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Le Pays Brûlé de Lydie

Une autre région volcanique d'Asie Mineure est le district | de Lydie auquel les Grecs donnèrent le nom de Pays Brûlé, à cause de son étrange aspect; il s’étend à l'est de Sardes, dans la ^ vallée supérieure de l’Hermus, et couvre une superficie d’environ ; ciiifjuante milles de long sur quarante de large. Le pays, tel que le décrit Strabon, totalement dépouillé d’arbres, avait néanmoins 4

des vignes célèbres, dont les crus ne le cédaient à aucun des plus fameux de l’antiquité. Le sol des plaines était comme de la cendre, les collines pierreuses et noires avaient l’air d’avoir été carbonisées par le feu. Certains plaçaient dans cette Région Noire la lutte entre Typhon et les dieux et supposaient que c’étaient les foudres lancées du ciel sur le monstre impie, qui avaient ainsi incendié le pays. Mais, Strabon, esprit plus philosophique, pensait que les flammes qui avaient dévoré le pays étaient d'origine souterraine et non céleste, et il indiquait trois cratères, éloignés l’un de l’autre d environ quatre milles, chacun d’eux se trouvant situé sur une colline de scories qui, selon lui, étaient de l’ancienne lave fondue, vomie par les volcans La science moderne a confirmé à la fois son observation et sa théorie. Les trois volcans éteints qu’il mentionne occupent encore aujourd’hui une position éminente dans le paysage. Ils s’élèvent tous les trois, en cônes noirs formés de cendres molles, de scories et de poussières, et ils se dressent escarpés autour d’un cratère profond. Des torrents de lave noire et rugueuse ont coulé ici, surgissant au pied du cône, gagnant entre les hauteurs jusqu’au lit de l’Ilermus; fleuves aux ondes sombres, ils suivent les nombreux détours des vallées, et leurs teintes obscures font un vif contraste avec l’opulente verdure du paysage environnant. A leur surface, se fragmentent mille silhouettes fantastiques semblables, une mer fouettée par une tempête déchaînée, dont la houle se serait .subitement pétrifiée. Les géologues estiment que ces noirs cônes de cendres et ces noirs torrents de lave sont d’une formation comparativement récente. Les intempéries, auquelles leurs aspérités ont été exposées durant plusieurs millénaires, n’ont pas encore réussi à les éroder, ni à les pulvériser en terres végétales; les laves restent aussi dures, aussi stériles que si ce flot volcanique datait d'hier. Mais il y a dans lamême région plus de trente autres de ces cônes appartenant à un âge plus reculé, ainsi que le prouvent leurs formes moins âpres et le manteau de végétation qui les recouvre. Certains d’entre eux, à leur sommet, sont plantés de vignes®”. Donc, aujourd'hui comme jadis, le sol volcanique se montre favorable à la culture des vignobles. Les Anciens n'étaient pas sans s'être aperçus de cette particularité. Strabon compare les vignes du Pays Hrûlé à celles de Catane que l’Etna fertilise de ses cendres.

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et il nous raconte que certaines personnes ingénieuses interprètent la naissance ignée de Dionysos comme une explication mythique des vignes nourries par un volcan

I 5. Le Dieu du tremblement de terre.

Mais des souvenirs moins agréables que ceux du jus généreux de la vigne vinrent rappeler aux habitants de ces régions que les feux des volcans n’étaient que mal éteints. Car non seulement le Pays Brûlé, mais toute la région méridionale, y compris la vallée entière du Méandre, était sujette à de fréquents et violents tremblements de terre. Le sol était léger, friable et plein de sels; le terrain était creux, miné par l’eau et le feu, La cité de Philadelphie souffrit tout spécialement de ces bouleversements. On nous dit que les secousses y étaient continuelles. Les maisons s’ébranlaient, les murs se lézardaient, et s’entrouvraient; les rares habitants avaient à s’occuper perpétuellement de réparer les brèches, soutenir et étayer les édifices qui menaçaient de leur crouler sur la tête. 11 est vrai que la plupart des citoyens, par prudence, s’étaient arrangés pour aller vivre, disséminés, dans leurs fermes. « C’était merveille, ditStrabon, qu’une telle ville ait compté des habitants quelconques, et plus étonnant encore qu’on ait jamais pu la construire'*’^ ». Néanmoins, par une sage dispensation de la Providence, les tremblements de terre, qui ébranlaient leurs demeures, ne faisaient que renforcer leur foi. Les gens d’Apamée, dont la ville fut constamment dévastée, offraient avec ferveur leurs dévotions à Poséidon, le dieu du tremblement de terre

L’île de Santorin, de l'archipel grec, a été aussi, durant des milliers d’années, le théâtre de l'activité volcanique. A un certain moment, les eaux de la baie se mirent à bouillonner et devinrent des flammes pendant quatre jours, et un îlot, composé de matières rougies au feu, surgit petit à petit au-dessus des flots, comme s'il était hissé par une machinerie de théâtre.

