Lr créniadon d'un dieu
D’après ce que nous venons de dire il ressort que deux peuples, au moins, de TAsie occidentale, les Phéniciens et les Hittites, pratiquaient la cérémonie consistant à brûler un Dieu, soit dans la personne d’un substitut humain, soit en effigie. Nous ignorons si la coutume a passé d’un de ces peuples à l’autre, ou si elle s’est développée indépendamment chez chacun d’eux. Obscures également sont les raisons qui ont pu inciter à la célébration d'un rite, qui, à nos yeux, est aussi étrange que monstrueux. L’enquête précédente a pu fournir quelques bases à Phypothèse que l’incinération du dieu s'explique par la vertu purificatrice du feu; cet élément, étant chargé de détruire tout ce qui est corruptible et périssable chez l’homme, peut, sans doute, le rendre digne de l’union avec ce qui est divin et infini. Or, chez ceux qui créaient leurs dieux à leur propre image, qui les croyaient sujets, tout comme eux, à la déchéance et à la mort, l’idée a })ei;t-être surgi naturellement, que le feu agissait sur les dieux comme il agissait sur les humains, qu’il consummait les souillures et qu’après avoir séparé comme au crible ce qui est mortel de ce qui est immortel en l’homme, il le doterait de jeunesse éternelle.
De là probablement est venue la coutume d’assujettir les divinités elles-mêmes, ou les plus importantes d’entre- elles, à l’ordalie du feu, afin de vivifier et de renouveler ces énergies productrices dont le maintien était si nécessaire à la prospérité collective. L’observateur ignorant, peu sympathique et peut-être grossier dans son appréhension, a pu envisager le rite solennel de tout autre manière. Selon que son âme était pieuse ou sceptique, il l’aurait dénoncée comme un sacrilège, ou s’en
LA RELIGION VOLCANIQUE
serait moqué, la trouvant ridicule. « Brûler le dieu que tu adores aurait-il dit, mais c’est le comble de l’impiété et de la folie. Si tu réussis dans ton effort, tu le tueras et tu te priveras de ses services si précieux. Si ton effort n’aboutit pas, tu auras offensé mortellement ton dieu et tôt ou tard il se veng'era et tu ressentiras l’effet de son courroux », ce à quoi l’adorateur, s’il était de complexion douce et courtoise, répondrait avec un sourire d’indulgente pitié pour l’ignorance et pour la stupidité du critique : « Tu te trompes ainsi, en t'imaginant que nous pensons ou désirons tuer le dieu que nous adorons. L’idée d’une telle chose, nous révolterait tout comme toi. Notre intention est absolument le contraire de celle que tu nous attribues. Loin de vouloir détruire la divinité, nous désirons qu’elle vive à jamais, nous voulons la mettre à l’abri de la déchéance et de la dissolution finale, qui semblent atteindre toutes choses ici-bas. Le dieu ne meurt pas dans les flammes. Certes, non ! Seul les éléments mortels et corruptibles de son essence, périssent et tout ce qui est incorruptible et immortel en lui survivra, sera épuré et raffermi par l’affranchissement de la contagion avec des éléments plus vils. Ce monceau de cendres, que tu aperçois là-bas. Ami, ce n’est point notre dieu. Ce n’est que la peau dont il s’est dépouillé, ce n’est que l’écorce qu’il a rejetée. Sa divine personne est fort loin d’ici, elle est dans les nuées célestes et dans les profondeurs de la terre, dans les eaux courantes, dans l’arbre, dans la fleur, dans le blé, dans le vin. Nous ne la voyons pas face à face, mais, chaque année, sa vie divine se manifeste à nouveau dans la floraison printanière, dans les fruits de l’automne. Nous mangeons son corps morcelé dans notre pain; nous buvons de son sang répandu dans le jus de la vigne ».