Déesses ciliciennes
Nous avons parlé jusqu’ici de divinités ciliciennes mâles; nous n’avons pas encore trouvé de trace de la Grande Déesse mère, qui joue un rôle si important dans la religion de la Cappadoce et de la Phrygie, par-delà la barrière qui constitue la haute chaîne du Taurus. Il est cependant permis de soupçonner qu’elle n’était pas inconnue en Cilicie, bien que son culte y ait certainement dû être moins important que dans le centre de l’Asie mineure. Cette différence est peut-être la preuve que le matriarcat et, par lui, la prédominance des Déesses-Mères a survécu dans les froids plateaux de l’intérieur, longtemps après que, dans les riches plaines de la Cilicie, un climat plus doux et un sol fertile avaient favorisé l’apparition d’une civilisation plus élevée.
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Quoi qu’il en soit, on sait que des déesses ciciliennes, avec ou sans compagnons mâles, ont été Tobjet d’un culte dans diverses parties du pays.
C’est ainsi qu’à Tarse, la déesse ’Atheli était adorée, en même temps que Baal ; leurs effigies sont gravées sur les mêmes monnaies de la ville. La déesse est représentée portant un voile et assise sur un lion, et son nom est gravé à côté en lettres araméennes*®®. Il semblerait probable par ceci qu'à Tarse, comme à Boghaz-Keui, le Dieu père s’unissait avec une déesse-lionne, comme la Cybèle de Phrygie ou l’Atargatis de Syrie. Or ce nom d’Atargatis est une traduction grecque de l'araméen « 'Atliar- 'Atheh )), mot composé qui comprend le nom de la déesse de Tarse*®®. Ainsi donc, par son nom, comme par ses attributs, la compagne du Baal de Tarse paraît correspondre à Atargatis, la Déesse-mère de Syrie, dont l’image, assise sur un ou plusieurs lions, était adorée en grande pompe et avec splendeur à Hiérapolis-Bambyce, près de l’Euphrate*®’. Ne pouvons-nous pas aller encore un pas plus loin et trouver une correspondance entre le Baal de Tarse et le dieu-époux d’Atargatis à Hiérapolis-Bambyce ? Ce dernier était, comme le Baal de Tarse, identilîé par les Grecs avec Zeus, et Lucien nous dit que sa statue ressemblait à s’y méprendre, à celles de Zeus; avec cette différence cependant qu’il était représenté assis sur des taureaux*®®. En fait, il était probablement Hadad, la principale divinité mâle des Syriens, qui paraît avoir été un dieu du tonnerre et de la fertilité; or, à Baalbec dans le Liban, où se trouve le temple en ruine du Soleil, le plus imposant des monuments légués au monde par l’art grec sur son déclin, on le voyait dressant dans sa main gauche le foudre et des épis de blé*®®. Une statue colossale qu’on a découvert près de Zenjirli, dans la Syrie septentrionale, le représente avec une tête humaine, portant la barbe et des cornes, l’emblème de la force et de la fertilité*’®. Les Babyloniens et les Assyriens adoraient, dès une époque très ancienne, un dieu analogue du tonnerre et des éclairs ; il portait le nom de Hadad, et ses attributs paraissent avoir été le foudre et un taureau. Son image est gravée sur un bas-relief assyrien sous l'aspect d’un homme portant la barbe, vêtu d’une tunique courte, coiffé d’un chapeau surmonté de deux paires de cornes, brandissant une hache de la main droite, et le foudre de la
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gauche. Il ressemble donc étroitement au dieu hittite du ciel tonnant. Un autre nom pour cette divinité babylonienne et assyrienne était llamman, terme en effet approprié, puisqu’il vient du verbe ramâinu, « pousser des cris perçants » ou « mgir”*». Or, nous avons vu que le dieu d’Ibriz, dont les attributs correspondent avec ceux du Baal de Tarse, porte un bonnet surmonté aussi de cornes de taureaiO"^; que ce Dieu-Père de Boghaz-Keui, qui rencontre la Déesse-Mère sur sa lionne, est accompagné d un animai qui, suivant l'interprétation courante, est un taureau^'U et que le taureau lui-même était adoré, sans doute comme symbole de fertilité, àEuyuk près de Boghaz-Keui Ainsi, tant à Tarse et à Boghaz-Keui qu’à Hiérapolis-Bambyce, le Dieu-Père et la Déesse-Mère paraissent avoir eu pour animaux saci’ésou pour emblèmes respectivement le taureau et le lion. Plus tard, sous l’influence grecque, on convertit, semble-t-il, la déesse en la Fortune de la ville, que l’on voit sur les monnaies de Tarse sous les traits d une femme assise, avec la tête voilée et coiffée d'une couronne tourrelée, tenant à la main des épis de blé et un pavot. Le lion a disparu, mais on en trouve peut-être encore un vestige sur une pièce où l’on aperçoit le trône de la déesse décoré des pattes d’un lion'"'L En général, il semble