Le culte des volcans dans d'autres pays
Jusqu’à quel point ces considérations peuvent-elles servir à expliquer l’usage de brûler Hercule, ou les dieux qu’on identifiait avec lui, soit en image, soit en la personne d’un être humain? C’est là une question qui mérite examen. 11 serait bien plus facile de lui donner une réponse, si nous connaissions mieux les coutumes analogues observées dans d’autres parties du monde ; mais nos informations sur le culte du phénomène volcanique en géné-
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ral sont malheurensement très réduites; on peut néanmoins noter quelques faits.
Le plus grand des volcans en activité est celui de Kirauea, à Hawaï. C est un énorme entonnoir, qui a plusieurs milles de circonférence et des centaines de pieds de profondeur; le fond est rempli de lave dans un effrayant état d’ébullition. De cette houle rouge s’élèvent de nombreux cônes noirâtres ou des cratères isolés, qui vomissent par leurs ouvertures mugissantes des colonnes de fumée grise ou des pyramides lumineuses, tandis que des torrents de lave se répandent sur leurs versants, pour aller s’épancher dans la mer de feu qui s’agite à leurs pieds. L’impression produite par ce paysage est souvent saisissante de nuit, alors que des lueurs d'un bleu sulfureux ou d’un rouge métallique se reflètent sur les vagues soulevées du lac infernal; on voit, en même temps, de grands jets enflammés illuminer les bords déchiquetés des cratères isolés, ainsi que les tourbillons de feu qui en jaillissent ; le bruit continu n’est interrompu que par les détonations retentissantes que produisent des masses sphériques de lave fondue, ou de pierres ignées, projetées dans les airs®^*’.
11 n’est pas étonnant qu’un spectacle si eflroyable ait frappé l’imagination des indigènes et ait créé l’idée que des monstres horribles habitaient le gouffre embrasé. Ils considéraient le grand cratère, nous dit-on, comme la demeure primitive de leurs divinités volcaniques ; ces cônes noirs qui surgissent comme des îles du lac de flammes, c'étaient, d’après eux, les maisons où ces dieux s’amusaient souvent au jeu de dames; le mugissement de ces fournaises et le crépitement des flammes étaient la musique qui accompagnait leur danse; et la vague de flamme rougeâtre, le ressac dans lequel ils s’ébattaient, en nageant gaiement sur les flots
Ils avaient donné des noms appropriés à ces divinités redoutables ; l’un était le Roi de la Vapeur, l’autre la Pluie de la Nuit, d’autres encore l’Epoux du Tonnerre, l’Enfant de la Guerre avec une lance de feu, le Briseur de pirogues aux yeux enflammés, la Montagne Rouge soutenant les nuages, et ainsi de suite. Mais au-dessus d’eux tous était la grande déesse Pélé. Toutes ces divinités étaient l'edoutées; elles ne se dérangeaient jamais
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pour des missions de clémence, mais seulement pour recevoir des oIFrandes ou accomplir des actes de vengeance; leur arrivée dans un lieu était annoncée par le tremblement convulsif de la terre, la lueur blafarde de l’éruption volcanique, les éclairs et des coups de tonnerre. L’île tout entière était tenue de leur payer un tribut ou d’entretenir leurs temples et leurs prêtres; et quand les chefs ou le peuple négligeaient d’envoyer les offrandes convenables, ou encouraient le mécontentement des dieux en les insultant soit eux-mêmes, soit leurs prêtres, ou manquaient d’observer les tabous qui devaient êlre respectés tout autour des cratères, les dieux remplissaient de lave fondue l’énorme entonnoir du sommet de Kirauea, et faisaient jaillir sur le pays environnant le liquide enflammé ; ou bien, ils se rendaient à l’une de leurs autres demeures, que les mortels appellent des cratères, situées près de ceux qui les avaient offensés, et ils écrasaient les coupables sous un torrent ou une colonne de feu. Si les pêcheurs de mer ne leur apportaient pas suffisamment de poissons, ils descendaient dans les flots, tuaient tous les poissons, répandaient de la lave, et détruisaient ainsi tous les bancs de pêche. Aussi, lorsque le volcan était en éruption ou menaçait de l’être, le peuple précipitait un grand nombre de cochons, vivants ou morts, dans les cratères ou dans les torrents de lave, pour apaiser les dieux et arrêter le cours de la rivière ignée Cueillir certaines baies sacrées, qui viennent sur la montagne, creuser dans le sable de ses versants, ou jeter des pierres dans le cratère, étaient des actions particulièrement offensantes pour les divinités, qui soulevaient aussitôt des tourbillons de fumée, écrasaient le coupable sous un déluge de pierres, et faisaient tomber tout autour de lui une obscurité et une pluie si épaisses, qu’il ne pouvait plus jamais retrouver son chemin.
