La souillure de la mort
Mon ami le D*' L. R. Farnell a donné une explication ditiérenle de | i la règle qui obligeait le flamine Dialis à résigner ses fonctions à la | J mort de sa femme Il suppose que ce deuil rendait le flamine impur, et, par là, inapte à conserver le sacerdoce’®^. Il est vrai que, très sou- i vent, la souillure infligée par la mort empêche un homme de remplir I des fonctions sacrées, mais cette interdiction n’est, en général, que provisoire; la retraite et l’observation de rites de purification peuvent y mettre fin, la durée de cette retraite et la nature de la purification variant selon le degré de parenté du mort au vivant. C’est ainsi que, par exemple, si l’un des eunuques sacrés du temple d’Hiérapolis- Bambyce voyait le cadavre d’un étranger, il était impur pour ce jour-là et ne pouvait pénétrer dans le sanctuaire de la déesse; il se purifiait, et cette interdiction était levée le lendemain; mais s'il se trouvait que le cadavre était celui d’un parent, il restait souillé pendant trente jours et devait se raser la tête avant de pouvoir mettre le pied dans l’enceinte j sacrée
De même, dans l’île grecque de Céos, les personnes qui avaient offert les saci’ifices annuels à leurs amis défunts étaient impures pen- j dant les deux jours suivants, et n’avaient pas le droit d’entrer dans un sanctuaire; elles devaient se purifier par des ablutions''®®. Pareillement, nul ne pouvait avoir accès au sanctuaire de Men Tyrannus dans les [ dix jours qui suivaient un contact avec des morts''®®. Enfin, à Strato- !
nicée, en Carie, un chœur de trente jeunes gens nobles, vêtus de blanc j
et tenant des rameaux à la main, chantait chaque jour un hymne en l’honneur de Zeus et d’Hécate; mais si l’un d’eux venait à être malade, ou perdait quelqu'un de sa famille, il devait, non pas être exclu d'une façon permanente, mais du moins s’abstenir pour quelque temps de l’accomplissement de ses fonctions sacrées''®®. Par analogie avec ces cas et d’autres du même genre, nous pourrions nous attendre à voir le ' llamine devenu veuf privé temporairement, mais non définitivement exclu, de l’exercice de ses fonctions.
APPENDICE II
Je voudrais cependant citer un cas analogue qui paraît appuyer l’opinion du D'' Farnell, et que m’a indiqué le D"" W. H. R. Rivers. Chez les Todas des collines Neilghei-ry, dans le sud de l’Inde, le laitier sacerdotal (palol) est un personnage sacré, et sa vie, comme celle du {lamine Dialis, est sujette à de nombreuses interdictions ou tabous. Lorsqu’une mort vient à se produire dans son clan, le laitier ne peut assister à aucune des cérémonies des funérailles qu’à la condition de résigner ses fonctions; mais il peut être réélu après que la seconde cérémonie funèbre a été achevée. Dans l’intervalle, sa place peut être occupée par un homme d’un autre clan. Il y a quelque dix-huit ou dix-neuf ans, un personnage du nom de Karkiévan résigna sa charge de laitier à la mort de sa femme, mais il fut réélu deux années après et, depuis lors, il est toujours resté en fonctions. Il s’est bien produit encore de nombreuses morts dans son clan, mais il n’a pas assisté aux funérailles, et n’a donc pas eu à abandonner de nouveau son poste. Une règle plus sévère était sans doute appliquée plus anciennement, et le laitier était obligé de quitter ses fonctions toutes les fois qu’une mort survenait dans son clan. Car, selon la tradition, le clan de Keadrol était divisé en deux parties, précisément pour qu’il y eut des hommes à même de remplir l’ofTice de laitier quand un décès se produisait dans le clan, les hommes d’une des deux parties prenant la charge quand l’autre était empêchée par une mort
Ce cas peut, à première vue, paraître tout à fait identique à celui du llamine Dialis, et de la flaminique dans la théorie du D"" Farnell ; ici, en elfet, il n’y a aucun doute que c’est la souillure de la mort qui empêche le laitier sacré de rester en fonctions, puisque, s’il échappe à cette souillure en évitant d’assister aux funérailles, il lui est permis de conserver son poste. Par analogie, on pourrait supposer que ce n’était pas tant la mort de sa femme que le fait d’assister aux funérailles qui forçait le flamine Dialis à abandonner son ministère, d’autant plus que nous savons qu’il lui était expressément interdit de toucher un cadavre, ou d’entrer dans le lieu où l’on brûlait les morts’®®.
