‹ Adonis, étude de religions orientales comparéesChapitre 31 sur 189 · La réincarjiation des morts · texte numérisé non relu

La réincarjiation des morts

La raison pour laquelle on supposait si fréquemment que des serpents étaient les pères d’êtres humains, il faut probablement la chercher dans la croyance familière que les morts reviennent à la vie et visitent leur anciennes demeures sous la forme de serpents.

C'est là une notion très répandue en Afrique, surtout chez les tribus des Bantous, par exemple chez les Zoulous, les Thongas, et d'autres tribus cafres du sud de l’Afrique-^^ chez les Ngonis de l'Afrique anglaise centrale-'"’; chez les Wabondeis-”, les Masais^,- les Suks-'^^, les Nandis-'^^- et les Akikuyus de l'Est Africain-'^®, et enfin les Dinkas du Nil supérieur-'®. Elle est aussi en faveur chez les Betsiléos et d'autres tribus de Madagascar-'''^.

Chez les Ibans ou Dyaks maritimes de Bornéo, le génie tutélaire {Tua) d’un homme « s’extériorise soit en serpent, léopard, ou en autre habitant de la forêt ; on pense que c’est l'esprit d un ancêtre réputé pour son courage ou pour d’autres belles qualités qui, à sa mort, s’est changé en animal. Chez les Ibans, quand

HOMMES ET FEMMES CONSACRÉS

meurt une personne de marque on n’enterre pas son cadavre, mais on le place sur une hauteur voisine ou dans un endroit solitaire et élevé. Ou y apporte quotidiennement des vivres ; après quelques jours, si le cadavre a disparu, le défunt s’est transfoi’mé en Tua ou g-énie protecteur. Ceux qui souffrent d’un mal chronique s’en vont souvent à l’un de ces lieux funéraires, ils apportent une olfranJe à l’àme du défunt afin de se le concilier et ils obtiennent en récompense, au moyen d’un songe, la révélation de la forme que le mort vénéré avait revêtue — la plus fréquente est celle du serpent. Aussi quand un de ces reptiles pénètre dans une maison dyak, il est fort rare qu’on le tue, ou qu’on le chasse; au contraire, on le nourrit soigneusement, puisque c’est le génie protecteur qui vient s’enquérir du bien-être de ses protégés et qui arrive pour leur porter bonheur. Tout objet trouvé dans la gueule de la l>ête est recueilli et conservé en guise d’amulette"* ». Dans KiriAvina, îles appartenant au groupe Trobriand à l'est de la nouvelle Guinée, « les indigènes considéraient le serpent comme un chef ancestral, ou plutôt comme le réceptacle de son âme, et quand on voyait l’un de ces reptiles dans une case, on savait que c'était l’a'ieul qui Amenait A’isiter son ancienne demeure. Les indigènes s'imaginaient que cette apparition était de mauvais augure et faisaient de leur mieux pour persuader à la bête de quitter au plus tôt les lieux où elle rampait. On rendait au serpent les honneurs dus à un chef, on se prosternait devant lui en le saluant comme un souverain du plus haut rang. On lui offrait, en gage propitiatoire, des choses du pays, et on accompagnait ces largesses de supplications, en priant instamment le reptile d’épargner tout mal aux habitants et de s’en aller au plus tôt. On n’osait pas le tuer, car sa mort apporterait détresse ou maladie à ses meurtriers-"* ».

Dans les endroits où les serpents passent pour des aïeu.x revenus à la vie, ils sont entourés d'un profond respect et sont noun’is fréquemment de lait, peut-être parce que le lait est l'alimentation de l'enfant nouveau-né et que ces reptiles sont envisagés comme embryons humains qui renaissent dans le sein des femmes. Ainsi « les Zoulou.s-Cafres peinsent (juc leurs ancêtres reviennent les voir sous la forme d’un serpent. Donc, dès qu’un de ces reptiles est aperçu près d’une demeure.

on s’empresse de le saluer du nom de Père, de mettre des écuelles de lait sur son passage et de le renvoyer fort doucement avec toutes les marques de respect^®® ». Quand, chez les Masais de l’Afrique orientale, meurt un homme-médecine ou un riche, et qu’on l’enterre, son âme se change en serpent dès que son corps tombe en pourriture, et ce serpent se rend ensuite chez les enfants du défunt afin de veiller sur eux. Par conséquent les Masais ne tuent pas leurs serpents sacrés ; quand une femme en aperçoit dans sa hutte, elle répand du lait par terre dans la croyance que la bête se sauvera dès qu’elle aura fini de lécher ce liquide^®’.

Dans la tribu des Nandis, en Afrique orientale anglaise, quand un serpent s'approche du lit d’une femme enceinte, on se gardera bien de le tuer, attendu qu’il personnifie soit un aïeul, soit tout autre parent défunt, qui vient annoncer que l’accouchement aura lieu sans aucun danger. On met du lait par terre pour qu’il le boive et l’homme ou sa femme dit : « Si tu veux qu’on t’appelle, viens, nous t'appelons ». On le laisse alors quitter la maison. Si un serpent pénètre dans les maisons de personnes âgées, elles lui donnent du lait et disent : « Si tu veux qu’on t’appelle, va vers les cabanes des enfants », et elles le chassent®®^.

Cette association du serpent, regardé comme une incarnation des morts, et avec le lit conjugal et avec les maisons des personnes jeunes, révèle la croyance que le défunt, qui est incarné dans le serpent, peut renaître au monde comme enfant.

De même, chez les Suks de l’Afrique orientale anglaise, c’est une croyance générale que l’âme d’un moribond se transmet à un serpent, et si l’un de ces reptiles entre dans une case, cela veut dire que l’âme du mort a une faim excessive. Alors on répand du lait sur ses traces, ainsi qu’un peu de viande et de tabac. Si on omettait ces précautions, il y aurait lieu de croire que l’un des membres de la maisonnée — sinon tous — seraient frappés de mort. Néanmoins le reptile peut être tué si on le rencontre au dehors. Au moment où il meurt, s’il est habité par l’âme d’un défunt, « cette âme périt également®®® ».

