CHAPITRE IX
LE RITUEL D’ADONIS
Nous nous sommes occupés juscju’ici du mythe d’Adonis et des légendes qui l’associaient avec Byblos et Paphos. Une discussion de ces légendes nous a amenés à la conclusion que chez les peuples sémitiques et d’une époque reculée. Adonis, le seigneur divin de la cité, était souvent personnifié par des rois prêtres ou d’autres membres de la famille royale, et que Ton mettait autrefois à mort ses représentants humains, soit périodiquement, soit occasionnellement, en raison de leur caractère divin. Nous avons su, en outre, qu’en Asie Mineure, certaines traditions et certains monuments semblent conserver les traces d’une pratique analogue. Avec le temps, la coutume barbare s'adoucit apparemment de diverses façons; on substitua par exemple une effigie ou un animal à l’homme, ou Ton permit à la victime de s’échapper indemne après un simple simulacre de sacrifice. Les témoignages de tout ce que nous venons de dire proviennent d’une variété d’indications éparses et souvent ambiguës; ils sont fragmentaires, ils sont incertains, et les conclusions qu’on en tire se ressentent inévitablement de la faiblesse des fondements. Lorsque les documents sont aussi imparfaits qu’ils se trouvent l’être dans cette branche de notre sujet, l’échafaudage d’hypothèses doit nécessairement jouer un rôle important dans toute tentative de reconstruction et d’interprétation des faits épars. Nous laissons aux chercheurs futurs le soin de déterminer jusqu’à quel point sont justifiées les explications ici proposées.
En sortant de ces obscures régions du passé, nous éprouvons presque un soulagement; car il nous a fallu marcher à tâtons tant que l’Histoire ne nous fournissait qu'une lueur blafarde et vacillante; mais dès que nous abordons les périodes postérieures
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de l’antiquité classique, elles sont illuminées par le clair génie des écrivains grecs contemporains, et c’est à eux que nous devons presque tout ce que nous savons d’avéré sur les rites d’Adonis.
Les Sémites, qui pratiquaient ce culte, en ont peu parlé; tout au moins, très peu de ce qu'ils nous en ont dit est parvenu jusqu'à nous. Aussi est-ce surtout aux écrivains grecs, témoins oculaires de ce qu’ils ont décrit, que nous emprunterons l’exposé du rituel qui va suivre, et qui s’applique à une époque où le progrès des sentiments d'humanité et de mansuétude avait adouci certains des caractères plus barbares du culte.
Aux fêtes d’Adonis, qui étaient célébrées en Asie Occidentale et dans tous les pays grecs chaque année, alÜuait une foule immense, composée surtout de femmes pleurant et se ^ameutant sur la mort du dieu. On portait, comme à un enterrement, des statuettes d’Adonis, à l’aspect de cadavres, et on les jetait dans la mer ou dans les sources®®*; en ceriains endroits, on célébrait le lendemain sa résurrection®®®. Mais les cérémonies différaient quelque peu suivant le lieu et suivant la saison. A Alexandrie, on étendait sur deux lits des images d’Aphrodite et d’Adonis; on plaçait à côté des fruits mûrs de toutes sortes, des gâteaux, des plantes dans des pots, et des berceaux de verdure entrelacés d’anis étoilé. On célébrait un jour le mariage des amants, et, le lendemain, des femmes, en vêtements de deuil, les cheveux dénoués et la robe défaite, apportaient sur le rivage la statue d’Adonis mort, et la livraient aux vagues. Leur douleur n’était cependant pas sans espoir, car elles chantaient que le dieu perdu reviendrait encore®'®. La date de cette cérémonie à Alexandrie n’est pas indiquée expressément, mais on a conclu de la mention de fruits mûrs qu’elle avait lieu vers la fin de l’été®''. Dans le grand sanctuaire phénicien d’Astarlé à Byblos, la mort d’Adonis était pleurée chaque année, avec les gémissements stridents des flûtes, accompagnés de pleurs, de sanglots retentissants, de coups frappés sur la poitrine; mais, le jour .suivant, il revenait, croyait-on, à la vie, et remontait au ciel en présence de ses adorateurs. Les fidèles aflligés qu’il laissait sur la terre se rasaient la tête, comme faisaient les Egyptiens à la mort du bœuf Apis; les femmes, qui ne pouvaient se résoudre à sacrifier leur belles tresses,' devaient s’abandonner à des étrangers, par un certain