A cette époque il se trouvait justement que les Rhodiens détenaient la suprématie des mers; c’étaient des princes-marchands dont la sage politique, l’oligarchie stricte mais bénévole, et la belle ville insulaire qu’ils habitaient, et où ils avaient accumulé

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de riches trésors d’art, faisaient en un sens les Vénitiens de l’antiquité. Lorsque l’ébullition se fut calmée et que la chal-eur de l’éruption eut diminué, les Rhodiens envoyèrent leurs capitaines de mer aborder à l’île nouvelle ; ceux-ci y dressèrent un temple à Poséidon le Fondateur ou Poséidon Protecteur"® : épithète flatteuse qu'on lui donnait souvent, comme pour lui suggérer l’idée qu’il ne fallait pas secouer la terre plus qu’il ne lui était absolument nécessaire®'®. En maints endroits, on sacrifiait à Poséidon le Fondateur, dans l’espoir que, méritant ce surnom, il n'abattrait pas les maisons sur la tête de ses adorateurs®”.

Un autre exemple de tentative faite par les Grecs pour pacifier l’esprit agité souterrain es't utile à signaler, vu que des sauvages modernes, placés dans les mêmes conditions font des efforts semblables pour atteindre, au même résultat. Un jour qu’une armée lacédémonienne, sous le roi Agésipolis, était en campagne, il amva que la terre fut ébranlée par une secousse. C'était vers le soir; le roi ]jrenait son repas sous sa tente avec ses officiers. Dès que le coup se fit sentir, d’un commun accord, avec une admirable présence d'esprit, ils se mirent tous sur pied, et entonnèrent l’hymne populaire en l 'honneur de Poséidon. Les soldats de garde à l’extérieur de la tente reprirent le refrain et bientôt l’armée entière, à l’unisson, chantait la mélodie sacrée®'®. La tradition ne nous dit pas si le corps de musique des flûtistes, qui menait toujours les tuniques rouges Spartiates au combat, accompagnait de sa stridente mélopée les grosses voix des soldats®’®. Pin tout cas, l’intention dece cantique de louanges, adressé au dieu qui ébranle la terre, n’a pu être qu’une supplication d’arrêter la catastrophe. Nous parlons des tuniques rouges des Spartiates®*®, parce que l'uniforme des soldats Spartiates était rouge. Comme ils se battaient en ligne déployée, et jamais en colonne, un régiment Spartiate avançant à l'attarpae présentait toujours le spectacle d’une mince ligne rouge, comme jadis les Anglais. Et c’est, assurément, dans cet ordre, musique en tête, le soleil dorant leurs armes, que les Lacédémoniens ont avancé pour rencontrer les Perses aux Thermopyles; pareils aux soldats de Cromwell, qu’on appelait les Côtes-de-Fer, ces hommes-là savaient se battre aussi bien que chanter des psaumes®*'.

Si les Lacédémoniens s’imaginaient pouvoir an'êter un tremble-

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ment de terre par un chœur de soldats, ils ressemblaient en cela, tant en pratique qu’en théorie, à plusieurs autres barbares. Ainsi les habitants de Timor, dans les Indes Néerlandaises, pensent que la terre repose sur l’épaule d’un géant puissant, qui, lorsque le globe le gêne sur une de ses omoplates, le fait passer sur l’autre, ce qui ébranle le sol. Alors tous se mettent à crier à pleine voix, afin de rappeler au géant qu’il y a encore des humains sur terre, car autrement ils craindraient que, las de son fardeau, le colosse, dans un moment d’impatience, le laisse tomber dans la mer®®L Les Manichéens avaient une théorie identique à propos des tremblements de terre, sauf que d’après eux, le géant fatigué transférait sa charge accablante d’une épaule à l’autre tous les trente ans®^®*, opinion qui, du moins, indique l’observation d'un cycle récurrent de trépidations. Nous ne savons pas si ces hérétiques réduisaient cette absurde théorie à l’absurde pratique de crier à pleine voix, alin de signaler à l'auteur des secousses combien il dérangeait les habitants de cette planète. Néanmoins la théorie en question ainsi que la pratique se trouvent pleinement développées dans l’Inde.

