Sandon de Tarse
On peut tenir pour certain que le dieu d’ibriz, avec les raisins et le blé qu’il tient à la main, est identique au Baal de \
LE BUCHER DE SANDON
Tarse, qui porte les mêmes emblèmes mais quel était son nom? et qui étaient ses adorateurs? Les Grecs apparemment l'appelaient Hercule; du moins, à l’époque byzantine, la ville voisine de Cybistra prit le nom d’Héraclée, ce qui semble montrer qu’Hercule était considéré comme la divinité principale du lieu Pourtant, le style et le costume des Og-ures d’Ibriz prouvent incontestablement que le dieu était oriental. S’il était besoin d’une conGrmation on la trouverait dans les inscriptions gravées dans le roc à côté des sculptures, inscriptions écrites dans ce système particulier d’hiéroglyphes que l’on sait être celui des Hittites. 11 s’ensuit, donc, que la divinité adorée à Tarse et Ibriz était un dieu des Hittites; ce peuple ancien et peu connu qui occupait le centre de l’Asie Mineure, inventa un système d’écriture, et étendit son influence, sinon sa domination, de l'Euphrate jusqu’à la mer Egée. Les Hittites, montagnards intrépides, descendirent sans doute des hauts plateaux arides de l’intérieur, qui sont le prolongement du vaste plateau de l’Asie Centrale, avec un climat qui varie des chaleurs les plus accablantes en été, au froid le plus perçant en hiver’®'; ils franchirent les cols et allèrent s’établir à une époque très reculée, dans les riches plaines méridionales de la Syrie et de la Gilicie’®®. On discute encore sur leur langue et leur race; mais on paraît s'accorder en général pour dire que ni l’une, ni l’autre n’était sémiti([ue ’®®.
Deux savants ont proposé de lire, dans l’inscription que porte la statue colossale du dieu à Ibriz, le nom de Sandon ou Sanda‘®'’ — Et, quoiqu’il en soit, il y a d’autres raisons pour croire que Sandon, Sandan ou Sandes a dû être le nom du dieu de la fertilité en Gappadoce et en Gilicie. Les Grecs semblent en elîet, comme nous l’avons vu, avoir identifié le dieu d'Ibriz avec Hercule, et on nous rapporte qu’un nom d’Hercule, en Cappadoce et en Gilicie, était Sandon ou Sandes ‘®'. Or ce Sandon ou Hercule, passait pour le fondateur de Tarse, et on célébrait en .sa mémoire une fête annuelle, ou tout au moins périodi(pie, en lui élevant un magnifique bûcher*®®. Sans doute, à cette fête, comme à celle do Melcarth, brûlait-on une image du dieu sur son propre bûc.her : des monnaies de Tarse nous montrent souvent le bûcher, édifice conique reposant sur un autel enguirlandé, portant
LE BUCHER DE SANDON
l'image de Sandon lui-même; un aigle est perché sur le sommet du bûcher, les ailes étendues, sur le point, dirait-on, d’emporter vers le ciel, dans la colonne de fumée et de feu, l âme du dieu livré aux flammes*®^. C’est d'une façon analogue que, lorsqu'un empereur romain mourait en laissant un fils pour lui succéder sur le trône, on fabriquait une statue de cire ressemblant au défunt, et on la brûlait sur un énorme bûcher pyramidal, formé de bois disposé en carré: puis on lâchait un aigle du sommet du bûcher en flammes, comme pour véhiculer au ciel l'àme de l’empereur mort, élevé au rang des dieux^®h Les Romains ont peutêtre emprunté à l'Orient cette coutume grandiose qui rappelle en effet l adulation orientale beaucoup plus que la simplicité romaine*®^.
