La crémation de Crésiis
Un autre monarque oriental s'était tout du moins préparé à l’holocauste : c’était Crésus, roi de Lydie. Hérodote nous dit comment Cyrus conquit Sardes, la capitale lydienne, et prit Crésus vivant ; il fit alors ériger un grand bûcher, y plaça le
SARDANAPALE ET HERCULE
monarque enchaîné et avec lui deux fois sept adolescents lydiens. On alluma le bois entassé, mais, au dernier moment, Cyrus fut pris de remords ou de pitié et une averse soudaine tomba si drue qu'elle noya le brasier et que Grésus fut épargné^®L Mais il est fort douteux que les Perses se fussent permis de profaner l'élément sacré du feu qu'ils vénéraient pieusement, car le contact avec des cadavres aurait constitué la pire des souillures*®*. Pour eux, cet acte aurait été le plus impie des sacrilèges puisqu'ils voyaient dans le feu la forme terrestre de la lumière céleste, et tout ce qui est éternel, inüni, divin; et par contre, pour eux la mort était la source suprême de la corruption et de l’impureté. On avait recours aux mesures les plus strictes afin que le feu soit préservé de toute contamination possible par la mort*®®. Quand mourait un homme ou un chien dans une maison où ardait le feu sacré, on enlevait le brasier, on le tenait éloigné de la demeure durant neuf nuits d’hiver ou durant un mois d’été, avant qu’il fut permis de le rapporter; et si infraction était faite à cette règle, avant l'époque fixée, le coupable était sujet à une flagellation de deux cents coups de verges*'®. Quant à brûler un cadavre c’était le crime le plus abominable, invention d’Ahriman, le diable, un délit que rien ne pouvait expier, digne de la peine capitale*". Et cette loi n’était aucunement lettre morte. Jusqu’au début de notre ère, la condamnation capitale était infligée à tous ceux qui jetaient soit un cadavre, soit des bouses de vache sur le feu; on allait jusqu'à frapper du même châtiment ceux qui osaient souffler sur le feu*'^. Il nous est donc difficile de croire que le roi de Perse ait donné ordre à ses sujets de perpétrer un acte qu’il aurait envisagé tout comme eux, aA’^ec grande horreur; car c’eût été l'impiété la plus abominable qu’on puisse imaginer.
Une autre forme un peu moins invraisemblable de la légende de Cyrus et de Crésus nous a été transmise par deux témoins plus anciens, c’est-à-dire par le poète grec Bacchylide (qui naquit environ quarante ans après l’évènement)*'* et par un artiste grec qui a peint la fameuse scène sur un vase, à l'époque, ou peu après la naissance du poète. Baccchylide nous dit que lorsque les Perses conquirent Sardes, Crésus, ne pouvant se résigner à endurer la servitude, fît ériger dans la cour de son palais un bûcher où il s’installa avec son épouse et ses filles
SARDANAPALE ET HERCULE
et qu’il comnicinda à un page d’allumer le bois; une flamme claire en jaillit, mais Zeus l’éteignit par une pluie céleste, et Apollon, le dieu à l’épée d'or, ravit le pieux monarque, ainsi que ses filles elles transporta au pays heureux des Hyperboréens®*''. De la même manière, le peintre du vase représente la crémation de Grésus comme unacte volontaire; le roi s’immole lui-même, Loin de subir un châtiment infligé par le conquérant. On nous montre le roi sur un trône, au sommet du bûcher, le front celntd’une couronne de laurier, brandissant d’une main le sceptre, de l’autre offrant une libation. Un serviteur s’occupe à mettre en contact avec le tas de bois deux objets interprétés différemment : ou comme torches, pour embraser le bûcher, ou comme aspersoirs d’eau bénite. L’attitude du monarque est pleine de calme et de dignité ; il paraît accomplir un rite religieux, et non pas souffrir une mort ignomiminieuse^'L
Nous pouvons donc conclure, d’accord avec des savants modernes éminents*’® que Grésus, au comble de l’infortune, s'apprêtait à mourir par les flammes, en roi, ou en dieu. Ge fut ainsi qu’Hercule, dont les anciens rois lydiens se targuaient de descendre*'", monta au ciel; ce fut ainsi que Zimri, roi d'Israël, sut échappera ses ennemis; ce fut ainsi que Shamashshoumouliin, roi de Babylone, évita la vengeance de son frère ; ce fut ainsi que le dernier roi d’Ass}Tie expira sur les ruines de sa capitale écroulée, et ce fut ainsi que soixante-six ans plus tard le roi carthaginois llamilcar essaya de racheter la défaite par une mort héroïque*'®.