Dès que les Balineses et les Soudanais se rendent compte que la terre commence à trembler, ils s’exclament : « Encore vivants! » ou : « Nous vivons toujours! », afin de rémémorer leur existence au dieu ou au géant qui secoue la terre*^**^. Les naturels de Leti, Moa, Lakor, îles de l’archipel Indien, croient que les tremblements de terre sont causés par grand mère Terre, qui veut savoir si ses descendants sont toujours là; de sorte que ceux-ci poussent de perçantes vociférations, afin de calmer la trop grande sollicitude de leur aïeule

Les Tamis de la Nouvelle Guinée attribuent les tremblements de terre à un certain vieux Panku qui siège sous un énorme rocher : dès qu’il bouge, la terre tressaille. Si la secousse se prolonge, ils battent le sol avec des branches de palmier en disant : « Holà, toi, en bas, tout doux, attention, nous sommes toujours là®®'! » Les Shans de Birmanie apprennent par les moines bouddhistes qu’un énorme poisson dort sous la terre tenant sa queue dans sa bouche; mais, de temps à autre, il s’éveille, mord sa queue et, se faisant mal, il se met à faire des contorsions, — ce qui, du même coup, agite le sol. Telle est la cause des grands

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tremblements de terre. La causedes secousses moins importantes est d’autre nature : celles-ci sont produites par de petits bonshommes, qui, vivant sous terre et s’ennuyant parfois, heurtent le toit du monde qui est sur leurs têtes; de ces petits coups résultent les tremblements de terre insignifiants. Quand les Slians perçoivent de telles oscillations, ils sortent vite de leurs demeures, s’agenouillent et crient aux petits bonshommes souterrains : « Nous voici, nous voici ! »

Dans le Pérou oriental, dans la Pampa del Sacramento, les tremblements de terre sont très fréquents. Les Conibos, tribus d’indiens sur larivegauche du grand fleuve Uca^'ali, s'en prennent à un Créateur, qui, d’ordinaire, réside au ciel, mais qui, de temps à autre, en descend pour voir si l'œuvre de ses mains existe encore. De sa descente résulte le tremblement. Par conséquent, quand arrive ce phénomène, les Indiens se précipitent hors de leurs cases, avec des gestes désordonnés, en criant, comme pour répondre à un appel ; « Un moment, un moment, mon père, me voilà! ». Leur intention est évidemment d'assurer au père céleste qu’ils sont toujours en vie etqu'il peut s’en retourner, libre d'iiu[uiétude, à sa demeure céleste. Sauf dans un tremblement de terre, ces indigènes ne se souviennent aucunement de leur créateur et ne lui offrent nul hommage^®*. En Afrique, la tribu Atonga du lac Nyassa se disait que le tremblement de terreétaitla voix de Dieu, qui appelait pour savoir si son peuple était présent ; de sorte que, dès que le grondement souterrain se faisait entendre, ils vociféraient bien vite leur réplique : « Ye, Ye, » et certains d’entre eux prenaient les vases servant à broyer le grain et, saisissant leurs pilons, ils en frappaient les mortiers. Ils croyaient que, s’ils ne faisaient pas ainsi pour répondre à l’appel divin, l’un d'eux mourrait®®®. Les natifs de l’Ourvvira accusent un sultan défunt, qui déambule sous le sol, de créer les tremblements de terre; ils se mettent donc sur pied en son honneur et plusieurs d’entre eux portent la main au front pour saluer le prince défunt; s’ils négligeaient d’accomplir cet acte de respect, ils courraient risque d’être engloutis tout vifs®"". Les Bagandas du Centre Africain rendaient responsables des tremblements de terre certain dieu appelé Musisi qui vivait sous le sol et qui agitait la terre dès qu’il bougeait. Dans de telles occasions, ceux qui avaient des fétiches à portée les caressaient, en

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priant la divinité de se tenir tranquille ; les femmes enceintes se tapotaient l’abdomen, afin que le dieu ne prit ni leur vie ni celle de l’enfant qu’elle portaient; d’autres poussaient des cris aigus pour induire la divinité au calme