Les Akikuyus de l’Afrique orientale anglaise qui, de même, croient que les serpents sont ngoma, ou âmes des défunts, ne tuent pas le reptile, mais ils répandent du miel et du lait pour

qu’il s’en abreuve et qu’il le lèche ; après quoi — disent-ils — il s’en ira. Si un homme fait mourir un serpent, il faut qu’il réunisse sans retai'd les anciens du villag-e et qu’il immole une brebis ; on mange, celle-ci mais on prend un lambeau de cuir détaché de l’épaule droite, afin d’en fabriquer un rukicaru que le coupable portera au poignet droit; si cette cérémonie était négligée, son épouse et ses enfants mourraient'^**^.

Chez les Bagandas, le dieu python Selwanga avait son temple sur le rivage du lac Victoria-Nyanza, où il demeurait sous la forme d'un python vivant. Le temple était une cabane conique avec un trou rond dans le mur qui permettait au dieu sinueux d’entrer et de sortir à son gré. Une femme demeurait dans ce temple et avait pour devoir de nourrir le python avec du lait frais, quotidiennement, dans un bol de bois qu’elle tendait au reptile divin, tandis qu'il ingurgitait la boisson. Le serpent était censé pouvoir accorder la progéniture; par conséquent les jeunes couples du voisinage s’en venaient au sanctuaire pour s’assurer de cette bénédiction divine de leur union, et les femmes infécondes arrivaient de très loin afin d’être libérées de la malédiction de stérilité^^L 11 n’est pas dit que ce dieu-python incarnait l’âme d’un ancêtre défunt, mais la puissance procréatrice qu’on lui attribue indique la possibilité de réincarnation.

Les Romains et les Grecs semblent avoir également été imbus de l’idée que les âmes des défunts s’incarnaient dans les corps de serpents. Chez les Romains, le serpent figure régulièrement comme symbole du genius loci, ou génie tutélaire de chaque homme Dans les maisons romaines les serpents étaient logés, nourris et pullulaient à tel point que la vie liumaine s’en serait trouvée incommodée, si par bonheur des incendies n’en eussent à l’occasion diminué le nombre

Dans la légende grecque, Cadmus et sa femme Harmonie furent, à leur mort, cliangés en serpents-**. Quand Cléomène, le roi lacédémonicn, fut tué et crucifié en Egypte, un grand serpent s’enroula autour de sa tête, sur la croix, afin d’écarter les vautours du visage du supplicié. La foule en tira la preuve que Cléomène était fils des dieux®**. De même, quand Rlotin était à l’agonie, un serpent rampa sous son lit et disparut dans un trou de la muraille et le philosophe expira aussitôt®*".

HOMMES ET FEMMES CONSACRÉS

Evidemment, la superstition voyait dans ces serpents les âmes des morts. Dans la religion grecque le serpent était régulièrement le symbole et l’attribut des morts devenus l’objet d’un culte ; il n’est guère douteux que les anciens Grecs, comme les Zoulous ou d’autres tribus africaines d’aujourd’hui, croyaient réellement que l’âme des disparus demeurait dans le serpent. Le reptile sacré qui vivait dans l’Erechteion d’Athènes était nourri une fois par mois avec des gâteaux de miel, et on a pu supposer qu’il donnait asile en son corps au feu roi Érechtée, qui régnait autrefois en ce lieu-®*.

Les libations de lait qui se faisaient en Grèce sur les tombeaux*®’ étaient peut-être à l’usage des serpents personnifiant les défunts; sur deux pierres funéraires trouvées à Tegea, un homme et une femme sont figurés offrant chacun à un serpent une patère qui a pu contenir du lait*®‘.

Nous avons vu que des tribus africaines diverses nourrissaient de lait les serpents, attendu que les habitants voyaient en ces reptiles les incarnations de leurs parents défunts*®*; les Dinkas qui pratiquent cet usage répandent pendant quelques jours après les funérailles du lait sur les tombes de ceux qui leur sont chers*®®. 11 est possible que le motif fréquent dans l’art grec qui représente une femme donnant amicalement à boire dans une patère à un serpent, dérive de la coutume d’accomplir ce même rite pour les mânes des disparus*®'.

A la fête des semailles des Thesmophories, que les femmes grecques célébraient en octobre, il était d’usage de jeter des gâteaux et des porcs aux serpents, qui vivaient dans les trous ou fosses consacrés à Déméter, la déesse du blé*®®. A notre sens, les serpents f[u’on implorait de la sorte étaient desincarnations supposées des hommes morts, cjue les travaux de labourage auraient pu déranger dans leur couche terreuse. Pouvait-il y avoir, en effet, chose ])lus incommode que de sentir la toiture de l’étroite demeure secouée, et même déchirée, par des bœufs au pas lourd, traînant de long en large une charrue au-dessus de leur tête.^ 11 n’y a rien de surprenant qu’en ces occasions on crût utile d’apaiser ces reptiles par des offrandes.

Quelquefois, néanmoins, ce ne sont pas les morts, niais la déesse-terre elle-même que dérange le laboureur. Un prophète

HOMMES ET FEMMES CONSACRÉS

indien à Priest Rapids, sur la rivière de Colombie, dissuada ses fidèles de labourer le sol, car « c’est un péché que de blesser ou de fendre, de déchirer ou d’égratigner notre mère commune par les travaux agricoles”® )>. « Vous me demandez, disait ce philosophe indien, de labourer le sol? Irai- je prendre un couteau pour le plonger dans le sein de ma mère? Vous me demandez de bêcher et d’enlever des pierres? Irai-je mutiler ses chairs afin d’arriver jusqu’à ses os? Vous me demandez de couper l’herbe et le foin et de le vendre, et de m’enrichir comme les blancs? Mais comment oserais-je couper la chevelure de ma mère? w®®® Les Baigas, tribu dravidienne primitive du centre de l’Inde, labouraient tantôt ici, tantôt là, incendiant des portions de la jungle, et ensemençant le sol fertilisé par les cendres et les averses de pluie. « Une des explications de leur refus de labourer le sol, est qu’ils considèrent comme un crime de lacérer avec le soc la poitrine de la terre, leur mère®®‘ ». En Chine, le trouble que causaient aux génies de la terre les opérations du laboui'age était si grave que la philosophie chinoise paraît avoir formé un plan pour assurer à ces esprits que l’on dérangeait des jours de tranquillité, en défendant au fermier de se servir de sa bêche ou de sa charrue, sauf à certains jours où ces génies étaient en promenade et où, pour l’amour des hommes, ils daignaient se laisser momentanément incommoder. C’est du moins ce que nous inférons d’un passage d'un auteur chinois qui écrivait au i®"" siècle de notre ère : « S’il est vrai, — dit-il — que les esprits qui liabitent la terre se refusent à être dérangés et déterrés, il nous convient de choisir des jours déterminés pour creuser nos fossés et pour labourer nos champs. (Mais cela n’arrive jamais); il s’ensuit donc que les génies du sol, quoique vraiment fâchés quand on remue la terre, pardonnent cette olTense à celui fjui la commet sans mauvaise intention. Comme il n’agit ainsi que pour s'assurer le repos et le bien-être, cette faute ne pexit pas vraiment exciter dans le cœur souverainement bon de ces esprits le moindre courroux; s’il en est ainsi, ils ne lui infligeront pas de malheur, même s’il n’a pas choisi des jours favorables pour ses travaux. Mais si nous croyons que les esprits de la terre ne peuvent pas pardonner à un homme en considération de l’objet (ju'il poursuit, et qu’ils le détestent pour les avoir fâchés en remuant