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jour de la fête, et consacrer à Astarté le gain de leur prostitution
Cette fête phénicienne paraît s’être tenue au printemps, car sa date était déterminée par le changement de la couleur du fleuve Adonis; des voyageurs modernes ont indiqué que ce phénomène se produit au printemps. A cette saison la terre rougeâtre, balayée des montagnes par la pluie, colore l'eau du fleuve, et même la mer, sur une grande étendue, d'un rouge sang; on croyait que c'était là le sang d’Adonis, blessé à mort chaque année par un sanglier .sur le mont Liban On disait aussi que le sang d’Adonis, avait fait éclore l’anémone rouge qui en avait pris la couleur®'*; et, comme l’anémone fleurit en Syrie vers Pâques, nous pouvons voir là une indication que la fête d’Adonis, ou tout au moins l’une de ses fêtes, avait lieu au printemps. Le nom de la fleur vient sans doute de Naaman (« chéri »), qui paraît avoir été une épithète d’Adonis. Les Arabes appellent encore l’anémone « blessures du Naaman®''® ». La rose rouge passait aussi pour devoir sa nuance au même deuil : car Aphrodite, se hâtant de rejoindre son amant blessé, avait marché sur un buisson de roses blanches ; les épines cruelles avaient déchiré sa peau délicate, et son sang avait pour toujours teint ces roses blanches en rouge®''®. 11 serait vain, peut-être, de trop appuyer sur une preuve tirée du calendrier des fleurs, et surtout de presser un argument aussi fragile qu’un bouton de rose. Mais, pour autant que l’on puisse se fonder sur elle, la tradition qui associe la rose de Damas et la mort d'Adonis paraît indiquer que l’on célébrait la fête de sa Passion en été plutôt cju'au printemps. En Attique, il est certain que la fêle tombait en plein été. Car la flotte qu’Athènes équipa contre Syracuse, et dont la destruction fut un coup si rude et si durable pour sa puissance, mit à la voile au cœur de l’été, au moment même, où, par une coïncidence de mauvais présage, on célébrait les sombres rites d’Adonis. Tandis que les troupes descendaient en rang vers le port pour s’y embarquer, les rues qu’ils traversaient étaient couvertes de cercueils et d’efïîgies de cadavres et l’air était déchiré par les gémissements des femmes qui se lamentaient sur la mort d’Adonis. Cette circonstance inspira des pressentiments lugubres, le jour où appareillait la plus magnifique expédition qu’Athènes ait jamais envoyée sur les
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mers*”. Bien longtemps après, quand l’empereur Julien fît son entrée dans Antioche, il trouva de même la gaie et somptueuse capitale de l’Orient plongée dans le deuil par la mort d’Adonis ; et s’il était déjà en proie à des présages de malheur, les thrènesqui frappèrent son oreille ont dû sonner pour lui comme un glas®’*.
La ressemblance est frappante entre ces rites et les cérémonies indiennes ou européennes que nous avons décrites ailleurs. En particulier, et sauf pour la date de sa célébration qui est incertaine, la cérémonie d’Alexandrie est presque identique avec celle de l’Inde®”. Dans toutes deux, le mariage de deux êtres divins, dont l’affinité avec la végétation semble indiquée par les plantes fraîches qui les entourent, est célébré en image, et puis on pleure sur les effigies qu’on jette ensuite à l’eau®*®.
L’analogie que ces coutumes présentent, tant entre elles qu’avec des usages observés au printemps et au milieu de l’été dans l’Europe moderne, nous porterait naturellement à penser qu’elles comportent toutes une même explication. Par conséquent, si l’explication que nous avons adoptée quant à ces dernières, est exacte, la cérémonie de la mort et de la résurrection d’Adonis doit avoir été aussi une représentation dramatique de la mort et de la renaissance des plantes. La conclusion que nous fondons ainsi sur l’analogie des différentes pratiques se confirme par les caractères suivants de la légende et du rituel d’Adonis.
