L'Aphrodite de Pajjhos, déite phénicienne ou aborigène
De la sorte nous avons tout lieu de croire que le sanctuaire d’Aphrodite à Paphos remonte à une haute antiquité®*. Au témoignage d’Plérodote, il fut fondé par des colons phéniciens d’Ascalon®®, mais il est possible qu’une déesse de fécondité ait été adorée sur les lieux avant l’arrivée des Phéniciens et que les nouveaux venus Paient identifiée avec leur propre Baalath ou Astarté, avec qui elle avait d’étroites ressemblances. Si deux divinités ont pu se fondre ainsi en une seule, il est loisible de supposer quelles étaient l’une et l’autre des variantes de la grande déesse de la fertilité et de la maternité, dont le culte paraît s’être étendu, dès une époque très reculée, sur l’Asie occidentale tout entière. Cette hypothèse se confirme tant par la forme archaïque de l’image que par le caractère licencieux de ses rites ; car forme et rites lui étaient communs avec d’autres divinités asiatiques. Son image était simplement un cône blanc ou une pyramide’®®. Pareillement, un cône était l’emblème d’Astarté à Byblos ’®', de la déesse indigène que les Grecs appelaient Artémis à Perga en Pampbylie '®^, et du dieu-soleil Héliogabale à Emèse en Syrie'®*.
Des pierres coniques, qui apparemment servaient d'idoles, ont également été trouvées à Golgi, en Chypre, et dans les temples
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phéniciens de Malte et des cônes de grès furent mis au jour au sanctuaire de « la Maîtresse des turquoises », érigé parmi les collines pierreuses et les précipices menaçants du Sinaï'“®.
La signification précise d’un tel symbole reste aussi énigmatique aujourd'hui qu’elle l’était du temps de Tacite’®®. 11 y a lieu de croire que l'onction du cône sacré avec de l'huile d'olive se pratiquait dans une fête solennelle à laquelle participaient les peuples de Lycie et de Carie '®^. Dans maints endroits du monde, l'onction de la jîierre .sainte a été pratiquée, comme, par exemple, dans le sanctuaire d’Apollon à Delphes’®®.
A Paphos, cette coutume a survécu de nos jours. Les paysans de Kuklia ont oint encore tout récemment les grandes pierres angulaires du temple en ruines de la déesse paphienne et font sans doute de même chaque année ; l'intention de cette cérémonie est de vénérer la vierge de Bethléem. Là où jadis Aphrodite fut invoquée avec des rites mystérieux, aujourd’hui les Mahométans ou les Chrétiens se prosternent devant Marie et en son honneur passent et repassent à travers des pierres perforées, en récitant des incantations destinées à détourner des femmes chypriotes la malédiction de stérilité, ainsi qu’à fournir aux hommes un surcroît de virilité’®®. L’ancien culte se perpétue ; on l’appelle simplement d’autre façon; même, l’antique déesse est encore désignée sous son vocable d’autrefois, car dans plus d'une chapelle de l’île, le paysan chypriote vient s’agenouiller devant la mère du Christ et l’implore sous le nom de Panaghia Aphroditissa ”®.
4. La prostitution sacrée et le culte des déesses asiatiques.
L’usage à Chypre était, paraît-il, à l’origine, que toute femme avant son mariage devait se prostituer à un étranger dans le sanctuaire même de la déesse, Aphrodite, Astarté ou toute autre’”.