es

HOMMES ET FEMMES CONSACRÉS

la terre, quel avantage pourrait-il obtenir en choisissant des jours propices pour ces travaux?®®^ » Quel avantage en effet? Dans ce cas, la seule conclusion logique, d’accord avec le prophète indien, est d’interdire toute agriculture comme constituant un empiétement impie sur le domaine des esprits; par conséquent les travaux agricoles sont quelquefois interdits. Très peu cependant, parmi les peuples qui ont contracté l’habitude de l’agriculture, consentent à y renoncer par égard pour des puissances supérieures. Tout au plus permettent-ils à la religion, sous ce l'apport, de défendre les travaux agricoles à certaines époques et à certaines saisons, quand ils seraient plus pénibles que d’ordinaire aux esprits de la terre. Ainsi dans le Bengale, la fête principale en l'honneur de la déesse-terre est célébrée à la fin de la saison chaude, saison où elle est supposée souffrir de l’impureté commune aux femmes, et à cette époque, labourage, semailles et autres travaux cessent complètement®®®. A un certain jour de l’année, quand on fait des offrandes à la terre, le fermier ewé de l’Afrique occidentale ne sarclera pas la terre et le tisserand ewé n^y plantera pas de pieux, parce que la herse et le pieu blesseraient la terre et la feraient souffrir®®*. Quand Ratumaimboulou, le dieu qui fait fleurir et fructifier les vergers, venait annuellement à Fiji, les indigèries devaient se tenir tranquilles pendant un mois, de peur de le déranger dans sa tâche si importante. Pendant ce temps, ils ne pouvaient ni planter, ni bâtir, ni naviguer, ni faire la guerre ; de fait, presque tous les travaux étaient interdits. Les prêtres annonçaient l’arrivée et le départ du dieu®®® : ces périodes de. chômage et de repos pourraient s’appeler le carême indou et fijien.

Ainsi, derrière l'idée grecque que les femmes peuvent être fécondées par un dieu-serpent®®®, nous discernons la croyance qu’elles peuvent être fécondées par les morts sous forme de serpents. Si pareille croA'ance a jamais existé, il serait naturel que les femmes stériles se soient rendues sur les tombes afin que leur sein fût fécondé, ce qui expliquerait pourquoi elles allaient en pèlerinage au saùctuaire d’EscuIape, le dieu-serpent; ce sanctuaire était peut-être un tombeau à l’origine. Il est à noter qu’en Syrie ces sanctuaires de saint Georges, où se rendent les femmes sans enfants pour devenir mères, renferment toujours une

HOMMES ET FEMMES CONSACRÉS

tombe, ou la l’eprésentation d’une tombe*®’, et qu’en outre les paysans syriens d'aujourd’hui s’imag'inent que les femmes peuvent procréer, sans commerce avec un homme vivant, mais grâce à un époux défunt, ou à un saint mort, ou à un djinn*®*. Dans l’Inde Orientale, la croyance générale est encore que les esprits peuvent s'unir aux femmes et les faire concevoir. Les Olo Ngadjoes de Bornéo s'imaginent que les albinos sont nés du génie de la lune et de femmes mortelles, la pâleur de leur père céleste se répétant naturellement sur le visage des enfants*®®.

De telles croyances se rapprochent étroitement de l’idée dont sont imbus beaucoup de peuples, que les âmes des défunts peuvent passer directement dans le sein des femmes et renaître comme enfants*'®.

Par exemple, au pays des Durons quand mourait un enfant en bas âge, on avait soin de l’enterrer au bord d’une route, car on espérait alors que son âme irait pénétrer le sein d'une Indienne passant .sur le chemin et qu’ainsi l’enfant renaîtrait*".

Chez les tribus du bas Congo, un nouveau-né est toujours enseveli près de la maison maternelle et jamais dans la brousse. La croyance répandue est que la mère n’aurait plus jamais d’enfant et que le malheur la frapperait, si le pauvre petit mort ne trouvait pas sa tombe tout près d’elle. On croit sans doute que l’enfant mort, enterré près de sa mère, pénétrera à nouveau dans son sein et renaîtra, car ces gens ont foi en la réincarnation des défunts; leur idée est que la seule chose vraiment nouvelle chez un enfant, c'est son corps; son âme est ancienne et a déjà appartenu soit à un défunt, soit à un vivant. Et si le jeune être ressemble à sa mère, à son père, à son oncle, cela veut dire qu'il a pris l’âme du parent en (juestion et que celui-ci, privé par l’enfant de l’esprit qui l'avait animé, mourra prochainement*'*.

Chez les Bangalas, tribu de cannibales de l’Afrique équatoriale au nord du Congo, on vit un jour une femme qui creusait un trou sur la voie publique; son époux supplia l’oHîcier belge de garde de ne pas l’en empêcher, promettant qu’il réparerait lui-même le dommage et expliquant que sa femme désirait «levenir mère. L'ollicier bienveillant laissa aller les choses, mais se mit à observer de près ce que faisait l’africaine. Elle continua à creuser juscpi’à ce qu’elle eût trouvé un menu squelette.

