‹ Adonis, étude de religions orientales comparéesChapitre 12 sur 189 · Divinité des rois Hébreux · texte numérisé non relu

Divinité des rois Hébreux

Or, admettant que Jérusalem avait été de tout temps le siège d’une dynastie de potentats spirituels, de grands Lamas, qui détenaient les clefs du Ciel, et qui étaient vénérés au loin comme étant à la fois rois et dieux, nous pouvons facilement comprendre comment le condottière que fut David choisit cette cité pour la capitale du nouveau royaume gagné par lui à la pointe de l’épée. Ni la position centrale, ni les avantages naturels de cette forteresse vierge n’auraient suffi à décider l’adroit monarque à transférer son trône de Hébron à Jérusalem**.

En s’intitulant héritier des antiques rois de la cité, il pouvait espérer hériter facilement de leur réputation spirituelle en même temps que de leurs vastes territoires et se ceindre de leur auréole en même temps que de leur couronne*®.

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Ainsi, plus tard, quand il eut conquis Ammon et pris la cité royale de Rabbah, il saisit la lourde couronne d’or du dieu Ammonite, Milcom, et la plaça sur son propre front, se posant ainsi comme la divinité en personne

Il est, par conséquent, loisible de supposer qu’il poursuivait exactement la même politique dans la conquête de Jérusalem. Par contre, le calme et l’absolue confiance avec lesquels les habitants jébuséens de celte ville attendaient son attaque, raillant les assiég’eants du haut des remparts®', provenaient plutôt de leur foi fervente en leur divinité que de leur confiance en la hauteur et l’épaisseur de leurs vieux murs formidables. Plus tard, l'opiniâtreté déployée par les Juifs en défendant la même place contre les armées assyriennes et romaines dérivait de la même foi dans le dieu de Sion .

Quoi qu’il en soit, l’histoire des rois hébreux présente certains aspects que nous pouvons peut-être, sans trop nous avancer, interpréter comme vestiges d’un temps où, soit eux-mêmes, soit leurs prédécesseurs, jouaient le rôle de divinité, et surtout personnifiaient Adonis, le seigneur divin du pays. Quand on s’adressait en parlant au roi hébreu, on l’appelait : Adoni ham melcch, « Mon Seigneur et Roi®^ » et après sa mort on le pleurait avec les cris de Hoi ahil Hoi Adoni « Hélas, mon. Frère, hélas. Seigneur®®! »

Ces cris de deuil qu’on poussait à la mort d’un roi de Juda étaient sans doute les mêmes cris, que poussaient les pleureuses de Jérusalem au portail septentrional du Temple pour la mort de 'fammouz®*.

Pourtant, il ne nous faudrait point trop insister sur cette formule d’hommage puisque Adon en hébreu, comme Lord en anglais, était un litre séculier autant que religieux.

Mais, qu’on les identifie ou non, avec Adonis, il n’en reste pas moins vraisemblable que les rois juifs ont été regardés, sous un aspect, comme des êtres divins, et qu'ici-bas ils ont, jusqu’à un certain point, incarné Jéhovah. En effet, le trône du roi était appelé le trône de Jéhovah®®, et l’on croyait que Fonction de l’huile sacrée sur son front lui communiquait directement une parcelle de l’esprit divin®®.

C’est pourquoi, il portait le titre de Messie qui comme son équivalent grec. Christ, signifie simplement F « Oint », Ainsi

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lorsque David eut coupé le pau du manteau de Saül dans la caverne obscure où il se cachait, son cœur soulfrit de remords pour avoir porté des mains sacrilèges sur Adoni Messiah Jéhovah, « Mon seigneur l’Oint de Jéhovah®’ ».

Gomme d’autres potentats divins ou mi-divins, les rois juifs devaient être tenus pour responsables de la famine et des épidémies. Lorsrpi’une disette, causée peut-être par le manque de pluies hivernales, désola le pays trois années durant, le roi David alla consulter l’oracle qui, avec un doigté parfait, mit la faute, non pas sur le compte du souverain régnant, mais sur le compte de son prédécesseur Saül. Le défunt était assurément à l’abri de tout châtiment, mais il n’en fut pas de même pour ses fils. David jeta son dévolu sur sept d’entre eux qu'il fit pendre devant le Seigneur au début de la récolte des orges, c’est-à-dire au printemps; et la mère de deux des victimes, assise sous la potence, passa tout cet été interminable à chasser de nuit les chacals et à éloigner de jour les oiseaux de proie, jusqu'à ce qu’enfin, avec l’automne, survint la pluie bienfaisante qui rafraîchit les pauvres corps flottants et fertilisa une fois de plus la terre stérile. Alors on enleva du gibet les ossements des morts et on les enterra dans le sépulcre de leurs pères®®.