que la déesse delà Fortune que 1 ou représente très souvent comme la gardienne des cités dans l’Orient hellénique, et surtout en Syrie, n’était qu’une forme déguisée de Gad, le dieu sémitique de la fortune ou de la chance, qui, malgré les exigences de la grammaire qui voudrait qu’il fut une divinité mâle, est censé n’avoir souvent été ({u’un aspect particulier de la grande déesse Astarté ou Atargatis, conçue comme la patronne et la protectrice des villes^"®. Dans la religion orientale, de tels changements ou de telles combinaisons ne doivent pas nous surprendre. Tout est possible aux dieux. A Chypre, la déesse de l’amour portait une barbe*" et Alexandre le Grand se déguisait quelquefois avec le costume d’Artémis, ou pillait quelquefois la garde-robe divine pour figurer sous l’apparence d'Ilercule, d'IIermes ou d'Ammon*"®. La métamorphose de la déesse ’Atheh de Tarse en Gad ou Fortune serait facile, si nous supposons qu'elle était connue comme Gad-'Atheh, « Chance d 'Atheh », que l’on rencontre comme nom propre sémitique De même, la déesse de la Fortune à Olba, qui avait son petit temple
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près du grand temple de Zeus^^®, a peut-être été à l'origine la compagne du dieu indigène Tark ouTarku.
Dans une autre ville de Cilicie, Mallus, on paraît avoir adoré un dieu oriental et une déesse. Cette ville s’élevait sur une hauteur dans la grande plaine Cilicienne qui s'étend à l'embouchure du fleuve Pyrame''*'. Sur ses monnaies, on voit deux divinités ailées, l’une mâle et l’autre femelle, agenouillés ou courant. Sur certaines pièces, on représente le dieu, comme Janus, avec deux têtes, et deux paires d’ailes, et il a sous lui le protome d’un taureau à tête humaine. A l envers des médailles où est figurée la déesse, se trouve un cône de pierre, avec quelquefois une grappe de raisin de chaque côté^^’L Ce cône de pierre, comme ceux d’autres cités d’Asie’”, était sans doute l'emblème d’une Déesse Mère, et les grappes de raisin indiquent sa puissance fertilisatrice. Le dieu aux deux têtes et aux quatre ailes ne peut guère être autre que le dieu phénicien El, que les Grecs appelaient Cronos; El était en effet caractérisé par quatre yeux, deux au-devant de la tête et deux derrière, et par trois paires d’ailes ’*”. Mais on ne peut pas considérer comme fatale à l’identification une dilférence dans le nombre des ailes. Le dieu peut très bien avoir perdu une paire d’ailes superflue en venant de Phénicie à Mallus. Sur des monnaies de Mallus d’une date postérieure, ces bizarres divinités orientales ont disparu, et ont été remplacées par des divinités grecques correspondantes, notamment par une tête de Cronos d’un côté, et de l’autre Déméter, tenant des épis de blé”®. Ce changement provenait sans doute du désir d’assimiler les anciennes divinités indigènes avec les nouvelles déités, plus à la mode, du Panthéon grec. Si l’on a choisi Cronos et Déméter, le dieu et la déesse des récoltes, pour remplacer El et sa compagne, la raison d’un tel choix doit certainement avoir été une ressemblance supposée entre les deux couples divins. Nous pouvons donc avancer que le couple rejeté, El et son épouse, avaient aussi été adorés par le paysan comme sources de fertilité, donnant le blé et le vin. L’une de ces monnaies postérieures de Mallus représente Dionysos assis sur une vigne chargée de grappes mûres, tandis que sur le revers, on voit une figure d’homme, conduisant des bœufs attelés au joug, dans l’attitude du laboureur”®. Les types du dieu de la vigne et du laboureur
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représentent sans doute un autre essai pour adapter la religion du pays à des conditions nouvelles, pour verser l'ancien vin d’Asie dans de nouvelles outres grecques. Le monstre barbare, à plusieurs têtes et à plusieurs ailes, s’est métamorphosé en un Dionysos parfaitement humain. L’ancien cône de pierre, sacré mais lamentable, ne s’étale plus fièrement sur les monnaies; il s'est retiré dans une obscurité plus convenable pour céder la place à une vigne, naturelle et gracieuse. C’est ainsi qu’une théologie vraiment amie du progrès marche de pair avec le développement de l’esprit. Mais si les apôtres de la culture à Mallus agissaient ainsi, nous ne pouvons pas supposer que le clergé de Tarse, la capitale, se laissait distancer par leurs confrères de province dans leurs efforts pour faire reposer l’ancienne foi sur une solide base moderne. Le fruit de leurs elforts à eux paraît avoir été la substitution plus ou moins nominale de Zeus, de la Fortune et d’Hercule à Baal, 'Atheh et Sandon**’.