Mais un examen plus attentif des faits montre que l’analogie cesse sur certains points importants. Car, si le flamine Dialis ne pouvait toucher un cadavre ni pénétrer dans une salle où l’on brûlait les morts, il pouvait assister à des funérailles*®®, de sorte que rien n’empêchait qu’il assistât aux funérailles de sa femme. Voilà qui va directement contre l’opinion d’après laquelle c’était la simple souillure de la mort qui l’obligeait à résigner ses fonctions à la mort de sa femme. En outre, et c’est ici qu’on touche à une différence fondamentale entre les deux cas, tandis que le flamine Dialis était tenu de se marier, et se mariait suivant cei Lains rites et avec des solennités particulières*®*, il n’y a point d’obligation de ce genre pour le laitier sacré des 'l’odas; car, s’il est marié, il doit vivre séparé de sa femme pendant la durée de sa charge*®®. Certes, l’obligation du mariage imposée au flamine Dialis
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implique, à elle seule, qu’il devait nécessairement abandonner son emploi à la mort de sa femme ; il n’est pas besoin de chercher une autre raison dans la souillure de la mort qui, comme je viens de le montrer, ne paraît point s’accorder avec la permission accordée au llamine d’assister aux funérailles. Telle est la véritable explication de la règle en question; c’est ce que prouve encore l’interdiction, apparemment identique, imposée au flaniine de divorcer d’avec sa femme; la mort seule pouvait les séparer*®^. Or, la règle qui exigeait que le flamine fut marié, et la règle qui lui interdisait le divorce, n’ont évidemment rien à faire avec la souillure de la mort; mais on ne peut guère les séparer de cette autre coutume, qui obligeait le prêtre à quitter ses fonctions à la mort de sa femme. Ces trois règles s’expliquent de la façon la plus naturelle dans l’hypothèse que j’ai adoptée : que le prêtre et la prêtresse avaient à accomplir en commun certains rites dont le mari ne pouvait s’acquitter sans sa femme. Cette solution si naturelle du problème avait été suggérée par Plutarque qui, après s’être demandé pourquoi le llamine Dialis avait à résigner sa charge à la mort de sa femme, dit, entre^autres choses : « c’est peut-être parce qu’elle accomplit avec lui des rites sacrés (car beaucoup de rites nécessitent la présence d’une femme mariée); et se remarier aussitôt après la mort de sa première femme serait à peine possible ou convenable*®^ ». Cette explication si simple de la règle paraît suffisante, et elle peut être maintenue seule, que j’aie raison ou tort de supposer que l’époux et l’épouse humains représentaient en ce cas un époux et une épouse divins, un dieu et une déesse, à savoir Dianus (Janus) et Diane*®*; et cette autre supposition, à son tour, reste solide, même si je me trompe en conjecturant encore que, dans ce couple divin, c’était la déesse Junon, (ou plutôt Diane) qui était à l’origine la plus importante des deux.
Quelle qu’en soit l’explication, la règle qui, à Rome, défendait que le flamine Dialis fut veuf, trouve un parallèle chez les Kotas, tribu ([ui, comme les Todas, habite les collines Neilgherry de l’Inde méridionale. Car, chez les Kotas, les prêtres ne peuvent pas conserver leur fonction, s’ils sont veufs; quand la femme de l’un deux vient à mourir, le sacerdoce de son mari prend lin aussitôt. En même temps, les prêtres « doivent éviter toute pollution; ils ne peuvent pas assister à un enteri’ement Toda ou Badaga, ni s’approcher de la cabane isolée réservée aux femmes Kotas*®® ». Les prêtres juifs obtenaient la permission spéciale de contracter la souillure de la mort quand il s’agissait des proches parents, parmi lesquels on énumère surtout le père, la mère, le fils, la fille, et la sœur non mariée; il leur était interdit de contracter cette souillure pour des étrangers. Cependant, parmi ces parents pour lesquels un prêtre pouvait ainsi subir une pollution, on ne mentionne pas sa femme*®’.
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