‹ Adonis, étude de religions orientales comparéesChapitre 33 sur 189 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

LE BUCHER DE MELCARTH

L’usage de mettre à mort un roi, ou son fils, auxquels Ton attribue le caractère de dieu, a laissé peu de traces à Chypre, île où le zèle barbare de la religion sémitique s’est de bonne heure humanisé sous l’influence civilisatrice des Hellènes. Par contre, dans la Phénicie elle-même et dans ses colonies, moins rapprochées des grandes routes du commerce grec, nous recueillons des vestiges plus visibles de ce sombre rite. Nous savons que les Sémites avaient la coutume d’immoler certains de leurs enfants, en général le premier-né, soit comme redevance à la divinité, soit pour apaiser son courroux, lors d’un danger national ou d’une calamité publique®^®. Si ce sacrifice pour le bien public s’imposait aux simples particuliers, est-il vraisemblable que les rois, chargés de leurs lourdes responsabilités, aient pu s’en alfranchir? En fait, les annales nous disent que les rois s’armaient de courage pour payer leur dette, tout comme leurs sujets®*'^. Il est à noter que si Mesha, roi moabite qui offrit son premier-né en holocauste, se revendiquait d’être issu de BaaP*®, il aurait indubitablement transmis son caractère divin à sa descendance; et d'autre part on nous indique que le même sacrifice fut consommé de même façon, par le divin fondateur de Byblos, le siège principal du culte d’Adonis®*®.

Ceci suggère que les représentants humains d’Adonis périssaient, à l’origine, par les flammes. Dans tous les cas, il semble, que l’usage de brûler périodiquement une effigie du dieu suprême de la cité, ait été en faveur à Tyr et dans les colonies tyriennes, jusqu’à une épo(juc assez avancée; or, l’effigie peut parfaitement, à une certaine date, avoir remplacé l’homme lui-même. Car Melcarlh, le puissant dieu de Tyr, était identifié par les Crées avec

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Hercule®®®, dont on savait bien qu'il avait été brûlé tout vif sur un grand bûcher et qu'il s'était élevé jusqu^au ciel, au sein d’un nuage et au bruit du tonnerre®®'. La légende grecque courante, immortalisée par Sophocle, plaçait la scène de cette tragédie sur le sommet du mont Oeta, mais une autre version la transportait — détail significatif — à Tyr même®®-. Cette dernière tradition, renforcée par une autre preuve que nous allons donner, tend fortement à nous faire croire qu’on brûlait régulièrement une statue d’Hercule, ou plutôt de Melcartb, au cours d’une fête à Tyr. Cette fête est peut-être celle connue sous le nom de « Réveil d’Hercule » que l’on célébrait au mois de Peritius, c’est-à-dire à peu près notre mois de janvier ®®®.

Le nom de cette fête suggère que la représentation dramatique de la mort du dieu sur le bûclier était suivie de sa résurrection. Quant à la façon dont la résurrection était supposée avoir lieu, elle nous est peut-être indiquée par celte phrase d’un écrivain grec, qui dit que les Phéniciens avaient l’habitude de sacrifier des cailles à Hercule, parce qu’Hercule, au cours de son voyage en Libye, avait été tué par Typhon; mais lole l’avait ramené à la vie en tenant une caille sous son nez ; le dieu mort avait reniflé l’oiseau et était revenu à la vie®®*. Selon une autre version, lole avait brûlé une caille vivante, et le héros défunt, qui aimait les cailles, avait été ranimé par la saveur parfumée de l’oiseau rôti®®®. Cette dernière tradition semble faire allusion à l'usage de brûler les cailles vivantes dans les sacrifices phéniciens à Melcarth®®®. On pourrait ainsi célébrer la fête de la résurrection du dieu au printemps, époque où les cailles, émigrant vers le nord, traversent la Méditerranée en groupes, et où un grand nombre de ces oiseaux sont pris dans des rets et vendus®®®. Au mois de mars, les oiseaux retournent en Palestine par milliers, en une seule nuit, et y couvent dans toutes les plaines, dans les marais et les champs de blé®®®. Un rappoi't très étroit paraît certainement exister entre les cailles et Melcarth ; car la légende rapportait qu’Astéria, la mère de l’Hercule T^'rien, c’est-à-dire de Melcarth, fut métamorphosée en caille®®®. C’est probablement à l’occasion de cette fête annuelle pour la mort et la résurrection de Melcarth, que les Carthaginois avaient l’habitude d'envoyer des ambassadeurs, chaque année, à Tyr, leur métropole®®®.