Son affinité avec la végétation apparaît immédiatement dans le récit que l’on fait ordinairement de sa naissance. 11 était né, disait-on, d’une myrrhe, dont l’écorce en s’entr’ouvrant, avait, après dix mois de gestation, mis au monde le charmant enfant. Selon d'aucuns, un sanglier avait déchiré l’écorce avec ses défenses et lui avait ainsi ouvert un passage. On donnait à la légende une faible teinte rationaliste en disant que sa mère était une femme du nom de Myrrh, qui avait été changée en « myrrhe » aussitôt après avoir conçu son enfant®*’. L’emploi de la myrrhe, comme encens, dans les fêtes d’Adonis, a pu être l’origine de la légende®**. Nous avons vu que l’on brûlait de l’encens dans les cérémonies analogues de Babylone®**, de même (jue les Juifs idolâtres en brûlaient en l’honneur de la Reine du Ciel®*^, qui n’était autre qu’Astarté. De plus, la légende qu’Adonis
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passait la moitié, ou selon d’autres le tiers de l’année dans les régions inférieures et le reste sur la terre®*^ s’explique d’une façon très simple et naturelle par la supposition qu’il représentait la végétation, et en particulier le blé, qui est enterré sous le sol pendant la moitié de l’année et devient visible pendant l’autre ] moitié. Il est certain que, parmi les jîbénomènes annuels de la , nature, il n’en est aucun qui suggère si évidemment l’idée de mort et de résurrection que la disparition et la réapparition de i ' la végétation en automne et au printemps. On a pris Adonis '
pour le soleil ; mais il n’ j a rien dans les révolutions annuelles I
que le soleil accomplit dans les zones tempérée et tropicale qui |'
suggère c[u’il est mort pendant la moitié ou le tiers de l’année, i'
et vivant le reste du temps. On pourrait dire qu’il est affaibli pendant l’hiver, mais non pas mort : sa réapparition quotidienne contredirait la supposition®®®. Dans les régions arctiques, où le soleil disparaît chaque année pour une période qui s’étend de i vingt-quatre heures à six mois, selon la latitude, il serait naturel ; de croire à sa mort et à sa résurrection; mais personne, si ce j
n'est l’infortuné astronome Bailly®®" n’a jamais soutenu que le J
culte d’ Adonis venait des régions arctiques. D’autre part, la j
mort et la renaissance de la végétation chaque année est une j
conception qui se présente volontiers aux hommes à tous les j degrés de la barbarie et de la civilisation; et la large échelle sur 0 laquelle ce déclin et cette résurrection périodiques se produisent, le fait aussi que l’homme en dépend si étroitement pour sa sub- ■ sistance, tout cela s’unit pour en faire l’événement annuel le plus t important de la nature, tout au moins dans les régions tem- \ pérées. 11 n’y a rien d’étonnant à ce qu’un phénomène aussi sai- < sissant et aussi universel puisse, en suggérant des idées semblables, avoir donné naissance à des rites semblables dans de " nombreux pays. Nous pouvons donc accepter comme probable une explication du culte d’Adonis qui s’accorde si bien avec les faits naturels et l’analogie de rites similaires observés dans d’autres pays. L’explication est, en outre, soutenue })ar l’opinion de beaucoup d’anciens qui, à maintes reprises, interprétèrent la mort et la renaissance du dieu comme la moisson et la germination du blé®®®.
Le caractère de Tammouz ou d’Adonis comme esprit du blé
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apparaît bien clairement dans un récit de ses fêtes que donne un écrivain arabe du dixième siècle. Il dit, en décrivant les rites et les sacrifices observés, aux différentes saisons de l’année, par les Syriens païens d'IIarran : « Tammouz (Juillet). Vers le milieu de ce mois, on célèbre la fête de el-Bûgât, c’est-à-dire des femmes en pleurs, et la fête de Tâ-uz, en l'bonneur du dieu Tâ-uz. Les femmes se lamentent sur son sort, parce que son seigneur le tua cruellement, broya ses os dans un moulin, et les dispersa aux vents. Pendant cette fête, les femmes ne mangent rien de ce qui a été broyé dans un moulin, mais limitent leur nourriture à du blé trempé, des vesces douces, des dattes, des raisins secs, etc.®** » Tà-uz, qui n’est autre que Tammouz, est ici comme le John Barleycorn de Burns ;
On vous lui clessécha les os jusqu’à la moëlle.
Devant ün beau feu clair;
Puis un joyeux meunier lui tritura la chair Sous deux meules cruelles.