Le type Sandon ou Hercule tel que nous le voyons sur les monnaies de Tarse est celui d’une divinité asiatique debout sur un lion. C’est ainsi qu'il est figuré sur le bûcher et aussi qu'il apparaît séparément et sans le bûcher. Nous pouvons d’après ces représentations, nous faire une idée passablement exacte de la forme et des attributs du dieu. C’est un homme portant la barbe, debout sur un lion qui a des cornes et souvent des ailes. Sa tête est coiifée d’une haute tiare, et il est vêtu, parfois d'une longue robe, parfois d'une tunique courte. Sur l’une des monnaies au moins^ ses pieds sont chaussés de grandes bottes à oreilles. Une épée, un arc et un carquois, quelquefois l'un ou l'autre seulement, pendent à son côté ou par-dessus son épaule. La main droite, élevée en l’air, tient une fleur. De l'autre, il dresse une hache à deux tranchants, et quelquefois une guirlande soit en plus de la hache, soit sans elle ; la hache à deux tranchants est cependant l’un des attributs les plus fréquents de Sandon ‘®®.
I 4. Les Dieux de Boghaz-Keui.
Dans le célèbre groupe de sculptures hittites gravées sur le roc à Boghaz-Keui, au nord-ouest de la Cappadoce, est l'eprésentée une divinité d’un type presque exactement identique. Le village de Boghaz-Keui, c’est-à-dire « le NÛllage du défilé », s’élève à l’entrée d’une gorge étroite, profonde et pittoresque, qui s'élargit dans un plateau sauvage, bordé d’abruptes montagnes en cal-
LE BUCHER DE SANDON
Caire gris. Les maisons sont bâties sur les pentes inférieures des collines, près d’une rivière qui jaillit de la gorge, et va se jeter dans l'Halys, situé vers l’ouest à dix heures de marche environ. Immédiatement au-dessous du village moderne, se trouvait une importante ville ancienne, défendue par de massives murailles; elle était située sur le sol inégal et accidenté de l’escarpement, avec deux redoutes dominant de hauts précipices. Les murs s’élèvent encore, en plusieurs endroits, de douze pieds ou encore plus. Ils sont épais de quatorze pieds, et sont formés, à l'extérieur et à l’intérieur, d’un revêtement d’énorme blocs, avec des moellons au centre. A l’extérieur, la muraille est fortifiée à des intervalles d’une centaine de pieds, par des tours avancées ou des arcs-boutants, qui paraissent être plutôt des soutiens architecturaux que des défenses militaires. Le style de la maçonnerie, avec les larges pierres placées en rangées à peu près parallèles, rappelle les murs de Mycènes, qui doivent être à peu près de même époque ; et la célèbre Porte des Lions de Mycènes a son pendant dans la Porte Méridionale de Boghaz-Keui, flanquée aussi de deux gigantesque lions de pierre, exécutés dans le meilleur style de l’art hittite. Une figure de guerrier hittite, ou d’amazone, en haut-relief, orne la paroi intérieur de la porte de l'est. Une épaisse végétation de broussailles et de chênes rabougris couvre maintenant la plus grande partie du site. Les ruines d’un temple ou d'un palais très vaste et bâti avec d’énormes blocs de pierre, occupent, à l'intérieur des murs, une terrasse dont l’emplacement dominait le paysage. Cette grande ville, dont la circonférence a quatre ou cinq milles de tour, paraît avoir été l’ancienne Ptérie, dontCrésus, roi de Lydie, s’empara, au cours de la guerre qu’il livra à Cyrus. Elle était probablement la capitale d’un puissant empire, avant ([ue les Phrygiens eussent passé de l’Europe dans l’intérieur de l'.Vsie Mineure, et eussent fondé un état rival à l’ouest de l llalys'*®".