Qi\and arrive à Sumatra, chez les Bataks, un tremblement de terre, ils crient, « la poignée, la poignée! ». On explique cette exclamation de façons différentes. Les uns disent que c'est une allusion délicate à l’épée qui doit percer jusqu’à la poignée le corps du démon ou du serpent qui secoue la terre. Dans cette explication, ce serait une huée ou une menace vis-à-vis de l’être malfaisant®”®. D’autres maintiennent que quand Batara-guru, le créateur, était en train de former la terre, il commença par construire un radeau et il demanda à un certain Naga-padoha de le soutenir. Tandis qu’il travaillait, son ciseau se cassa, et avx même moment, Naga-padoha se mit à bouger sous son faix ; Batara-guru cria : « Tiens bon, un instant, la poignée de mon ciseau vient de se briser ». Et A'oilà pourquoi les Bataks s’écrient : « la poignée du ciseau », pendant un tremblement de terre. Ils s'imaginent que Naga-padoha, induit en erreur, prendra les mots comme venant du créateur et qu’il tiendra ferme en conséquence®””.

Dans certaines parties des Célèbes, quand la terre tremble, on dit que tous les habitants du village se précipitent hors de leurs demeures et arrachent de l’herbe par poignées pour attirer l’attention de l’esprit de la terre qui, sentant ainsi ses cheveux arrachés, aura conscience, et d’une façon assez pénible, qu’il y a encore des habitants sur terre®”^. Ainsi, à Samoa, pendant les tremblements de terre, les indigènes se mettaient parfois à courir et à se jeter par terre, mordaient la terre, et poussaient des clameurs frénétiques, pour prier le dieu Ma fuie de cesser de secouer la terre, de peur qu’il ne la mît en pièces®”®. Ils se consolaient par la pensée que Mafuie n’avait qu’un bras : « s’il en avait deux, quelles secousses il nous ferait sentir!®”®». Les Bagobos des îles Philippines croient que la terre est posée sur un grand poteau, qu’un gTos serpent s’efforce de déplacer; lorsque le serpent ébranle le poteau, la terre tremble. Dans de telles occasions, les Bagobos frappent leurs chiens pour les faire hurler, car le hurlement des animaux effraye le serpent, qui s’arrête ainsi de

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secouer le poteau. Aussi, pendant tout le temps que dure un tremblement de terre, on peut entendre, dans chaque maison d'un village Bagobo, retentir les cris aigus et prolongés des chiens “L D'après les Tongans, la terre est supportée par le corps étendu du dieu Môooi. Quand, fatigué de rester dans cette position, il essaye de se retourner, il produit ainsi un ébranlement de la terre. Alors on crie, on frappe le sol avec des bâtons pour le faire tenir tranquille Les Birmans font aussi un grand bruit pendant un tremblement de terre, frappent les murs de leur maison, et poussent des cris pour faire peur au génie malfaisant qui secoue la planète®®^ Dans les mêmes occasions, et dans le même but, certains indigènes de la Péninsule de la Gazelle, dans la Nouvelle-Bretagne, battent du tambour et sifflent dans des coquillages®®®. Les Dorasques, tribu indienne de Panama, croyaient que le volcan de Chiriqui était habité par un esprit puissant, qui, dans ses accès de colère, produisait les tremblements de terre. Les Indiens lançaient alors des volées de flèches dans la direction du volcan pour effrayer cet esprit et l’arrêter dans son œuvre malfaisante®®'. Pour certains Indiens du Pérou, un tremblement de tejre était un signe que les dieux étaient altérés; aussi se mettaient-ils à répandre de l’eau sur le sol®®^ A Ashantee, on mettait à mort plusieurs personnes après un tremblement de terre ; on les immolait en sacrifice à Sasabonsun, le dieu du tremblement de terre, dans l’espoir de satisfaire pour un temps sa cruauté. On arrosait de sang humain ces maisons que la secousse avait renversées ou endommagées, avant de les reconstruire. Lorsqu'une partie du mur du palais du roi à Coomassie fut abattue par un tremblement de terre, on égorgea cinquante jeunes filles, et la boue qu’on devait employer pour les réparations fut pétrie dans leur sang®®®. Un Anglais, résidant à Fiji, attribuait à un tremblement de terre effrayant, qui avait causé la mort de nombreux indigènes, un accès soudain de piété (jui survint à Kantavu, l'une des îles. Les Fijiens croient que leurs îles sont supportées par un dieu, qui produit les tremblements de terre en se retournant dans son sommeil. Aussi lui offrent-ils des objets de grande valeur pour qu'il se retourne le plus doucement possible®®*. A Nias, un violent ébranlement de la terre produit un heureux effet moral sur les indigènes. Ils sup-