HOMMES ET FEMMES CONSACRÉS

dépouille de son premier-né qu'elle embrassa tendrement en le suppliant de revenir animer son sein et de lui rendre ainsi à nouveau les joies d'une mère. L'officier eut la bonne grâce de ne pas sourire

Chez les Bagishus, tribu bantou du Mont Elgon dans le protectorat de l’Ouganda, on a pour coutume d’aller jeter au loin les cadavres ; « mais ceux d’un enfant cadet, d’un aïeul ou d’une aïeule sont exceptés, car on souhaite à l'enfant comme aux vieillards une longue vie sur cette terre. Pour atteindre à ce but on ensevelit le mort dans la maison même ou sous le rebord du toit et on le garde jusqu'à ce que la plus proche parente du défunt ait accouché. Le nouveau-né, de quelque sexe qu’il soit, prend le nom du défunt enfermé sous l'auvent et les Bagishus sont convaincus que l’esprit du mort est passé dans le nouveauné et revenu à la vie sur terre. Puis les dépouilles mortelles sont exhumées et rejetées au loin®'^ ».

De même qu'on s’applique à faire renaître les esprits bienfaisants, on se prémunit contre la réapparition des génies malfaisants.

Sur les Bagandas de l’Afrique centrale nous lisons ceci : « tandis que la génération actuelle est renseignée sur la cause de la grossesse, les indigènes précédents en étaient plus ou moins ignorants et pensaient que la conception ne dépendait pas de l'union des deux sexes. Aussi prenaient-ils des précautions infinies en passant sur les lieux où un suicidé avait été incinéré ou sur ceux où était enterré un enfant venu au monde par les pieds. Les femmes avaient soin de jeter de l’herbe ou des brindilles sur un tel emplacement, car ces gestes passaient pour empêcher que l’ânie du mort ne pénétrât leur sein et ne fut l'éincarnée ». La crainte d'avoir un enfant de tels revenants alfectait également toutes les femmes, mariées ou vierges, et toutes prenaient les mêmes moyens pour essayer de parer à ce malheur Et les femmes Bagandas croyaient que, sans l’aide de l’autre sexe, elles pouvaient être fécondées, et cela non pas seulement par les génies malfaisants, mais encore par la fleur de banane. Si une femme à l’ouvrage au jardin, à l’ombre des bananiers, voyait des fleurs empourprées de cet arbre tomber sur ses épaules, cela .suffisait, au dire des Bagandas, pour la rendre enceinte ; et si une

HOMMES ET FEMMES CONSACRÉS

femme était accusée d'adultère, son époux s’étant trouvé dans l’impossibilité d'être le père de l’enfant, elle n’avait qu’à assurer que son enfant était le fruit d'une fleur de banane : sur quoi elle était acquittée avec honneur.

Si la fleur de banane était douée de ce pouvoir, c’était parce que les mânes des ancêtres hantaient les bosquets de bananiers et que les placentas, regardés par les Bagandas comme étant les jumeaux des nouveaux-nés, étaient enterrés d’ordinaire au pied de ces arbres tropicaux®”.

Rien donc d’étrange à ce qu’un esprit se cachât dans chaque corolle et que s’élançant adroitement, tel qu’une fleur, sur le dos d’une femme, il sut pénétrer du même coup dans ses entrailles et les féconder.

Aussi, quand meurt un enfant dans l'Inde du Nord, on l’enterre d'ordinaire sous le seuil de la demeure, « dans l'espoir que son âme revivra parmi les siens, puisque ses parents auront marché journellement sur sa tombe. Comme l'a suggéré Rose, nous touchons ici à une explication de la règle hindoue qu'il faut enterrer, et non incinérer les enfants; les jeunes âmes ne peuvent pas s’envoler dans l’éther avec la fumée du bûcher; elles restent sur terre afin de renaître au sein de leur famille®” ».

Dans le Penjab, la croyance en la réincarnation d’enfants défunts produit des coutumes aussi curieuses que pathétiques. Ainsi, « dans le district d’IIissar, les Bishois enterrent leurs enfants sous le seuil, dans l’idée que cet usage facilitera le retour de l’âme de l’enfant à sa mère. La pratique a cours aussi dans le district Kangra, où on enterre le cadavre devant la porte de derrière. On croit dans certaines régions que, si un enfant meurt en bas âge et si sa mère laisse tomber par terre son lait pendant deux ou trois jours, l’âme de l’enfant reviendra à la vie. Dans ce but, on met du lait mélangé d’eau dans des petits pots de grès, que l’on offre à l’âme de l’enfant mort, pendant trois soirs successifs. On trouve aussi dans les districts Ambala et Gujrat, la croyance que, si les chacals et les chiens déterrent le cadavre de l’enfant, et l’apportent vers la ville ou le village, cela signifie que l'enfant reviendra à sa mère ; mais si ces animaux le transportent d’un autre coté, l’âme ira se réincarner ailleurs. La mère va donc, le second jour après la mort de l'enfant, voir, dès l’aube.

HOMMES ET FEMMES CONSACRÉS

si les chiens ont apporté le corps du côté du village. Quand un enfant doit être enterré, sa mère coupe et garde un lambeau de son vêtement dans le dessein de persuader l’âme de revenir vers elle. Les femmes stériles, ou celles qui ont perdu des enfants en bas âge, arrachent un morceau d’étotfe aux vêtements d’un jeune mort, et le cousent à leurs propres habits, dans l’idée que l'ame de l’enfant retournera vers elles plutôt que vers sa propre mère. C’est pour cela qu’on a grand soin de ne pas perdre les vêtements d’un parent défunt, et il y en a qui les enterrent dans la maison®’® )).

A Bilaspore, « un enfant mort-né, ou celui qui a trépassé aA^ant le chhatti (ou le sixième jour, le jour de la purification) n’est pas enterré au dehors, mais ses restes sont mis dans un vase de terre et placés sous le seuil de la maison ou dans la cour, avec l’idée — selon certains — que la mère donnera le jour à un autre enfant®^®. » Les gens de Bilaspore ont iiiA^enté un moyen très simple pour identitier une personne morte, quand elle renaît sous la forme d’un petit enfant. Le corps de tout défunt est marqué de suie ou d'huile, et le premier-né de la famille qui porte la même marque est salué comme le défunt revenant de nouveau à la vie®®'. Chez les Kois du district Godavari, de l’Inde Méridionale, la crémation des cadavres est usuelle, mais sauf pour les enfants et les adolescents des deux sexes qui sont enterrés. Si un enfant vient à mourir avant qu’il ait un mois, on l’enterre près de la maison, « afin que les gouttes de pluie qui tombent de l’auvent puissent arroser la tombe et, par là môme, accorder aux parents la bénédiction d’un autre enfant®®® ». Evidemment, on suppose que l’âme que la pluie ranime et fait renaître, repassera à nouveau dans le sein de sa mère. Les archives criminelles de l'Inde rapportent bien le cas où « le meurtre rituel d’un enfant mâle avait pour but de guérir la stérilité, d’après la théorie que l'âme du garçon mis à mort se réincarne en la femme, qui accomplit ce rite dans le désir de s’assurer une progéniture. D’ordinaire, elle s’unit avec l’âme de l’enfant en faisant des ablutions sur son corps, ou dans l’eau qui a servi à laver le cadavre. On a récemment observé des cas, où la femme s'est littéralement baignée dans le sang de l’enfant®®® ».