Un sentier raide et accidenté conduit du villaire de Bo^haz-
Kcui à un sanctuaire ({ui s’élève sur la colline de Ja/.yly kaja, à environ un mille et demi à l’esl. Là, parmi des falaises de calcaire grisâtre, la nature a ménagé un enqilacement vide à peu près rectangulaire, exposé à toutes les intempéries. Sur trois côtés, des rochers élevés servent de murs; l’un des petits côtés est
lü()
LE BUCHER DE SANDON
ouvert et doune vue sur les versants brusques des montagnes plus éloignées : tableau charmant entouré d’un cadre massif. La longueur de la salle est de cent pieds environ ; sa largeur varie de vingt-cinq à cinquante pieds. Un gazon à peu près uni sert de parquet. A droite, lorsqu’on se tourne vers l'intérieur, une ouverture étroite dans le roc conduit à une autre salle, beaucoup plus petite, sorte de corridor qui paraît avoir été le sanctuaire retiré ou le Saint des Saints ; c’est un lieu romantique, où l'ombre profonde des rochers est atténuée par le feuillage brillant des noyers et la vue du ciel et des nuages au-dessus de la tête.
Sur les rochers qui forment les murs de ces deux salles sont gravées les fameux bas-reliefs. Dans le premier sanctuaire, ces basreliefs représentent deux grands cortèges qui défilent le long de la salle et marchent à la rencontre l’un de l’autre sur le mur plus court de l’extrémité intérieure.
Les figures du mur de gauche sont, pour la plupart, des hommes vêtus du costume hittite caractéristique ; haute tiare, souliers à pointes recourbée, tunique serrée à la taille et s’arrêtant aux genoux*®*. Sur le mur de droite, sont des femmes portant la haute tiare, non plus conique, mais cylindrique, crénelée et coupée carrément par-dessus ; leurs robes à longs plis verticaux tombent jusqu’aux chevilles ; leurs chaussures ressemblentàcelles des hommes. Sur le mur plus court, où les processions se rencontrent, la dimension plus grande des personnages, leur haute taille, aussi bien que leur posture et leurs attributs, montrent que ce sont des divinités. Entête de la procession des hommes, marche, ou est porté, un dieu barbu et vêtu du costume hittite ordinaire, haute tiare, tunique courte, et souliers à pointe recourbée ; mais ses pieds reposent sur les têtes baissées de deux hommes. De la main droite, le dieu tient, appuyé sur son épaule, un sceptre ou massue tandis que de la main gauche, il présente un symbole, qui ressemble à un foudre en forme de trident, surmonté d’un signe symbolique qui accompagne d’ordinaire les noms royaux. Derrière lui vient un personnage semblable, mais plus petit : un homme, ou plutôt un dieu, portant une massue sur son épaule, et tenant de la main gauche une longue épée à poignée plate. Ses pieds sont posés, non sur deux hommes, mais siar deux monticules aplatis au sommet, qui semblent représenter des montagnes. A la tête de la
LE BUCHER DE SANDON
procession des femmes, et faisant face au dieu porté sur les deux hommes, est ügurée une déesse, debout sur une lionne ou une panthère. Son costume ne diffère pas de celui des autres femmes; ses cheveux pendent sur son dos en longues tresses; de sa main droite, elle tend, jusqu’à toucher celui du dieu, le même emblème que celui-ci présente aussi.
Sous les bras tendus des deux divinités, on aperçoit le protome de deux animaux, qu’on a d’ordinaire regardés comme des taureaux, mais qui sont plutôt des chèvres; chacun porte sur sa tête la haute coiffure conique des Hittites, et son corps est caché par celui de la divinité. Derrière la déesse, vient une figure plus petite, celle d’un jeune homme à ce qu’il semble, debout comme elle sur une lionne ou une panthère. 11 est imberbe, et porte le costume hittite : tiare, tunique courte, souliers à pointes recourbée. Il est ceint d’une épée dont le pommeau est en forme de ci’oissant; delà main gauche, il dresse une hache à deux tranchants; de la droite, il semble tenir un objet indéterminé ; à la hauteur delà tête sont gravés deux signes hiéroglyphiques. Il est suivi de deux femmes ou plutôt, peut-être, de deux déesses, semblables à celle qui va en tête de la procession, mais elles portent des emblèmes différents et se dressent, non sur une lionne, mais sur un aigle bicéphale aux ailes déployées.
