TONNEAU A BIÈRE
Frédéric entre, accompagné d’un seid hussard, et salue l’état-major, prisonnier par persuasion, de sa fameuse apostrophe: « Bonsoir, messieurs! Ne peut-on pas loger ici?»
Ce tableau est à peu près terminé, l’autre est beaucoup moins avancé; une partie de la toile, encore blanche, ne porte que les indications sommaires, à la craie, de la position de certains personnages. Viendront-ils jamais au jour? Il y a des années que l’œuvre, esquissée à demi, tapisse un mur entier de l’atelier et, par terre, gisent toujours les grandes bottes, les cuirasses, les fourreaux et les coiffures militaires qui servaient à équiper les modèles. Mais quand on parle au maître de la vie déjà frappante des têtes historiques qu’il a groupées, qu’on exprime le vœu de voir bientôt terminée cette œuvre importante, il répond que ses idées ont changé, que tout le travail serait à refaire, et qu’il est trop occupé pour s’y remettre.
Les changements et la fortune de l’Allemagne contemporaine n’ont pas inspiré à Menzel un ensemble de dessins ou de peintures analogue au « cycle de Frédéric ». Il a cependant fixé d’un pinceau définitif le souvenir de quelques dates. Invité à assister
Le roi arrive au grand galop dans cette rue de village où les premières lueurs d’un jour sinistre et brouillé luttent avec les reflets des incendies. L’œil étincelant de Frédéric, la tension de tout son être, sa bouche entr’ouverte, nous rappellent le mot que l’histoire lui prête: «Jusqu’ici, mais pas plus loin! »
La Rencontre de Frédéric et de Joseph //dans l’escalier du château de Meissen, est la propriété de la Société de l'art historique.
Enfin, nous nous reprocherions de ne pas payer un égal tribut d’éloges à deux grandes compositions, malheureusement inachevées, qui sont le principal ornement de l’atelier du peintre : Le Conseil de guerre de Frédéric et de ses généraux, le matin de la bataille de Leuthen, dans un paysage mélancolique, neigeux, fouetté par la bise d’hiver, et, le soir de la même affaire, La surprise des officiers autrichiens au Château de Neisse.
ADOLPiii-: mi:\xi:l
au couronnement de Guillaume 1er à Kœnigsberg, et à peindre, pour la maison royale, le tableau de cette cérémonie, il ne s’esl. pas laissé intimider par les traditions et les soi-disant convenances de la peinture officielle, qui conserve à la postérité la mise en scène et les chamarrures des costumes, et s’en lient à de lointaines et respectueuses allusions à la physionomie vraie des personnages. Le maître observateur avait sous les veux des centaines de figures modelées pour une heure par des senti-
ments exceptionnels. Il n’a rien voulu laisser perdre de ce spectacle unique, et n’a pas redouté de constater en traits francs et vifs l’original désaccord entre 1 étal idéal de l’assistance el 1 insignifiance ou même le léger ridicule de quelques physionomies. Les deux principaux personnages sont naturellement grandis et transfigurés par l’effet même de leur rôle : le nouveau souverain couronné lève l’épée vers la voûte de l’église et semble attester le Ciel du droit divin qui Aient de l’investir; — en face, toute droite dans sa robe blanche, éclairée parties rais de soleil, la reine \ugusta, dont les traits, naturellement rigides, se fondent sous un flux de sentiments pieux et attendris, est belle de ravissement intérieur. Autour des souverains, cent spectateurs ou comparses, dames d’honneur et hommes de cour, partagent l’émotion du roi et de la reine, sans
cloître à Mœiu sur le Danube. que leur rôle passil ait suffi a
modifier les réalités de leurs enveloppes corporelles. Les dignitaires et hauts fonctionnaires, solennels et pénétrés, se distinguent toutefois des ambassadeurs «les puissances, visiblement étrangers au côté intime de la cérémonie, et absorbés dans une curiosité diplomatique. L’artiste a saisi ces différents degi és d idéalisation, dé„a0é de la pompe extérieure ces divers éléments psychologiques, el il les a traduits sur chaque physionomie, uniquement soucieux du vrai et de tous ses tlkls, au -, chagrin de quelques dames et même, dit-on, de quelques personnages masculins.
