‹ Adonis, étude de religions orientales comparéesChapitre 52 sur 189 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

LES JARDINS D'ADONIS

La meilleure preuve que nous puissions donner pour démontrer qu’Adonis était une divinité de la végétation, et principalement du blé, nous est fournie par ce qu’onappelle les jardins d' Adonis. C’étaient des paniers ou des pots remplis de terre, où l'on semait du blé, de Torge, des laitues, du fenouil, et des fleurs diverses; ils étaient soignés pendant buit jours, surtout par des femmes, sinon exclusivement par elles. La chaleur du soleil faisait rapidement germer ces plantes, mais comme elles étaient sans racines, elles se flétrissaient aussi rapidement et au bout de huit jours, on les emportait avec les statuettes de l'Adonis mort et on les jetait soit dans la mer, soit dans les sources®®®.

Il est très naturel d’interpréter ces jardins d’Adonis comme figurant Adonis ou manifestant sa puissance; ils représentaient le dieu dans sa nature originale, sous la forme végétale, tandis que les statuettes qui accompagnaient les jardins, pour être aussi immergées dans les eaux, le figuraient sous sa forme humaine et plus récente. Si nous voyons clair, toutes ces cérémonies d’Adonis eurent pour intention première d’agir comme des charmes destinés à encourager la croissance ouïe renouveau de la végétation; et le principe, dont on attendait cet effet, était celui de la magie homéopathique ou imitative. Car le vulgaire ignorant s’imagine qu'en mimant un effet désiré il aide à le réaliser; ainsi, en aspergeant le sol d’eau, on amène la pluie ; en allumant un feu, on lait luire le soleil, etc. De même, en mimant la croissance des récoltes, on espère assurer une bonne récolte. La germination précipitée du blé et de l’orge dans les jardins d’Adonis avait pour but de faire lever le gi'ain, et l’engloutissement de ces jardins dans les eaux, était un charme magique pour

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obtenir une quantité satisfaisante de pluie fertilisatrice''®*.

Nous pensons, que les noyades de la Mort et du Carnaval dans les cérémonies similaires de l’Europe moderne, appartiennent au même ordre défaits”'. Certes, la coutume d’asperger d’eau un personnage revêtu de feuilles, qui sans aucun doute personniGe la végétation, se pratique encore en Europe dans le but exprès d’amener la pluie”L De même, l’usage de jeter de l’eau .sur la dernière gerbe de blé moissonnée, ou sur la personne qui la fait rentrer (ce qui se pratique en Allemagne et en France et encore tout récemment en Angleterre et en Ecosse) est une coutume dont le but avoué est de procurer la pluie pour la récolte prochaine. Par exemple, en Valachieet parmi les Roumains de Transylvanie, quand une jeune Glle rentre chez elle, portant une guirlande faite des derniers épis coupés à la moisson, tous ceux qui la rencontrent s’empressent de l’asperger d’eau, et à cet effet deux garçons de ferme sont placés à la porte, car ils croient que, s’ils négligeaient de le faire, les récoltes de l’année suivante périraient de sécheresse”®. Bien plus, chez les Saxons de Transylvanie, la personne couronnée de la guirlande confectionnée avec le dernier blé coupé, est tremjîée jusqu’aux os ; et plus on la trempe, mieux viendra la récolte suivante, et plus on battra de grain. Quelquefois celui qui porte la couronne est le moissonneur même qui a coupé le dernier blé”^. Dans TEubée septentrionale, quand les gerbes de blé ont été mises en meules, la fermière apporte une cruche d’eau et l’offre à chaque laboureur aGn qu’il se lave les mains. Chacun d’eux, une fois les mains propres, asperge d’eau le froment et le sol de la grange, en prononçant le vœu que le grain puisse se conserver longtemps. Finalement, la fermière, en portant la cruche de travers, se met à courir autour de la meule sans renverser une goutte et exprime le souhait que la meule puisse durer aussi longtemps que le cercle qu’elle vient de décrire”®. En Prusse, aux semailles printanières, quand les cultivateurs et les semeurs rentrent des champs, la fermière et ses servantes les aspergeaient d’eau. Les hommes répondaient en saisissant les femmes et en les jetant dans la mare où ils leur faisaient faire un plongeon. La fermière pouvait être exemptée, à condition de payer un gage, mais tous les autres devaient passer parle plongeon. Cette coutume était pratiquée dans le but d’obtenir une bonne

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provision de pluie pour faire germer le grain"®®. Et après une récolte, en Prusse, la personne couronnée du dernier é])i de blé était saturée d’eau, tandis qu’on prononçait la prière suivante ; « De même que le blé a poussé et qu’il s’est multiplié grâce à l'eau, puisse-t-il pousser et multiplier dans l’aire et la grange’®’ ». En Brandebourg, à Schlanow, quand les semeurs rentrent de leurs première semailles, on les arrose d’eau « afin de faire croître le blé’®® ». En Anhalt, il est encore souvent d'usage qu’en semblable occasion le fermier soit humecté d’eau par sa famille, et ses hommes, ses chevaux et jusqu’à sa charrue, pareillement. Les gens d’Arensdorf expliquaient la chose en disant: « c’est un souhait de fertilité pour ces champs pendant l’année entière’®® ». En liesse, quand les laboui’eurs rentrent pour la première fois des champs avec une charrue, les femmes et les jeunes filles les guettent et les arrosent malicieusement”®. En Bavière, près de Naabourg, l’homme qui revient avant les autres des semailles et du labourage est inondé d’eau par une personne qui l'attend dans une cachette”'. En Bade, à Ilettingen, le fermier qui va semer de l’avoine est aspergé, afin que l’avoine ne se dessèche point’*®. Quand les Tusayans, Indiens de l’Amérique du Nord, vont cultiver leurs champs, les femmes les arrosent souvent d’eau ; pour excuse de cet acte, on dit : « ainsi que l’eau est versée sur les hommes, puisse l’eau tomber sur les champs ensemencés’'® ». Les Indiens de Santiago Tepehuacan font tremper les grains de maïs avant de les semer, afin que le dieu des Eaux octroie aux champs l’humidité voulue’*^.