Cette concentration, si l’on peut dire, de la nature d’ Adonis dans les céréales est caractéristique du degré de culture atteint par ses adorateurs à l'époque historique. Ils avaient dépassé de beaucoup le stade de la vie nomade du chasseur errant et du pâtre; ils s’étaient depuis longtemps établis dans le pays et avaient tiré leur subsistance surtout des produits du labour. Les baies et les racines du désert, l'herbe des pâturages, qui avaient été d’une si grande importance pour leui's ancêtres plus rudes, étaient maintenant secondaires pour eux ; déplus en plus, leurs pensées et toutes leurs énergies étaient absorbées parleur nourriture essentielle, le blé ; et de plus en plus, par conséquent, la propitiation des divinités de la fertilité en général, et du blé en particulier, tendaient à devenir le trait principal de leur religion. Le but qu’ils se proposaient en célébrant ces rites était avant tout pratique. Ce n’était pas un vague sentiment poétique qui les poussait à saluer avec joie la renaissance de la végétation et à s’affliger de son déclin La faim ressentie ou redoutée, telle était surtout la raison principale du culte d’Adonis.
Le P. Lagrange a suggéré que les lamentations en l’honneur d’Adonis étaient essentiellement un rite de la moisson, destiné à rendre propice le dieu du blé, qui, alors, ou bien périssait sous
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les faucilles des moissonneurs, ou bien était foulé par les sabots des bœufs sur l’aire. Tandis que les hommes Texterminaient, les femmes versaient chez elles des larmes de crocodile, et affectaient un chagrin et un deuil excessifs pour calmer son indignation bien naturelle®®'. La théorie s’accorde bien avec les dates des Adonies, qui tombaient au printemps ou en été ; car le printemps et l’été, et non pas l’automne, sont les saisons de la récolte de l’orge et du blé dans les pays qui adoraient Adonis®®®. En outre, l’hypothèse est confirmée par la pratique des moissonneurs égyptiens qui, en fauchant le premier blé, poussaient des lamentations et invoquaient Isis®®®, et, aussi, par la coutume analogue de nombreuses tribus de chasseurs, qui manifestent un grand respect pour les animaux qu’ils tuent ou qu’ils mangent®®*.
Ainsi interprétée, la mort d’ Adonis n’est pas le dépérissement naturel que font subir à la végétation en général les chaleurs de l’été ou le froid de l’hiver; c’est la destruction violente du blé accomplie par l’homme, qui le fauche dans le champ, le bat sur l'aire, et le broie en poudre au moulin. On peut admettre que c’était là l’aspect principal sous lequel Adonis se présentait, à une époque postérieure, aux populations de paysans dans le Levant; mais il est permis de douter ciu’il ait été dès le début la représentation du blé, et rien que du blé. A une période antérieure, il a été peut-être surtout pour le berger l’herbe tendre qui pousse après la pluie, et fournit une nourriture abondante au bétail amaigri et affamé. Plus anciennement encore, il a pu personnifier l’esprit des noix et des baies, que les bois procurent en automne au chasseur sauvage et à sa compagne. Et de même que le paysan doit se rendre favorable l’esprit du blé qu’il consomme, de même le pâtre doit apaiser l’esprit de l’herbe et des feuilles que mangent ses troupeaux, et le chasseur l’esprit des racines qu’il déterre, ou des fruits qu’il cueille aux buissons. Dans tous ces cas, la propitiation d’un génie, que l’on lèse et que l'on irrite, comprenait naturellement de longues excuses et apologies, accompagnées des bruyantes lamentations pour sa mort, que l’on poussait toutes les fois que, par quelque déplorable accident ou par nécessité, il arrivait qu’on le tuât ou qu’on le volât. Nous ne devons pas oublier que le chasseur sauvage et le berger de .ces temps reculés n’étaient probablement pas encore arrivés à l’idée abstraite de la
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végétation en général ; et que, par conséquent, Adonis, autant qu’il ait pu exister d’une façon quelconque pour eux, a pu avoir été YAdon ou seigneur de chaque arbre et de chaque plante en particulier, plutôt que la personnification de toute la vie végétale en général. Il v avait donc autant d’Adonis que d’arbres et d’arbustes, et chacun d’eux pouvait espérer recevoir satisfaction pour tout dommage infligé à sa personne ou à ses biens. Et, chaque année, pour les arbres à feuilles caduques, chaque Adonis semblait perdre son sang avec les feuilles rougeâtres de l’automne, et revenir à la vie avec la fraîche verdure du printemps.
