‹ Adonis, étude de religions orientales comparéesChapitre 36 sur 189 · Rois-prêtres d’Olba · texte numérisé non relu

Rois-prêtres d’Olba

Malheureusement nous ne savons à peu près rien des rois et prêtres de Tarse. Au temps des Grecs, nous entendons parler d’un philosophe épicurien de la ville, appelé Lysias, que ses concitoyens élurent à la fonction de porteur de couronne, c’està-dire de prêtre d’IIercule. Une fois élevé à cette dignité, il ne voulut plus quitter sa charge, mais se comporta en tyran, vêtu d’une robe blanche bordée de pourpre, d’un manteau de prix, de souliers blancs, et d’une guirlande de laurier doré. Il .se conciliait les faveurs de la multitude en lui distribuant les biens des riches, tandis qu’il faisait mettre à mort ceux qui refusaient de lui ouvrir leurs bourses”®. Nous ne pouvons pas bien distinguer ici entre l’exercice légal et illégal de l'autorité, mais nous pouvons en inférer avec sûreté que la fonction de prêtre d’Hercule, c’est-à-dire de Sandon à Tarse, continua d’être entourée jusqu’à une époque tardive, de grands honneurs et de grands pouvoirs, et n’était pas indigne, à une époque antérieure, d'être remplie par les rois eux-mêmes. Dans le peu d'informations que nous possé-

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dons relativemenl aux l'ois de Cilicie, nous trouvons deux noms paraissant indA[uer qu’ils avaient quelque relation particulière avec le divin Sandon. L’un de ces noms était Sandu’arri, seigneur de Kundi et de Sizu, lieux que l'on a identifiés avec Anchialé et Sis en Cilicie L’autre était Sanda-Sarme, qui donna sa fille en mariage à Assourbanipal, roi d'Assyrie”L L’analogie se poursuivrait si les rois de Tarse avaient rempli à l'origine les fonctions de prêtres de Sandon, et avaient prétendu le représenter en leur propre personne.

Nous savons que toute la Cilicie occidentale ou montagneuse était gouvernée par des rois, qui étaient aussi les prêtres de Zeus, ou plutôt d’une divinité indigène, que les Grecs identifièrent avec leur propre Zeus, comme ils firent pour ce Baal de Tarse. Ces rois-prêtres avaient leur capitale à Olba, et beaucoup d'entre eux portaient le nom de Teucer ou d’Ajax^^®, mais nous pouvons soupçonner que ces appellations ne sont que des déformations grecques de noms ciliciens. Teucer [Teiikros) peut être une corruption de Tark, Trok, Tarku, ou Troko, noms qui tous se rencontrent chez les prêtres et rois ciliciens.. En tous cas, il est intéressant de noter qu'un, sinon deux, de ces prêtres Teucer avait un père appelé Tarkuaris”“, et que, dans une longue liste de prêtres qui servaient Zeus dans la caverne Corycienne, non loin d’Olba, les noms de Tarkuaris, Tarkumbios, Tarkimos, Trokoarbasis, et Trokombigrémis, et beaucoup d’autres, évidemment indigènes, se rencontrent à côté de Teucer, et d’autres dénominations purement grecc{ues‘*. De même, les Teucrides, qui faisaient remonter leur race à Zeus et régnaient à Salamine de Chypre peuvent très bien avoir été une dynastie indigène, qui se confectionna elle- même une généalogie grecque, a l'époque où la civilisation grecque était à la mode. La légende qui attribuait la fondation de Salamine de Chypre à Teucer, fils de Télamon, paraît être tardive et inconnue à Homère”®. En outre, jusqu’à l’époque historique, on pratiqua dans la ville une forme cruelle de sacrifice humain, qui lappelle plutôt la barbarie orientale que les mœurs plus humaines des Grecs. Un homme, conduit ou traîné par des jeunes gens, faisait trois fois le tour de l’autel, puis le prêtre l’égorgeait d'un coup de lance et brûlait son corps tout entier sur un haut bûcher. L^e sacrifice était offert,