Les Gonds pratiquent, le cinquième jour après une mort, une

HOMMES ET EEMMES CONSACRÉS

cérémonie pour faire revenir l ame. Ils vont au bord d’une rivière, appellent à haute voix le défunt, et, entrant dans l’eaix, attrapent un ])oisson ou un insecte; ils rapportent cette bête chez eux, le placent parmi les morts vénérés de sa famille, et supposent que, de cette façon, l’esprit du disparu est revenu dans la maison. Il y a encore un autre moyen d'atteindre le même but : c’est de manger le poisson ou l'insecte®-^. Ce dernier usage explique la légende si largement répandue qixe des vierges ont conçu en mangeant une plante ou un animal ou même simplement en le mettant dans leur sein^-^. Dans tous les cas de ce genre, nous pouvons supposer que la plante ou l’animal était censé contenir l’âme d'un mort, qui, de la sorte, a passé dans les entrailles de la vierge, et renaît sous la forme d’un enfant.

Chez les Slaves méridionaux, des femmes stériles se rendent à la tombe d'une femme enceinte. Elles arrachent là de l'herbe qu’elles mangent, invoquent la défunte par son nom, et la prient de leur donner le fiuit de son .«ein. Après quoi, elles prennent un peu de la terre du tombeau, afin de la porter désormais dans leur ceinture”-®. Evidemment, elles s’imaginent que l’âme de , l’enfant à naître réside dans l’herbe ou dans la terre, et passera de là dans leur propre corps.

Chez les Ka’is de la Nouvelle Guinée du Nord « quelque impossible que cela puisse paraître, les femmes nient quelquefois, très sérieusement, qu’il existe aucun lien entre les relations sexuelles et la conception. Naturellement, beaucoup de gens savent à quoi s’en tenir sur la nature de ces phénomènes; mais l’ignorance de quelques individus est peut-être fondée sur la considération que, très souvent, des femmes mariées restent sans enfants pendant des années ou pendant toute leur vie. Enfin, les croyances animistes contribuent aussi à fortifier cette ignorance®-’ ».

Dans certaines îles du sud de la Mélanésie, les indigènes paraissent croire de même que le commerce sexuel n’est pas nécessaire à la fécondation, et qu’une femme peut concevoir par le simple passage dans son sein d’un esprit-animal, ou d’un e.spritfruit sans l’aiile d’un homme. A Mota, une île de l’archipel des Banks, « voici ce ([ui se passe d’ordinaire : une femme, assise dans son jardin ou dans la brousse, ou sur le rivage, trouve un animal ou un fruit dans son pagne ». Elle le prend et l’apporte

HOMMES ET FEMMES CONSACRÉS

au village, où elle demande la signification de ce phénomène. Ces gens disent qu’elle donnera le jour à un enfant qui aura les traits de cet animal, ou même, a-t-on dit, qui serait lui-même ranimai. La femme va alors le rapporter à l’endroit où elle l’a trouvé et le place dans la demeure qui lui est propre ; si c’est un animal terrestre, sur la terre; si c’est un animal acjuatique, dans l’étang ou dans la rivière, dont il est sans doute venu. Elle construit un mur tout autour de lui, et elle va chaque jour le nourrir et le visiter. Au bout de quelque temps, l’animal disparaîtra, et on croit que c’est parce que l’animal, en disparaissant, est entré dans la femme. Il paraît très clair que l'on ne croyait pas à une fécondation proprement dite par l’animal, ni à l’entrée de quelque chose de matériel, sous la forme d'un animal, dans son sein, mais, pour autant que j’ai pu en juger, un animal trouvé de cette façon était regardé comme plus ou moins surnaturel, comme un esprit animal et non un animal en chair et en os. Un vieillard qui vit actuellement à Mota se souvient d’une femme qui, ayant trouvé un animal dans son pagne, le porta enfermé dans ses mains et avec le plus grand soin jusqu’au village, mais, une fois arrivée, quand elle ouvrit ses mains pour le montrer, l’animal avait disparu ; on crut dans ce cas, qu’il était entré dans le sein de la

femme pendant son trajet de la brousse au village Quand

l'enfant naît, on le regarde comme étant, en un sens, l’animal ou le fruit que sa mère avait trouvé et soigné. L'enfant ne peut manger de cet animal de toute sa vie, et, s’il vient à le faire, il soutfrira d’une maladie sérieuse, si même il n'en meurt pas. Quand c’est un fruit qui a été découvert, il est interdit à l’enfant de manger de ce fruit ou de 'toucher l'arbre qui le produit, la dernière interdiction persistant seule dans ce cas où le fruit n’est pas comestible... J'ai l’echerché l’idée qui est au fond de cette défense de manger de l’animal, et cette idée paraît être que la personne se mangerait elle-même. Cet acte serait, scmble-t-il, regardé comme une sorte de cannibalisme. On croit évidemment à une relation des plus intimes entre la personne et tous les individus de l’espèce avec lesquels on l’identifie.