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A Gadès, le moderne Cadix, ancienne colonie de Tyr fondée sur la côte espagnole de l’Atlantiqiie®®', s’élevait un ancien sanctuaire d’Hercule, le Melcarth tyrien, célèbre par ses richesses. On disait en effet que le dieu avait été enterré dans ce lieu même. Le temple ne renfermait aucune image de dieu; mais un feu brûlait perpétuellement sur l’autel ; de l'encens était offert par des prêtres vêtus de blanc, pieds nus, la tête rasée, et tenus à la chasteté. Ni les femmes, ni les porcs ne pouvaient souiller de leur présence le lieu saint. Plus tard, beaucoup de Romains distingués se rendaient en pèlerinage à ce sanctuaire éloigné sur la côte de l’Atlantique, avant de s'embarquer dans quelque entreprise périlleuse, et ils y retournaient pour accomplir leurs vœux, quand leur prière avait été exaucée®®-. L'un des derniers actes qu’.Annibal lui-même accomplit avant de marcher sur l’Italie, fut de se rendre k Gadès et d’adresser à Melcarth des prières qui ne devaient jamais être exaucées. Peu après, il eut un rêve de mauvais augure®®®. On pourrait cependant croire qu’à Gadès, comme à Tyr, bien que nulle image de Melcarth ne s’élevât dans le temple, une statue qui le représentait était brûlée à une fête annuelle. Car un certain Cléon, de Magnésie, a raconté comment, au cours d'une visite à Gadès, il fut obligé de faire voile loin de l’île, avec le reste de la foule, pour obéir à l’ordre d’Hercule, c'est-à-dire, de Melcarth, et comment à leur retour, ils trouvèrent un monstre marin à forme humaine, échoué sur le rivage, et en flammes; car le dieu, leur dit-on, l’avait frappé de sa foudre®®’*. 11 nous est permis de conjecturer que, pour la fête annuelle de Melcarth, les étrangers devaient quitter la ville, et ({u’en leur absence, on procédait aux mystères de la crémation du dieu. Ce que Cléon et les autres virent à leur retour de Gadès, ce serait, dans cette hypothèse, les restes fumants d’une gigantesque statue de Melcarth, ayant la forme d’«n homme à cheval sur un morse, que nous voyons aussi sur les monnaies de Tyr®®®. C’est d’une façon analogue que les Grecs représentaient Mélicerte (dont le nom n’est qu’une forme légèrement altérée de Melcarth), à cheval sur un dauphin, ou étendu sur le dos de la bête®®®.

A Cartilage, la plus importante des colonies de Tyr, un souvenir de cet usage de brûler une représentation de la divinité

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paraît se retrouver dans l'histoire qui rapporte que Didon ou Elissa fondatrice et reine de la cité se poignarda sur un bûcher, ou s’élança de son palais dans les flammes d’un bûcher, pour échapper aux importunités d'un amant passionné ou par désespoir de l’abandon cruel d'un autre^®’. On raconte que Didon fut adorée comme déesse à Carthage aussi longtemps que le pays conserva son indépendance®®®. Son temple s’élevait au centre de la ville, à l’ombre d’un bosquet d’ifs solennels et de sapins®®®. On peut concilier les deux aspects, en apparence contradictoires, de son caractère de reine et de déesse, si on suppose qu’elle était à la fois l'une et l'autre; qu’en fait, la reine de Carthage, à l'origine, comme encore à l’époque historique la reine d’Egypte, était regardée comme divine, et devait — comme, le devaient ailleurs, les divinités humaines — mourir de mort violente, soit à la fin d'une certaine période, soit lorsque ses facultés mentales ou corporelles commençaient à s’affaiblir. Plus tard, l’ancienne et sévère coutume a pu s’adoucir. On substitua une image à la reine, et on lui permit de traverser les flammes sans en être atteinte. Une modification analogue de l’ancienne règle paraît s’être produite même à Tyr, la métropole de Carthage. Nous avons vu qu’il y avait lieu de croire que les rois de Tyr, ancêtres de Didon, prétendaient personnifier le dieu Melcarth, et que la divinité était brûlée soit en image, soit dans la personne d’un homme, à une fête annuelle®’®. Or, dans le même chapitre où Ézéchiel accuse le roi de Tyr de revendiquer le titre de dieu, le prophète le décrit, marchant « au milieu des pierreries, éclatantes comme le feu®” ».