Il a suivi cette règle inflexible et cette invariable tendance de sa nature dans toutes les représentations qu’il a faites des soirées ou réceptions de cour : Souper au bal,
Entre deux danses, La Présentation, etc. A chaque bal officiel on voit circuler parmi les brillants uniformes, ou s’installer, immobile clans un coin, un petit homme en simple habit noir, au front chauve, au sourcil profond, à l’œil aigu sous ses lunettes d’or. C’est Menzel qui observe les attitudes, les démarches, les profils, les salutations et les sourires, et démêle les mouvements secrets sous les mines apprises, avec autant de minutie qu’il note les reflets de lumière, les miroitements des étoffes, le scinlillemenl des pierreries et le grain des peaux. On a accusé l’artiste d’être impitoyable, d avoir une sorte de parti pris sarcastique.
Rien n’est moins juste. S’il peint un jour l’apprêt des révérences officielles, et une autre fois le d'ébridement des appétits aux alentours d’un buffet, ou le contraste entre l’éclat des costumes et la vulgarité des faces et des tournures, ce n’est pas lui qui invente ces chefs-d’œuvre d’ironie, c’est la nature même qui est la seule coupable.
Nous avons déjà dit que Menzel ne peut pas voir angélique, idéal ou noble au vieux sens du terme.
On devrait d’autant moins accuser l’artiste, qu’il évite jusqu’à l’apparence du scandale en s’abstenant de faire figurer dans ces libres et sincères études un seul portrait.
Toutes ces têtes dont nous sommes appelés à déchiffrer les caractères nous semblent porter un nom. Mais l’artiste, aussi riche inventeur qu’observateur patient, nous présente des types formés de divers traits, qui ne suggèrent que le nom de leur classe Tcles de |ions- (études),
sociale. Une synthèse vivante s’est faite parmi les mille détails que ce vaste cerveau a emmagasinés avec une exactitude photographique, et sous sa main naissent des êtres anonymes, résumé et quintessence des mille visages vus la veille. Ce sont des types individuels que le peintre livre tout vils à la curiosité et à la critique, mais non des individus.
Rien ne serait plus faux que de croire que Menzel a une prédilection pour ces scènes de la vie brillante et mondaine. 11 a voulu que rien ne lui restât étranger, et le peintre du Couronnement de Guillaume Ier s’est fait, avec une ardeur égale et des qualités pareilles, l’interprète de la vie de tous les jours, des travaux de tout le monde; il a peint ou dessiné des passants à la promenade, des maçons sur leur
échafaudage, des ouvriers à l’atelier, des intérieurs d’églises, des scènes de plein air, bref la vie d’aujourd’hui sous toutes les latitudes. De ses nombreuses œuvres dans ce
genre, deux surtout résument cet ordre d’études: La Forge et. le Marché de Vérone.
La Forgea, fait son tour d’Europe; c’est le tableau qui a le plus répandu au dehors la connaissance du tempérament artistique de Menzel. Il formait, sans aucune comparaison possible, le centre lumineux de l’Exposition allemande en 1878. Tout a été dit sur la force expressive de cette œuvre, étonnante par la mise en scène matérielle el les études techniques qu’elle suppose, autant que par sa signification humaine. C’est la plus intense représentation que nous connaissions de la lui le de l’homme moderne contre la matière et de sa victoire, mais au prix de quels efforts, de quel affaissement de l’être, de quelle déchéance de sa beauté native! Que d’idées parentes de celle-ci éveille chaque personnage, tendu et absorbé dans sa tâche, à deux doigts de la mort ou de la mutilation, ou goûtant pendant quelques minutes un repos sans pensée, un morne loisir! Telle est la valeur morale de l’œuvre. Et le peintre a rehaussé cette valeur par une science consommée des mouvements, des raccourcis, de la dynamique corporelle, des lumières. Cette lumière terne qui traverse les carreaux poudreux de la fabrique, vaincue par l’éclat aveuglant du bloc incandescent, la vapeur ardente qui pénètre et dessèche les poitrines, ces torsions des corps, ces saillies des muscles, ces postures qui décèlent l’extrême effort, saisies G
Machiavel.
r bois pour l' Anti- Machiavel,
avec la précision d’une photographie instantanée, nous font voir en une fois tous les dangers de cette lutte inégale entre l’homme et la matière. Menzel a peint La Forge comme un champ de bataille, et ses obscurs ouvriers, dans leur misère individuelle, ont la grandeur des combattants d’une guerre nationale.