(( Un autre aspect de la croyance à la nature animale d’un enfant est qu’il partage la nature physicjue et morale de l’animal avec lequel on l’identifie. Ainsi, si l’animal trouvé est un serpent

HOMMES ET FEMMES CONSACHÉS

— ce qui est souvent le cas — l’enfant sera faible, indolent et mou; si c’est une anguille, il aura les mêmes dispositions ; si c’est un crabe, l’enfant sera d'un tempérament vif; si c’est une chauvesouris il sera de tempérament chaud et son corps sera foncé; dans le cas d'un lézard, l’enfant sera doux et gentil; dans le cas d'un rat, insouciant, hâtif et intempérant. Si l’objet trouvé est un fruit, l’enfant partage aussi de sa nature. Dans le cas d’une pomme sauvage Malay [malmalac/aviffa), l’enfant aura un gros ventre, et on demandera à une personne de ce genre ; « Venezvous de la malmalagaviga^. » De même, si le fruit est celui qu'on appelle icomarakaraqat, l'enfant aura un caractère heureux.

« Dans l’île de Motlav, non loin de Mota, les indigènes croient de même que si une mère a trouvé un animal dans ses vêtements, l’enfant sera identique à cet animal, et n'aura pas le droit de le manger. Là aussi, on pense que l’enfant héritera des caractères de l’animal, par exemple on nous a dit qu’un enfant, identifié avec un crabe jaune, aura un bon caractère et sera blond, tandis que si sa mère avait trouvé un crabe de l’espèce (( ermite », l’enfant sera irritable et d’un caractère désagréable. Dans cette île, une femme qui désire que son enfant ait tel ou tel caractère, fréquentera un endroit où elle ait des chances de rencontrer l'animal qui procurera ce caractère. Ainsi, si elle désire un enfant blond, elle ira dans un endroit où il y a des crabes de cette couleur^** ».

Dans une grande partie de l’Australie, surtout dans le centre, le nord et l’ouest, les aborigènes croient que les relations entre les deux sexes ne sont pas nécessaires à la procréation ; beaucoup d’entre eux vont même plus loin et nient que le commerce entre les sexes soit la cause réelle de la propagation des espèces. Chez les Aruntas, les Kaitishs, les Luritchas, les Ilpirras et d’autres tribus encore, qui parcourent les steppes stériles de l’Australie centrale, c’est, semble-t-il, un article de foi généralement admis que toute personne est la réincarnation d’un ancêtre défunt, et que les âmes des morts passent directement dans le sein des femmes, qui leur donnent le jour sans avoir eu besoin de s’unir à l’autre sexe. Ils pensent que les âmes des disparus s’assemblent pour habiter dans certains lieux maixjués par un rocher ou un arbre et qu elles s’élancent de ces cachettes pour entrer dans le sein des femmes ou des jeunes filles qui

passent. Quand une femme sent que son sein est animé, elle sait qu’un esprit, venu de la plus proche demeure des morts, est passé en elle. Telle est l’explication ordinaire qu’on donne de la conception et de la naissance.

« Dans ces tribus, tous les indigènes sont d'accord pour dire que c’est la pénétration d’un individu ancestral dans les entrailles de la mère qui produit l’enfant. Il ne leur vient pas à l’idée d'associer la procréation avec le commerce sexuel et ils croient fermement que ce dernier n’a nécessairement rien à voir dans la naissance des enfants. »

Les endroits où les mânes se réunissent afin de renaître sont d’ordinaire les mêmes lieux où les lointains ancêtres du temps des songes sont censés avoir passé sous terre, c’est-à-dire les places où les aïeux de la tribu sont morts ou enterrés. Ainsi, \ dans la tribu du Warramunga, l’ancêtre du serpent-noir, rapporte-t-on, laissa beaucoup d’enfants-fantômes dans les rochers et les arbres cjui entourent un certain étang. D’où il suit qu'à riieure actuelle, nulle femme n’osei'ait donner un coup de hache à l’un de ces arbres, car elle est convaincue que cet acte dégagerait Tun des enfants-fantômes, qui s’élancerait immédiatement dans son sein. Dans l’imagination de ces indigènes le fantôme n’est pas plus grand qu’un grain de sable et il pénètre dans le corps féminin par le nombril, puis grandit dans son sein sous la forme d'un enfant”®.

Dans divers endroits du grand territoire des Aruntas, certaines pierres sont pareillement considérées comme les demeures des esprits prêts à se réincarner; on les appelle pour cela <( pierresenfants ». Dans l'une de celles-ci, il y a un trou par lequel les enfants-fantômes guettent les passantes et on est certain qu’une femme concevrait rien qu’en allant auprès de cette pierre.

Quand une jeune femme qui ne désire nullement devenir mère se voit obligée de passer près de ladite pierre, elle a bien soin de faire la vieille, de grimacer et de boiter en s'appuyant sur un bâton; se courbant comme une femme âgée et prenant la voix rauque des vieillards, elle s’écrie : « Ne m’approche pas, je suis une vieille! » On va jusqu’à croire qu’une femme peut devenir enceinte du fait de la pierre, sans même s’en approcher. Quand un ménage désire un enfant, le mari ira nouer son bandeau de

tête autour de la pierre, la frotter et murmurer aux esprits certaines instructions leur enjoignant d’avoir égard à sa femme. Et on est persuadé qu’au moyen d’une telle cérémonie, un homme mal intentionné arrive à féconder à distance des femmes, même non nubiles^®’.

Ces croyances ne se bornent pas aux tribus du centre de l’Australie, mais elles ont cours parmi toutes les tribus depuis le lac Eyre au sud, jusqu’au nord du golfe Garpentaria^^h Ainsi les Mungarais racontent qu’au temps jadis, leurs ancêtres déambulaient de par le pays, créant tout ce qui constitue le paysage, laissant partout où ils s’arrêtaient des enfants-fantômes. Ceux-ci émanaient du corps des ancêtres ; ils attendent encore en certains endroits épiant le passage de femmes dans le sein desquelles ils pourraient renaitre. Par exemple à de Mc Minn, sur le fleuve Roper, il y a un très grand arbi’e appelé tupélo où pullulent les enfants-fantômes, appartenant tous au même totem et toujours désireux de pénétrer dans le sein des femmes de ce même clan. Et à Crescent-Lagoon, un ancêtre du totem du tonnerre y laissa une masse d’enfants-fantômes; si par hasard une femme de la subdivision Gnaritjbellan ne faisait même que plonger le pied dans l’eau, l’un des enfants -fantômes grimperait le long de sa jambe jusque dans ses entrailles et renaîtrait à terme sous la forme d’un enfant qui aurait le tonnerre pour totem. Si cette femme s’était baissée pour se désaltérer, c’est par la bouche que le petit revenant se serait emparé d’elle. 11 y a des lagunes le long de la rivière Hoper où croissent des lys rouges et où l’eau fourmille d’enfants-fantômes légués par un homme du clan kangourou; quand les femmes de la subdivision Gnaidtjbellan y pataugent dans l’eau pour cueillir les lys, les farfadets se cramponnent à leurs jambes et reviennent au monde comme enfants du clan kangourou. En outre, dans le territoire de la tribu Nullakun, il y aune certaine source où un homme déposait des esprits d’enfants du totem arc-en-ciel, et aujourd’hui encore, quand une femme d’un totem convenable vient à boire à cette source, l’esprit d’un enfant arc-en-ciel s’élancera dans son sein et renaîtra ensuite. Elnfin dans le territoire de la tribu Yungman, les arbres et les pierres près d’Elsey Greek sont habités par de nombreuses Ames d’enfants qui appartiennent au totem rayon-de-miel ; ces enfants