Ainsi, les jardins d’Adonis seraient essentiellement des charmes propres à encourager la croissance des végétaux et surtout l’abondance des récoltes ; la coutume appartiendrait à la même classe d'usages, tant printaniers qu’estivaux, pratiqués par les cultivateurs de l’Europe moderne et que nous avons décrits ailleurs’*®. Cette opinion ne se fonde pas uniquement sur la probabilité intrinsèque du cas. Par chance, nous pouvons démontrer que les jardins d’Adonis (en nous servant de celte expression dans un sens général) sont encore aujourd’hui plantés, d’abord par une race primitive au moment des semailles; et ensuite par des paysans européens au cœur de l’été. Parmi les Oraons et Mundas du Bengale, quand arrive le moment de piquer en terre les plants

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de riz qui sont venus dans les semoirs, une troupe de jeunes gens des deux sexes s’en va à la forêt couper un petit arbre Karma, ou en prendre une branche. Ils reviennent en dansant, chantant, avec accompagnement de tambours, et brandissent triomphalement le Karma, puis le dressent au centre du village, dans le lieu où l’on danse. On fait un sacrifice à l’arbre ; et le lendemain au matin, les jeunes gens des deux sexes, bras dessus, bras dessous, dansent en rond et forment un grand cercle autour de l’arbre orné de bandes bariolées, de bracelets en imitation, ainsi que de colliers de paille tressée. Pour se préparer à cette fête, les jeunes filles cultivent d’une façon spéciale des pousses d’orge. La graine est semée dans une terre humide et sablonneuse, mélangée de safran des Indes, et les pousses germent et se développent avec une couleur jaune de primevère. Le jour de la fête les jeunes filles prennent ces brins d’orge et les portent dans des paniers au lieu où l’on danse; là, se prosternant pieusement, elles placent quelques-unes de ces plantes devant l’arbre Karma. Finalement on emporte l’arbre et on le jette dans une rivière ou une citerne'^'®.

On ne peut guère se méprendre sur la façon d’interpréter la plantation et la présentation de ces brins d’orge au Karma. Les arbres passent pour exercer une vertu vivifiante sur les récoltes, et parmi ta peuplade en question (les Mundas ou Mundaris) « les divinités des bosquets sont responsables des moissons"*’ ». Par conséquent, lorsqu’il s’agit de transplanter le riz, et que les Mundas apportent un arbre et le traitent avec un respect aussi profond, leur seul but ne saurait être fjue d’encourager ainsi la croissance du riz qu’on va repiquer; et la coutume qui consiste à faire gei mer rapidement des brins d’orge et à les offrir ensuite à l’arbre doit certes servir au même objet ; peut-être est-ce une manière de rappeler au génie des arbres le devoir qui lui incombe envers les récoltes, et sans doute a-t-on voulu stimuler son activité par cet exemple visible d’une hâtive croissance végétale. On peut interpréter à la manière d’un charme magique pour obtenir la pluie l’action de jeter l’arbre dans l’eau. Nous ignorons si les pousses de blé étaient également immergées, mais, en admettant que notre interprétation de la coutume soit correcte, il est probable rju’on faisait ainsi. La différence entre la pratique

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du Bengale et les rites d' Adonis en Grèce, c’est que dans la première, le Génie de l’arbre se révèle sous sa forme originelle, c’està-dire en arbre; tandis que dans le culte d’Adonis, ce Génie se révèle sous la forme humaine, c’est-à-dire en cadavre, quoique son caractère végétal soit indiqué par les jardins d’Adonis, qui sont, pour ainsi dire, une manifestation secondaire de son pouvoir initial d’Esprit des arbres.

Les Hindous cultivent également des jardins d’Adonis dans le but apparent d’assurer tant la fertilité de la terre que la fécondité des humains. Ainsi à Oodeypoor eu Rajputana, on célèbre une fête « en riionneur de Gouri, ou Isani, la déesse de l’abondance, risis de l’Egypte, la Gérés de la Grèce. Cette fête, pareille à la saturnale Rajpoot, qui la précède, a lieu à l’équinoxe d’été, alors que la nature, dans ces régions voisines des Tropiques, se pare de tous ses cliarmes, au temps où Gouri, la matrone, jette son manteau doré sur la verdoyante Vassanti, qui personnifie le printemps. C’est alors que ces fruits, par leurs promesses, attirent les regards; le ramage du Kohil remplit les bois de sa tendre mélodie; Tair est imprégné d’aromes et les coquelicots écarlates, contrastant avec les épis dorés du grain, forment une guirlande pour Gouri, la bienfaisante. Gouri est un nom d’Isa ou Pawati, l’épouse du dieu suprême, Mabadeva ou Iswara, qui lui est associé dans ces rites appaitenant presque exclusivement aux femmes. La signification du mot gouri est « jaune », l’emblème d'une moisson venue à terme, quand les adorateurs de la déesse vénèrent ses effigies; celles-ci représentent une matrone teinte de la nuance qui est celle du blé mûr ». Les rites commencent quand le soleil entre dans le signe du bélier, le nouvel an hindou. On fait une image d’argile de la déesse et puis une plus petite effigie de son époux, Iswara, et les deux sont placés côte à côte. Un petit fossé est creusé où l’on sème du blé, et le sol est arrosé; ensuite on le chauffe artificiellement jusqu'à ce que le grain germe, alors les femmes l’entourent en se tenant par la main, en dansant et en appelant la bénédiction de Gouri sur leurs époux. Puis on arrache le blé et on le fait distribuer par les femmes aux hommes qui en ornent leurs turbans. Chaque famille riche, ou, pour le moins, chaque quartier de la cité possède une image qui lui appartient.