Dans beaucoup d’endroits de l’Asie Occientale, des coutumes analogues étaient en vigueur. Quels qu'en aient été les motifs, cet usage n’était nullement envisagé comme une orgie de volupté, mais comme une pratique rituelle, accomplie en hommage à la grande déesse Génitiice de l’Asie Occidentale, dont le nom variait
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selon les lieux, mais dont le caractère restait constant. C’est ainsi qu’à Babvlone, toutes les femmes, riches ou pauvres, avaient pour devoir, une fois dans leur vie, de se soumettre aux embrassements d'un étranger dans le temple de Mylitta, cette déesse babylonnienne identifiée avec Ishtar ou Astarté. Le sacrifice de leur virginité apportait à ces jeunes filles un salaire qu’on consacrait au trésor du temple. Des femmes en grand nombre attendaient dans l’enceinte leur tour, pour se conformer à l’obligation sacrée. 11 y en avait qui devaient attendre là des années durant”-. A Héliopolis, ou Baalbec en Syrie, où se dressent les célèbres ruines du temple gigantesque du Dieu-Soleil, chaque vierge était assujettie à se prostituer à un étranger dans le Sanctuaire d’ Astarté; les matrones, tout comme les vierges, attestaient de même manière leur dévouement à la déesse. L’empereur Constantin abolit cet usage, détruisit le temple et érigea une église à sa place”^. Dans les temples phéniciens, des femmes voulant obtenir la faveur de la déesse se livraient à la prostitution ; elles destinaient le salaire ainsi obtenu au trésor du sanctuaire”*. Chez les Amorrhéens, la vierg-e, sur le point de se marier, devait se prostituer pendant sept jours près du portail du temple”^ A Byblos, au temps du deuil annuel d’Adonis, on se rasait la tête, mais les femmes c[ui se refusaient à sacrifier leur chevelure avaient l’obligation de s’abandonner à des étrangers, à un jour déterminé des fêtes d’Adonis; l’argent ainsi gagné était consacré à la déesse”®.
Nous pouvons conjectui'er que l’offrande de la chevelure constituait un rachat qui mitigeait la sévère règle antérieure, règle obligeant, à Byblos comme ailleurs, toutes les femmes sans exception à sacrifier leur virginité ou leur vertu au service de la religion. Nous avons déjà suggéré une raison pour laquelle ce don de la chevelure féminine était accepté en équivalence de l’abandon du corps’”. Nous savons qu’en Lydie chaque jeune fille avait à gagner sa dot au moyen de la prostitution, mais il est permis de croire que la dévotion, plutôt que le désir de lucre, inspirait ce sacrifice. Notre soupçon se confirme par une inscription grecque trouvée à Traites en Lydie, qui prouve la survivance de la prostitution sacrée jusqu’au second siècle de notre ère. Cette inscription rappelle, à propos d'une certaine Aurélia Emi-
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lia, que non seulement elle servit elle-même le dieu comme courtisane, sur son ordre formel, mais que sa mère et ses aïeules avaient fait de même antérieurement; la publicité donnée à cette mention gravée sur une colonne de marbre qui supportait un ex-voto, montre qu'aucune souillure ne s’attachait à pareille vie ni à pareille liliation”®. Les plus nobles familles arméniennes consacraient leurs filles àla déesse voluptueuse Anahita,et, durant une longue époque précédant leur mariage, ces jeunes filles se prostituaient dans le temple, à Acilesena. Ce n'était pas une tare pour une jeune fille et aucun homme ne craignait d’en faire son épguse après qu’elle s’était acquittée de son obligation rituelle^*®. A Comana^ dans le Pont, un nombre considérable de courtisanes sacrées était attaché à la déesse Mâ; hommes et femmes accouraient en foule de tous les alentours, afin d’assister aux fêtes bisannuelles et d’accomplir, dans le sanctuaire de la divinité, leurs vœux envers elle'®'.
