‹ Adonis, étude de religions orientales comparéesChapitre 23 sur 189 · Cinyras harpiste comme David. La musique et la religion · texte numérisé non relu

Cinyras harpiste comme David. La musique et la religion

A en juger d’après son nom, le roi sémite qui s'appelait Ginyras fut, comme le roi David, un joueur de liarpe; car le nom de Cinyras se rapproche clairement du grec cinyra « l^'re », qui à son tour vient du sémitique kinnor, « lyre », le nom, précisément, donné à l’instrument dont David jouait devant Saül'®*. Nous avons probablement le droit de supposer qu’à Paphos, comme à Jérusalem, la mu-sique de la lyre ou de la harpe n’était pas simple passe-temps, bon pour tromper une heure de désœuvrement, mais que cet art faisait partie du .service religieux, et

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que l’émotion produite par la mélodie était attribuée, de même que l’influence du vin, à l’inspiration directe de la divinité.

Il est certain qu’à Jérusalem le clergé attitré du temple prophétisait en s’accompagnant de la harpe, du luth et des cymbales’®® et il paraît que le clergé non officiel, comme nous pouvons appeler les prophètes, avait besoin d’un pareil stimulant pour se mettre dans cet état d’extase, qui passait pour une communication directe avec la divinité’'®. C'est ainsi qu’il nous est parlé d’une « troupe de prophètes descendant du haut lieu, précédée du luth, du tambourin, de la flûte et de la harpe », et prophétisant en marchant”’. On nous dit encore, que les forces unies de Juda et d’Ephraïin traversant le désert de Moab, à la pouruite de renneini, ils manquèrent d’eau pendant trois joui s, et que l’armée et les bêtes de somme furent sur le point de mourir de soif. Dans cet instant critique, le prophète Elisée, qui accompagnait l’armée, fit amener un joueur de harpe, et lui ordonna de jouer. Il commanda alors aux soldats sous l’influence de la musique de creuser des fosses dans le lit sablonneux de la vallée aride, que suivait la route. Ils obéirent, et, le lendemain matin, les fosses étaient pleines de l’eau souterraine qui y avait filtré, venant des montagnes désolées qui s’élevaient formidables des deux côtés. Le succès du prophète qui fit jaillir de l’eau dans le désert ressemble à la réussite du même genre attribuée aux faiseurs de pluie modernes, quoique la façon de procéder soit différente. Entre parenthèses, Elisée rendit un autre service à ses compatriotes. Car les Moabites, qui se cachaient dans leurs refuges parmi les rochers « virent, au soleil levant, le soleil briller sur les eaux, et, en face d'eux, ces eaux rouges comme du sang : et, prenant ce prodige pour un présage du sang de leurs ennemis, ils s’armèrent de courage et marchèrent contre le camp d’Israël », mais furent défaits avec de grandes pertes’'”.

En outre, de même qu'on expliquait l'ombre de mélancolie qui, de temps en temps, obscurcissait resj}rit capricieux de Saül, comme l’agitation d’un mauvais esprit envoyé par l’Eternel pour le tourmenter, de même les sons solennels de la harpe, qui devaient calmer et soulager les chagrins de son âme”®, ont pu joaraître au roi assiégé de cauchemars, comme la voix même de Dieu, ou de son bon ange, murmurant des paroles de paix. De nos jours

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encore, un grand auteur religieux, profondément sensible à l’ensorcellement de la musique, a dit que les notes mélodieuses, capables d’enflammer le sang et d’attendrir le cœur, ne sauraient être des sons vides ; non, « ils émanent, dit-il, d’une sphère plus haute, et sont l’expression d’une harmonie éternelle, la voix des anges, le magnificat des saints”^ ». La rude imagination de l’homme primitif se trouve ainsi transfigurée et son faible bégaiement répété en écho, avec une répercussion magnifique, dans la prose cadencée de Newman. En effet, l'influence de la musique sur le développement de la religion est un sujet d’étude captivant : il est impossible de douter que cet art, le plus intime et le plus émouvant de tous, a contribué beaucoup tant à créer qu’à exprimer les émotions religieuses, amenant ainsi des modifications, plus ou moins profondes, dans l’édifice des croyances, auquel, il ne fait, semble-t-il à première vue, qu’apporter son aide. Dans la formation de la religion, le musicien, comme le prophète et le penseur, a joué son rôle. Chaque confession a sa musique particulière, et la différence entre ces croyances pourrait presque s’exprimer en notations musicales. L’abîme, par exemple, qui sépare les orgies sauvages de Gybèle du rituel majestueux de l’Eglise catholique, est mesuré par le gouffre qui sépare la cacophonie des cymbales et des tambourins de la grave harmonie d’un Palestrina et d’un Hændel : une âme tout autre se révèle dans les musiques si différentes’'^.

La légende qui fit d’Apollon l’ami de Cinyras'’“ peut s’expliquer i^ar le goût qu’ils prenaient tous deux à la lyre. Mais quel a pu être le rôle de la musique d’instruments à cordes dans le rituel sémitique? A-t-elle servi à élever l’interprète humain du dieu à une extase prophétique? Ou a-t-elle simplement servi à éloigner les démons des lieux saints et du service sacré, traçant, pour ainsi dire, autour des adorateurs un cci’cle magique que ne pouvait profaner nulle créature du mal? En un mot, la musique a-t-elle voulu appeler les esprits bienfaisants, ou bannir les esprits malfaisants? Son but était-il l’inspiration ou l’exorcisme? Des exemples tirés de la vie et des légendes d’Elisée et de David nous prouvent que chez les Juifs, la musique de la lyre visait à ce double but; car, tandis qu 'Elisée s’en servait pour se mettre en accord avec le diapason prophétique, David y avait recours pour

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exorciser le génie malfaisant de Saül. Par contre, chez les Grecs, aux temps historiques, nous ne voyons pas que la musique à. cordes ait servi à amener l’extase chez ceux qui rendaient les oracles d’Apollon et des autres dieux. Au contraire, son influence calmante et adoucissante, qui contraste avec l’excitation produite par la musique de flûte, est l’aspect qui touchait le plus l’esprit grec'"''. Le dévot, ou, tout au moins, le superstitieux, pourrait naturellement attribuer à la délivrance des esprit du mal, donc à l’exorcisme, cette paix du cœur que procure une musique grave et suave; et nous voyons en effet que Pindare dit, en parlant de la lyre, que tous les ennemis de Zeus sur terre et sur mer se mettent à trembler au son de la musi({ue'"*. Cependant, puisque la lyre est associée au prophète légendaire Orphée, ainsi qu’au dieu Apollon, célèbre par ses oracles, il est possible qu’à l’origine, les Grecs aient emploj'é les mélodies de cet instrument, comme des Juifs le firent certainement, j)our arriver à cet état d’exaltation mentale, où les images, qui se pressent en foule dans l’esprit du voyant, passent pour être des communications de la divinité'''®. Dans le culte d’ Adonis, le rôle de la musique était-il positif ou négatif, inspirateur ou protecteur? nous ne saurions nous prononcer sur ce point : peut-être les deux caractères n’étaient même pas clairement distingués dans la pensée de ses adorateurs.

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