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Ces rites et d’autres, connus des seuls initiés, occupent plusieurs jours et se célèbrent à l’intérieur des maisons. A la fin les images de la déesse et de son époux sont décorées et portées en procession à un beau lac, dont les eaux d’un bleu foncé réfléchissent, sous le clair firmament hindou, des palais de marbre et des bosquets d’orangers. C’est là que les femmes, la chevelure fleurie de roses et de jasmins, portent l'image de Gouri et descendent par des escaliers de marbre jusqu'au bord de l’eau; alors elles dansent tout autour du simulacre, elles chantent des hymnes et des couplets d’amour. Entre temps, la déesse est censée se baigner dans la pièce d'eau. Nul homme ne prend part à la cérémonie; même l'époux en eflîgie, Iswara, est, pour ainsi dire, ignoré’'®. Dans ces rites, la distribution de brins d’orge faite aux hommes, appelée par les épouses la « bénédiction sur les époux», indiquent clairement que l’une des raisons d'observer ces coutumes est leur désir de progéniture. Le même motif explique probablement pourquoi on se sert de jardins d’Adonis à un mariage brahmane dans la Présidence de Madras. On mélange des grains de cinq ou de neuf espèces, et on les sème dans des pots d’argile fabriqués spécialement à cet effet et remplis de terre. Le marié et la mariée, matin et soir, arrosent les graines pendant quatre jours, et le cinquième jour, les semis sont jetés dans l'eau ou dans une citerne, comme on fait des vrais jardins d’Adonis’'®.

Dans les districts nord-ouest de l'Himalaya, les cultivateurs jettent de l’orge, du maïs, des légumineuses ou de la moutarde dans un panier d’argile le 24® jour du quatrième mois (Asarh), qui tombe à la mi-juillet. Le dernier jour du mois, on place parmi les jeunes pousses des statuettes de glaise représentant Mahadeo et Parvati, et on les adore en souvenir du mariage de ces divinités. Le lendemain, on coupe les tiges vertes et on en décore les coiflures’"®. Similaire est la fête des orges qu’on nomme Jàyî ou Jawàra dans l'Inde du nord et qui s'appelle Bhujariya dans les Provinces Centrales. Le septième jour de la moitié éclairée du mois Sàwan, on sème des grains d’orge dans un pot plein de fumier; ces grains lèvent si vite qu’à la fin du mois le vase est rempli de longues tiges jaunâtres. Le premier jour du mois suivant, Bhàdon, femmes et filles enlèvent les tiges,

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jettent la terre et le fumier dans l'eau et distribuent les plantes à leurs amis qui en ornent leurs turbans et leurs vêtements"-'. C’est vers la mi-septembre qu'on observe celte coutume à Sargal dans les Provinces Centrales de l’Inde. Seules les femmes y prennent part, quoique des hommes y viennent en spectateurs. Un peu avant la fête, on a semé du blé ou tout autre grain, dans des pot singénieusement fabriqués de grandes feuilles cousues au moyen d’épines d’acacia. Comme elles ont poussé dans l’obscurité, ces tiges sont pâles de couleur. Au jour indiqué, ces jardins d’Adonis, comme nous pouvons les appeler, sont portés à un lac qui confine à la cité indigène. Les femmes de chaque famille ou de chaque groupe d’amis apportent leurs propres pots et. les ayant posés à terre, elles dansent tout autour. Puis, prenant les vases pleins du blé qui a germé, elles descendent jusqu'au bord de l’eau, lavent les vases de toute terre et distribuent les jeunes plantes à leurs amis '-L Au temple de la déesse Padmavati, près Pandharpur (Présidence de Bombay), une fête de Neuf Nuits est célébrée dans la moitié éclairée du mois Aslnvin (septembreoctobre). Alors, devant l’image, on suspend un cadre d’où l’on accroche des guiidandes de fleurs et des chapelets de gâteaux de froment. Sous le cadre, et devant le piédestal, le sol est recouvert d’une couche de terre où l'on a semé du blé pour le faire germer’^*. Un rite analogue se pratique, dans le même mois, aux autels des deux autres déesses, Ambabai, et Lakhubai, qui possèdent également des temples à Pandbarpur"-'*.

En certaines régions de Bavière, il est d'usage de semer le lin dans un pot pendant les trois derniers jours du Carnaval; on tire un augure en examinant le grain qui a le mieux poussé pour .savoir lesquelles des semailles, précoces, moyennes ou tardives, donneront les meilleures récoltes'-''. En Sardaigne, on ensemence encore des jardins d'Adonis à l'occasion de la grande fête du solstice d’été, qu’on nomme la Saint-Jean. A la fin de mars ou au premier avril, un jeune villageois va se présenter à une jeune fille et la prie d'être sa comare (commère), offrant d'être son compare (compère). L’invitation est considérée comme un honneur fait à la famille de la jeune fille et elle est acceptée avec joie. A la fin mai, la jeune fille confectionne un vase avec l’écorce d’un chêne-liège, elle le remplit de terre et y sème une

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poignée de blé et d'orge. Ce pot est exposé au soleil et fréquemment arrosé, de sorte que le grain germe vite et les tiges se trouvent déjà êti’es hautes à la veille de la Saint-Jean (le vingttrois juin). On ap[)elle alors le vase verdoyant du nom de Ernie ou IVenneri. Le jour de la fête, l adoiescent et la jeune ülle, parés de leurs plus beau.x atours, accompagnés d'un cortège et précédés par des enfants qui gambadent et folâtrent, s’en vont en procession à l’église aux abords du village. Là, ils cassent le pot en le frappant contre le portail du saint lieu ; ensuite, ils s’asseyent en rond sur le gazon et mangent des œufs et des herbes aux sons des flûtes. On verse du vin dans une coupe, qui passe de bouche en bouche. On se tient la main par la main, en chantant : « Compère et commère de Saint-Jean ». Le refrain se répète indéfiniment, tand^ que les flûtes jouent leur ritournelle. Quand on est las de chanter, on se met à danser en rondes d'une gaieté folle et cela dure jusqu'au soir. Cet usage est généi’al en Sardaigne; mais à Ozieri il présente quelques traits particuliers. Au mois de mai, on fabrique des pots de liège et on les ensemence de grains, ainsi qu'il a déjà été décrit. Quand on arrive à la veille de la Saint-Jean, les appuis des fenêtres sont drapés d’étoffes somptueuses, sur lesquelles on place les pots ornés de soies bleues, écarlates, et de rubans bariolés. Autrefois on mettait dans chaque pot une statuette, ou bien une poupée faite de lainages et habillée en femme, ou encore un simulacre en carton de Priape, dieu des jardins, mais cette coutume n’est plus en usage, ayant été sévèrement prohibée par l'Eglise. Les jeunes villageois déambulent bras dessus bras dessous, pour examiner les vases et pour attendre les jeunes filles, qui s’attroupent sur la grande place afin de célébrer la fête. On allume ici un beau feu de joie, qu’on entoure en dansant et eu badinant. Ceux qui désirent devenir compères et commères de Saint- Jean procèdent comme il suit ; l’adolescent se porte d’un côté du feu de joie, la jeune fille de l’autre et ils s'unissent, ^jour ainsi dire, en saisissant chacun le bout d'un long bâton, qu’ils font passer et repasser trois fois au dessus du brasier, en plaçant donc leurs mains, par trois fois, rapidement dans les flammes. Voilà qui met le sceau à leurs rapports mutuels. La nuit se passe à danser et à chanter'-®. L'analogie de ces vases ensemencés en Sardaigne avec