Sémiramis elle-même, reine légendaire d'Assyrie, est censée s’être immolée sur un bûcher en flammes, pour y noyer le poignant chagrin que lui avait causé la mort d’un cheval favori*'®. Nous avons des motifs sérieux de voir en cette reine, dans son aspect fabuleux, une forme d’Ishtar ou d’Astarté*®®, et la légende de Sémiramis mourant dans les flammes, par amour, nous fournit un pendant remarquable à la mort traditionnelle de Didon, malade d’amour, qui, elle, paraît bien être simplement un avatar de la même Grande Déesse asiatique**'. En comparant ces deux légendes de crémation, celle de Sémiramis et celle de Didon, avec les relations historiques de la crémation des deux monarques orientaux, nous pouvons peut-être conclure qu’il fut un temps
SARDANAPALE ET HERCULE
où les reines, comme les rois, furent astreintes, en certaines contingences, peut-être lors de la mort de leur époux, à périr dans les flammes. Cette conclusion ne peut guère être considérée comme fantaisiste si nous nous souvenons que la pratique de brûler les veuves a survécu dans l’Inde sous le gouvernement britannique et presque jusqu’à notre temps^®^
Un souvenir de l’usage qui faisait incinérer les rois, vifs ou morts, a, paraît-il, survécu à Jérusalem jusqu à l’époque d Isaïe, qui dit ;
Depuis longtemps un bûcher [lopkel) est préparé,
Il est préparé pour le roi,
Il est profond, il est vaste;
Le souffle de l'Eternel l’enflamme comme un torrent de soufre^^L
Nous savons c{ue des « grands feux » étaient faits anciennement aux funérailles des rois de Judée®^-^, et ce n’est guère par accident que l’endroit assigné par Isaïe au bûcher royal est justement celui, dans la vallée de Hinnom, où les enfants premiersnés furent réellement brûlés par leurs parents en l'honneur de Moloch « le Roi ». On discute sur l’emplacement exact de la vallée de Hinnom, mais on s’accorde unanimement à l’identifier avec l’un des ravins qui entourent ou qui coupent Jérusalem; et selon certains auteurs modernes éminents, ce serait celle de Tyropoeon, mentionnée par Josèphe®-®. Si cette dernière identification est justifiée, la vallée où les enfants périrent sur le bûcher se trouvait immédiatement au-dessous du palais royal et du temple. Les victimes sont peut-être mortes dans leur tendre jeunesse pour Dieu et pour le roi“-®.
Il est utile de comparer avec les « grands feux » pour les rois juifs défunts, les grands feux embrasés encore annuellement pour les Piabbins décédés dans le village de Meiron, en Galilée; c’est le plus fameux et le plus vénéré par les Juifs des buts de pèlerinage en Palestine. Les tombes des Rabbins y sont taillées dans le roc; c'est ici que le trente avril, veille du Jour de mai, une foule de pèlerins des deux sexes se rassemblent jjour y brûler leurs offrandes, qui consistent en châles, écharpes, mouchoirs, livres et objets de ce genre. On met tout cela dans deux cuves de grès placées sur le sommet de deux colonnes basses, on les
SARDANAPALE ET HERCULE
couvre d’huile et ou les allume et pendant qu'ils se consument et se réduisent en cendres, l’assistance applaudit avec des cris retentissants. Un homme a payé jusqu'à deux mille piastres pour l’honneur de présider à l’incinération d’un châle de prix. En de telles occasions, la sérénité et le calme des fonctionnaires turcs, qui ont à faire observer l’ordre, offre un contraste piquant avec l'intense agitation des Juifs®^’. Cette étrange cérémonie s’explique par la pratique très répandue de brûler des objets au profit et à l'usage des défunts. Pour ne donner qu'un exemple, le tyran Périandre rassembla les vêtements les plus précieux des femmes corinthiennes et les brûla dans une fosse en l’honneur de sa défunte épouse, qui, par l’entremise d’une nécromancienne, lui avait fait savoir qu’elle avait froid et qu’elle se trouvait toute nue dans l'autre monde, vu qu’il avait négligé de faire brûler les vêtements dans lesquels il l’avait ensevelie®-®. De même manière, peut-être, des vêtements et d’autres trésors ont pu être consumés sur le bûcher au profit des rois juifs défunts. Au Siam, le cadavre d’un roi ou d’une reine est incinéré dans une immense construction, qui ressemble à un édifice permanent, avec ses multiples pignons, ses toits pointus et ses nombreuses tourelles scintillantes s’élevant à plus de deux cents pieds et couvrant parfois une aire d’environ quarante ares®-®.
L’embrasement d’un catafalque aussi énorme rappelle peutêtre, si même il ne les surpasse point, les « grands feux » des rois juifs.