besoin de manger; en sorte que le gouvernement Fembrigada dans la douane.

L''liistoire de Jean s'^arrétait la pour moi. Comment de la douane avait-il passé aux contrebandiers, c^est ce qu'ail n''avait jamais pensé

à médire. Son affectation à clore ainsi sabio- IV. 20

îjrapliic au moment le plus dramatique de son existence, me faisait bien soupçonner quelque grande douleur, quelque souvenir pénible; mais toute ma curiosité tombait devant le sang-froid de cet homme, lorsqu*'il s''interrompait pour me dire :

— Allons , Monsieur, voici d''excellens cigares d'^Alicante. Il faut m''en prendre , pour Famour des huit cents femmes qui gagnent honorablement leur vie à les faire.

Un de ces jours derniers , Jean entra dans ma chambre, avec sa mystérieuse boîte de cigares. J''ëtais encore au lit, méditant de toutes mes forces sur je ne sais quel mouvement stratégique de Rodil et de don Carlos.

— Jean , lui dis-je , connaissez-vous le Val de Moya?

J''étais bien aise d''avoir des notions précises sur la position respective des christinos et de Zumalacarreguy. Grâce à Jean , qui m'^expli-

quait patiemment leurs mîirches et leurs contre-marches , je prenais un certain plaisir à cette guerre de montagnes : souvent même je me faisais honneur des renseignemens que m'avait donnés le marchand de cigares, et peut-être Jean n''est-il pas tout à-fait e'tranger aux judicieuses observations qu'on a publiées sur ce sujet. C'est pourquoi , à son arrivée , je Taccueillis par celte question :

— Jean , cpnnaissez-vous le Val de Moya P Mon homme recula d'effroi , comme s'il eut

marché sur un serpent. Son visage devint pâle et hagard, et ses mains tremblantes semblaient trop faibles pour soutenir le poids de la petite boîte qu'il portait.

— Mon Dieu, lui dis-je , qu'avez-vous donc?

— Le Val de Moya ! reprit-il d'une voix basse et gutturale , n'avez-vous pas dit le Val de Moya? Ah! monsieur, il s'est passé là de terribles choses !

Puis , après un moment de silence :

— Oui , je le connais, et, pour mon malheur, je ne puis pas Foublier.

— N'^en parlons plus , Jean , si cefe vous chagrine.

— N''importe ; il faut que j''en parle k quelqu'Hun ; une fois avant de mourir.

Et , s'^accoudant avec force sur une table , il continua avec ce calme qui naît d''une re'solution dësespe'rëe :

— Avant qu'ion n'hélât fait de moi un douanier, j'^avais eu le temps de reprendre mes habitudes de jeunesse. Je recommençai à courir les montagnes , à franchir les précipices , et bientôt je devins le meilleur guide et le plus habile chasseur d''izards qui fût a dix lieues à la ronde. Un jour, surpris par un de ces orages si violens dans les montagnes , je m''etais abrité , tant bien qne mal , dans le creux d'^un rocher, lorsqu^au milieu du bruit de Ja

tempcte, je distinguai la clctonnation d'un coup de fusil, puis encore un autre coup. J'^essayai de sortir de ma retraite, mais Forage qui redoublait me força d'attendre un bon cjuart-d'heure avant de satisfaire ma curiosité. Enfin , je pus reprendre ma route , ce qui n'était pas facile , je vous le jure , après un pareil dégât. Tout-a-coup , au détour d'un passage assez dangereux , j'aperçois deux hommes , soutenant par la bride un mulet pesamment chargé , i^et , en apparence, fort embarrassés •du chemin qu'ils devaient suivre. Je les pris à leur costume pour deux marchands navarrois , et je m'avançai sans crainte a leur rencontre : mais a ma vue , les deux marchands armèrent leurs carabines , et l'un d'eux alla même jusqu'à me coucher en joue. Le moindre mouvement d'hésitation pouvait me perdre : je continuai bravement a marcher sur eux, le fusil sur l'épaule, et en affectant la

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plus jjrandc indiffcrencc pour ces dcmonslrations menaçantes. Le jeu me réussit : la carabine se seleva , et dès qu'ion me reconnut pour un chasseur d'^izards , on me demanda pardon de m''avoir pris pour un voleur.

Alors les deux marchands m** expliquèrent comment le Val de Moya était devenu impraticable , depuis quelques heures ; ils me dirent que forces de retourner sur leurs pas, ils s''étaient absolument désorientes ; qu'ails désiraient vivement passer la frontière avant la nuit , et enfin qu''ils me récompenseraient bien , si je pouvais leur indiquer un passage sur. Nous nous mîmes en marche, et chemin faisant, je remarquai que la platine de leurs fusils était noircie par la poudre.

— Camarades, leur dis-je , n'^est-ce pas vous qui avez tiré tout-a-Pheure deux coups de carabine ?

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— CVtait pour appeler du secours, répondit le plus âgé des voyageurs.

Cette explication s'^accordait mal avec la crainte qu''ils avaient manifestée à mon approche. Cependant, je m'^en contentai, et je ne fis plus d'*obser va lions. Deux heures après, nous avions franchi les défilés de la frontière, et nous marchions en sûreté sur le sol français.

A quelques jours de la , je rencontrai de nouveau sur la montagne le plus âgé des deux Navarrois. Mais il était seul et costumé , comme moi, en chasseur d''izards. Figurez- i vous un homme d''une cinquantaine d'^années: Pair hautain, Poeil noir et perçant, un visage basanné et barbu, le véritable type espagnol. Il revint sur le service que je lui avais rendu, et ajouta que je lui avais sauvé la fortune et peut-être la vie. Enfin, il mVngagea a le venir voir daps sa demeure, à Espeletta, oii il tenait

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une auberge. Mais peut-être mon histoire vous ennuie-t-elle ? interrompit Jean.

