‹ Adonis, étude de religions orientales comparéesChapitre 34 sur 189 · Le Baal de Tarse · texte numérisé non relu

Le Baal de Tarse

A Amathoute^"'', en Chypre, le culte du Melcarth tyrien se pratiquait à côté de celui d’Adouis; des inscriptions phéniciennes démontrent qu’on vénérait le dieu tutélaire de Tyr également à Idalium ainsi qu’à Larnax Lapéthus. Dans cette dernière ville, les Grecs semblent l'avoir adoré comme un dieu marin et l’avoir identifié avec Poséidon^"®.

Une statue remarquable, trouvée à Amathonte, représente peiit-être Melcarth tueur de lions, rôle que les Grecs attribuaient à Hercule. De taille colossale, elle figure un dieu trapu, solidement charpenté, hirsute avec une expression presque bestiale, des yeux ronds à fleurs de tête, d’énormes oreilles et deux cornes courtes et grosses sur le sommet de la tête. Sa barbe taillée en carré est divisées en petites boucles, sa chevelure tombe en trois tresses sur ses épaules, ses bras musclés ont l’air d’être tatoués. Une peau de lion maintenue par une boucle lui serre les reins et il tient devant lui la dépouille d'une lionne, tandis qu’en chaque main il presse la patte postérieure de cette bête dont la tête manque aujourd'hui, mais devait autrefois lui pendre entre les jambes. Il est à présumer (|ue la gueule de l’animal servait d’orifice à une fontaine, car la pièce rapportée s’appli(juait sur un trou rectangulaire, qui communique par un conduit avec une ouverture située à la partie postérieure de la statue. Les artistes helléniques qui ont emprunté à l'Orient ce modèle barbare, ou d’autres créations du même ordre, ont su pi’oduire, grâce à leur génie, le type ennobli de l'Hercule grec, chez qui le lion ne devient plus qu'un sim{)le accessoire, sa dépouille étant jetée, comme un caj)uchon sur la tête du chas-

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seur. En Ch^^pre on a trouvé des statues du dieu dompteur de v lions, qui représentent les étapes intermédiaires de cette évolution artistique®'®. Pourtant aucune preuve ne nous est fournie : que le Melcarth tyrien ait été brûlé à Chypre soit dans la personne d'un substitut humain, soit en efïigie®*®.

Par contre, nous avons des témoignag-es probants que cette pratique a eu cours en Cilicie, pays séparé de Chypre par un bras de mer, et patrie originelle et traditionnelle du culte d'Adonis®®'. il ne nous est pas dit si les Phéniciens ont colonisé la Cilicie ou non®®®; néanmoins les habitants de ce pays adoraient, et cela jusqu’à une époque très avancée, un dieu qu’on a voulu assimiler à un dieu grec en vogue, mais qui nonobstant a tout l’air et le caractère d’un oriental de naissance. C'est à Tarse qu’était son siège principal, dans une plaine plantureuse où le climat presque tropical se tempérait grâce aux vents du Nord i qui soufflaient des pics neigeux de Tarse, et aux brises salées qui venaient au sud du côté de la mer®®®. Quoique Tarse se ^

vantât de posséder une école de philosophie grecque qui, au rl

début de notre ère, surpassait celles d’Athènes et d’Alexan- %

drie®®^, la cité, en tant que moeurs et mentalité, paraît n’avoir i

rien perdu de son caractère foncièrement oriental. Les femmes |

qu’on voyait déambuler par les rues, étaient emmitoufflées jus- ï

qu’aux yeux à la mode levantine et Dion Chrysostome adresse f

aux habitants de Tarse le reproche de ressembler beaucoup plus <

aux Phéniciens dissolus qu’aux Grecs, dont ils se piquaient de singer la culture®®®. Sur les monnaies municipales on rajDprochait > la divinité locale de Zeus, en la représentant assise sur un trône, le buste tout nu, les jambes drapées dans une robe flottante, tandis qu’elle porte un scepti'e surmonté parfois d’un aigle ou ' souvent d’une fleur de lotus. Mais son caractère exotique est indiqué à la fois par son vocable et par ses attributs; car dans les inscriptions araméennes trouvées sur les monnaies, le dieu s’appelle Baal de Tarse et il a en main un épi de blé ainsi qu’une grappe ^ de raisins ®®®. Ces accessoires le désignent clairement comme le dieu fécondant en général, qui octroie à ses fidèles les deux bienfaits prisés au-dessus de tous les dons naturels : le blé et le vin. Il est donc probable que cette divinité était sémitique, ou, en tous cas, plutôt orientale que grecque. Car, tandis que le Sémite

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calquait tous ses dieux sur le même modèle et qu’il leur réclamait les mêmes bons offices, le Grec, à l’imagination de peintre et à l’intelligence plus ouverte, conférait à ses divinités des traits caractéristiques et individuels, et assignait à chacune sa mission spéciale dans l’économie universelle. C’est ainsi que le Grec faisait appel à Déméter quand il voulait du blé et à Dyonisos quand il désirait des raisins ; il n’était pas assez naïf pour demander à une divinité déjà surmenée de lui fournir à la fois et le grain et le vin.

