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La divinité des rois lydiens

En dehors des croyances générales aux vertus purificatrices du feu, les rois de Lydie paraissent avoir eu une raison toute spéciale pour envisager la mort dans les flammes, comme étant celle qui leur convenait. L’ancienne dynastie des Iléraclides, qui précéda la famille de Grésus sur le trône, faisait remonter ses origines au dieu ou au héros que les Grecs nommaient 11ercule®*®; cet Hercule lydien semble avoir été identique de nom et de personne à l’Hercule cilicien qu’on brûlait périodiquement en effigie sur un grand bûcher à Tarse. L'Hercule lydien, comme l’Hercule cilicien, portait le nom de Sandon®^®. Les attributs caractéristiques de l’Hercule cilicien étaient le lion et la hache à double tranchant ; et ces deu.x emblèmes se retrouvent à Sardes et caractérisent la dynastie des Héraclides. La hache à double tranchant faisait partie des insignes sacrés des rois de Lydie depuis l’époque de la reine légendaire Omphale, jusqu’au règne de Candaule, le dernier des Héi’aclldes. Selon la tradition, c’est Hercule lui-même qui en fit présent à Omphale, et on considérait évidemment cet emblème comme le palladium de l’autorité suprême des Héraclides; car dès que Candaule, devenu imbécile, négligea de porter en personne cette hache, et qu’il la confia à la main d’un écuyer, une rébellion éclata, et c'en fut fini à jamais de l’ancienne dynastie des Héraclides. Le nouveau roi Gygès

SARDANAPALE ET HERCULE

n’entrepi'it point de porter en personne l’antique symbole de la monarchie; il le dédia à Zeus, en Carie, et le plaça avec d'autres dépouilles sur son autel. De là l’imag-e du Zeus carien tenant d’une main la hache et dénommé Labrandeus, de labrys, mot lydien pour hache®''^. C’est ce que nous raconte Plutarque, mais il nous est permis de supposer que Zeus, ou plutôt le dieu indigène que les Grecs identifiaient avec lui, portait la hache bien avant l’avènement de Candaule. Si, comme on le suggère d'ordinaire, la hache était le symbole du dieu tonnant"’*'% ce serait le symbole propre à mettre dans la main de rois dont on exige si souvent qu’ils fassent tomber la pluie, gronder le tonnerre, et briller les éclairs pour le bien de leurs sujets. Nous ignorons si l’on réclamait aux rois lydiens de faire tomber la pluie et gronder le tonnerre, mais pareils à tant d’autres anciens monarques, ils étaient nécessairement responsables de l’état de l’atmosphère et des récoltes. Durant le règne de Mélès, le pays souffrit cruellement d’une disette et le peuple consulta l'oraclé qui en rejeta la faute sur les rois, l’un deux ayant autrefois perpétré un meurtre. Les magiciens, par conséquent, déclarèrent que bien que les mains du roi Mélès lui-même fussent pures, il devait être banni trois ans durant, afin de purger la souillure du sang. Le roi obéit, se retira à Babylone et y vécut trois ans. En son absence le royaume fut administré par un remplaçant, un certain Sadyatte, fils de Cadys qui faisait remonter son origine à Tylon^’'^ De celui-ci nous aurons à parler tout à l’heure. Nous savons, d’autre part, que les Lydiens se réjouirent fort de l’assassinat d’un autre de leurs rois Spermus, « car il était très vicieux et le pays souffrit de sécheresse durant son règne““ ». On voit donc que, tels les anciens Irlandais et bien des Africains modernes, le peuple rendait le roi responsable de la sécheresse et trouvait qu’il n’avait, au fond, reçu sous le couteau de l’assassin que le sort qu’il méritait.

Quant à l’explication à donner du second emblème de l’Hercule cilicien, on nous dit que ce même roi Mélès qu’on exila pour cause d’une disette, avait voulu rendre inexpugnable l’acropole de Sardes; il en fit donc le tour portant dans ses bras un petit lion engendré par lui et né d’une de ses concubines. Malheureusement, à un certain point de la route, où les précipices étaient si abrupts qu'un pied humain ne semblait pas pouvoir les gravir, le roi

SARDANAPALE ET HERCULE

négligea de porter le fauve : c’est justement laque, plus tard, les Perses escaladèrent la citadelle®*®. Or Mêlés était un de ces Héraclides qui se vantaient d’être les descendants du héros léonin Hercule®”; donc, quand il portait un lion pour faire le lourde l’acropole, il accomplissait, sans doute, un rite de consécration, destiné à placer la forteresse sous la garde du dieu-lion, divinité héréditaire de la famille royale. Et l’histoire qui parle d’une concubine du roi ayant donné le jour à un lionceau, fait songer que les rois lydiens, non seulement se rattachaient au fauve par leurs affinités, mais prétendaient être eux-mêmes des lions et tenaient leurs fils pour des lionceaux. Grésus dédia à Delphes un lion d’or pur, peut-être comme symbole de la Lydie®*®; l’Hercule à la peau de lion apparaît fréquemment sur les monnaies de Sardes®*®.

De la sorte, la mort, ou la préparation à la mort de Grésus sur le bûcher, complète l’analogie entre l’Hercule cilicien et l’Hei'cule lydien. A Tarse et à Sardes, nous retrouvons le culte d’un dieu dont les emblèmes étaient le lion et la double hache ; d’un dieu qui fut brûlé sur un grand bûcher, soit en effigie, soit représenté par une victime humaine. Les Grecs le nommèrent Hercule, mais son nom indigène était Sandon. A Sardes il a été personnifié par les rois qui tenaient la double hache et qui peut-être étaient revêtus, comme leur ancêtre Hercule d’une peau de lion. Nous pouvons conjecturer qu’à Tarse également, la famille royale singeait le dieu-lion. Quoiqu’il en soit, nous savons que Sandon, le vocable du dieu, était parmi les noms des rois ciliciens et que plus tard les prêtres de Sandon à Tarse revêtaient la pourpre royale®®®.

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