HOMMES ET FEMMES CONSACRÉS

rayon-de-niiel enti’ent coastamnienl dans les femmes qu’ils jugent leui’ convenir et reviennent au monde’”.

Les indigènes de la rivière Tully au Queensland ne reconnaissent pas le commerce sexuel comme une cause de conception chez les femmes, bien que, ce qui ne laisse pas d’être étrange, ils croient que c’est la cause de la conception chez les animaux. Ils s’enorgueillissent de posséder sur les bêtes cette supériorité, qui ne les fait pas dépendre, pour la reproduction de leur espèce, de moyens si bas et si vulgaires. Les véritables causes de la conception chez les femmes sont, croient-ils, au nombre de quatre. Tout d’abord, la femme peut avoir reçu une sorte particulière de brème noire d’un homme que l’Européen, dans son ignorance, appelle le père; si elle a fait griller la brème et humé au-dessus du feu la saveur parfumée du poisson frit, ceci est tout à fait suliisant pour la rendre grosse d’un enfant. Ou encore, en second lieu, elle est peut-être sortie pour attraper une grenouille d’une certaine espèce; si elle réussit à la capturer, on trouve là une explication complète et satisfaisante de la grosses.se. Troisièmement, un homme peut lui avoir ordonné de concevoir un enfant, et l’ordre pur et simple sutlit à produire relîet désiré. Ou bien, enfin, elle peut avoir tout simplement rêvé que l’enfant était dans son sein ; alors le rêve amène fatalement son accomplissement. Quoique puissent penser les blancs sur ce sujet, ce sont là les causes véritables qui expliquent la naissance des enfants pour les noirs de la rivière Tully

Du côté du cap Bedford, dans le (Queensland, les indigènes croient que les enfants sont envoyés par certains esprits velus et ayant deux paires d’yeux, l’une devant, l’autre derrière la tête, qui vivent dans la Ijrousse et le taillis épais. Les enfants sont faits dans l’ouest lointain, où le soleil se couche, sous forme d’adultes et non de nouveaux-nés; mais, dans leur passage du pays du couchant au sein de la mère, ils se métamorphosent en pluviers d'une certaine espèce, si ce sont des filles ; en de jolis serpents, si ce sont des garçons. Aussi, lorsqu'on entend dans la nuit le cri d’un pluvier, les noirs dressent les oreilles et s’écrient ; « lié là! il y a un petit enfant par là quelque part ». Et si une femme se rend dans la brousse, en quête de nourriture, et trouve l’un de ces jolis serpents, qui

HOMMES ET FEMMES CONSACRÉS

sont en réalité des petits enfants mâles cherchant une mère, elle appellera ses camarades; on accourt, on retourne les pierres, les feuilles, les morceaux de bois, pour trouver le serpent, et si on n’arrive pas à le trouver, on sait qu’il est entré dans la femme et qu’elle donnera bientôt le jour à un petit bébé^^^ Sur la rivière Pennefather dans le Queensland, le génie qui introduit les bébés dans les corps des femmes est appelé Anje-a. Il prend une poignée de boue dans les marais de palétuviers, la pétrit en forme de petit enfant, et la glisse dans le sein d’une femme. On ne jjeut jamais le voir, car il vit dans les pro.tondeurs des bois, dans les rochers et au bord des marais de palétuviers; mais quelquefois on Pentend rire tout seul, et ([uand on l’entend, on peut se dire qu’il a un bébé tout prêt à fournir^’®.

Dans les tribus du district de Cairns du Queensland, « le fait qu’une femme accepte de la nourriture des mains d’un homme était regardé non seulement comme une cérémonie nuptiale, mais même comme la cause véritable de la conceptions^'' ».

Pareillement, chez les tribus australiennes du Nord, aux alentours de Port Darwin et de la rivière Daly. surtout chez les Larrekiyas et les Wogaits, « la conception n’est pas considérée comme un résultat direct de la cohabitation ». Les vieillards Wogaits disent qu’il y a un esprit méchant qui tire les petits enfants d’un grand feu pour les placer dans le sein des femmes qui doivent les mettre au monde. Dans le cours ordinaire des événements, fjuand un homme est au dehors occupé à chasser, et tue du gibier ou recueille d’autres aliments, il les donnera à sa femme (pii les mange, dans la croyance que le gibier ou ces autres aliments lui permettront de concevoir et de meltre au monde un enfant. Quaml l’enfant est né, il ne peut sous aucun prétexte toucher aux aliments qui ont permis à la mère de le concevoir jusqu’à ce qu’il ait sa première dent®^*. Certaines tribus de l’ouest de l’Australie croient de même que c’est la nourriture que mange une femme (|ui cause la conception. A ce sujet, A. U. lîrown a rapporté ce (fui suit : « Dans la tribu des Ingardas, à l’embouchure du fleuve Gascoyne, j’ai rencontré cette croyance (pi'un enfant est le produit de certains aliments que sa mère a mangés juste avant sa première nausée de grossesse. Celui qui fut le principal informateur sur ce sujet m’a dit que son

HOMMES ET FEMMES COXSxVCRÉS

père avait transpercé iin petit finimal appelé haiidaru, espèce maintenant éteinte dans ces parages. Sa femme mangea l'animal, et le résultat fut qu'elle donna naissance à mon informateiir. Il me montra, sur son flanc, la marque où, disait-ü, il avait été blessé par son père avant d’être mangé par sa mère. On m’a montré une petite fille née parce que sa mère avait mangé un chat domestique, et son frère avait, disait-on, été produit grâce à un outard — L’outard était Tun des totems du père de ces deux enfants, et par suite, des enfants eux-mêmes. Ceci paraît cependant avoir été purement accidente!. Le plus souvent, l’animal auquel est due la conception n’est pas un des totems du père. L'espèce (|ui joue ainsi ce rôle dans la naissance d un individu n’est pas du tout sacré pour lui. Il peut la tuer ou la manger; il peut épouser une femme qui a le même totem conceptionnel que lui, et il n’acquiert pas, par l’accident de sa naissance, le droit de prendre part aux cérémonies totémiques en l’honneur de cette espèce.