Le Marché de Vérone , cpii est exposé à Paris pour la première fois, contraste d’une façon tranchée avec l’atmosphère torride, le clair-obscur dramatique et les musculatures violentes de La Forge. C’est, sous la lumière crue d’un ciel méridional, qui fait papilloter les couleurs et supprime
Mort de Voltaire.
Gravure sur bois extraite des illustrations des Œuvres de Frédéric le Grand.
les demi-teintes, le gai remue-ménage de la vie en plein air. Sous de grands parasols déteints par les rayons du soleil et les ondées, vendeurs et vendeuses offrent à grand renfort de mimique et d’éloquence italienne, leurs fruits, leurs légumes et leurs volailles. Des piments écarlates, des monticules de pastèques vert-bouteille débordent sur le pavé. Au milieu de ces écroulements circulent bêtes et gens, mendiants dolents et prêtres muets, ménagères, voit u ri ns, face h i ni et promeneurs, Anglais flegmatiques empêtrés dans cetle fourmilière humaine. II serait banal de louer le mouvement de la scène et 1 inattendu des postures; cela saute aux yeux. Ce que nous pouvons faire remarquer, c’est l’expression des bouches, toutes en activité, c’est cette singulière et audacieuse gageure qui nous fait entendre par les yeux les mille bruits de cette foule! La Pia^a d’Erbe — c’est le nom du tableau — se range, dans l’œuvre du maître, à côté de La P rocession , de la Vue des Tuileries, et autres scènes du Paris vieux et neuf, souvenir de son voyage de 1867.
Mais ce Marché de Vérone , achevé en 1884, est encore supérieur par la recherche curieuse des détails, la plénitude de la science et l’aisance d’exécution. C’est l’œuvre capitale que Menzel a produite en ce genre. La Piaffa d’Erbe ne sera pas, espérons-Ie, le dernier tableau du maître. Les nombreux Tue d'êiude.
matériaux encore inédits qu il expose à notre attention et qui ne forment qu’une minime partie de ses cartons, nous permettent de croire que Menzel médite encore plus d’une œuvre dont ces dessins et tant d’autres encore ne sont que les premiers linéaments. L’âge ne semble avoir aucune prise sur ce petit vieillard qui vit en anachorète et travaille au moins douze heures par jour. Nous pouvons attendre de lui plus d’un document nouveau sur la vie de notre temps, pénétrée corps et âme.
Les limites où devait se renfermer la présente étude ne nous ont pas permis d analyser nombre de tableaux, d’aquarelles, et les séries de croquis et d’esquisses
dans lesquelles le maître consigne, pour ainsi dire, chaque observation, et essaie chaque détail de mise en scène. Nos lecteurs en trouveront quelques spécimens, malheureusement trop rares, que nous devons à l’obligeance de Menzel.
L’Exposition qui a lieu actuellement présente aux visiteurs environ deux cent cinquante de ces précieuses notations, dans lesquelles on saisit sur le vif la méthode et le faire de l’artiste.
Nous apprenons avec plaisir que ces documents, conservés par Menzel avec un soin jaloux, ne seront pas perdus pour les amateurs d’art. Un grand éditeur de Munich, M. F. Bruckmann, prépare une publication de luxe de 1 œuvre entier cl Adolphe Menzel, où figureront en fac-similé tous les dessins du maître.
Pour terminer, qu’on nous permette de citer quelques appréciations d un critique distingué — le regretté Durante — empruntées à son remarquable article sur Menzel, publié dans la Gaiette des Beaux-Arts , en mars et août 1880:
« Ceux qui demandent à la nature son jeu infiniment varié, la certitude de ses accords, la parfaite netteté de ses expressions, tout ce qu’elle dit, tout ce qu’elle
contient; ceux qui veulent connaître l’appareil de ses œuvres, et qui savent que, si tel trait est ici, tel autre doit être là; que chaque chose, dans l’ensemble, joue un rôle de pierre angulaire, ceux-là voient que M. Menzel est un des esprits les plus forts qui se soient jamais trouvés aux prises avec la nature par l’intermédiaire du crayon ou du pinceau; ils restent stupéfaits de ce don prodigieux qu’il possède : le don de vie et de vérité.