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dans le mois d'Aphrodite, à Diomède qui, avec Agraule, fille de Gécrops, avait un temple à Salamine. Dans la même enceinte sacrée s'élevait un temple d’Athèné. On dit qu'anciennement le sacrifice était olTert à Asrraule et non à Diomède: selon une

autre tradition, il avait été institué par Teucer en l'honneur de Zeus; quoiqu il en soit, la coutume barbare restait en vigueur jusqu’au règne d’Adrien, iorsijue Diphile, roi de Chypre, l’abolit ou plutôt l'adoucit en substituant le sacrifice du bœuf au sacrifice humain Dans l'hypothèse suggérée ici, nous devons supposer que ces noms grecs de dieux ou de héros, à Salamine de Chypre, s'appliquaient à des personnages plus ou moins semblables du Panthéon asiatique. Et dans le sacrifice salaminien, qui consistait à livrer un homme aux flammes, nous pouvons peut-être découvrir la forme originale de la cérémonie qu'on célébrait, semble-t-il, à l’époque historique, à Tarse, avec une statue de Sandon ou d’Ilercule. Quand on sacrifia un bœuf à la place d’un homme, on continua naturellement à observer exactement comme auparavant les autres rites antiques du sacrifice: on faisait faire à l’animal trois fois le tour de l’autel, on le tuait avec une lance, et on le brûlait sur un bûcher. A Fliérapolis, en Syrie, la plus grande fêle de l’année portait le nom de Bûcher ou de Torche. Elle avait lieu au début du printemps. On coupait alors de grands arbres pour les planter dans la cour du temple ; on y pendait des moutons, des chèvres, des oiseaux et d'autres animaux; on faisait faire le tour de l’autel aux victimes destinées au sacrifice; puis on y mettait le feu. et tout était consumé parles flammes'^'. Là aussi, peut-être, brûlait on les animaux à la place des hommes. Lorsque la pratique du sacrifice humain devient trop révoltante pour que l’humanité la supporte, son abolition est communément réalisée par la substitution d’animaux ou d’images aux hommes et aux femmes eux-mêmes. A Salamine, très certainement, et à lliérapolis, peut-être, on les remplaçait par des animaux; à Tarse, si nous ne nous trompons, par des elïîgies. A ce propos, une phrase d’un écrivain grec relative au culte d’Adonis à Chypre mérite d'attirer notre attention. Il dit que, comme Adonis avait été adoré [lar Aphrodite, les Cypriotes, après sa mort, lancèrent des colombes vivantes sur un bûcher qui lui était consacré; et (pie les oiseaux, s'envolant loin du feu.

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allèrent tomber dans un autre bûcher, où ils furent la proie des flammes Nous avons ici, semble-t-il, la description d’une coutume de brûler les colombes dans un sacrifice d’ Adonis. Cette façon de l’honorer devait être très remarquable, puisque ces colombes étaient communément consacrées à sa divine maîtresse, Aphrodite ou Astarté. Par exemple, à Hiérapolis, en Syrie, l'un des principaux sièges du culte de cette déesse, ces oiseaux étaient à tel point sacrés qu’on ne pouvait même pas les toucher. Si un homme touchait par hasard une colombe, il était impur et frappé d'un tabou pour le reste du jour. Aussi les oiseaux, n’étant jamais maltraités, devenaient si familiers qu’ils vivaient avec les gens dans leurs maisons, et ramassaient sans crainte leur nourriture par terre***. A-t-on brûlé l'oiseau sacré d’Aphrodite dans le culte d’Adonis à Chypre, pour remplacer l’homme sacré qui personnifiait l’amant de la déesse?

Si, comme c’est l’opinion de nombreux savants, Tark etTarku, était le nom, ou une partie du nom, d’une grande divinité hittite, quelquefois considérée comme le dieu du ciel et de l’éclair***, nous pouvons conjecturer que Tark ou Tarku était le nom indigène du dieu d’Olba, appelé Zens par les Grecs, et que les rois prêtres, qui portaient le nom de Tcucer, représentaient le dieu Tark ou Tarku en leur propre personne. Cette supposition est confirmée par la remarque qu’Olba, l’ancien nom de la ville, n’est autre chose que la forme gréclsée de Oura, nom que l'endroit garde encore de nos jours '**. La situation de la ville, en outre, confirme fortement l’opinion que ce fut, dans le début, un établissement purement indigène, bien que par la suite, comme tant d’autres cités asiatiques, elle prit une teinte de culture grecque. D’ailleurs, elle est située loin de la mer, sur un plateau élevé et stérile, dans la haute Cilicie, dont le climat est rigoureux en hiver.