Cependant, il était permis de cueillir et de manger des baies sacrées, à la condition d’en offrir d’abord à la déesse Pélé. On prenait une branche chargée de grappes de ces magnifiques baies rouges et jaunes, et, debout sur le bord de l'abîme, les yeux tournés vers l’endroit d’où la fumée montait en épais tourbillons, on disait : « Pélé, voici tes baies; je t’en offre quelques-unes, et j’en mange aussi quelques-unes. » En même temps, on jetait quelques baies dans le cratère et on mangeai! les autres®'^.
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Une sorte de verre volcanique, très fragile, d'une couleur olive foncé, ou à demi transparent, se trouve sur la montagne sous forme de filaments, aussi fins que des cheveux : les indigènes l’appellent les cheveux de la déesse Pélé®®'^. Les adorateurs avaient coutume de jeter des boucles de leurs propres cheveux dans le cratère de Kirauea, comme offrande à la terrible déesse qui l’habitait. Elle avait aussi un temple au fond de la vallée, où l’on voyait plusieurs statues de pierre grossièrement sculptées, couvertes d’étoffes blanches et jaunes. Une fois par an, les prêtres et les fidèles de Pélé se rassemblaient là pour accomplir certains rites et se régaler de porcs, de chiens, et de fruits que les pieux habitants de Hamakua y apportaient en abondance. Cette fête annuelle était destinée à l’endre favorable la déesse du volcan et à préserver ainsi le pays des tremblements de terre el des déluges de lave fondue®“®. La déesse était supposée inspirer les gens; mais à Pœil charnel cette inspiration ressemblait plutôt à de l’ivresse. L’une de ces prêtresses inspirées aiïirma solennellement à un missionnaire anglais qu’elle était la déesse Pélé elle-même, et, par suite, immortelle. Prenant un air hautain, elle dit : « Je suis Pélé; jamais je ne mourrai; et ceux qui me suivent, quand ils mourront, si une partie de leurs ossements est transportée à Kirauea, vivront avec moi dans les flammes éclatantes de ce Volcan ». Car (( les adorateurs de Pélé jetèrent une partie des dépouilles de leurs morts dans le volcan pensant que les âmes des défunts seraient ainsi admises dans la société des divinités volcaniques, et que leur influence préserverait les survivants des ravages du feu du volcan ».
Cette dernière croyance peut aider à expliquer la coutume observée chez certains peuples de jeter des victimes humaines dans les volcans. Le but d’une telle pratique n’est peut-être pas simplement d’apaiser les redoutables esprits du volcan en satisfaisant leurs cruels désirs ; il peut y avoir aussi l'idée que les âmes des hommes ou des femmes, qui ont péri par les flammes dans le cratère, s’uniront à la troupe des démons dans la fournaise brûlante, adouciront leur furie, et les amèneront à épargner les œuvres et la vie des hommes. Quelle que soit la façon dont nous expliquions cette pratique, il est certain qu’il a été d’usage, dans diverses parties du monde, de précipiter dans le cratère des vol-
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cans en activité aussi bien des victimes humaines que des offrandes d’un moindre prix. C’est ainsi que les Indiens du Nicaragua avaient coutume d’offrir en sacriQce au volcan actif de Massaya, des hommes, des femmes, et des enfants, en les lançant dans les cratères ; on nous dit que les victimes acceptaient volontiers leur destin®^®. Dans l’île de Siao, au nord des Célèbes, on sacrifiait autrefois un enfant chaque année pour faire tenir tranquille le volcan Goowoong Awoo. Le pauvre être était torturé à mort dans une fête qui durait neuf jours. Plus tard, l'enfant fut remplacé par une poupée de bois, que l’on mit en morceaux de la même façon. Les Galelareeses de l’Halmahera disent que le sultan de Ternate demandait chaque année quelques victimes humaines, que l’on jetait dans le volcan pour préserver l’île de ses ravages®®®. A .lava, le volcan Bromo ou Bromok est adoré annuellement par des gens qui y lancent des offrandes de noix de coco, bananes, mangues, du riz, des poulets, des gâteaux, des vêtements, de l’argent, et d’autres choses encore®®®. Pour les Tenggereeses, une tribu païenne d'aborigènes liabitant les montagnes dont Bromo est