Nous pouvons de même soupçonner qne l'Artémis Sarpédonienne, qui avait un sanctuaire dans le sud-est de la Cilicie, près de la frontière syrienne, était en réalité une déesse indigène se parant d’un plumage emprunté. Elle rendait des oracles par la bouche d’hommes inspirés, ou plus problablement de femmes, que, dans leurs accès d’extase divine, on a peut-être considérées comme des incarnations de sa divinité***. Une autre déesse encore plus clairement asiatique était Pérasia, ou Artémis Pérasienne, adorée à Hiéropolis-Castabala, dans la Cilicie orientale. Les ruines imposantes de cette ancienne ville, connue maintenant sous le nom de Bodroum, couvrent la pente d’une colline à un kilomètre environ du fleuve Pyrame. Une acropole, élevée sur le sommet de sombres précipices, les domine ; une profonde ouverture du rocher les sépare de la montagne voisine. Un château gothique, bâti en calcaire d’un jaune rougeâtre, a remplacé l’ancienne citadelle. La ville possédait un grand théâtre, et était traversée par deux belles colonnades, dont quelques piliers sont encore debout parmi les ruines. D’épaisses broussailles et de l'herbe couvrent maintenant cet emplacement, qui est sauvage et solitaire. Seuls des pâtres errants campent en hiver et au printemps près de la ville abandonnée. Dans le voisinage on ne voit pas un arbre; cependant, en mai, de riches plaines de blé
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et d’orge réjouissent les regards, et dans les vallées, le trèfle pousse aussi haut que les genoux des chevaux^*®. Un adorateur embarrassé, un médecin du nom de Lucius Minius Claudianus, qui confia ses doutes à la déesse elle-même dans quelques vers grecs très indifférents, témoigne du caractère assez ambigu de la divinité qui présidait à cette Cité du Sanctuaire (Hiéropolis) ''®“. Il laissait très sagement à la déesse le soin de dire si elle était Artémis, ou la Lune, ou Hécate, ou Aphrodite, ou Déméter*®’. Tout ce que nous savons sur elle, c’est que son vrai nom était Pérasia, et qu’elle jouissait de certains revenus ‘®^ En outre, nous pouvons raisonnablement conjecturer qu’à Gastabala en Cicilie on l’adorait avec des rites analogues à ceux dont on honorait Artémis Pérasia dans une autre ville du même nom, Castabala en Gappadoce. Là, comme nous l’avons vu, les prêtresses de la déesse marchaient sur le feu, pieds nus, et sans être brûlées'*®®. 11 est problable que l'on pratiquait aussi la même cérémonie à Gastabala en Gilicie, devant une foule d’adorateurs. Quelle qu’ait pu être l’exacte signification du rite, la déesse était, selon toute probabilité, l’une de ces Déesses-Mères asiatiques auxquelles les Grecs donnaient souvent le nom d’Artémis ^®'*. Le fait que la prêtesse n’était pas atteinte par le feu était attribué à ce que la divinité l’inspirait.