Le contraste est frappant, en effet, entre les plateaux mornes et exposés aux vents froids de la Cilicie Occidentale ou Rugueuse, comme l’appelaient les Anciens, et les terres plus douces et plus fertiles de la Cilicie Orientale, où l'hiver est presque inconnu, et où l’été force chaque année la population à chercher dans l’air frais des montagnes un refuge contre la chaleur intolérable et les fièvres mortelles de la plaine.

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Dans la Gilicie Occidentale, au contraire, un plateau élevé qui se termine sur la côte par une haute falaise, continue à s’étager jusqu'au point où il se confond graduellement avec la chaîne des montagnes qui le séparent de l’intérieur. Vu de la mer, on dirait une immense vague azurée qui, s’enflant d’un bond unique, va briser l’écume de sa crête dans les neiges lointaines du Taurus. Presque partout la surface du plateau est rocailleuse et les interstices de ces masses de pierres sont comblées de broussailles denses, épineuses et presque impénétrables. Çà et là, dans un creux du terrain, ou dans l’espace resserré entre les montagnes, on est arrivé à cultiver de maigres petits lopins de cette terre ingrate ; et de loin en loin on peut aussi apercevoir quelques beaux chênes ou platanes, se dressant au-dessus de la brousse et revêtant de verdure plus luxuriante le sein des vallées. Mais personne, sauf quelques pâtres errant avec leurs troupeaux qui mènent une vie précaire, n’habite dans ce désert pierreux.

I Pourtant les villes en ruines, dont le pays est semé, montrent qu’une population nombreuse vivait, voire florissait ici dans l’antiquité. Des restes de pressoirs et de cuves témoignent d’une culture active de la vigne. La raison pricipale de la désolation actuelle est le manque d’eau; car les sources sont rares, et leur eau est saumâtre. Il n’y a presque pas de rivières qui ne se tarissent point à certaines périodes et, quant aux anciens aqueducs, qui apportaient autrefois la vie et la fertilité dans le pays, on les a depuis longtemps laissé tomber en ruines.

Mais, durant des siècles, les anciens habitants de ces plateaux [gagnaient leur pain par des moyens moins respectables que le travail du cultivateur et du vigneron. C’étaient des boucaniers et des marchands d’esclaves, qui écumaient la haute mer avec j leurs galères et se retiraient avec leur butin dans la forteresse j inaccessible de leurs montagnes. Lors du déclin de la puissance I grecque en Orient, les bandes de pirates ciliciens s’organisèrent icn un Etat formidable; ils se recrutaient dans la masse des ■désespérés et des déclassés qui accouraient là de toutes parts, ün peut voir encore les repaires de ces brigands perchés au bord ides profondes ravines, qui creusent le plateau de distance en distance. Avec leurs murs de maçonneries massives, leurs tours et leurs remparts, d’où l’œil aperçoit des profondeurs vertigineuses.

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ils sont admirablement situés pour défier toute poursuite de la Justice. Dans l’antiquité, les sombres forêts de cèdres, dont était revêtue une grande partie du pays, et qui fournissaient aux pirates le bois pour leurs navires, doivent avoir rendu encore plus difficile l’accès de ces forteresses. La gorge profonde de la rivière Lamas, qui se fraye un chemin, tels des éclairs en zigzag, au cœur des montagnes, passe, de temps en temps, près de villes fortifiées, dont quelques-unes, magnifiques dans leurs ruines, dominent encore de véiâtables falaises au-dessus du cours d’eau. Il n’y a plus là, aujourd’hui, que des tanières de boucs sauvages et d’ours. Chacune de ces bandes de pirates avait ses armes et ses insignes à elle, que l'on voit encore gravés sur les tours en ruines. Sans doute aussi, ces mêmes insignes décoraient-ils la coque, les voiles, ou l'étendard de la galère qui, montée par un équipage de ces bandits, allait attaquer les riches navires marchands dans la Mer Dorée, comme les corsaires appelaient la grande voie commerciale entre la Crète et l’Afrique.