le cratère central, la fête où l’on présente les offrandes au volcan est la plus importante de l’année. Elle a Heu à la pleine lune, dans le neuvième mois, au jour fixé par le grand prêtre. Chaque famille prépare ses offrandes la nuit précédente ; le matin, très tôt, les gens partent, au clair de lune, pour le mont Bromo, hommes, femmes et enfants tous revêtus de leurs plus beaux atours. Avant d’arriver à la montagne, ils doivent traverser une vaste plaine de sable, où les âmes des morts sont censées habiter jusqu’à ce que, grâce à la Fête des Morts, elles puissent être admises dans le volcan. C'est un spectacle remarquable que de voir des milliers de personnes, venant de trois directions différentes, se répandre à travers ces étendues unies de sable. Ils doivent descendre des hauteurs voisines, et les chevaux partent au galop, quand, après la descente abrupte, ils atteignent la plaine. Les couleurs gaies et bigarées des vêtements, les costumes fantaisistes des prêtres, les offrandes qu’on apporte, le tout éclairé par les chauds rayons du soleil levant, prêtent à la vue un charme étrange. Tout le monde se réunit au pied du cratère, où se tiennent des marchands qui vendent des offrandes et des rafraîchissements. La scène est très animée , car
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des centaines de personnes doivent maintenant accomplir les vœux qu’elles ont prononcés pendant l’année. Les prêtres s’asseyent en longue file sur des nattes, et quand le grand prêtre paraît, le peuple prie, et dit : « Bromo, nous te rendons grâce pour tous les dons et les bienfaits que tu nous accordes, et nous t’offrons en retour aujourd'hui ces présents. Accorde-nous ta bénédiction, à nous, à nos enfants, et aux enfants de nos enfants ». Les prières terminées, sur un signal du grand-prêtre, la fouletout entière se lève et gravit la montagne. Quand on arrive au bord du cratère, le pontife bénit à nouveau les offrandes d’aliments, de vêtements et d’argent, tandis qu’on les jette dans le cratère. Mais peu de leurs dons arrivent aux esprits à qui ils sont destinés : car tout un essaim de gamins descendent en rampant dans le cratère, et, au péril de leur vie, ou de leurs membres, réussissent à s’approprier la plus grande partie des offrandes. Les esprits, privés de leur dû, doivent se contenter de l’intention pour l’action®®’. La tradition rapporte que, une fois, pendant une période de disette, un chef voua en sacrifice au volcan l’un de ses enfants, si la montagne voulait accorder au peuple la bénédiction d’aliments abondants. Sa prière fut exaucée, et il tint son vœu en jetant dans le cratère son plus jeune fils®®h
Sur le versant du Mont Smeroe, autre volcan actif de Java, il y a deux petites idoles, que les indigènes adorent et prient quand ils gravissent la montagne. Ils déposent des aliments devant les statues pour obtenir la faveur du dieu du volcan®®’.
Dans l’antiquité, on lançait dans les cratères de l’Etna de la vaisselle d’or et d’argent et des victimes de toutes sortes. Si le feu dévorait les offrandes, c’était un heui-eux présage; mais s’il les dédaignait, on était sûr que quelque malheur frapperait celui qui les avait présentées®®*.
Ces exemples suggèrent qu’un usage de brûler les hommes ou des effigies a pu dériver d’une pratique de les précipiter dans les cratères de volcans actifs, dans le but d’apaiser les esprits redoutables, ou les dieux, qui y siègent. Mais à moins de tenir compte des feux du Mont Argée en Cappadoce®®®, et du Mont Chimère en Lycie®®®, il n’y a aucun souvenir d’une montagne de l’Asie Occidentale où se serait produite une éruption, à l’époque historique. Dans l’ensemble nous concluons donc que la coutume
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asiatique de brûler les rois ou les dieux n’avait probablement aucun rapport avec ces phénomènes volcaniques. 11 n’était peutêtre pas inutile, pourtant, de soulever la question, même pour lui donner une réponse nég’ative. Et, d’une façon générale, l’influence que les conditions physiques et la nature environnante ont exercée sur l’histoire de la religion mérite d'être étudiée avec plus d'attention qu’on ne lui en a accordée jusqu’ici