Nous inférons de la saison choisie pour mettre à mort ces princes (le début de la récolte des orges) ainsi que de la durée de leur pendaison, que leur exécution fut considérée, non pas uniquement comme un châtiment, mais comme un charme destiné à amener la pluie. Car c’est une croyance très répandue c|ue celle qui attribue aux os des défunts, dans cei’taines cérémonies magiques, le pouvoir de produire la pluie®® et il serait naturel d’attribuer une vertu spéciale, à cet égard, aux squelettes de princes, dont ou attend si fréquemment de leur vivant le bienfait de la pluie. Lorsc^ue les Israélites demandèrent à Samuel de leur fournir un roi, le prophète indigné, peu enclin à se laisser supplanter par le parvenu qu’était Saül, supplia le Seigneur d’envoyer la pluie et le tonnerre ; et le Seigneur répondit immédiatement à l’appel, cpioiqu’on fût au cœur de l’été et que les moissonneurs fussent en train de récolter le blé dans les champs, saison où, en temps ordinaire, le ciel syrien sans nuages ne répand aucune pluie®®.

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Le pieux historien qui rapporte ce miracle semble n’y avoir vu que le signe du courroux céleste se manifestant par le roulement du tonnerre; mais il nous est permis de suggérer qu’en fournissant cette preuve convaincante de sa maîtrise des éléments, Samuel voulait adroitement insinuer combien il était oiseux d’exiger un roi pour fertiliser le pays, alors que ce pouvait être fait tout aussi bien, et à meilleur compte, par un prophète.

En Israël, l’excès, autant que le défaut de pluie, était attribué à la colère divine

Lorsque les Juifs revinrent à Jérusalem après leur longue captivité et s’assemblèrent pour la première fois dans la cour carrée devant le temple en ruines, il survint de fortes averses, et tandis qu’ils étaient là, sans abri et mouillés jusqu’aux os, ils se sentaient transis par le remords de leurs péchés autant que par la pluie

Ce fut de tout temps la force ou la fai!)lesse d’Israël que de voir la main de Dieu dans les aspects changeants de la nature, et il n’y a rien de plus surprenant qu’à un pareil moment et dans un décor aussi lugubre, sous un ciel menaçant qui surplombait les ruines noircies du temple, les exilés de retour dans leur patrie, trempés par l’averse, aient été doublement accablés et par la conscience de leurs méfaits et par l’appréhension du courroux céleste.

Peut être, à leur insu, surgissait en eux la mémoire du soleil éclatant, des champs plantureux et des larges rivières bordées de saules de Babylone®®, si longtemps leur demeure ; ces souvenirs inconsciemment évoqués jetaient sans doute une tristesse plus morne sur ce froid paysage juda'ùjue, avec ses collines pierreuses et incolores, ([ui de rangée en rangée s'étendent à perte de vue, ou vont se perdre dans la ligne bleu-foncé et lointaine qui annonce les eaux ternes de la mer Morte

Du temps de la monarchie juive, on attribuait, paraît-il, au roi le pouvoir d’infliger ou de guérir les maladies. C’est ainsi que le roi de Syrie envoya un lépreux au roi d'Israël pour qu’il le guérît; de même chez nous ceux qui souirraient des écrouelles s’imaginaient (ju’ils pouvaient être guéris par l’attouchement du roi de France ou d’Angleterre. Néanmoins le monanjue juif,

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avec plus de bon sens que n’en montrèrent ses confrères royaux des temps modernes, se déclara inapte à accomplir un tel miracle : « Suis-je un dieu capable de faire mourir et de faire vivre, pour qu’un homme s'adresse à moi afin que je le guérisse de sa lèpre'*®? »

Une autre fois, alors que la peste sévissait dans le pays et que l’imagination échauffée des pestiférés croyait voir « entre la terre et le ciel l’ange de l'Eternel ayant à la main son épée nue tournée contre Jérusalem », ils s’en prirent au roi David, qui avait fait un dénombrement du peuple et offensé ainsi une Divinité susceptible et irascible. Le monarque ayisé baissa la tête sous l’orage, reconnut sa faute et apaisa le dieu courroucé en lui oflrant un sacrifice dans l’aire d’Oman, l'un des plus anciens Jébuséens de Jérusalem. Alors l'ange remit son épée étincelante au fourreau; les plaintes des mourants et les lamentations pour les morts cessèrent de retentir dans les rues**®.