Cette description devient, tout de suite intelligible si nous supposons qu’à une époque ultérieure le roi de Tyr se libérait de l’obligation d’être brûlé par les flammes, en marchant simplement çà et là sur des pierres chaudes, sauvant ainsi sa vie au prix peut-être de quelques ampoules aux pieds. Il est possible que, lorsque tout allait bien pour l’État, on ait pu permettre aux enfants que la loi condamnait à être bnilés dans la fournaise de Moloch, d’échapper à cette mort, à condition de passer par l’épreuve de cette course à travers les flammes. En tous cas, une cérémonie religieuse de ce genre a été, — et est encore — pratiquée dans plusieurs parties du monde; ceux qui l’accomplissent

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marchent solennellement à travers une fournaise de pierres chauffées ou de cendres encore rouges, devant une multitude de spectateurs. On a donné des exemples de cet usage dans une autre partie de cet ouvrage Nous n'en citerons ici qu’un seul : A Gastabala, dans la Cappadoce méridionale, on adorait une déesse asiatique que les Grecs appelaient l’Artémis Pérasienne. Les prêtresses avaient l’habitude de marcher pieds nus sur un feu de charbon, sans en être aucunement blessées. La tradition qui plaçait les aventures d’Oreste et de l’Artémis de Tauride à Gastabala, suggère que ce rite avait été substitué à la crémation d'êtres humains, vivants ou morts^'®. En effet, les hommes et les femmes sacrifiés à l’Artémis de Tauride étaient d’abord passés au fil de Pépée, et puis brûlés dans le feu sacré®’*. Ghez les Garthaginois, on peut, semble-t-il, trouver une autre trace de cette pratique : on rapporte que, lors de la bataille désespérée dTlimère, qui dura de l’aube au crépuscule, le roi carthaginois Ilamilcar resta dans le camp à offrir des sacrifices et des holocaustes sur un immense bûcher, mais lorsqu’il vit son armée céder devant les Grecs, il s’élança dans les flammes et périt ainsi. Dans la suite, ses compatriotes offrirent des sacrifices en son honneur et lui élevèrent un grand monument à Garthage, tandis que d'autres monuments moins considérables furent consaci'és à sa mémoire par toutes les colonies puniques®’®. Dans les cas de danger public, qui nécessitaient des mesures extraordinaires, un roi de Garthage peut très bien s’être senti tenu d'honneur à se sacriûer, selon l'ancienne tradition, dans l’intérêt de son pays, et ces honneurs posthumes qu’on lui rendit montrent que les Garthaginois regardèrent la mort d’Hamilcar comme un acte d'héro'isme et non comme un simple .suicide de désespéré.

Ges exemples qui précèdent, considérés dans leur ensemble, élèvent une très forte présomption, — bien que l’on ne puisse pas dire qu’ils constituent une véritable preuve — en faveur de cette hypothèse que l’usage de brûler une divinité, et surtout Melcarth, soit en image, soit dans la personne d’un représentant humain, était observé au cours d’une fête annuelle à Tyr et dans ses colonies. Nous pouvons ainsi comprendre la croyance qu’Ilercule, en tant qu’il représentait le dieu de Tyr, s’était volontairement donné la mort sur un bûcher. Gar sur maint rivage et

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maint promontoire de la mer Egée, où les Phéniciens avaient leurs comptoirs commerciaux, les Grecs ont pu contempler le feu signal de Melcarth, flamboyant dans les ténèbres de la nuit, et appren- ’ dre avec étonnement que cet étrange peuple barbare brûlait son dieu. On peut supposer que la légende des voyages d’Hercule et de sa mort dans les flammes aient eu cette origine. Mais, avec la légende, les Grecs ont aussi emprunté la coutume de brûler le dieu, car, aux fêtes en l’honneur d’Hercule, on avait l’habitude d’embraser un bûcher en souvenir de la mort du héros sur le mont OEta®''®. Il est donc loisible de supposer, bien qu’on ne nous le dise pas expressément, qu’une statue d’Hercule était régulièrement brûlée sur le bûcher.

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