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posent que la secousse est causée par un certain Batoo Bedano, qui veut détruire la terre à cause de l’iniquité du genre humain. Ils s’assemblent donc, et fabriquent une grande statue avec le tronc d’un arbre. Ils lui font des olTrandes, confessent leurs péchés, corrigent les poids et mesures frauduleux, promettent d’être meilleurs à l’avenir, imjDlorent le pardon, et, si la terre s’est entr’ouverte, ils jettent un peu d’or dans la tissure. Mais, quand le danger est passé, tous leurs vœux et leurs belles promesses sont vite oubliés

Nous pouvons supposer que dans les pays de Grèce qui ont essuyé beaucoup de tremblements de terre, comme par exemple, l’Achaïe et les côtes occidentales de l’Asie Mineure, Poséidon était vénéré tout autant comme dieu du tremblement de terre que comme dieu marirA®". Il convient de se rappeler qu’un tremblement de terre s’accompagne souvent de raz de marée, ces soulèvements extraordinaires de la mer, qui portent subitement d’immenses vagues, hautes comme des montagnes, sur la terre, submergeant les villes et les plaines à une grande distance; les côtes du Chili et du Pérou ont souvent été dévastées par ces deux cataclysmes, dont le raz de marée est considéré comme le plus alarmant Les Grecs avaient fréquemment à subir cette combinaison de catastrophes, comme si la mer et la terre conspiraient ensemble pour détruire les humains et leurs œuvres Sur la côte d’Achaïe, par une nuit d’hiver, la ville de Hélice fut rasée au niveau du sol par des vagues immenses qui engloutirent tous ses habitants, et on s’en prit au courroux de Poséidon pour expliquer cette destruction Pour un peuple familier avec la double calamité, il est naturel de penser qu’un seul et même terrible dieu gouverne la mer et fait trembler la terre. L’historien Diodore de Sicile observe que le Pélopouèse était censé avoir été autrefois la patrie de Poséidon, que tout le pays lui était pour ainsi dire consacré et que chaque cité l’adorait comme le dieu suprême. L’historien met cette dévotion à Poséidon en partie sur le compte des tremblements de terre et des inondations qui sévirent dans le paj s, et en partie sur les gouffres extraordinaires et les rivières souterraines qui forment un des traits saillants de cette région de montagnes calcaires®’".

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§ 6. Le culte des vapeurs méphitiques.

Dans les régions volcaniques, la religion des indigènes n’a pas subi uniquement l’empreinte des phénomènes d’éruptions et de bouleversements souterrains, quoique ces deux fléaux fussent les plus graves; il j avait encore à compter, dans les pays de volcans®", avec les vapeurs méphitiques et les sources chaudes qui y abondent. Ces gaz, ainsi que ces eaux, ont trouvé des adorateurs; ils existent, ou bien ils ont existé, dans les districts de l’Asie Mineure que nous étudions ici.

Commençons par parler des vapeurs, et prenons pour exemple de leur effet mortel, le Guevo Upas, ou Vallée du Poison, près de Batur à Java. C’est le cratère d’un volcan éteint; il a environ un demi-mille de circonférence, et de trente à trente cinq pieds de profondeur. Tout homme, tout animal qui descend au fond meurt fatalement. Le sol est jonché de carcasses de tigres, de cerfs, d’oiseaux et même d'hommes, tous tués par les abondantes émanations d’acide carbonique qu’exhale le sol. Si l’on y fait descendre des animaux, ils meurent en quelques minutes. Toute la chaîne des collines est volcanique. Deux cratères voisins émettent de la fumée®'*. Dans un autre cratère de Java, près du volcan Talaga Bodas, les exhalaisons sulfureuses ont été funestes aux tigres, aux oiseaux, à une multitude d’insectes, et ce sont les parties molles de ces bêtes, comme les fibres, les muscles, les cheveux et l’épiderme qui sont bien préservées, tandis que les os sont corrodés ou détruits®'^.