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les jardins d’Adonis paraît être complète, et les statuettes qu'on y posait correspondent aux images d’Adonis qui accompagnaient ses jardins.

En Sicile, nous retrouvons des coutumes du même genre. Des couples de garçons et de filles s’intitulent compères et commères, en s’arrachant récipi'oquement un cheveu de la tête et ils pratiquent des cérémonies variées à ce sujet. Par exemple, ils nouent ensemble les cheveux et les lancent en Pair, ou encore, ils les échangent au-dessus d’un morceau de pot cassé qu’ils brisent en deux, ayant grand soin de garder chacun pieusement un fragment. La liaison ainsi formée est censée durer toute la vie. En certaines parties de Sicile, les compères et commères de Saint- Jean s’offrent réciproquement des assiettes pleines de blé en herbe, ou de lentilles ou d’autres petites graines germées, qui ont été semées quarante jours avant la fête. Celui qui reçoit l’assiette y prend un brin, attache un ruban à celui-ci, et le garde comme le trésor le plus précieux, puis il rend la vaisselle à la donatrice. A Gatane, les compères et commères échangent des pots de basilic et de grands concombres ; les jeunes filles soignent le basilic et plus il grandit, plus il est apprécié ’-L

Il est possible, comme le suppose R. Wiinsch"'^*, que dans ces coutumes du solstice d’été en Sardaigne et en Sicile, saint Jean ait remplacé Adonis. Nous avons vu que les rites de Tammouz ou Adonis/tombaient généralement vers la mi-été; d’après saint Jérome, c’était en juin”®. Et il y a eircore un autre point d’affinité entre les deux fêtes, la païenne et la chrétienne, outre l’analogie au sujet des vases d’herbe et de grain. Dans toutes deux, l’eau jouait un rôle prédominant. A Babylone, à cette fête de la mi-été, l’eiïigie de Tammouz, dont le nom passe pour signifier « vrai fils de l’eau profonde », était baignée d’eau pure; à la fête estivale d’Alexandrie, le simulacre d’Adonis, comme celui de sa divine amante, Aphrodite, étaient noyés ensemble dans les flots; et à la célébration du solstice d’été en Grèce, les jardins d’ Adonis étaient lancés soit dans la mer, soit dans les fontaines.

Or, ce qu’il y a de remarquable dans la fête de la mi-été associée au nom de saint Jean, c'est, ou bien c’était, l’habitude du bain pris soit dans la mer, soit dans les sources, dans les fleuves, voire dans la rosée, la veille de la fête ou à l’aube de ce jour.

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Par exemple, à Naples il y a une église dédiée à saint Jean-Baptiste sous le vocable de Saint-Jean-de-la-mer [S. Giovan a mare); et la coutume voulait que des personnes des deux sexes se baignassent dans la mer la veillede la Saint-Jean, c’est-à-dire la veille de la fête estivale; on croyait ainsi obtenir que tous les péchés seraient lavés”®. Dans les Abruzzes, l’eau est censée, encore aujourd'hui, posséder une vertu merveilleuse et bienfaisante la veille de la Saint-Jean. On dit qu’à cette date le soleil et la lune se baignent dans les ondes. De là vient qu’on prend à un tel jour un bain, et de préférence au lever du soleil, soit dans la mer, soit dans la rivière. A Castiglione, à Gasaurla, on s’en va à la rivière Pescara, ou aux fontaines, on se lave la figure et les mains, puis on se ceintl es reins de branches debryone [vitalba) et on se pose une guirlande de la même plante autour du front, ce qui évitera les douleurs de tête. A Pescina, garçons et filles se lavent mutuellement la figure avec de l’eau d’une rivière ou d’une source, puis on échange des baisers et voilà qu’on devient compère et commère. Dans les Abruzzes, la rosée qui tombe la veille de la Saint- Jean est censée faire du bien à tout ce qu’elle touche, que ce soit de l'eau, des fleurs, ou le corps humain; à cet eflet, on place des vases sur les appuis des fenêtres, ou sur les terrasses, et, au matin, on se débarbouille avec cette eau pour se purifier et se garantir contre les migraines et les rhumes. Pour encore mieux obtenir des bienfaits identiques, il faut se lever à la toute première lueur de l’aube, se tremper les mains dans l’herbe humide et se frotter les paupières, le front et les tempes de cette humidité, car la rosée passe pour remède souverain contre les maladies de la tête et des yeux. De plus, on se guérit des maladies de peau en se baignant dans les gouttelettes de l’aurore humide et se roulant sur les gazons imbibés d’eau. Quand les infirmités des malades les confinent chez eux, leurs amis prennent des draps ou des nappes, les humectent de rosée et de la sorte on peut se les appliquer à l’endroit douloureux”'. A Marsala, en Sicile, il y a une fontaine dans une grotte souterraine appelée la Grotte de la Sibylle. A coté de ce lieu se dresse une église de Saint-Jean, qu’on dit avoir été construite sur le site d’un temple d’Apollon. La ^ veille de la Saint-Jean, des femmes et des filles s’en vont à la grotte et y boivent une eau prophétitjue qui les renseigne sur la fidé-