— Ce n''est pas une question à faire, lui rcpondis-je ; j'attends la fin.

— Ah ! Monsieur, c''est que j''arrivc au* plus difficile. Vous saurez donc que je me rendis à l'invitation d'Ortiz , Taubergiste, qui me prit en affection, et me combla de bons traitemens. Par malheur il avait une lille...

— Ah ! dis-je, nous y voici , Jean.

— Monsieur, je n'essaierai pas de vous la de'peindre. Seulement, au bout de huit jours j^etais éperdument amoureux d'elle. Mes visites à Espeletta devinrent plus fréquentes, et enfin la belle Manoêla m'aimait aussi, avant que son père ne s'en fut aperçu, ou qu'il n'eut voulu l'apercevoir. C'est alors que je reçus ma commission de sergent dans les douanes. Ortiz, a cette nouvelle, se prit à rire d'une manière étrange , et sa fille pleura .

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d''unc façon plus étrange encore. Cependant mon service ne m^mpêchait pas de la venir voir; mais je trouvais plus rarement Ortiz chez lui , et sa fille ne manquait jamais de me retenir jusqu'^à son retour. Ce manège dura près de six mois , après quoi je reçus brutalement ma destitution. J''étais accusé de guider les contrebandiers dans les montagnes , d'avoir avec eux de fréquentes entrevues , d''abandonner mon poste pour leur livrer passage. Que sais-je encore ! On ne manque jamais de bonnes raisons pour se défaire des gens. Bref, je fus cassé, et je me retirai en Espagne, chez Ortiz lui-même , à qui je racontai ce qui venait de m''arriver.

— Eh bien, Jean, me dit Ortiz , je suis sur que tu accuses les hommes d'^injustice a ton égard.

-— A moins que vous ne soyez vous-même un contrebandier, lui répondis- je , je ne vois

pas comment on a pu m''accuscr d''avoir eu quelques relations avec ceux que j'hélais charge de surveiller.

Ortiz éclata de rire.

— Enfin, reprit-il, ce n''est pas malheureux! Comment, Jean, tu n''as pas eu Tesprit de voir qui j** étais! Crois-tu que cette i misérable auberge puisse me faire vivre ? Mon beau sergent des douanes, tu vas être maintenant des nôtres ; c''est moi qui ai donné à tes chefs les renseignemens nécessaires pour te faire destituer. Je veux que tu m"'en remercies. Tu es jeune, actif; tu connais parfaitement la frontière. J^ai mieux aimé t''avoir pour ami que pour ennemi. Voyons, causons d^affaires.

Alors Ortiz me dit franchemet que les deux coups de fusil que j'^avais entendus à notre première rencontre lui avaient servi à se débarrasser de deux douaniers qui le serraient

de trop près ; et il ajouta qvCil aurait ëtc fâche de me traiter de même dans Foccasion. Puis il s'^interrompit pour me dire :

— Jean , tu aimes ma fille ?

Il fallait bien dire oui. Ortiz m'^aurait peutêtre fait horreur, s''il n'avait été le père de Manoéla ; mais outre que le métier de contrebandier n''inspire pas , grâce au ciel , autant de dégoût que celui que j'' abandonnais , je ne pouvais détester cet homme a cause de sa fille. Je ne lui cachai pas combien j*'aimais Manocla, et il en parut satisfait.

— Maintenant , mon camarade , dit-il, voici ce que je te propose. Si tu veux m''aider ce soir a jouer un tour à ceux qui n''ont pas su te garder, ma fortune est faite, la tienne aussi, et Manoéla est à toi.

Je ne pouvais pas hésiter. Uespoir du gain et de la vengeance , Tamour surtout ne me permettaient pas de réfléchir un instant.

Nos conventions furent bientôt faites. Ortiz me dit que c'^était la son va-tout , et cju''il ne rentrerait jamais en Espagne, si nous réussissions. En effet, toutes ses précautions étaient prises d''avance. Son auberge , vendue , ses meubles , vendus , ses mules , vendues aussi. 11 n'en avait conservé que deux. L''une devait porter un ballot de cachemires , Manoéla montait Fautre. Nous partîmes donc , seuls , mais bienarmés. La nuit tombait, lorsque nov^s entrâmes dans' le val de Moya, Cependant, avant de nous engager dans le défilé , Ortiz m''ordonna de pousser une reconnaissance jusqu'^au poste ordinaire des douaniers. Ils étaient quatre, avec un sergent. Il fallut attendre que la nuit fut noire. Alors Ortiz s'^avança a son tour , et parvint à tourner le poste. Puis , lorsquil fût a quelque distance de la sentinelle , il se laissa découvrir ^ et' commença à fuir du côté opposé. Le douanier

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lâche son coup de fusil , et court après Ortiz. Réveilles par la détonation , les autres s''clancent aussi à la poursuite du fuyard , et la route est libre. En ce moment je lance les mules au grand trot. La ligne des douanes est bientôt dépasse'e , et ce n''est qu''au bout d''une demi-heure de marche que je cède aux prières de Manoéla , et que nous nous arrêtons pour attendre son père.

Ortiz arriva bientôt. Mais un diable de douanier l'avait aperçu, et le serrait de près. Heureusement, le reste de la bande était dérouté.

— Eh bien ! mon garçon tout va pour le mieux, si nous pouvons donner le change à cet homme. Pas de coups de fusil : que ce soit ta dernière ressource. Cours, et je t''attcndrai à mon tour au bout de la vallée.

Je partis , et le douanier s'^enfonça à ma poursuite dans les sentiers les plus épouvan-

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