Si nous examinons l’ensemble des témoignages sur ce sujet, dont certaines parties restent encore à exposer au lecteur, nous arriverons à conclure que la célèbre Déesse-Mère, dispensatrice de la vie féconde, était adorée par maints peuples de PAsie Occidentale; qu'on la vénérait sons des vocables divers, mais que les rites, ainsi que les mythes qui se rapportaient à elle, restaient similaires en substance. Nous verrons qu’on associait à la grande Génitrice un amant, ou plutôt une série d’amants, d’essence divine et mortelle tout h la fois; chaque année elle épousait l’un d’eux, et la consommation de ce mariage était considérée comme nécessaire à la propagation des espèces, tant animales que végétales'®®; en outre, nous trouvons que l’union légendaire de ces déités était représentée, voire répétée, sur terre par l’union physique, quoique éphémère, de couples humains, dans le sanctuaire même de la déesse; ces épousailles devaient assurer ainsi la fécondité du sol, comme celle des hommes et du bétail'®". Son culte reflète, peut-être, une période de communisme sexuel. En émettant l’hypothèse que l’idée d’une telle Déesse- Mère remontait (ainsi qu’il paraît problahle) à une époque où le mariage était encore, soit inconnu, soit à peine toléré comme une infraction à la loi ancienne du commimmisme sexuel, nous pourrions comprendre pourquoi la déesse elle-même était vouée
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à la fois au célibat et à l'impudicité et nous saisirions ainsi du même coup pourquoi ses fidèles étaient plus ou moins astreints à des oblig'ations identiques.
Si la déesse avait contracté une union divine avec un dieu, ses adorateurs auraient imité cette union sacrée; alors, d’après les principes de la magie homéopathique, nul besoin de recourir soit à la prostitution, soit à la prosmicuité, pour atteindre le but visé : on y serait arrivé aussi facilement, sinon mieux, par le mariage légitime. A l’origine, il se peut que toute femme ait eu à se soumettre, au moins une fois dans sa vie à l'exercice de ces droits du mari qui, à une période encore plus reculée avaient, en théorie, appartenu en permanence à tous les mâles de la tribu. Mais, dans la suite, à mesure que le mariage individuel devenait un© institution en faveur et que l’ancien communisme sexuel tombait en discrédit, la remise en vigueur de l’ancienne pratique, ne fût-ce que pour une seule fois dansla vie des femmes, révoltait de plus en plus le sens moral du peuple; aussi usa-t-on d’expédients divers pour éviter en pratique une obligation encore reconnue en théorie.
L’un des moyens pour se tirer dAmbarras fut de substituer à l’offrande du corps l’offrande de la chevelure ; une autre manière d’arriver aux mêmes fins, fut de remplacer l’acte obscène par un symbole obscène’^^. De la sorte, les femmes purent, pour la plupart, préserver leur vertu, tout en respectant les conventions imposées par la religion. Néanmoins, pour être sûr de se concilier entièrement la divinité, pour obtenir d’elle la prospérité de toute la communauté, on jugea nécessaire qu’un nombre restreint de femmes fût assujetti au rite traditionnel. Ces femmes devenaient courtisanes, soit à vie, soit pour une période déterminée; elles desservaient l’un ou l’autre des temples, se consacraient au service rituel et étaient revêtues d’un caractère sacré’^\
Loin d’être infamante, leur vocation fut sans doute considérée par les profanes comme résultant d'une vertu extraordinaire; leur dévouement fut probablement récompensé par le même tribut d’admiration, d’estime, et de pitié, que nous arrache de nos jours, le sacrifice des vierges à leur Créateur, mais leur immolation, totalement différente, consiste à renoncer aux fonctions naturelles de leur sexe, ainsi qu’aux joies de la tendresse humaine.
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Voilà comment se fait jour, en allant vers les extrêmes contraires, aussi nuisibles que déplorables, la folie humaine.
La pratique de la prostitution rituelle fut instituée, dit-on, à Paphos par le roi Cinyras et exercée par ses filles, sœurs d’ Adonis; ces hiérodules, ayant encouru la colère d’Aphrodite, s’accouplèrent avec des étrangers et finirent leurs jours en Egypte*^’. Le courroux d’Aphrodite dans cette forme de la tradition, a été probablement interpolé par un auteur postérieur, qui au lieu de voir que cette coutume constituait un sacrifice imposé par la déesse à ses adoratrices, n’a vu dans cet acte, qui offusquait sa conscience, qu'un châtiment divin. Quoi qu’il en soit, les princesses de Paphos durent se conformer à l’usage non moins que les femmes du peuple.