Les Anciens connaissaient les gaz délétères de leur propre pays et ils considéraient les ouvertures d’où ils s’échappaient comme les soupiraux des régions infernales®'*. Les Grecs les appelaient Plutonia ou Charonia^^^. En Italie, cet air corrompu étaitpersonnifié par une déesse qui, sous le nom de Métitis était adorée en diverses parties de la péninsule®'®. Elle avait un temple dans la fameuse vallée d’.Vmsaiictus sur le territoire d’IIirpinum, ovi les exhalaisons, dues à l'haleine de Pluton en personne, étaient si pernicieu.ses que tous ceux qui mettaient le pied en cet endroit mouraient®'’. C’est un vallon en partie boisé de marronniers, parmi les collines calcaires, à environ quatre milles de la ville

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de Frigeuto. Ici, sous un roide tolus de calcaire décomposé, se trouve une fontaine d’eau sombre, couleur de cendre, qui sourd perpétuellement avec des explosions pareilles à un tonnerre lointain. Un torrent d’eau également noirâtre tombe dans cette fontaine, surgissant de dessous la colline nue, mais la cascatelle n’a que quelques pieds de hauteur. Un peu au-dessus, se voient quelques bouches dans le sol, à travers lesquelles des gaz chauds d’hydrogène sulfuré soufflent, avec plus ou moins de bruit selon la dimension de l’ouverture. Ces gaz sont certainement ceux que les Anciens estimaient être l’haleine de Pluton. La fontaine s’appelle à présent Mefite et les bouches s’appellent Mefitinelle. De l’autre côté de la fontaine, il y a un petit étang appelé Coccaio ou chaudron, parce qu’il est dans un état d’ébullition continuelle. Une masse épaisse de vapeurs méphitiques, visibles à cent yards de distance, flottent et ondulent rapidement sur sa surface. Les exhalaisons de ces eaux sont souvent funestes, surtout quand elles sont portées par un grand vent. Mais comme l’acide carbonique ne s’élève pas naturellement à plus de deux ou trois pieds du sol, il est possible, quand l’air est calme, de se promener autour des eaux, néanmoins il est difficile de se baisser, et il serait dangereux de tomber. L’ancien temple de Alefitis a été remplacé par un sanctuaire dédié à sainte Félicie, Vierge et Martyre®'*.

Des exhalaisons semblables se dégageaient sur des points divers du district volcanique de Carie et furent l’objet, dans l'antiquité, d'une vénération superstitieuse. Par exemple, dans le village de Thymbria, où une grotte sacrée laissait échapper des émanations nocives, l’endroit passait pour le sanctuaire de Charon®’®. Une caverne du même genre existait au village d’Achara près Ny.sa, dans la vallée du Méandre. Là, sous l’antre, un beau bosquet renfermait un temple dédié à Pluton et à Perséphone. Le lieu était consacré à Pluton, néanmoins les malades venaient y chercher la guérison. Ils vivaient dans le hameau avoisinant et les prêtres leur prescrivaient un traitement qui, di.sait-on, leur avait été révélé en songe par les deux divinités. Très souvent les hiérodules emmenaient leurs patients à la caverne et les y laissaient des journées entières sans manger. Parfois ces malheureux furent eux-mêmes visités en rêve par la faveur divine,

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mais ils suivaient toujours la direction spirituelle des pontifes. L’endroit ne pouvait être approché que par les malades; il était fatal à tous les autres. Ou célébrait dans le village une fête annuelle, et les affligés accouraient alors en foule pour se délivrer de leurs infirmités. Ce jour là, vers l'heure de midi, un certain nombre de jeunes athlètes, le corps oint d’huile, portaient un taureau et allaient le déposer dans la caverne. Mais à peine la bête v avait-elle fait quelques pas qu’elle s'afiaissait sur le sol et expirait : tel était l'effet meurtrier des exhalaisons®^®.

Il existait un autre sanctuaire du même genre, consacré à Pluton, à Hiérapolis, dans la vallée supérieure du Méandre, sur les frontières de la Lydie et de la Phrygie®-'. Là, au jaied de la colline, on voyait une profonde caverne, dont l’ouverture étroite laissait tout juste passer le corps d’un homme. Un espace carré devant la caverne, était clôturé; les nuages de vapeur y étaient si épais qu’on n’apercevait presque pas le sol. Par un temps calme on pouvait s’approcher de la barrière en toute sécurité, mais la franchir eût été la mort immédiate. Des taureaux, qu’on poussait dans cet espace, s’abattaient par terre et on les retirait sans vie; les moineaux, que les spectateurs faisaient voler dans le brouillard en guise d’expérience, tombaient morts à l’instant. Cependant les eunuques, prêtres de la Grande Déesse-Mère, pouvaient impunément pénétrer dans l’enclos; bien plus, ils s’avançaient jusqu’à l’ouverture même de la caverne, se baissaient, et y rampaient jusqu’à une certaine distance en retenajrt leur souffle, mais l’expression de leur visage ressemblait à celle des asphyxiés. Certains attribuaient cette immunité des prêtres à la protection divine, d’autres à l’emploi d’antidotes

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