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llté de leurs époux, ou sur leur marlag'e probable durant Tannée suivante. Des malades, eux aussi, s’imaginent qu’en se baignant dans Teau, en s’y désaltérant ou bien en s'y plongeant trois fois au nom delà Trinité, ils seront guéris’-*®. A Chiaramonte en Sicile, la veille de la Saint-Jean, voici ce qui se passe : les hommes se rendent à une fontaine, les femmes vont a une autre, on plonge trois fois la tête dans Teau et à chaque reprise on récite certains versets en l'honneur de saint Jean. C’est, paraît-il, un remède souverain contre la desquammation farineuse du cuir chevelu’”. Quand Pétrarque passa par Cologne, il y arriva la veille de la Saint- Jean. Le soleil allait se coucher, et son hôte l’emmena bien vite au bord du Rhin. Ce fut un étrange spectacle qui frappa les yeux du poète, car les berges du fleuve étaient encombrées de jolies femmes. La foule était énorme, mais elle était gaie. Du monticule où il se tenait, Pétrarque vit maintes femmes, ceintes d'herbes aromatiques, s’agenouiller sur la marge de Teau, remonter jusqu’au-dessus du coude les manches de leurs robes, et se laver leurs bras blancs et leurs mains dans la rivière, en marmottant des paroles que l’Italien ne sut comprendre. On lui expliqua que cette coutume était fort ancienne et qu’elle était observée avec un respect profond; car les gens du commun, et en particulier les femmes, croyaient que l’ablution dans le fleuve, à la veille de la Saint Jean, écarterait tout malheur dans Tannée suivante A Copenhague, la veille de la Saint-Jean on allait en pèlerinage à une fontaine voisine, pour se guérir et se fortifier grâce à ses eaux’®°. En Espagne, on se baigne encore dans la mer, ou bien on se roule tout nu dans la rosée des prés, la veille de la Saint-Jean, car on croit que c’est là un préservatif, excellent en son genre, contre les maladies cutanées’”. Se rouler sur les gazons humides passait en Normandie et en Périgord pour efficace contre la dermatose. Au Périgord, il s’agissait surtout de choisir à cet effet un champ de chanvre et le malade devait se frotter des plantes qu'il avait foulées’”. A la Ciotat, en Provence, tandis qu’ardait le feu de joie de la fête estivale, les jeunes personnes allaient se plonger dans les vagoies et s’éclaboussaient violemment. A Vitrolles, on se baignait dans une mare, afin d’éviter la fièvre pendant Tannée et aux Saintes-

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A Toulon, Marseille, et en d’autres villes du Midi, on douchait autrefois les fçens en pareille occasion ; l’eau était seringuée par les fenêtres sur la tête des passants'^®. Dans le Nouveau-Monde, la coutume de se baigner dans les fleuves et les fontaines à la Saint- Jean, paraît avoir été introduite d’Europe par les Espagnols On pourrait suggérer que la coutume si répandue de se baigner dans l’eau ou dans la rosée, la veille, ou le jour, de la Saint-Jean, est d’origine purement chrétienne, adoptée pour célébrer convenablement la fête dédiée à saint Jean-Baptiste. Mais, de fait, l’usage est antérieur au Christianisme, car il fut dénoncé et prohibé en tant que pratique païenne par saint Augustin''^* et, encore aujourd’hui les musulmans du Nord de l’Afrique célèbrent ces cérémonies"'^^. Nous pouvons supposer que l’Eglise, impuissante à abolir cette relique du paganisme, a suivi son habituelle politique d’accommodation, en la dotant d’un nom chrétien et en se résignant, avec un soupir, à son observance. Or, pour chercher quel saint pourrait bien supplanter le patron païen de l’ondoiement, les docteurs chrétiens ne pouvaient manquer de se dire que saint Jean-Baptiste se trouvait tout indiqué.

Mais qui donc fut remplacé par saint Jean-Baptiste? la divinité déposée était-elle réellement Adonis, comme la démonstration qui précède paraît le pré.sumer? Il est possible cju’il en ait été ainsi en Sardaigne et en Sicile, car dans ces îles Tînfluence sémitique a certes été profonde et probablement durable. Les ébats des petits Sardes et des jeunes Siciliens ont pu être la continuation directe des rites cai thaginois de Tammouz. Néanmoins, la fête estivale paraît trop largement répandue et trop profondément enracinée dans l’Europe centrale et septentrionale pour nous permettre de la rattacher partout à une origine orientale en général, et au culte d’ Adonis en particulier. Elle a l’air d’appartenir au sol plutôt que d’être exotique et importée de l’Orient.'' Nous ferons mieux de supposer qu ;'i une période lointaine des modes similaires de pensée, basés sur des nécessités similaires, ont induit les hommes de maints pays, depuis la Mer du Nord jusqu’à rEu[)hrate, indépendamment les uns des autres, à célébrer le solstice d’été par des rites, dilférant sur certains points mais néanmoins s’accordant étroiten\ent sur d’autres. Nous sommes aussi en droit de nous dire qu’à l’époque historique une vague

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d’influence orientale, partant peut-être de Babylone, a fait pénétrer les rites de la fête de Tammouz ou d’Adonis vers l’Occident jusqu’au contact avec les rites indigènes de fêtes semblables. De plus, il convient de nous rappeler que, sous la poussée exercée par la civilisation romaine, ces fêtes, différentes mais néanmoins apparentées, se fusionnèrent et se cristallisèrent en modes variés; elles persistèrent plus ou moins isolées, mais toutefois côte à côte, jusqu’à ce que l’Eglise, hors d’état de les supprimer totalement, les eut dépouillées, dans la mesure du possible, de leur caractère par trop barbare, et, en changeant adroitement leurs noms, leur eut permis de soutenir sans reproche l’examen de la chrétienté. Et ce que nous venons de dire des fêtes estivales s’applique aussi probablement, avec des modifications requises, aux fêtes printanières. Elles aussi paraissent être nées indépendamment en Europe et en Orient ; et, après avoir divergé pendant des siècles, elles se sont amalgamées sous l’autorité souveraine de l'Empire Romain et de l’Eglise chrétienne. En Syrie, comme nous l'avons vu, une fête vernale d’Adonis semble avoir eu lieu; et nous trouverons bientôt un exemple incontestable d’une fête printanière, dans les rites d’Atys. Entre temps, revenons une fois encore à la fête estivale qui se nomme Saint-Jean.