Un escalier taillé dans le roc fait communiquer l’une de ces forteresses en ruines avec la rivière qui coule dans le vallon, à un millier de pieds au-dessous; mais les marches en sont usées et dangereuses, voire même impraticables. On peut suivre pendant des milles la crête de ces prodigieuses falaises sans savoir comment en descendre. Les sentiers ne se maintiennent que sur les hauteurs, car en beaucoup d’endroits, même les agiles nomades, qui seuls errent dans ces solitudes, ne peuvent trouver dans le ravin un endroit où poser le pied. Le soir, le cours sinueux de la rivière est marqué sur une longue distance par un brouillard qui, à mesure que disparaît la chaleur de la journée, s’élève comme une vapeur des profondeurs de la gorge, et reste comme suspendu au-dessus d’elle, en une ligne ondulée de nuages floconneux. Mais plus imposante encore que la ravine de Lamas est la gorge effrayante connue sous le nom de Sheitan dere ou vallon du Diable, près de la caverne corycienne. Les prodigieuses murailles rocheuses qui ruissellent sous l’éclat du soleil et deviennent ténébreuses dans l’ombre profonde pour enfin se voûter sous un firmament du bleu le plus profond, dessinent d'une frange ondoyante le lit desséché du torrent, obstrué tant par les pierres que par un fouillis de plantes vivaces enche- ■

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vêtrées; parmi celles-ci, les lauriers-roses avec leurs liges élancées, leurs feuilles miuces et déliées et leurs bouquets de fleurs écarlates, frappent agréablement le regard'*'".

Les ruines d’Olba, qui comptent parmi les plus étendues et les plus remarquables de l'Asie Mineure, furent découvertes en 1890 par J. Théodore Bent; mais, trois ans auparavant, un autre voyageur anglais avait aperçu de loin ses remparts et ses tours qui se découpent sur le ciel, comme une cité d'enchantement et de rève“'. Élevée d’environ six mille pieds au-dessus de la mer, la ville haute domine une perspective un peu uniforme, mais qui s’étend dans toutes les directions à des distances énormes. La mer est seulement visible vers le sud, au loin. A cette altitude, l'hiver est long et rigoureux. La neige reste sur le sol pendant des mois. Les Grecs n'auraient jamais choisi pour y fonder une ville cet emplacement, si morne, si glacé, si éloigné de la mer azurée ; mais il convenait bien pour une forteresse de brigands. Des gorges profondes, dont l’une s’allonge pleine de tombeaux pendant des milles, entouraient le site d’Olba de tous côtés, rendant inutiles les fortifications. Une grande tom* carrée, haute de quatre étages, s’élève bien en vue, sur la colline; elle constitue un point de rèpère, et a valu à cette ville haute le nom indigène de Gehel Hissar, ou la montagne de la Tour. Une inscription grecque, gravée sur la tour, prouve qu'elle fut bâtie par Teucer, fils de Tarkuaris, Tun des roisprêtres d’Olba. Parmi d’autres vestiges de bâtiments publics, les plus remarquables sont quarante colonnes corinthiennes du grand temple de Zeus Olbien ; les piliers massifs, bien que d’un style un peu grossier, et rongés par la neige et le froid, produisent un elfet imposant en s’élevant au-dessus des ruines. Que le temple, dont ils faisaient partie, appartenait en effet à Zeus Olbien, c’est ce (pie nous montre une inscription grecque trouvée dans l'enceinte sacrée; elle mentionne que les bâtiments adossés aux murs intérieurs furent construits par le roi Séleucus Nicator, et réparés, pour Zeus Olbien, par (( le grand prêtre Teucer, fils de Zénophane ». A deux cents mètres de ce temple, se dressent cinq élégantes colonnes en granit d'un petit sanctuaire dédié à la déesse Fortune. En outre, les vestiges de deu.\ théâtres et d'autres batiments publics attestent la splendeur passée de cette ville des

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montagnes. Une colonnade à arcades, dont quelques chapiteaux corinthiens s^élèvent encore avec leurs architraves, traversait la ville, et une ancienne route pavée, bordée de tombeaux et de ruines, conduit, au bas de la colline, à une ville basse, plus petite, qui garde l’ancien nom d’Oura. C'est là que les ruines principales occupent une hauleur isolée, revêtue de sapins, et bordée par deux étroits ravins pleins de tombeaux taillés dans le roc. Au-dessous de la ville, les ravins s'unissent et forment une gorge pittores(}ue, au bas de laquelle passait l’ancienne route conduisant vers la mer**®.

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