A cette théorie de la sainteté, voire de la divinité des rois juifs, on pourrait objecter que peu de vestiges en survivent dans les livres historiques de la Bible. Mais la valeur de cette objection se trouve réduite, si l’on songe à l'époque et aux circonstances dans lesquelles ces livres ont pris leur forme définitive. Les grands prophètes du huifième et du septième siècle avaient, grâce à l’idéal spiriluel et à la ferveur morale de leur prédication, accompli une réforme religieuse et morale sans parallèle dans l’Ilisloire. Sous leur influence, un monofliéisme austère avait remplacé le culte antique et sensuel des forces naturelles; un sévère esprit puritain, t\ne grande rigidité de principes avait remplacé des mœurs amènes et faciles, se prêtant aux faiblesses et aux complaisances, se modelant comme de la cire, et favorables aux péchés de la chair. Et les leçons de morale inculquées par les prophètes étaient renforcées par les circonstances politiques, et .surtout j)ar l’influence grandissante du grand emjnre assyrien sur les infimes états de Palestine.

L’interminable siège de Samarie'^" a dû être suivi avec crainte et anxiété par les habitants de Judée car le danger était à leur porte. Ils n’avaient (ju’à lever les yeux et à regarder vers le nord pour apercevoir les collines bleues d'Ephra'im et la cité assiégée à lev\rs pieds. Sa chute finale et la destruction du

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royaume septentrional n’ont pu manquer d^’emplir de sinistres pressentiments tous les esprits avisés du royaume voisin. Ce fut pour Jérusalem comme un ciel menaçant, comme la rumeur du tonnerre qui grondait au-dessus de la forteresse. Dès lors et jusqu'à la fin de la de la monarchie juive, environ un siècle et demi plus tard, le nuage ne se dissipa jamais, quoique, en un court moment, on crut le voir s’éloigner, avec Sennachérib qui leva le siège de Jérusalem®* : alors les veilleurs sur les remparts virent disparaître la dernière des longues files des lances et des étendards, le dernier escadron de ces cavaliers assyriens montés sur des chevaux, vêtus d’étoffes teintes en bleu, qui se perdaient au loin dans un nuage de poussière®®.

Les deux grandes réformes de la religion judaïque se réalisèrent à l’heure où la nation était tombée dans le plus profond des désespoirs. Le roi Ezéchias accomplit la première, et la seconde est due, un siècle plus tard, au roi Josias’’®.

Si les réformateurs, qui ultérieurement durent composer et éditer les annales juives, ont jeté un œil jaloux et courroucé sur l’ancien paganisme incorrigible de leurs ancêtres, il n’y a rien là de surprenant; ils ressemblaient aux fanatiques farouches de la République de Cromwell qui furent d’une intolérance infiniment moins justifiable pour les amusements bien plus innocents de ce qui s’appelait alors « Merry England », et il ne faudrait pas s’étonner si ces chroniqueurs juifs, dans leur zèle pour la gloire de Dieu, avaient effacé plusieurs pages de leurs archives afin de ne pas perpétuer la mémoire de pratiques auxquelles ils attribuaient les calamités de leur pays. Tous les livres historiques passaient par les mains du censeur puritain"', et il n'est guère douteux que, sortis de ses mains, ils se trouvaient dépouillés de maints superbes panaches dont ils se chamarraient auparavant.

Parmi tous ces ornements rejetés, il y avait sans doute les textes qui prêtaient aux êtres humains, rois ou paysans, les attributs de la divinité. Et, certes, nulle autre page ne pouvait paraître aussi vil blasphème à l’œil du censeur et nulle autre page mériter d’être effacée plus violemment sous l’éponge ofRcielle.

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