L’entrée de la petite salle est gardée, de chaque côté, par un monstre ailé, sculpté dans le roc ; ces deux figures ont un corps humain, mais l’une à la tête d'un chien, l’autre celle d’un lion. Dans le .sanctuaire plus retiré, auquel ce passage gardé par les monstres donne accès, des bas-reliefs sont aussi gravés sur les murs. D'un côté, nous voyons une procession de douze hommes, vêtus du costume hittite, et qui marchent en tenant chacun une épée recourbée à la main droite. Sur le mur opposé, se dresse la statue colossale d’un dieu étrange, dont la tête humaine repose sur deux protomes de lion, portés par deux autres lions entiers, debout sur leur tête. La face, coiffée de la haute tiare conique, est celle d’un personnage jeune et imberbe, pareil à ce dieu mâle debout sur la lionne dans la grande salle; l'oreille tournée vers le spectateur porte un anneau. Fait étrange, cette figure composite, (jui rappelle un trophée de chasse ou de guerre, est montée sur une laige lame d’épée à renfort central,
LE BUCHER DE SANDON
qui est plantée profondément en terre. A la droite de cette divinité, un panneau carré, taillé dans le roc, représente un groupe de deux figures en relief. La plus grande des deux ressemble beaucoup au jeune homme debout sur la lionne, dans l'autre sanctuaire. Son menton est imberbe; il est coiffé dune tiare du même genre, vêtu de la même tunique courte, avec les mêmes chaussures à pointe recourbée, la même épée à pommeau en forme de croissant; dans la main droite, il dresse un emblème identique; mais, son bras gauche entoure le cou de la plus petite figure, qu’il paraît serrer contre lui dans un geste de protection. Le personnage ainsi embrassé par le dieu est sûrement un prêtre ou un roi-prêtre. Son visage est rasé; il a sur la tête une longue perruque; un grand manteau lui tombe jusqu’aux pieds; une sorte de chasuble est jetée par dessus. Le dieu serre de sa main gauche le poignet du bras droit du prêtre; celui-ci de sa main gauche tient par le haut une houlette^ ou un bâton de berger, courbé à l’exti'émité ; le prêtre et son protecteur regardent tous deux vers le dieu-lion. Derrière eux, en haut du panneau, dans un coin, on aperçoit un emblème divin formé d’un disque ailé d’où descendent des signes symboliques de signification douteuse. La reiDrésentation du prêtre ou du roi dans ce costume — mais non pas dans cette attitude — est assez familière ; car on la retrouve deux fois dans le premier sanctuaire, et deux fois encore au grand palais hittite d'Euyuk, situé à quatre heures et demie de marche environ, au nord-est de Boghaz-Keui. Dans le premier .sanctuaire de Boghaz-Keui, nous voyons le prêtre, marchant dans le cortège des hommes, tenant d'une main par le haut son bâton augurai à volutes, ou lituus, et de l'autre un emblème qui rappelle celui de la déesse debout sur une lionne; au-dessus de sa tête, on voit le disque ailé, sans les autres attributs. 11 occupe en outre une place bien en vue sur le mur de droite de ce sanctuaire, à l’écart des deux processions, et sculpté avec des dimensions plus considérables qu’aucune des autres figures. 11 est là, debout sur deux monticules, figurant peut-être des montagnes, et dresse, de la main droite, l’emblème du disque ailé au-dessus des autres symboles, avec cette seule dillérence que le dessin central est remplacé par une figure d’homme coiffé d’une tiare conique, et vêtu d’une
LE BUCHER DE SANDON
longue robe ornée de dénis de scie. Sur l’un des bas-reliefs du palais d’Euyuk, nous voyons le prêtre avec son vêtement caractéristique et, sa crosse, suivi d’une prêtresse, tous deux levant une main en signe d’adoration : ils s’avancent vers l’image d’un taureau qui est debout sur un haut piédestal, à côté d’un autel. Derrière eux, un prêtre conduit au sacrifice un troupeau de béliers. Sur un autre bas-relief d’Euyuk, le prêtre, dans un costume semblable et suivi aussi par une prêtresse, s’approche d’une déesse assise et paraît répandre une libation à ses pieds. Ces deux scènes représentent, sans doute des actes d’adoration rendus dans un cas à une déesse, dans l’autre à un taureau^®'*.