'2. Le Dieu d'Ibriz.

Un monument remarquable, taillé dans le roc, se trouve à Ibriz, en Cappadoce méridionale et il nous conürme d’une manière frappante dans notre supposition, que le Baal de Tarse était uniquement un Oriental, bien qu’il se dissimulât derrière le Zeus grec dont il prenait l’attitude.

On n’arrive à Ibriz, qu’en cinq jours de marche après avoir quitté Tarse, bien que la distance, à vol d'oiseau, ne soit que de cinquante milles. Car entre ces deux villes, et telle qu’une muraille s’élève la grande chaîne du Taurus. La route traverse le défilé connu sous le nom de Portes Ciliciennes où le paysage entier prend un caractère alpin d’une splendeur incomparable. De tous les côtés, les montagnes menacent les nuées de leurs cimes éblouissantes, di'apées d’un magnifique linceul neigeux, tandis que leurs flancs inférieurs se voilent, comme d’un deuil profond, dans les ténèbres des noires forêts de pins; çà et là, des ravines infranchissables déchirent ces versants qui parfois se transforment en effroyables précipices, de rochers gris et rouges, qui bordent la route, à perte de vue. Ces régions sublimes, avec leur air vivifiant, produisent un ravissement que rehausse encore la splendeur de la perspective, et le voyageur qui a laissé derrière lui la plaine de Tar.se et sa chaleur étouffante, ressent, par contraste, une double allégresse dès qu’il a débouché du défilé et qu’il arrive sur le vaste plateau d’Anatolie. Il lui semble alors qu’il a dit adieu à l’Asie et que se déroule tout droit, devant lui, le grand chemin de l’Europe. Les hautes montagnes vers lesquelles il jette un regard en arrière ont formé, des siècles durant, lu ligne de démarcation entre l’Occident chrétien et l’Orient musul-

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man; au midi régnaient en souverains les Califes, successeurs de Mahomet et au nord les Empereurs byzantins exerçaient leur pouvoir. Durant des siècles, ce fut le Taums qui endigua la marée montante de l’invasion arabe, et, quoique d’année en année le flot réussissait à percer le défilé des Portes Ciliciennes, entraînant dans sa course à travers la plaine ruines et ravages, la marée descendante reprenait toujours son niveau en s’abaissant dans la plaine cilicienne. Une série de postes allant du Taurus à Constantinople signalait par ses feux à la capitale byzantine l’approche des envahisseurs musulmans

Le village d’ibriz occupe une situation admirable, au pied du versant septentrional du Taurus, à quelques six ou sept milles au sud de la ville d’Erégli, l’ancienne Cybistra. Le chemin qui conduit de la ville au village traverse une région très riche, plantée de blés et de vignes et sillonnée de verts sentiers plus charmants que ceux du Devonshire, bordée de haies épaisses et de rangées de saules, de peupliers, de noisetiers, d’aubépines et d’énormes noyers centenaires où, aux premiers jours de l’été, le rossignol fait entendre son ramage. Ibriz blotti au milieu de vergers, de noyers et de vignes, comme dans un nid de verdure, s'élève à l’embouchure d’un profond ravin, que dominent de hautes falaises de roches rouges. Là se déverse un ruisseau dont l’onde est limpide comme le cristal, mais prend une teinte bleue foncé; grossi par un grand nombre de sources, il devient vite un torrent impétueux et infranchissable, dont les eaux grondantes et écumantes bondissent sur les rochers qui forment son lit. A quelque distance de la source, un affluent de la rivière principale coule dans un conduit long et étroit, au-dessous d’un rocher rougeâtre, érodé par le temps, qui émerge tout à coup de l’eau. Sur ce rocher, poli et taillé, on voit des sculptures, deux figures colossales, qui représentent un dieu et un adorateur. La divinité, haute de près de quatorze pieds, a un visage mâle, porte la barbe, et a la tête coiffée d’un grand bonnet conique garni de plusieurs paires de cornes ; le costume très simple consiste en une tunique courte et serrée à la taille par une ceinture qui s’arrête aux genoux. Le dieu a les bras nus, les jambes nues; des sortes de bracelets entourent ses poignets ; ses pieds sont chaussés de hautes bottes, à pointe recourbée; de la main