Le philosophe syrien Jamblique, en discutant la nature de l’inspiration ou de la possession par la divinité, note comme un des symptômes de ce phénomène la complète insensibilité à la douleur. Beaucoup de personnes inspirées, nous dit-il, « ne sont pas brûlées par le feu, car le feu ne les atteint pas à cause de l’inspiration divine; et beaucoup, bien qu’étant brûlées, ne le sentent pas, parce que, sur le moment, elles ne vivent pas d’une vie animale. Elles se transpercent elles-mêmes avec des brochettes sans rien sentir. Elles se blessent le dos avec des hachettes, elles .se tailladent le bras avec des poignards, sans savoir ce c[u’elles font, parce qu’elles n’agissent pas comme des humains ordinaires. Des endroits infranchissables peuvent être franchis par ceux qui sont pleins de l’esprit. Ils se précipitent dans le feu, traversent les flammes ou des rivières, comme les prêtresses de Gastabala. Gela prouve que, par l’elfet de l’inspiration, les hommes sont mis hors d’eux-mêmes, que leurs sens, leur vo-
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lonté, leur vie ne sont ni d’un homme ni d’une bêle, mais qu’ils AÛvent d’une autre vie plus divine, par laquelle ils sont inspirés et entièrement possédés^®® ». On croyait donc qu’en traversant le feu, les prêtresses de Pérasia, n’étaient plus elles-mêmes, mais, possédées par de la déesse, se trouvaient être, au sens propre, des incarnations de sa puissance divine^®®.
Une pierre de touche analogue pour l’inspiration est encore emplo3"ée par des paysans dans les districts himalaïens du nordouest de l’Inde. Une fois par an, ils adorent Airi, une divinité locale, qui est représentée par un trident, et a ses temples sur des collines solitaires et dans des régions désolées. Le jour de cette fête, les gens s’assoient en cercle autour d’un feu de joie. Les timbales vibrent, et, l’un après l’autre, les adorateurs sont possédés par le dieu, et bondissent avec des cris autour des flammes. Quelques-uns se brûlent avec des cuillères en fer chauffées et s’asseyent sur le feu. Ceux qui peuvent le faire sans avoir de blessures sont considérés comme vraiment inspirés, tandis que ceux qui se brûlent sont méprisés comme des gens qui ne font cpie feindre la frénésie divine. Les personnes ainsi possédées par l’esprit sont appelées les chevaux d’Airi ou ses esclaves. Pendant les réjouissances, qui durent d'ordinaire dix jours, elles portent des écharpes rouges autour de leur tête et reçoivent des aumônes des fldèles. Ces personnes se considèrent si bien comme saintes qu’elles ne laissent personne les toucher, et elles seules peuvent toucher le trident sacré, emblème de leur dieu^”. Dans l'Asie occidentale proprement dite, des fanatiques modernes pratiquent les mêmes austérités que s’infligeaient leurs ancêtres du temps de Jamblique. « L'Asie mineure abonde en derviches de tous genres, qui lèchent un fer rouge, l'appelant leur « rose », mâchent du charbon tiré d'un feu allumé, se frappent la tête contre des murs, se perçent les joues, le crâne, les tempes, avec des clous pointus sertis dans des poids lourds, en criant' : « Allah, Allah », et en affirmant toujours que, dans ces accès de frénésie, ils sont absolument insensibles à la douleur ».
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I 9. Aa crémation des dieux ciliciens.
Ainsi, dans l’ensemble, nous paraissons être fondés à conclure que, sous un mince vernis de civilisation grecque, les dieux barbares de Cilicie ont longtemps continué à survivre, et que la grande déesse asiatique occupait une place parmi eux, mais non la place prépondérante qu’elle eut dans les plateaux de l’intérieur jusqu’au commencement au moins de notre ère. Le principe que le prêtre ou la prêtresse inspirés représentent la divinité en personne semble, si nous ne nous trompons, avoir été reconnu à Castabala et à Olba, aussi bien qu’au sanctuaire de l'Artémis Sarpédonienne. Il ne peut donc rien y avoir, en soi, d’invraisemblable, à ce que, à Tarse aussi, le trio divin de Baal, 'Atheh et Sandon ait été aussi personnifié par des prêtres et des prêtresses qui, comme à Olba et dans les grands sanctuaires de l’intérieur de l’Asie Mineure, auraient été en même temps rois et reines, princes et princesses. De plus, la crémation de la statue de Sandon à Tarse répondrait, dans cette hypothèse, à la marche à travers le feu de la prêtresse de Pérasia à Castabala. Ges deux rites étaient peut-être des adoucissements d’une coutume de mettre à mort par le feu le roi-prêtre, ou la reine, ou un autre membre de la famille royale.