« J’ai trouvé des traces de cette même croyance dans plusieurs tribus du nord de l’Ingarda, mais partout, la croyance semblait sporadique, c’est-à-dire que certaines personnes y croyaient et d’autres n'y croyaient pas. Certaines personnes pouvaient indiquer l’animal ou la plante dont elles-mêmes ou d’autres descendaient, mais certaines ne le savaient pas, et quelquefois niaient que la conception fut ainsi produite. Il arrivait de rencontrer, cependant, des croyances du même caractère. Une femme de la tribu Huduna disait que les femmes du pays, de nos jours, ont des enfants métis parce qu’elles mangent du pain fait de farine blanche. Beaucoup d'hommes croyaient que la conception 'est due au commerce des sexes, mais comme ces indigènes avaient été pendant plu.sieurs années en contact avec les blancs, on ne peut regarder cette opinion comme indiquant la nature de leurs croyances originelles.

« Dans certaines tribus encore plus au nord, j’ai trouvé un système de croyances plus intéressant et mieux organisé. Dans les tribus Kariera, Nainal et Injibandi, on croit que la conception d’un enfant est due à un homme particulier, qui n’est pas le père. Cet homme est le ivororii du nouveau-né. Il circulait trois V ersions diflérentes de la façon dont le rvororu produit la con-

HOMMES ET FEMMES CONSACRÉS

ceplion, et chacune d’elles me fut donnée en des occasions difTérenles. Selon la première, l’homme donne certains aliments, soit de la viande, soit des légumes, à la femme, qui les mange et ainsi devient enceinte. D’après la seconde, l’homme, quand il est parti à la chasse, tue un animal, de préférence un kangourou ou un émou, et tandis que cet animal meurt, il ordonne à son âme de se l'endre dans telle femme. L’âme de l’animal se rend dans celte femme et vient au monde comme enfant. La dernière version ressemble beaucoup à la précédente. Un chasseur, quand il a tué un kangourou ou un émou, prend une partie du gras de l’animal qui vient de mourir, et le place d'un côté. Le gras se change en ce que nous pouvons appeler l’âme d’un petit enfant, et suit l’homme dans son campement. Quand l’homme est endormi, pendant la nuit, l’âme de l’enfant vient vers lui et il lui commande d’entrer chez une certaine femme, qui ainsi devient enceinte. Quand l’enfant est né, l'homme reconnaît qu’il l’a envoyé, et devient son ivororu. Dans presque tous les cas que j’ai examinés, quelques quarante en tout, le tvo/'o/'u d’un homme ou d’une femme était une personne qui était son oncle paternel, soit réellement, soit réputé tel, d’après le système de parenté indigène. Dans un cas seulement, un homme avait pour icororu la sœur de son père. Les devoirs d’un homme envers son loororu sont très vaguement définis. On m’a dit qu’un homme « prend soin » de son icororu, c’est-à-dire lui rend de petits services, et, peut-être, lui donne sa nourriture. L’animal générateur ou la plante génératrice n’est le totem ni de l’enfant, ni du tvororu. L’enfant n’a pas de relation magique particulière avec l’animal dont il provient. Dans un très grand nombre de cas, cet animal est soit le kangourou, soit l’émou^^® ».

On voit ainsi (jue certaines races non civilisées sont encore dans une ignorance enfantine quant à la cause de la procréation, et se trouvent donc amenées à en donner des explications fantaisistes, comme celles dont se contenterait la curiosité d’un enfant. Nous pouvons supposer avec grand vraisemblance qu'une ignorance du même genre était auparavant beaucoup plus répandue qu’aujourd’hui ; en effet, dans le passé incommensurablement reculé qui a précédé l’éclosion de la civilisation, il est probable que la relation de cause à effet entre la conception et

HOMMES ET FEMMES CONSACRÉS

l’acte sexuel était totalement inconnue; on avait donc recours, pour expliquer le niystère, k des théories semblables à celles qui ont encore cours chez les sauvages de l’Afrique centrale, de la Mélanésie, et de l’Australie. Si l’on réfléchit à la condition des sauvages, on verra que cette ignorance est loin d’être aussi surprenante qu’elle peut le paraître, à première vue, à un observateur civilisé, ou, autrement dit, que le véritable lien qui unit l’acte sexuel k la génération n’est pas aussi apparent que nous sommes enclins à le penser. Chez les peuples qui sont à l'état barbare, — comme tous les hommes le furent à l’origine — il est d’usage que garçons et filles vivent ensemble librement avant l’âge de la puberté, de sorte qu’ils sont renseignés sur la nature des relations sexuelles qui, dans ce cas, ne sont pas suivies de grossesse. Il n’est donc pas étonnant qu'ils puissent nier le rapport direct du commerce sexuel avec la procréation. En outre, comme l'acte sexuel précède de longtemps les premiers symptômes de la grossesse, le sauvage inattentif ne voit pas la relation vitale qui existe entre l'acte et sa manifestation ultérieure, mais qui passe inaperçue. De telles considérations peuvent diminuer l’hésitation qu un homme civilisé éprouve naturellement à admettre qu’une partie considérable, ou même l’ensemble de son espèce, ait pu autrefois mettre en doute, voire même nier, ce qui lui paraît l’une des vérités les plus évidentes et les plus élémentaires de la nature

Envisagées k la lumière des exemples précédents, les légendes de naissance miraculeuse de dieux ou de héros, fils de vierges, perdent beaucoup du prestige et de la splendeur cpii les entourait autrefois, et nous les considérons tout simplement comme des vestiges d’une superstition, qui ont survécu, tels des fossiles, témoins d’un âge disparu, de l’ignorance et de la crédulité de nos ancêtres.

Page 1