‹ Adonis, étude de religions orientales comparéesChapitre 46 sur 189 · La région volcanique de Cappadoce · texte numérisé non relu

La région volcanique de Cappadoce

La cérémonie étrange, que nous appelons tout court la crémation d’un dieu, peut, à la rigueur, être expliquée, mais certes non justifiée, à l’aide de tels arguments. Toutefois une question se pose : dans l’évolution de la coutume, les conceptions n’ontelles point été fortifiées ou modifiées par certaines circonstances spéciales? Par exemple par les caractères physiques du pays où

LA RELIGION VOLCANIQUE

la coutume s'est développée? Car l’histoii’e de la religion, pareille à l'histoire des autres institutions humaines, a été profondément affectée par les conditions locales, et ne saurait être jDleinement comprise si nous ignorions l'influence des détails physiques. Or,. l’Asie Mineure, où le rite de la crémation d'un dieu a été fort répandu, dès un temps immémorial a subi l’action cyclopéenne des forces volcaniques, A vraidire, ces volcans sont éteints, de mémoire d’hommes; mais de tous côtés, on aperçoit les vestiges de leurs feux assoupis, et le pays a été secoué et crevassé spasmodiquement par de terribles tremblements de terre. Ces phénomènes n'ont pu manquer de frapper L’imagination des habitants, et par suite, ils auront laissé, d’une manière ou d’une autre, quelque empreinte sur leur religion.

Parmi les volcans éteints de l’Anatolie, le plus important est le Mont Argée, au centre de la Cappadoce, cœur de l’antique pays des Hittites. En fait, c’est le sommet culminant de l'Asie Mineure et l'une des cimes les plus hautes que les Anciens aient connues, car, en altitude, le Mont Blanc ne le dépasse pas de beaucoup. L Argée s’élève de la plaine, superbe et à pic, tel une immense pyramide et forme un point de mire, visible à des lieues et des lieues à la ronde. Son sommet étincelle sous des neiges permanentes et ses versants inférieurs étaient revêtus dans l’antiquité de forêts épaisses, qui fournissaient le bois de charpente aux habitants de la plaine dénudée de Cappadoce.

Dans ces forêts et dans les terrains bas, au pied de la montagne, les feux mourants du volcan se manifestaient encore au début de notre ère. Le sol était traître. Sous les gazons veloutés et unis se dissimulaient des tourbières enflammées, où se fourvoyaient les bêtes égarées et les voyageurs non avertis. Quand les bûcherons expérimentés abattaient des arbres dans la forêt, ils prenaient de grandes précautions. Plus loin la terre était marécageuse et, de nuit, se dégageaient des feux qui s’enflammaient au contact de l’air et se jouaient dans l’obscurité II est probable que ces endroits, où la terreur étreignait les superstitieux, leur suggéraient nombre de légendes, mais nous ignorons quelles formes celles-ci prirent. Nous ignorons, de même, si des sacrifices étaients offerts sur les hauts lieux, quoiqu'une curieuse découverte puisse nous confirmer dans cette supposition.

LA RELIGION VOLCANIQUE

Des aiguilles de porphyre rouge, dont les arêtes sont inaccessibles au montagnard, émergent, imposantes et grandioses, de la neige éternelle du sommet ; l’explorateur Tozer y a trouvé des habitations humaines excavées çà et là dans le roc. L’une de ces demeures creusées dans la pierre serpente à l'intérieur du roc à une distance considérable ; de grossières niches latérales y sont percées et sur le toit et les mui*s on voit encore la trace d’outils®®® Il est avéré que les Anciens ne faisaient pas d’ascensions de montagnes pour leur seul agrément, ni dans un but d’hygiène ; il est donc difficile de ne pas s’imaginer que, seule la superstition a pu faire creuser ces demeures rupestres en un pareil endroit ; il est possible que les cellules aménagées dans le roc aient formé des abris pour les prêtres chargés d’accomplir des rites religieux ou magiques sur le sommet.

Page 1