Il nous reste à nous demander quelle est la signification de ces sculptures gravées dans le roc à Jazylykaja près de Bogliaz- Keui. Quelles sont ces processions qui se rencontrent? Quels sont ces personnages figurés? que font-ils? Certains ont pensé que nous sommes ici en présence d’une scène historique, qui commémore un grand événement, comme la signature d'un traité de paix entre deux peuples ou le mariage d’un prince royal avec la fille d’un roi*’®. Mais à cette opinion on a objecté, avec raison, que les attributs des personnages prouvent que ce sont ou des dieux ou des prêtres, que la scène, par conséquent, a un caractère religieux, ou mythique, plutôt qu’historique. Quant aux deux personnages en tête de la procession, qui se tendent l’un à l’autre leurs symboles, l’opinion la plus probable paraît être qu’ils jouent le rôle de la grande déesse asiatique de la fertilité et de son époux, quels qu’aient été les noms de ces divinités; il semble en eflet que sous des noms divers, le môme couple divin ait été adoré, suivant les mêmes rites, dans toute l’Asie Occidentale*”. Le dieu barbu, qui, tenant un trident de sa main gauche tendue, conduit la procession des hommes, doit être la divinité paternelle, le grand dieu hittite du tonnerre, qui avait pour emblème la foudre et le taureau; car on peut, avec assez de raison, considérer comme une représentation de la foudre le trident qu’il porte. La divinité est figurée d’une façon analogue sur deux monuments en pierre de l’art hittite qu’on a trouvés respectivement à Zenjirli dans la Syrie septentrionale et à Babylone. Sur tous les deux nous voyons un dieu portant la barbe, dans le
LE BUCHER DE SANDON
costume hittite ordinaire : haute tiare, tunique courte, souliers à pointe recourbée, ceint d’une épée à la poignée en forme de croissant, élevant les mains, tenant de l’une la hache à un seul tranchant ou un marteau, de l’autre un trident sinueux qui peut tenir lieu, pense-t-on, d‘un éclair en zigzag, ou d’un faisceau de foudres. Sur le monument de Babylone, qui porte une longue inscription hittite, le chapeau du dieu est orné d’une paire de cornes*'-. Ces cornes sont apparemment celle d’un taureau; car, sur un autre monument hittite, trouvé à Malatia sur l’Euphrate, est sculptée une divinité, dans le costume hittite ordinaire, debout sur un taureau et brandissant de la main gauche un trident, sjmibole de la foudre, tandis que, lui faisant face, un prêtre, vêtu d’une longue robe, tient d'une main une crosse ou un bâton recourbé, et de l’autre répand une libation*'^ Le dieu hittite porteur de la foudre nous est aussi connu par un traité d’alliance conclu, vers l’année 1290 av. J. -G., par Khattusil, roi hittite, et Ramsès II, roi d’Egypte. Par un hasaid aussi heureux que singulier, nous possédons des exemplaires de ce traité dans les deux langues, hittite et égyptienne. On a découvert l’exemplaire hittite, il y a quelques années, gravé en caractères cunéiformes sur une tablette d’argile à Boghaz-Keui : deux exemplaires de ce traité, en hiéroglyphes égyptiens, sont gravés sur les murs d’un temple à Thèbes. D'après ces derniers, que l'on a pu lire et traduire, nous voyons que ce dieu du tonnerre était la principale divinité des