La coutume sarde qui consiste à danser gaiement à la ronde autour d’un feu de joie à la veille de la Saint-Jean est l'attestation d’un usage pratiqué à cette fête en maintes conti'ées d’Europe depuis un temps immémorial. Nous avons traité ailleurs de cette question et de façon plus complète''”. Les exemples que nous avons cités dans d’autres pages de notre ouvrage semblent démontrer un rapport entre les feux de joie allumés en été et la végétation. Ainsi, tant en Suède qu’en Bohême, un rite essentiel de la fête consiste à relever le Mai, ou l’arbre du solstice d’été, qui, en Bohême, est brûlé dans le feu de joie''”, En Russie, dans une cérémonie pratiquée à la même date, une effigie de paille de Kupalo, le représentant de la végétation, est dressée à côté du Mai; puis elle est passée et repassée à travers le brasier’'*®. Kupalo figure ici en double : sous forme d’arbre en tant que Mai et sous forme humaine en tant qu’effigie de paille, comme Adonis qui était représenté par un simulacre et par un jardin d’Adonis;

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les deux figures de Kupalo, comme celles d’Adonis. sont finalement plongées dans l’eau. Dans les coutumes sardes et siciliennes, les compères ou amants de la Saint-Jean répondent probablement d'une part à Adonis et à Astarté, et de l’aulre au Roi et à la Reine de Mai. Dans la province suédoise de Blekinge, une partie de la fête estivale consiste à choisir la Fiancée, qui, elle, jette son dévolu sur un épouseur; on fait une quête pour le couple, qui pour l’instant se constitue mari et femme"**. De tels couples peuvent être censés, comme les couples de mai, représenter les puissances de la végétation ou bien la fertilité en général ; ils figurent, en chair et en os, ce que figurent en effigies les images de Siva ou Mahadeo et Parvati dans les cérémonies hindoues, et ce que signifient les images d’Adonis et d’Aphrodite dans les cérémonies alexandrines.

Nous avons discuté ailleurs pour quelles raisons des cérémonies, ayant pour but d’accélérer la croissance des végétaux, doivent s'associer aux feux de joie, et, en particulier, pourquoi les représentants de la végétation sont brûlés sous la forme d’un arbre, ou passés à travers les flammes soit en effigies, soit sous la forme d’un couple vivant’”. Il suffira ici d’avoir rappelé l’évidence d’une telle association et par conséquent d’avoir paré à l’objection qui pourrait avoir surgi devant notre théorie, à propos de la coutume sarde, que les feux de joie n’ont rien à voir avec la végétation. Un nouveau témoignage peut être donné ici pour prouver le contraire. En certains districts d’Allemagne et d’Autriche, les garçons et les filles passent en sautant au-dessus des feux de joie, dans le but exprès de faire grandir le chanvre ou le lin’*®. Nous pouvons donc imaginer que dans la coutume sarde, les brins de blé et d’orge qui ont poussé prématurément dans les vases d’argile pour la fête estivale et qui correspondent si étroitement auxjardins d'Adonis, font partie d’une de ces cérémonies de la mi-été si largement répandues, dont le but premier était d’encourager la croissance des végétaux et spécialement celle des récoltes. Mais, comme par une facile extension de la pensée, l’esprit des végétaux passait pour exercer une influence bienfaisante sur ta vie humaine et animale, les jardins d’Adonis, pareils aux arbres ou aux branches de Mai, étaient censés être des porte-bonheur spécialement efficaces pour

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porter chance et plus spécialement pour accorder de la progéniture,à ceux qui les plantaient. Alors même qu’on eut cessé de croire qu’ils opéraient activement pour octroj’er la prospérité, ces jardins ont pu encore être employés pour donner de bons ou de mauvais augures. C’est ainsi que la magie se résout en divination.

Nous trouverons donc des modes de divination pratiqués à la mi-été qui ressemblent plus ou moins aux jardins d'Adonis. Par exemple, un auteur italien anonyme du xvi® siècle, fait mention de la coutume qui consistait à remer de l'orge et du blé quelques jours avant la fête de Saint-Jean et également à la veille de Saint-Guy ; et l’on croyait que les gens pour lesquels on faisait ces semis, seraient prospères et heureux en ménage à condition que le grain germât bien; mais, au cas contraire, ees personnes seraient malchanceuses En plusieurs endroits d'Italie et dans toute la Sicile, il est encore usuel de placer des plantes dans de l’eau ou dans la terre à la veille de la Saint-Jean, et, soit qu'elles fleurissent le lendemain, ou qu’elles se flétrissent, elles fournissent des présages, surtout pour les amoureux. Parmi les plantes choisies dans ce but sont les Ciuri di S. Giovanni (Herbe de Saint-Jean et des orties"^'. En Prusse, il y a deux cents ans, les fermiers envoyaient leurs domestiques et surtout leurs servantes cueillir de l’herbe de Saint-Jean la veille ou le jour de cette fête, qui tombait au solstice d’été. Quand on la rapportait, le fermier en prenait autant de brins qu’il y avait de personnes et les fourrait dans le mur ou bien entre les poutres; on disait que ceux dont la plante ne fleurirait point seraient frappés de maladie ou de mort. Le reste des plantes élait formé en bouquet qu'on attachait au bout d’une perche, et on dressait celle-ci soit à la grille, soit à l’endroit où l’on ferait rentrer la moisson prochaine. On appelait Kupole ce bouquet et la cérémonie s'intitulait fête de Kupole; en cette occasion, le fermier faisait des prières pour demander une bonne récolte de foins, etc.'^“-. La coutume prussienne est spécialement k noter, car elle confirme fortement l'opinion que Kupalo (sans nul doute identique avec Kupole) était à l’origine une déesse de la végétation"®^. Car ici Kupalo est représenté par une botte de plantes que le populaire associait particulièrement avec la fête estivale; son influence sur la végétation

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apparaît clairement par le fait de placer son symbole végétal à l’endroit où l’on rentrait la moisson, ainsi que par les prières dites pour demander la grâce d’une récolte favorable. Ceci fournit un nouvel argument pour faire partager l’opinion que la Mort, dont nous avons montré ailleurs l’analogie .avec Kupalo, Yarilo et le reste, personnifiait à l’origine la végétation, et en particulier la végétation mourante ou morte de l'hiver'®^. En outre, notre interprétation des jardins d’Adonis est affermie par le fait que dans la coutume prussienne, le même genre de plantes était employé pour former tant les jardins d’Adonis (ainsi que nous pouA ons les dénommer), que l’effigie de la divinité. Rien ne pourrait éclairer plus vivement la vérité de la théorie que les jardins d'Adonis ne sont qu’une autre manifestation du dieu lui-même.