Nous avons vu qu’il y avait des raisons pour croire qu’à l'origine Adonis était quelquefois personnifié par un homme vivant qui mourait de mort violente dans le rôle du dieu. Il y a en outre des preuves qüe, chez les populations d'agriculteurs de la Méditerranée orientale, l espril du blé, quel que soit le nom sous lequel il fût connu, était souvent représenté annuellement par des victimes humaines que l'on sacrifiait sur le champ de la moisson®®®. S’il en était ainsi, il paraît vraisemblable que la propitiation de l'esprit du blé tendait à se confondre jusqu’à un certain point avec le culte des morts. Car on pouvait croire que les esprits de ces victimes revenaient à la vie dans les épis qu’ils avaient fertilisés de leur sang, pour mourir une seconde fois au moment de la moisson. Or, les fantômes de ceux qui ont péri d’une mort violente sont vindicatifs et cherchent à se venger de leurs meurtriers à la première occasion. C’est pourquoi les efforts pour apaiser les âmes des victimes sacrifiées se mêlaient naturellement, au moins dans la conception populaire, avec le désir de calmer l’esprit du blé qu’on avait tué. Et, de même que les morts revenaient dans le blé nouveau, de même on pouvait croire qu'ils revenaient dans les fleurs de printemps, éveillées de leur long sommeil par la douceur de l’air printanier. On les avait couchés sous la terre pour qu’ils reposent. Quoi de plus naturel que de voir les violettes et les jacinthes, les roses et les anémones, jaillir de leur cendre, .se colorer de pourpre ou d’incarnat par leur sang, et contenir une parcelle de leur esprit?
Souvent je me suis dit: La rose est plus brillante,
D édore sur uii sol riche du saiif^ d’un roi;
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L’iiyacinlhe alanguie, plus heureuse autrefois,
Parait de sa douceur quelque tête charmante.
Et cette herbe sans prix, molle comme un duvet,
A la lèvre du fleuve où se plaît notre rêve,
Ne la foulons qu’à peine, ô mon âme — qui sait De quelle lèvre, hélas 1 elle tire sa sève?
Dans l’été qui suivit la bataille de Landen, la plus sanglante qui se livra au xviu® siècle en Europe, la tei-re, arrosée du sang de vingt mille morts, se couvrit d’un foisonnement de coquelicots, et le voyageur qui passait devant cette vaste étendue écarlate pouvait bien s’imaginer en elTet que la terre avait rendu ses morts®®®. A Athènes, la grande fête de Commémoration des morts tombait au printemps, vers le milieu de mars, alors que les premières fleurs s’épanouissent. On croyait alors que les morts se levaient de leurs tombeaux et allaient errer dans les rues, s’efforçant en vain d’entrer dans les temples et les maisons, dont on bouchait les ouvertures avec des cordes, avec du nerprun, et du goudron, par précaution contre ces esprits inquiets. Le nom de la fête, selon l’interprétation la plus simple et la plus naturelle, signiüe la Fête des Fleurs, et ce nom s’accorderait bien avec le caractère des cérémonies si, à cette saison, les pauvres fantômes étaient censés se traîner hors de leurs étroites demeures, alors que s’épanouissent les fleurs®®''. Il peut donc y avoir une part de vérité dans la théorie de Renan qui voyait dans le culte d’Adonis un culte rêveur et voluptueux de la mort, « conçue non comme cruelle, mais comme une sorte d’attrait dangereux où l'on se laisse aller et où l’on s’endort. Le charme infini de la nature dans le Liban se prête », pensait-il, « à ces émotions religieuses qui flottent entre la volupté, le sommeil et les larmes®®* ». Ce serait sans doute une erreur que d’attribuer aux paysans syriens le culte d’une conception aussi abstraite que celle de la mort en général. Il peut être vrai, cependant, que dans leur cœur simple la pensée d’un esprit renaissant de la végétation se soit mêlée avec la notion très concrète des mânes qui reviennent à la vie au printemps, avec les premières fleurs, avec le vert tendre du blé et les fleurs aux nuances variées des arbres. Leurs idées sur la mort et la résurrection de la nature étaient ainsi colorées par leurs idées de la mort et de la résur-
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rection de l’homme, par leurs propres chagrins, leurs espérances, et leurs craintes. De même, nous ne pouvons douter que la théorie de Renan sur Adonis n’ait été elle-même profondément influencée par des souvenirs passionnés, des souvenirs du sommeil si voisin de la mort qui avait clos ses paupières sur les versants du Liban, des souvenirs de la sœur qui dort dans le pays d’Adonis, qui dort pour ne jamais plus s’éveiller avec les anémones et les roses.