Hittites, et que les deux sceaux hittites apposés au traité représentaient le Roi embrassé par le dieu-tonnerre et la Reine embrassée par la déesse du soleil d'Arenna*'*. Cette divinité hittite du tonnerre semble avoir survécu longtemps à Doliche, en Gomagène, où, dans Part romain d’une époque assez tardive, on le voit réapparaître sous le titre de Jupiter Dolichenus, coiffé d'un bonnet phrygien, debout sur un taureau, et brandissant une hache à double tranchant d'une main, un foudre de l’autre. Son culte sous cette forme fut transporté de la Syrie, dont il était originaire, par des soldats et des esclaves, et s’étendit bientôt sur une grande partie de l’empire romain, surtout sur les frontières où il était très en faveur dans les camps des légions Ce rapprochement du taureau avec la foudre, comme emblèmes de la divinité, fait penser que l’animal a pu être choisi
LE BUCHER DE SANDON
pour représenter le dieu du ciel à cause non seulement de ses pouvoirs de génération, mais aussi de sa voix : car, dans le grondement du tonnerre, l’homme primitif a peut-être bien entendu le mugissement d’un taureau céleste. Quant à la déesse, qui, en tête de la procession des femmes, fait face au dieu du ciel dans le sanctuaire de Boghaz Keui, on la reconnaît généralement comme la divine mère, la grande déesse asiatique de fertilité et de vie. Sa haute coiffure crénelée, au sommet plat, et la lionne ou panthère sur laquelle elle est debout, nous rappellent la couronne crénelée et le char tiré par des lions de Gybèle, qui était adorée dans le voisinage, en Phrygie, au delà de l’Halys^’®. De même, Atargatis, da grande déesse syrienne d’Hiérapolis- Bambyce, était ainsi représentée, assise sur des lions et portant une tour sur la tête^L A Babylone, une déesse que les Grecs appelaient Rhéa, était figurée avec deux lions dressés sur ses genoux*'®.
Mais quel est, dans les sculptures rupestres retrouvées à Boghaz- Keui, le jeune homme, coiffé de la haute tiare conique et portant une hache à double tranchant, qui se tient debout sur une lionne ou une panthère, immédiatement après la déesse? Ce personnage est d’autant plus remarquable qu’il est le seul être viril parmi la longue file féminine. Il est probable qu’il est à la fois le fils divin et l’amant divin de la déesse ; car nous verrons plus tard que, dans la mythologie phrygienne, Atys unissait en lui ces deux caractères*'®. La lionne, ou la panthère, fait ressortir l’affinité du dieu avec la déesse que supporte un animal de même espèce. Il est naturel que la déesse lionne ait eu pour fils et pour amant un lion. Car il est probable que les divinités orientales représentées avec une forme humaine, debout ou assises sur des lions ou d’autres animaux, ne pouvaient pas, à l'origine, être distinguées des bêtes, et que la séparation complète de la forme animale d’avec la forme humaine, ou divine, fut une conséquence des progrès du savoir et de la puissance qui ont, avec le temps, amené l’homme à s’accorder plus de respect à lui-même et à en accorder moins aux brutes. Les dieux hybrides d’Egypte qui eurent un corps humain et la tête d’un animal, constituent l’étape intermédiaire de cette évolution, qui a transformé des bêtes en divinités anthropomorphiques.