En Sicile, on sème encore, au printemps comme en été, des jardins d’Adonis; d’où nous pouvons inférer peut-être que la Sicile, comme la Syrie, célébrait jadis une fête printanière du dieu mort et ressuscité. Vers Pâques, les Siciliennes sèment du blé, des lentilles et des graines légères dans des soucoupes gardées dans l’obscurité, qu'elles arrosent tous les deux jours. Les plantes grandissent vite; on noue des rubans rouges autour de leurs tiges et la vaisselle qui les contient est mise sur des modèles de sépulcres qui sont façonnés, le vendredi saint, en même temps que des effigies du Christ mort, par les catholiques romains comme par les Grecs orthodoxes; ces simulacres rappellent les jardins d’Adonis qu'on posait sur la tombe du dieu défunt Cet usage n’est pas uniquement sicilien; on l’observe également à Consenza en Calabre'®® et peut-être ailleurs. L’ensemble de la coutume, sépulcres, et soucoupes de grain germé, n’est peut-être qu’une perpétuation, sous un autre nom, du culte d’Adonis.

Les coutumes de Sicile et de Calabre ne sont pas les seules cérémonies de Pâques qui ressemblent aux rites d'Adonis. « Durant tout le Vendredi saint, une statue en cire du Christ est exposée au milieu des églises grecques et couverte de baisers fervents par la foule nombreuse, tandis que l’église retentit des chants funèbres au son mélancolique et monotone. Tard dans la soirée, quand l’obscurité est déjà épaisse, des prêtres portent cette image de cire dans la rue sur une bière que décorent des

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fleurs de citronnier, des roses, des jasmins. Alors se forme une imposante procession, où l’on voit la multitude traverser la ville entière en rangs serrés, d’un j^as lent et solennel. Chaque homme porte un cierge, et éclate en lamentations plaintives. A toutes les maisons où le cortège passe, des femmes sont assises avec des encensoirs, pour répandre sur la foule en marche les vapeurs de l’encens. Ainsi ce peuple enterre son Christ comme s’il venait à peine de mourir. A la fin, on dépose à nouveau l’image de cire dans la chapelle, et les mêmes cantiques lugubres retentissent à nouveau. Ces lamentations, accompagnées d’un jeûne très sévère, se poursuivent le samedi jusqu’à minuit. Quand l’horloge sonne les douze coups, l’évêque apparaît et annonce l’heureuse nouvelle, que « le Christ s’est levé » : la foule répond ; « Il s’est levé vraiment », et aussitôt dans toute la ville éclate un accès de joie qui se manifeste par des clameurs et des cris perçants, par lu décharge ininterrompue de caronades et de mousquets, et l’explosion de feux d’artifice de toute sorte. Dans l'espace d’une heure à peine, ils passent du jeûne le plusrigoureux aux réjouissances de l’agneau pascal et du vin

pur’ss

C’est d’une façon analogue que l’église catholique a eu coutume de représenter devant ses fidèles, sous une forme visible, la mort et la résurrection du Rédempteur. Ces drames sacrés sont éminemment propres à frapper les imaginations et à toucher les sentiments ardents d’une race méridionale, aisément impressionnable, à qui la pompe et l’apparat du catholicisme conviennent mieux qu’au caractère plus froid des races teutoniques. Les solennités observées en Sicile le vendredi saint, anniversaire officiel de la crucifixion, sont décrites comme suit par un auteur sicilien : « Un spectacle vraiment émouvant est la procession qui a toujours lieu, le soir, dans chaque commune de Sicile, et en outre la Descente de Croix. Les confréries de la Passion prennent part au cortège, et la marche est fermée par beaucoup de garçons et de filles représentant les saints et les saintes, et portant les emblèmes de la Passion du Christ. Les prêtres procèdent eux-mêmes à la Descente de la Croix. Le cercueil contenant le corps du Christ est gardé par des Juifs armés d’épées,

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objet crhorreur et d’aversion, au milieu de la compassion qu’excitait la vue non seulement du Christ, mais aussi de la Mater Dolorosa qui le suivait. De temps en temps, les « mystères » ou les symboles de la crucifixion passent dans le cortège. Quelquefois la procession suivait les « trois heures d'agonie » et la « Descente de la Croix. » Les « trois heures » commémoraient celles que Jésus- Christ avait passées sur la croix. De la dix-huitième à la vingt et-unièine heure, deux prêtres prêchent alternativement sur la Passion. Anciennement, les sermons avaient lieu en plein air sur la place appelée le Calvaire : enfin, quand la troisième heure de l'agonie était sur le point de sonner, aux mots ernisit spiritum, le Christ mourait, laissant tomber sa tête, parmi les sanglots et les larmes des spectateurs. Immédiatement après, en certains endroits, ou trois heures plus tard dans d’autres, on enlevait les clous du cadavre sacré et on le déposait dans le cercueil. A Castronuovo, au moment de V Ave Maria, deux prêtres habillés en Juifs, représentant Joseph d’Arimathie et Nicodème avec leurs serviteurs, se rendaient au Calvaire, précédés par la Société des Blancs. Là, avec des chants plaintifs et des vers appropriés à la circonstance, ils accomplissaient les diverses opérations de la Descente, après quoi la procession se rendait à

la plus grande église A Salaparuta, on élève le Calvaire

dans l’église. Lorsqu’on prêche sur sa mort, un mécanisme fait pencher la tête du Crucifié, tandis que l'on tire des coups de fusils, que des trompettes retentissent, et que, au milieu de la foule silencieuse, émue par la mort du Rédempteur, on entend les notes d’une lugubre marche funèbre. Trois prêtres enlèvent le Christ de la croix et le déposent dans le cercueil. Après la procession du Christ mort, on procède aux funérailles : deux j^rêtres placent le Christ dans ce qui représente un sépulcre, d’où, à la messe du dimanche de Pâques, l’image du Christ surgit et est élevée au-dessus de l’autel par un mécanisme'” ». Des représentations analogues, avec des différences de détail, ont lieu à Pâques dans les Abruzzes'”, et probablement dans beaucoup d'autres parties du monde catholique"®'.