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droite, il lient un rameau de vigne chargé de grappes; de la gauche, il élève une gerbe de blé barbu, encore cultivé aujourd’hui en Cappadoce ; les épis de blé s'avancent au-dessus de ses doigts, tandis que les longues tiges pendent jusqu'à ses pieds. En face de lui, debout, est l'autre personnage, de huit pieds de haut seulement. Il représente certainement un prêtre ou un roi, plus probablement Tun et l'autre. Les riches vêtements contrastent avec le costume si simple du dieu. Il est coiffé d’une tiare ronde, mais non pointue, entourée de bandeaux, et ornée en avant d'un bouquet de pierreries, comme en portent encore aujourd’hui les princes orientaux à leur fez ; une robe longue, à lourdes franges le drape et tombe jusqu'aux chevilles; un châle, ou manteau jeté par dessus le costume, est fixé sur la poitrine par une agrafe de pierres précieuses; robe et châle ont été travaillés avec grand soin par le sculpteur povtr imiter la broderie. Un lourd collier, formé d’anneaux ou de perles, entoure le cou ; le seul poignet AÛsible porte un bracelet, les pieds sont chaussés de bottes qui ressemblent à celles du dieu. Il lève une main, ou peut-être les deux, en signe d’adoration. Le visage du dieu, comme celui de son adorateur, est remarquable par un grand nez aquilin, en bec d’aigle; les cheveux et la barbe sont épais et bouclés^**.

La situation géographique de ce monument rappelle celle d’Aphaca sur le Liban®*®. Dans les deux endroits, en effet, nous voyons une magnifique rivière jaillir impétueusement du rocher pour répandre la fertilité dans la riche vallée qui s'étend au-dessous. Nulle région, peut être, n’était plus propre à inspirer à l’homme l'adoration de ces jmissances de la nature au bienfait desquelles il attribue la fertilité de la terre, et qu’il considère comme la vie de la création animée. Avec son air frais et vivifiant, son abondante verdure, sa magnifique rivière d'eau pure et fraîche comme la glace, si agréable pendant les brûlantes chaleurs de l’été, et sa vaste étendue de terre fertile, la vallée peut bien avoir été la résidence d un ancien prince ou d’un prêtre de haut rang, qui attestait par un tel monument, son dévouement et sa gratitude envers le dieu. La capitale de ce prêtre ou roi a pu être à Gybistra®**, la moderne Erégli, qui n’est plus aujourd hui qu'une ville déchue et misérable, isolée

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parmi des vergers et des jardins couverts d’une végétation luxuriante de noyers, de peupliers, de saules, de mûriers, et de chênes. C’est un véritable paradis d’oiseaux. La grive et le rossignol y ' chantent à plein gosier, la huppe secoue sa touffe de plumes, les.piverts au brillant plumage, voltigent de buisson à buisson, et les martinets s’élancent dans les airs par centaines en poussant leurs cris aigus. Cependant, non loin de là, l’influence bienfaisante des sources et des rivières ne se fait plus sentir, et tout n’est que désolation : en été, un désert aride coupé d’étangs et de vastes étendues de sel, en hiver une large flaque d’eau stagnante, qui répand des exhalaisons pestilentielles à mesure qu’elle se dessèche avec l’arrivée des chaleurs.

Vers l’occident, s’étend, à perte de vue, l’étendue infinie de la morne plaine lycaonienne, stérile, sans arbres, et désolée; elle disparaît au loin dans l’horizon bleuâtre, ou est coupée brusquement par des chaînes abruptes de montagnes volcaniques déchiquetées, sur lesquelles, quand le soleil brille, s’arrêtent les ombres des nuages, pourprées et douces comme du velours Quoi d’étonnant si la magnificence souriante de l’un de ces paysages, contrastant si vivement avec la morne stérilité de l’autre, en ait fait aux yeux de l’homme primitif un véritable jardin de Dieu?

L’un des attributs qui désigne la divinité d’ibriz comme une ' puissance de fertilité ne doit pas être oublié : ce sont les cornes qui surmontent sa haute tiare, probablement des coimes de tau- « reau; car, pour les éleveurs de bétail primitif, le taureau est l’en- -jj blême le plus naturel de la force génératrice. A Carchémis, la ?! grande capitale hittite, sur l’Euphrate, on a découvert un bas i relief qui représente un dieu ou un prêtre, richement vêtu, coiffé £ d’un bonnet élevé, orné de cornes et surmonté d’un disque^®*. S Des sculptures trouvées au palais d’Euyuk dans le Nord-Ouest S de la Cappadoce prouvent que ces Hittites adoraient le taureau m et lui sacrifiaient des béliers®®®. De même, les Grecs figuraient > le dieu du vin, Dionysos, sous la forme d’un taureau®®*. 1

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