LE BUC[1ER DE SAN DON
Il nous est peut-être permis maintenant de hasarder une conjecture à propos de la signification de cette étrange et colossale ligure du second sanctuaire de Jazylykaja dont la tête est humaine et le corps composé de lions. Car il faut remarquer que la tête du personnage est jeune et imberbe, et qu’il porte une haute tiare conique, ressemblant de ces deux façons à l’adolescent qui tient la hache à deux tranchants, dans le premier sanctuaire. Nous pouvons imaginer que la représentation du lion montre ici la véritable nature mystique, c’est-à-dire ancienne et sauvage, du dieu qui, dans le premier sanctuaire, s’exhibait à ses adorateurs sous l’aspect plus convenable d’un homme. Aux rares initiés admis à franchir le portail gardé par les monstres et à passer dans le Saint des Saints, le secret solennel était peutêtre révélé que leur dieu était un lion, ou plutôt un homme-lion, un être en qui la nature animale et la nature humaine coexistaient mystérieusement'*-". Le lecteur peut se rappeler que, sur le roc, à côté de celte divinité à forme de lion, est sculpté un groupe qui représente un dieu entourant de son bras le cou du roi-prêtre, dans une attitude protectrice, et tenant une des mains du roi-prêtre dans la sienne. Les deux personnages regardent vers le monstre léonin et s’avancent vers lui : le dieu tend sa main dioite comme pour le montrer du doigt. La scène représente peut-être la divinité initiant le prêtre au mystère, ou le préparant à remplir ses fonctions dans quelque rite solennel qui exigera toute sa force et tout son courage. Il paraît faire avancer le prêtre en le réconfortant et en l’assurant qu’aucun mal ne peut l’atteindre, tant que le bias du dieu est passé autour de lui et que la main du dieu tient la sienne. Où le conduit-il? peut-être à la mort. L’ombre projetée par les rochers, qui s’étend sur les deux personnages, dans ce ravin sinistre, est peut-être un présage de l'ombre encore plus épaisse qui bientôt va tomber sur le prêtre. Il s'avance cependant, tenant son bâton de berger, comme s'il disait : « Oui, je marche dans la vallée de la mort, mais je ne crains aucun mal, car Tu es avec moi; Ton sceptre et Ta crosse m'encouragent ».
Si notre hypothèse — car ce n’est guère là qu'une hypothèse — repose sur quelque fondement de vérité, les trois principaux personnages de la procession de Hoghaz-Keui représentent le Père divin, la Mère divine et le Fils divin. Mais il nous reste
LE BUCHER DE SAN DON
encore à nous demander : que font-ils? Ils célèbrent une cérémonie religieuse, cela semble certain. Mais laquelle? Nous pouvons supposer que c'est un mariage sacré et que la scène imite une cérémonie que célébraient périodiquement, et à ce même endroit, des représentants humains de la divinité*-’. En etiet, la rencontre solennelle des personnages virils et féminins, en tête de chaque cortège, suggère évidemment l’idée d'un maiiage, et a été interprétée ainsi par les savants qui, cependant, y voyaient l'union historique d’un prince et d'une princesse au lieu de l'union mystique d'un dieu et d’une déesse, négligeant ain^i les symboles de divinité que portent les principaux personnages*--. Il nous est loisible de supposer qu’à Boghaz-Keui, comme en beaucoup d'autres endroits de l’Asie Mineure, le gouvernement était aux mains d’une famille dont les membres cumulaient les fonctions royales et sacerdotales, et personnitiaient les dieux dont ils portaient le nom. C’est ainsi qu’à Pessinonte en Phrygie, comme nous le verrons plus tard, les prêtres de Cybèle portaient le nom de son époux Atys, et, sans nul doute, le représentaient dans les cérémonies *-\ S'il en était ainsi à Boghaz-Keui, nous pouvons conjecturer que le souverain pontife et sa famille célébraient chaque année le mariage des puissances divines de fertilité, le Dieu Père et la Déesse Mère, pour assurer la fertilité de la terre et la multiplication des hommes et des bêtes.