Quand nous nous souvenons de la fréquence et de l’adresse avec lesquelles l’Eglise a su grelfer la nouvelle foi sur le tronc antique du paganisme, nous en concevrons l'idée que la célébra-

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tion pascale du Christ mort et ressuscité était entée sur une célébration similaire de l'Adonis mort et ressuscité, qui, comme nous avons lieu de le croire, s'exécutait, durant la même saison, en Syrie. Le type créé par les artistes grecs de la déesse inconsolable, portantson amant dans les bras, ressemble, et a peut-être servi de modèle, à la Pieta de l'art chrétien : la Sainte-'N’ierge avec le corps mourant de son divin Fils étendu sur les genoux, dont l’exemplaire le plus parfait est \i\ Pieta de Michel-Ange à Saint- Pierre. Ce noble groupe, où la douleur vivante de la mère contraste si merveilleusement avec la langueur mortelle de son fils, est une des plus admirables compositions de la statuaire. L’art grec nous a légué peu d'œuvres aussi belles et aucune d'un pathétique aussi poignant'^''-.

A cet égard, une mention célèbre de saint Jérome pourrait être significative. Il nous dit que Bethléem, le lieu de naissance traditionnel du Seigneur, était ombragé d’un bosquet appartenant au seigneur syrien bien plus antique encore, Adonis, et que là où l’enfant Jésus versait des larmes, on avait pleuré sur l'amant de Vénus'^“-h Quoiqu'il ne le dise point expressément, saint Jérôme semble avoir pensé que le bosquet d'Adonis avait été planté par les pa'iens après la naissance du Christ, dans le but de profaner le lieu sacré. En cela, le Père de l'Eglise latine a pu faire erreur. Si Adonis était, en effet, l'esprit du blé, (ce que nous avons déjà démontré), on n'aurait pu inventer un vocable plus çonvenable pour sa demeure que celui de Bethléem, « la maison du Pain'** » et il a parfaitement pu être adoré en sa « maison du Pain » des siècles avant la naissance de Celui qui disait : « Je suis le pain de vie » Même en supposant qu’Adonis ait suivi, et non précédé le Christ à Bethléem, le choix de .sa tragique image pour détourner les chrétiens de leurs serments d’allégeance à leur Seigneur, nous semble des mieux approprié, car il faut nous souvenir de la similitude des rites qui commémoraient, pour l’un comme pour l’autre, la mort et la résurrection. L'un des premiers sièges du culte du dieu nouveau était Antioche, et c’est là'**, ainsi que nous l'avons au, qu'on célébrait la mort de l'ancien dieu en grande pompe tous les ans. La date de la cérémonie se précise peut-être par une circonstance qui survint lorsque Julien entra dans la cité, au moment d’une fête d'Adonis. Lorsque l'em-

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pereur se rapprocha de la cité, il fut accueilli avec des prières publiques comme s’il eut été un dieu, et il fut étonné d'entendre les voix d'une grande multitude s’écrier que l’Etoile du Salut venait de poindre au levant'®®. Ceci a pu n’être qu’une flatterie servile d’une foule orientale, obséquieuse vis-à-vis de l’empereur. Mais il est également possible que le lever d’une étoile brillante ait donné régulièrement le signal de commencer la fête et que, par hasard, l’astre ait émergé à la lisière de l'horizon oriental juste au moment où l’empereur romain arrivait près de la ville. Si la coïncidence s’est produite, elle n'aui’a pas laissé de frapper l’imagiuation d’une multitude surexcitée et superstitieuse, prête à saluer le grand homme du nom d’un dieu, dont l’avènement était annoncé par un signe céleste. Ou bien l’empereur a pu prendre pour son compte les clameurs qui ne s’adressaient qu’à l’étoile. Or, Astarté, la divine amante d’Adonis, était identifiée avec la planète Vénus, et ses variations comme étoile matinale et vespérale étaient soigneusement notées jjar les astronomes babyloniens qui tiraient des augures de son apparition et de sa disparition alternées '®\

Donc, nous pouvons conjecturer que la fête d’Adonis était régulièrement fixée de telle sorte qu'elle put coïncider avec l'apparition de Vénus, soit étoile du matin, soit étoile du soir. Mais l’astre que saluaient les gens d'Antioche à la fêle, s’était levé à l'Orient, par conséquent si c’était bien Vénus, ce ne put être que l’étoile matinale. A Aphaca en Syrie, où se dressait un temple célèbre d’ Astarté, le signal pour la célébration des rites semble avoir été donné par l’apparition d’un météore, qui, à certains jours, tombait comme un astre du haut du Liban jusque dans le fleuve Adonis. On croyait que ce météore était Astarté en personne'®® et son vol à travers les airs a pu naturellement être interprété comme la descente de la déesse amoureuse dans les bras de son amant. A Antioche et ailleurs, l’apparition de l’étoile matinale, le jour de la fête a pu, de façon pareille, être accueillie comme l’arrivée de la déesse d’amour venue pour réveiller son amant mort et l’implorer de sortir de sa couche terrestre.

S’il en était ainsi, nous pouvons imaginer que c’était aussi

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cette étoile matinale qui guida les Sages de l’Orient à Bethléem, — le lieu sacré qui, pour parler comme saint Jérôme, entendit les pleurs de l’enfant Jésus et les lamentations pour Adonis.

APPENDICES

APPENDICE I

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