Le pontife lui-même et sa femme jouaient naturellement le rôle principal dans la cérémonie, sauf quand ils préféraient, pour de bonnes raisons, déléguer à d’autres cette tâche onéreuse. Que de telles délégations se pratiquaient, c’est ce que nous suggère peutêtre la position du })ontife lui-même qui occupe, dans la procession, une place secondaire; en un autre endroit il est représenté, comme s'il était en train de surveiller la cérémonie de loin**'. Le rôle de fils divin devait sans doute être rempli dans la cérémonie par 1 un des propres enfants du grand-prêtre, dont le nombre ))eut bii-n avoir été considérable. Car il est probable que, là comme ailleurs en Asie Mineure, la déesse mère était personnifiée par une foule de courtisanes sacrées *”, avec qui le chef spirituel était peut-être tenu de s’unir, en sa qualité de divinité incarnée. Si la personnification du Fils du Dieu imposait un lourd et pénible tardeau sur les épaules de celui qui remplissait ce
LE BUCHER DE SANDON
rôle, il est possible que le représentant de la divinité ait pù être choisi, peut-être par le sort, dans la nombreuse progéniture des courtisanes consacrées ; or ces femmes, comme incarnations de la Déesse Mère, étaient sans doute censées transmettre à leur descendance quelque partie de leur propre divinité.
Quoiqu’il en soit, si les trois personnages représentés à Boghaz- Keui sont bien le Père, la Mère et le Fils, la place remarquable assignée au troisième d’entre eux qui marche, seul, derrière sa mère, dans la procession des femmes, paraît indiquer qu'on le considérait comme plus intimément rapproché d'elle que son Père. De là nous pouvons inférer par conjecture que la règle de descendance chez les Hittites était plutôt matriarcale que patriarcale, et cette conjecture est confirmée par des archives hittites, où les noms de la Grande Reine et de la Reine Mère sont mentionnés, tout comme celui du roi, sur les documents d’Etat^^®. Les autres personnages du cortège peuvent représenter des êtres humains portant le costume et les attributs de divinités. Tels sont, par exemple, les deux femmes debout sur un aigle bicéphale, les deux personnages mâles marchant sur ce qui ressemble à deux montagnes, et les deux créatures ailées dans la procession des hommes, dont l’un est peut être le dieu de la lune, car il porte un croissant sur sa tête/-’.
U. Sandon et Baal à Tarse.
Quoique l'on pense de ces conjectures, une chose paraît bien claire et certaine. Le personnage de Boghaz-Keui que j’ai appelé le Fils divin est identique au dieu Sandon, que l’on voit sur le bûcher à Tarse. Chez tous les deux, le costume, les attributs, l’attitude sont semblables. Tous deux représentent un homme vêtu d’une tunique courte, coiffé d’une haute tiare conique, ceint d'une épée, une hache à double tranchant à la main, et un lion ou une panthère sous les pieds*-®. En conséquence, si nous sommes fondés à le regarder comme le Fils divin à Boghaz- Keui, nous pouvons conjecturer que, sous le nom de Sandon, il avait les mêmes caractères à Tarse. Celte hypothèse s’accorde parfaitement avec le titre d'Hercule que les Grecs donnaient à Sandon; car Hercule était le fils de Zeus, le puissant
LE BUCHER DE SANDON
père des dieux. En outre, nous avons vu que le Baal de Tarse, qui tient en main des grappes de raisin et du blé, était assimilé à Zeus‘**. Il semblerait donc qu’à Tarse et à Boghaz-Keui, il y avait un couple de divinités, un divin Père et un divin Fils, que les Grecs rapprochèrent respectivement de Zeus et d’Hercule. Si le Baal de Tarse était un dieu de fertilité, comme ses attributs l’impliquent clairement, son identification avec Zeus serait naturelle, puisque Zeus dans la croyance des Grecs, envoyait du ciel la pluie et la fertilité*^®. Et l’identification de Sandon avec Hercule serait également naturelle, puisque le lion, et la mort sur le bûcher, leur étaient à tous deux des attributs communs. Notre conclusion est donc que c’était le Fils divin, le dieu-lion, que l'on brûlait en image, ou dans la personne d'un représentant humain à Tarse, et peut-être à Boghaz-Keui. Les cas analogues chez les Sémites suggèrent que la victime qui jouait le rôle du Fils de Dieu sur le bûcher devait, en règle stricte, être le fils du roi”’ mais il n’y a guère de doutes que, plus tard, une effigie ait été substituée à l'homme.